LE GRAND ENNEMI DE LA SOCIETE MODERNE : LA REVOLUTION
La Révolution n'est pas la société moderne ; elle en est h chancre.
La Révolution n'a pas fait la société moderne ; elle a failli l'étouffer dans son berceau, et elle est en train de la défaire.
La Révolution n'est pas née de l'Evangile ; elle est née contre l'Evangile, des passions que réprouve l'Evangile. Elle en est la contradiction et la haine.
Qui comprendrait cela verrait clair dans les obscurités redoutables de l'heure présente, et s'expliquerait la conduite de l'Église. L'Eglise n'a jamais condamné la société moderne ; elle a condamné vingt fois la Révolution ; elle la condamnera jusqu'à la fin.
Entre l'Eglise et la société moderne il y a moyen de s'entendre. Entre l'Eglise et la Révolution il n'y en a point. Ou l'Église tuera la Révolution, ou la Révolution tuera l'Église. C'est un duel à mort.
Qu'est-ce donc que la Révolution? D'abord la Révolution est une idée ; sans cela elle n'agiterait pas le monde.
Ensuite c'est une idée opposée à la doctrine formelle de
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l'Eglise ; c'est une hérésie comme l'arianisme , le pélagianisme ; qui aura son cours comme ces grandes hérésies ; qui fera peut-être plus de mal, parce qu'elle s'attaque aux fondements mêmes des sociétés ; mais qui disparaîtra comme ces hérésies sous les foudres toutes -puissantes de l'Église.
Dans l'évolution complète de l'idée révolutionnaire , il y a trois degrés successifs. Il y a le libéralisme : la doctrine de ceux qui, par bon sens ou par timidité, s'arrêtent à michemin. Il y a ensuite le radicalisme, qui nous menace en ce moment : la doctrine de ceux qui , par passion ou par logique, vont jusqu'au bout. Et enfin il y a le socialisme, qui s'affirme timidement et attend l'avenir.
Et , en dépit de toutes les dénégations , les trois ne font qu'un. Le premier engendre le second, qui engendre le troisième. Et tous ensemble sont ce que j'ai appelé le chancre de la société moderne , et en seraient la ruine totale, si l'Eglise n'était pas là. Entrons dans le détail ; nous touchons au plus vif de la question contemporaine.
Si, aux approches de 1789, la France avait été profondément chrétienne, les beaux germes dont nous avons parlé au chapitre précédent se seraient épanouis sans obstacles. Chaque institution serait née des institutions qui l'avaient précédée , comme un progrès préparé par elles ; chaque liberté aurait apparu avec le cortège de ses freins nécessaires et de ses contrepoids ; et à supposer que l'As-
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semblée nationale eût l'idée de faire une déclaration de principes, on aurait eu une magnifique et chrétienne exposition des droits de Dieu et des devoirs de l'homme.
Malheureusement le xviii6 siècle avait été le plus chimérique de tous les siècles, en même temps que le plus corrompu. Il s'était laissé peu à peu dominer par les sophistes, les utopistes et les rêveurs. Vers 1789, dans les classes élevées, l'esprit public était perverti. II était universellement admis qu'on vivait « dans le siècle des lumières » ; qu'on était enfin entré « dans l'âge de la raison » ; qu'auparavant le genre humain était dans « l'enfance »; que maintenant il était a majeur » ; que l'heure était venue de a déposer les lisières », et de substituer « au règne du mensonge » le « règne de la vérité ».
Ce qu'on appelait « le mensonge » était double : religieux et social. C'était d'abord le Christianisme avec ses dogmes, sa morale, son culte, son histoire, ses livres sa- "» crés. On riait de tout cela. Tout cela, Voltaire, Diderot, d'Alembert, Lamettrie, Helvétius, l'avaient prouvé, disait-on, était erreur, crédulité, superstition, contes indignes d'un homme raisonnable , obstacle affreux au progrès de l'humanité. Et comme le Christianisme avait une position officielle, une part dans la puissance publique; qu'il se défendait, uni à la royauté et aux parlements, ce n'était pas seulement du mépris qu'on avait pour lui, c'était de la haine. On souriait du Christianisme, en attendant le jour! où, la rage dans le cœur, on pourrait le détruire.
L'autre mensonge, c'était l'état social, non pas seulement dans ses inégalités et ses abus, fruit du temps et de: l'infirmité humaine, mais en lui-même. La société est urJ ensemble de barrières, de restrictions, de limites. Or à! quoi bon des barrières? Elles ont été inventées à l'originci
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par des pâtres rusés et malfaisants pour mieux tondre et égorger le troupeau. « J'en appelle à toutes les institutions politiques , civiles et religieuses ; examinez -les profondément ; et je me trompe fort , ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se permettait de lui imposer... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre ; ordonner, c'est toujours se rendre maître des autres en les gênant1. » — « L'état de société est un état de guerre du souverain contre tous, et de chacun des membres contre les autres. L'homme y devient méchant*. » — a L'homme est méchant, non parce qu'il est méchant, mais parce qu'on l'a rendu tel 3. »
Peu à peu cette dernière idée domine toutes les autres et devient le point central de tout le mouvement intellectuel. On est persuadé que l'homme est naturellement bon ; qu'il va de lui-même, par sa pente, à la vérité, à la justice, à la bienfaisance, à toute vertu. S'il s'en est écarté quelquefois, c'est qu'on l'a irrité par des barrières stupides, par des limites oppressives. Otez le législateur, le juge, le gendarme, il n'y aura plus de vices. « Ce sont vos gouvernements mêmes qui font les maux auxquels vous prétendez remédier par eux... Sceptres de ferl lois insensées ! c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs sur la terre *. »
Et non seulement la société a irrité l'homme par ses barrières oppressives, elle l'a déformé par sa fausse éducation, ses maximes erronées, ses exemples détestable.
1 Diderot, Pensées philosophiques , passim.
* Rousseau , Lettre à M. de Beaumont.
3 Id., Emile, tom. I.
* Id., Lettre à M. de Beaumont, p. 24. — Rousseau , juge de Jean- Jacques, 3e entret., p. 193.
Toutes les souillures qu'il a viennent d'elle. C'est à elle que chaque homme peut et doit attribuer ses bassesses et ses vices. « Ils sont tous étrangers à sa constitution ; ils lui viennent tous du dehors. La nature a fait l'homme heureux et bon, la société le déprave et le fait misérable ' . » Détruisez toutes ces institutions , ces lois , ces magistratures, cette autorité, ce pouvoir, et l'homme, rendu à sa vraie nature, redeviendra heureux et vertueux en redevenant libre.
L'avenir serait si beau, le progrès si certain, si la société, cette institution fausse, arbitraire, née de la tyrannie, n'était pas là. Aussi avec quelle colère et quel élan va-t-on se jeter contre la vieille barrière I « On s'en aperçoit au ton véhément, au style amer, à l'éloquence sombre de la doctrine nouvelle. Il ne s'agit plus de plaisanter, de s'amuser, on s'indigne; et la voix puissante qui s'élève perce au delà des salons jusqu'à cette foule souffrante et grossière, dont les ressentiments sourds rencontrent pour la prendre fois un interprète, et dont les instincts destructeurs vont bientôt s'ébranler5. »
Mais ce n'est là encore que le moindre des périls. On ne rêve pas seulement de tout jeter bas , religion , société , royauté, magistrature, force publique, œuvres de la routine , de la corruption et de la tyrannie ; on rêve de tout reconstruire. Le moment est solennel. Désormais il y aura deux mondes, celui du passé et celui de l'avenir; le monde de l'homme encore dépourvu de raison, tenu en lisière, et le monde de l'homme raisonnable et libre. A l'œuvre donc. Créez des institutions nouvelles ; car rien de ce qui était
1 Rousseau, Lettre à M. de Bcaumont, p. 24. — Rousseau, juge de Jean-Jacques , 3e entret., p. 193. 1 Taine, L'Ancien réyime, p. 204.
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dans l'ancienne société ne pourra servir. Tout cela était faux, factice, fait en vue d'un être artificiel. On ne connaissait pas l'homme vrai, l'homme en soi, cet homme qui est le même dans toutes les conditions , sous tous les cieux, dans tous les siècles. On l'a enfin. Considérez -le, abstraction faite de tout ce qui n'est pas lui, de ses parents , de son passé , du milieu où il est né. C'est pour cet être -là qu'on va rebâtir.
Eh bien! quel est-il , cet être vrai, non factice, npn ' créé de la main des hommes, mais sorti des mains de la nature? D'abord il est l'égal de tous les autres hommes. Il n'est au-dessus de personne; mais personne n'est audessus de lui. Il a donc droit aux mêmes avantages que tous les autres. Tout privilège est une offense, une injustice. Il n'y en aura donc point dans la nouvelle société. Et si par malheur il s'en reformait dans la suite , ils seront toujours faux, toujours illégitimes. Ilsne prescriront jamais. La société pourra toujours les supprimer. Elle aura pour première base l'égalité sociale, aussi complète que possible.
En second lieu, cet homme est bon. Considérez -le en dehors de la société , et avant qu'il ait été touché par elle ; il est essentiellement bon , sain dans son esprit et dans son cœur, allant sans efforts à la vérité et à la vertu. Donc il doit être libre. A quoi bon des barrières devant qui n'abusera jamais, n'excédera jamais? Un tel homme a droit à la liberté, à toutes les libertés : à la liberté de penser, comme il l'entendra , et sur tout sujet ; à la liberté de parler, d'écrire, de s'associer, d'émettre ses idées et de les faire triompher. Cette liberté est sans limites. Elle ne naît pas d'un contrat ni d'une loi. Elle est antérieure et supérieure à toutes les lois. Elle est inamissible, insaisissable. Elle forme la seconde base sociale du monde nouveau.
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En troisième lieu, cet homme bon, cet homme libre, cet homme l'égal de tous les autres, n'a naturellement point de supérieur: il ne peut pas en avoir. Comme il faut cependant une autorité pour que la société vive, c'est lui qui la crée. Il la crée en se dépouillant, en faveur de la société, d'une partie de l'autorité qu'il a sur lui-même; chacun en fait autant; et le pouvoir n'est ainsi que la somme totale des concessions individuelles. Mais pourquoi me suis-je défait d'une partie de mon autorité, et l'ai-je confiée au pouvoir? Pour qu'il fasse mes affaires à ma place, et comme je l'entends. Le pouvoir, le magistrat, le chef, n'est donc pas un supérieur, c'est un commis. Et ce pouvoir que je lui ai confié n'est pas irrévocable. Bien loin de là. Je le lui ai confié sans m'en dessaisir. Je le possède toujours. Je puis le reprendre quand je voudrai. Le chef de la nation n'est pas seulement un commis , c'est un commis révocable à toute heure. « L'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs n'est absolument qu'une commission , un emploi dans lequel , simples officiers du souverain , ils exercent en son nom le pouvoir dont il les a faits dépositaires , et qu'il peut modifier , limiter, reprendre quand il lui plaît1. » Vis-à-vis du peuple, ces chefs n'ont aucun droit. Ils n'ont pas de conditions à lui faire. Ils ne peuvent réclamer de lui aucun engagement. II peut les établir et les destituer quand il lui plaît. S'ils s'écartent de la ligne tracée ou s'ils résistent, alors l'insurrection est non seulement « le premier des droits, c'est le plus saint des devoirs ». Par ce côté, la théorie révolutionnaire aboutissait donc à l'anarchie, à l'instabilité générale, à la perpétuelle démolition du gouvernement et de tout gouvernement.
1 Rousseau, Contrat social, 111, u
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En revanche , par un autre côté , elle aboutissait au despotisme, à la dictature illimitée de l'Etat. Dans le système, en effet, l'État est tout, l'individu n'est rien. L'Etat est la somme de toutes les volontés. Or, qu'est-ce qu'une volonté individuelle devant une telle somme de volontés ? Il ne reste à l'individu qu'à y conformer les siennes. De plus, l'Etat est la source de tous les droits. Antérieurement au pacte social , il n'y a pas de droits, c'est lui qui les crée et qui dès lors les règle et les limite. Il n'y a pas même de propriétés. La nouvelle société est censée avoir été bâtie dans le vide. Tout le sol est à elle. L'Etat est le propriétaire universel. Si j'ai quelque bien , je n'en suis propriétaire que par tolérance et concession de l'Etat. Et de même pour l'éducation de mes enfants. Leur éducation importe à l'Etat plus qu'à moi. Ils sont à lui avant d'être à moi. Il est donc leur éducateur et précepteur-né. Et ce n'est que par sa permission que je puis les élever chez moi et comme je l'entends. Enfin l'Etat a sa religion , une religion naturelle. Si j'en professe une autre , c'est sous son bon plaisir et avec des restrictions. L'Etat préférerait qu'il n'y eût que la sienne. Tout ce qui rompt l'unité sociale ne vaut rien. En tous cas, cette autre religion, quelle qu'elle soit, ne peut invoquer de droit contre l'Etat; lui, il a tout droit sur elle, surtout celui de la réglementer de manière qu'elle ne le gêne pas,
Voilà quelles idées fausses, absurdes, flottaient dans la tête affolée de nos pères aux approches de 1789. C'est de ce foyer malsain que va sortir la Révolution. Les élé-
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ments qui s1 y agitent ne sont pas seulement destructeurs de toute société, de toute autorité, de toute liberté; ils sont contradictoires au dogme catholique. Ils constituent une hérésie formelle , comme l'arianisme , comme le jansénisme.
Et cela , à trois points de vue.
Premièrement , la Révolution pose en principe que l'homme naît bon, et que par conséquent il doit être libre. Or, cela est contraire à la foi. L'homme ne naît pas bon , il naît déchu par la faute du premier père. Dans l'enseignement de l'Eglise, chaque enfant naît incliné au mal, ayant besoin d'une grâce divine pour y résister, d'une éducation chrétienne qui brise ses mauvais penchants et le redresse du côté du bien. De même, chaque peuple, si brillant qu'il soit , reste dans son ensemble et dans chacun de ses membres incliné au mal , ayant besoin , lui aussi , de lois protectrices, de freins et de garde- fous. Composée de tous ces individus et de tous ces peuples, l'humanité est malade. Elle l'est moins sans doute qu'avant la rédemption. Elle est convalescente. Elle se remet peu à peu. Gomme le convalescent , elle est capable d'un peu plus ae liberté; et c'est ce qui fait le progrès social , né de la guérison croissante du malade. Mais cette liberté reste périlleuse à cause de la faiblesse persistante de l'homme. Il y faut toujours l'œil et la surveillance du médecin.
Et c'est ici le second point où la doctrine révolutionnaire se heurte à la doctrine de l'Eglise, et devient une hérésie. L'homme étant supposé bon, la Révolution réclame pour lui, non pas une liberté sage, limitée, contenue par les lois, responsable de ses abus et de ses excès, mais une liberté absolue, illimitée de penser et d'agir, un droit antérieur et supérieur à toute loi, à toute constitu-
tion, déparier, d'écrire, sur toute espèce de sujets, tout ce qu'il voudra, et de s'associer pour répandre ses idées. Liberté si corruptive des âmes , si antisociale , que tous les publicistes modernes,. même les moins chrétiens, la condamnent aussi sévèrement que l'Eglise.
Troisièmement , dans la doctrine catholique , c'est Dieu qui a voulu la société, qui Ta créée; qui, en conséquence, a revêtu d'un caractère divin le pouvoir, le droit, la loi, ia famille, la propriété. Dans la doctrine de la Révolution, tout cela, au contraire, vient de l'homme directement, immédiatement; tout cela est né du pacte social, sans aucune intervention de Dieu, même lointaine. Qu'a donc à faire Dieu dans une société pareille? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il y joue un rôle inutile, usurpé, dès lors nuisible, et que, pour rentrer dans la vérité, il faut le chasser de partout.
Aussi le dernier article du système révolutionnaire, c'est ce qu'on a appelé depuis , d'un nom aussi barbare que la chose : la laïcisation de la société. Plus de Dieu, ni dans le gouvernement , ni dans les assemblées , ni dans let lois, ni dans les écoles, ni dans les hôpitaux, ni nulle part. Dernier point par où la doctrine révolutionnaire heurte ia doctrine de l'Église, et la heurte d'une manière si brutale, que nul accord, nulle conciliation entre l'Eglise et ia Révolution ne seront jamais possibles.
Voilà, je le répète, les idées étranges, inconcevables, qui tourbillonnaient dans la tête aflolée de nos pères , et qui, dans leur ensemble, constituent une hérésie formelle. En 1789, elles commençaient à peine à filtrer dans le* provinces ; et , si elles avaient apparu dans quelque* grandes villes, elles y étaient en minorité. Aussi on n'ea voit presque pas trace dans les Cahiers. On ne fait allus»oa
«. ces idées que pour les maudire , et pour déclarer que si ®n les écoute, tout est perdu. Mais, sans influence dans les provinces, elles étaient puissantes à Paris. Elles régnaient en souveraines dans les salons. Elles allaient se rencontrer à l'Assemblée nationale , à la Constituante , avec "es idées catholiques, qui arrivaient de toutes les parties le la France. 89 a été le confluent orageux de ces deux grands fleuves.
Une chose devait augmenter le péril. Dans l'application ie ses faux principes, le libéralisme révolutionnaire met mcore une certaine mesure; il en arrête les conséquences; ECU vent même il désavoue celles-ci et essaye de les étouffer. Sx bien que ses principes, même mitigés, suffisent à désagréger une société en en rongeant les bases , il y faudrait Au- temps, ses idées d'ordre public contre- balançant un peu ses fausses doctrines sur la nature de l'homme et sur la liberté. Malheureusement, le libéralisme révolutionnaire a mis au monde un fils qui va plus vite en besogne, c'est le radicalisme. Le radicalisme, c'est le libéralisme logique, le, libéralisme ne reculant pas devant ses conséquences. On ne peut pas empêcher une doctrine de produire ses fruits. Ou supprimez le libéralisme, ou subissez le radicalisme. Vous dites que tous les hommes naissent Wns, libres, égaux en droits. Alors, qu'est-ce donc que fotre société? Est-ce que, même après l'épuration de la suit du 4 août, elle n'est pas encore pleine de privilèges,
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d'inégalités de toutes sortes , hérissée de digues et de barrières? Nous sommes égaux, donc plus de privilèges. Nous sommes libres, donc plus de coercition d'aucune espèce. Et comme la religion et la royauté étaient, en 1789, les digues les plus hautes, et que, celles-ci brisées, le reste ne devait être qu'un jeu, on se jeta sur la royauté et sur l'Église. 1789 engendra 1793, et tout s'abîma dans le sang.
On aurait pu s'expliquer peut-être ce sombre et sanglant épisode au début de la Révolution ; et encore à quoi bon arracher par la violence ce que tout le monde, roi, noblesse, clergé, était décidé à donner de bonne grâce. Mais, chose digne de remarque, ce qui eût été à peine concevable comme l'affolement d'une heure de colère, n'a plus cessé de se renouveler. On a eu la révolution de 1830 , celle de 1848 , les journées de juin , le 4 septembre, la commune, sorte de convulsions périodiques qui agitent la France tous les quinze ans.
Pourtant le libéralisme révolutionnaire n'avait rien négligé pour bâtir, sur les ruines de l'ancien régime, une société modèle. Maîtres du terrain, les habiles y avaient appliqué leurs meilleurs principes : l'homme naissant bon ; l'homme souverain, déléguant sa part de pouvoir pour former un pouvoir central; la loi, expression de la volonté dd tous; Dieu et l'Église inutiles et mis de côté, la bonté na-i tive de l'homme devant suffire à tout. On croyait qu'un tei chef-d'œuvre irait des siècles; et tout à coup, la nouvelle société à peine née , voici de nouveaux cris, toujours les mêmes : « Encore des barrières ! Encore des lois ! Encore des privilèges 1 Encore des inégalités ! Supprimez , supprimez tout cela 1 » Voilà ce qu'on entend tous les quinze ans ; et on aura beau faire , il en sera toujours ainsi.
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D'abord, on ne voulut voir là que des faits isolés, les actes de colère d'un peuple mécontent. Mais bientôt force fut d'y regarder de plus près. On s'aperçut alors que Ja plaie était autrement profonde. Ce n'était pas des révolutions, c'était la révolution, c'est-à-dire non pas des actes de colère, passagers, explicables par les circonstances, mais une doctrine réfléchie, permanente, implacable, qui en veut non pas à telle ou à telle société, mais à la société ; non pas à telle ou à telle autorité , mais à l'autorité. C'est ce que les radicaux appellent I'idée. Il y a un Credo radical qui enflamme de zèle des milliers de fanatiques. Ecoutez -en les articles principaux et voyez la suite logique des choses.
LE RADICAL
Vous prétendez que tous les hommes naissent bons, sains, égaux, dignes de toutes les libertés. Alors donnez-nous-les.
LE LIBÉRAL RÉVOLUTIONNAIRE
Mais vous les avez. Liberté de conscience, liberté des cultes, liberté de la presse, liberté d'association, que vous manque- t-il?
LE RADICAL
Tout. Ces libertés ne sont que des apparences. Elles sont toutes limitées, contrôlées, entourées de réserves qui nous gênent.
LE LIBÉRAL RÉVOLUTIONNAIRE
Mais il y a des réserves nécessaires , des limites qu'exige absolument l'ordre public.
LE RADICAL
Quel ordre public? Celui que vous avez fait? Un ordre artificiel, arbitraire, tyronnique. Nous n'en voulons pas.
LE LIBÉRAL RÉVOLUTIONNAIRE
Mais l'autorité est nécessaire.
LE RADICAL
Nous n'en voulons point.
LE LIBÉRAL RÉVOLUTIONNAIRE
Mais la propriété est nécessaire.
LE RADICAL
Nous n'en voulons point.
LE LIBÉRAL RÉVOLUTIONNAIRE
Mais la religion est nécessaire.
LE RADICAL
Nous en voulons encore moins. Toutes ces institutions que vous avez faites , institutions de bourgeois , de conservateurs, de repus, nous les avons en horreur. A notre tour d'organiser le monde comme nous l'entendons. Vous avez détruit l'ancienne société , pour faire la vôtre. A nous maintenant de détruire votre société, pour organiser la nôtre.
Laissons les radicaux devenir les maîtres. Vous croyez que vous allez avoir enfin la stabilité. Non, un révolutionnaire trouve toujours un plus révolutionnaire que lui. On descendra ainsi d'échelon en échelon dans l'abîme, et on ne se reposera que quand on aura tout détruit : Dieu , qui est le lien religieux ; le gouvernement, qui est le lien politique; la famille, qui est le lien domestique; la propriété, qui est Je lien social. C'est par ces derniers ariicles que le socialisme naît du radicalisme, comme celui- Si est né du libéralisme.
11 semble qu'un tel Credo devrait inspirer l'horreur;
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mais non; et voici qui dépasse tout. L'idée, comme ils disent, a créé une race; elle a enfanté un homme en qui elle s'est comme incarnée. Cet homme vit pour Vidée. Il se sacrifie à Vidée. Il meurt pour Vidée. Si pauvre soit— il , il trouve chaque semaine une obole pour la diffusion de Vidée. IL descend en prison; il y en a qui montent sur f'échafaud , consolés par l'espérance du triomphe de Vidée. L'idée l'enflamme d'un tel enthousiasme, si sombre et si sauvage, que, pour assurer son succès, il ne recule devant rien. Tous les moyens lui sont bons : l'émeute, l'insurrection, l'écrasement des minorités, le brisement des constitutions, le mépris des lois et des serments, même le poignard , même l'assassinat , si on peut arriver par là à faire triompher Vidée,
Considérez cette race d'hommes, inconnue jusque-là. Race immodérée, emportée , audacieuse, presque folle, et pourtant puissante , irrésistible. D'où vient-elle ? Qui l'a produite? Qui la perpétue? Car les temps changent, mais pas les hommes. Quand on les voit naître à la fin du xvme siècle, et, après la commotion, survivre et ne plus s'éteindre; s'attaquer successivement à tous les pouvoirs et finir par les ébranler tous ; traqués par l'autorité , se reformer dans l'ombre, et, leurs premières retraites découvertes , s'en creuser de plus profondes encore ; sortir peu à peu de France et, par -dessous terre, envahir le monde entier; entrer en Italie, et, s'emparant de l'idée populaire de l'unité italienne, s'en servir pour tout déshonorer et tout abattre ; pénétrer en Prusse sous le nom de socialistes et jusqu'en Russie sous le nom de nihilistes ; passer l'Océan et aller révolutionner les paisibles et religieuses populations de l'Amérique du Sud , le Mexique , la Nouvelle-Grenade, etc.; revenir en Espagne et soulever le
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peuple au nom de la légitimité dont ils se servent en la méprisant; n'avoir, sous tous les climats, qu'une seule pensée, ou plutôt une seule haine : la haine de toute autorité ; travailler partout à la déshonorer , à l'avilir , en attendant qu'ils puissent l'abattre; faire, dans cette haine, une place à part pour la plus haute des autorités , la religion et l'Eglise, et, dédaignant toute mesure, s'attaquer à Dieu lui-même et le chasser de partout, on se demande si le fond d'orgueil, d'indépendance sauvage et de concupiscence odieuse qui est dans la nature , suffit à expliquer un tel phénomène, et s'il n'y faut pas reconnaître la présence invisible, mais réelle de quelque agent supérieur à l'homme et plus mauvais que lui.
M. de Tocqueville prétend que la Révolution n'est pas essentiellement antireligieuse ; que « la guerre à la religion n'était qu'un incident de la Révolution , un trait saillant et pourtant fugitif de sa physionomie , un produit passager des idées, des passions, des faits particuliers qui l'ont précédée et préparée , et non son génie propre 1 » . C'est une grave erreur. Et ce qu'ajoute M. de Tocqueville, au lieu de prouver sa thèse, prouve la nôtre : « La Révolution , dit-il , ayant pris naissance dans les faits que cette Révolution même détruisait, devait peu à peu disparaître avec eux et se trouver comme ensevelie dans son triomphe. .
1 Tocqueville, l'Ancien régime et la révolution, p. 8.
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C'était bien moins comme doctrine religieuse que comme institution politique que le Christianisme avait allumé ces furieuses haines; non parce que les prêtres prétendaient régler les choses de l'autre monde, mais parce qu'ils étaient propriétaires , seigneurs , décimateurs , administrateurs dans celui-ci. » Donc, quand ils n'ont plus été « propriétaires , seigneurs , décimateurs », si la Révolution n'avait pas été antireligieuse, les prêtres auraient dû être respectés par elle. C'est le contraire qui est arrivé. Pauvres , ils ont été traqués autant que quand ils étaient riches. Réduisez-les à n'avoir qu'une botte de paille pour lit et un morceau de pain noir pour nourriture, vous les poursuivrez encore; et cela se conçoit. Vous voulez" l'homme libre , débarrassé de tous les freins. Or le frein religieux étant le plus fort, vous devez le haïr par-dessus tous les autres. C'est ce qu'on a vu à la Commune. Au lendemain du jour où ce clergé, si humble, si modeste, détaché de toutes les choses du monde , venait de se montrer si patriote, on s'est jeté sur lui, sans raison ni motif, uniquement parce qu'il tient dans ses mains les tables de la loi. Et c'est ce qu'on voit encore aujourd'hui. Maîtresse enfin , la Révolution suit sa pente. Elle a commencé par décrocher le crucifix des écoles; elle a supprimé la prière, le catéchisme ; puis elle a chassé les frères et les sœurs ; puis elle s'est attaquée à tous les ordres religieux ; puis elle a diminué le traitement des évêques, en attendant qu'elle s'attaque à leur personne et à celle de leurs prêtres. Elle obéit à sa nature antireligieuse. Et cela est si vrai que les chefs du gouvernement font cela en tâtonnant, en hésitant, désirant ne pas le faire, voulant s'arrêter en route, ne le pouvant pas, et obligés, malgré eux, d'aller en avant. On sent, en les vovant, qu'il y a derrière eux
une force secrète qui les pousse. Quelle force ? La force de la Révolution, essentiellement antireligieuse.
Le dernier argument de M. de Tocqueville se retourne encore contre lui. « Considérez, dit-il, comme la marche du temps a mis en lumière cette vérité : que la guerre aux religions n'a été qu'un accident de la Révolution et non son génie propre. A mesure que l'œuvre politique de la Révolution s'est consolidée , son œuvre irréligieuse s'est ruinée; à mesure, que toutes les institutions politiques qu'elle a attaquées ont été mieux détruites..., à mesure que le clergé s'est mis plus à part de tout ce qui est tombé avec lui, on a vu graduellement la puissance de l'Église se relever dans les esprits et se raffermir... Croire que les sociétés démocratiques sont naturellement hostiles à l'Eglise , c'est commettre une grande erreur. »
Cela n'est pas douteux. Rien dans la société moderne , ni même dans la démocratie, n'est nécessairement contraire à la religion; et plusieurs choses y sont très favorables. Mais ce qui est essentiellement et absolument irréligieux, c'est la Révolution. Si M. de Tocqueville avait vu la Commune, et, preuve encore plus éclatante, la paisible république de 1881 , il aurait brûlé son chapitre. M. de Maistre a mieux vu que lui quand il a écrit : « La Révolution est satanique. »
Quoi qu'il en soit, jamais ce fond révolté et corrompu de l'humanité n'a été mieux discipliné pour le mal, soumis à des impulsions plus savantes, mis en mouvement d'après un plan plus général , et n'a , par conséquent , menacé le monde d'un plus redoutable péril.
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En présence d'une situation pareille , on est amené à se demander où sont nos ressources. Le libéralisme révolutionnaire qui Ta créée peut- il nous en sortir? Lui qui a enfanté le radicalisme, le socialisme, le nihilisme, peut-il étouffer ses enfants? Peut-il du moins les contenir, les dominer, les empêcher de ruiner de fond en comble la société moderne ? Non. On ne peut rien contre ses propres principes. Or ce sont les principes mêmes du libéralisme révolutionnaire , ses fausses et détestables doctrines sur la bonté native de l'homme, sur le droit de tous à la liberté absolue, sur la nullité du frein religieux, qui engendrent le péril. Nous avons mis aux prises un radical et un libéral révolutionnaire. Aux revendications ardentes du radical , le libéral n'a rien à répondre, rien de sérieux, rien de concluant. Il n'a que la raison d'ordre public qu'on n'accepte pas. Il a rendu l'obéissance impossible, en ôtant au pouvoir son auréole divine. Il a rendu le pouvoir hésitant, moins sûr de lui-même , en le faisant dépendre du suffrage universel. 11 a préparé tous les excès de la liberté, en proclamant l'homme trop bon pour être capable d'en abuser. Il a peu à peu miné tous les étais , désagrégé tous les murs , scié tous les barreaux qui protègent la société. Et maintenant que par sa fausse doctrine toutes les barrières sont détruites ou du moins affaiblies , et que les bêtes féroces veulent passer , que peut-il pour les arrêter ? Contemplez son embarras. Il n'a qu'une ressource , c'est de
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gagner du temps ; c'est de leur dire: « Patiente»*, il est trop tôt, attendez un peu. » Mais comment faire attendre des affamés? A ce jeu, les dompteurs sont toujours dévorés.
Il a une autre ressource dont il use largement : c'est de leur livrer l'Eglise. Aujourd'hui Jes Frères de la Doctrine chrétienne, demain les Sœurs, après-demain les Jésuites. Le monstre prend tout , dévore tout; puis il ouvre la.gueule; il a encore faim. Vous y passerez, girondins; vous y passerez, opportunistes. Et vous reconnaîtrez trop tard qu'après avoir déchaîné le monstre , vous n'avez pas le poignet assez fort pour lui remettre sa muselière.
Nous approchons de l'heure oùjl n'y aura plus que deux forces en présence, la Révolution et l'Eglise ; la Révolution toute-puissante et l'Eglise désarmée; la Révolution portant toutes les épées et l'Eglise portant toutes les chaînes. Alors, comme dit Notre-Seigneur , que celui qui a des yeux pour voir, les ouvre, qui legit intelligat* ; et que celui qui est trop petit monte sur les toits pour mieux regarder. Le spectacle sera solennel.
L'Eglise a lutté trois siècles contre l'empire romain , et elle l'a vaincu. L'Eglise a lutté deux siècles et demi contre l'arianisme , et elle l'a vaincu. L'Eglise a lutté six siècles contre le mahométisme, et elle l'a vaincu. L'Eglise lutte depuis trois cent cinquante ans contre le protestantisme , et il se débat mourant.
Voilà seulement cent ans que l'Eglise lutte contre la Révolution , et je ne dirai pas qu'elle l'a vaincue. Jamais celle-ci n'a été plus près du triomphe. Mais elle la vaincra, elle en débarrassera le monde ; et la société moderne, sauvée par elle, la proclamera de nouveau sa mère et sa libératrice.
i Matth. xxiv, 15.