RÉDACTION DE CETTE DÉCLARATION
Au moment où la société moderne naissait, entre l'Église dont elle est la fille, et la Révolution qui menace d'en faire sa victime , l'idée lui vint de rédiger une Déclaration solennelle de ses principes constitutifs. La vieille France avait bien eu la sienne, et tour à tour Charlemagne, Louis le Débonnaire, Lothaire, saint Louis avaient prêté leurs plumes pour la rédiger. De son côté, l'Angleterre avait eu la grande charte de ses libertés publiques, presque arrachée au roi Jean par l'énergique volonté de le nation. Tous les peuples, et en particulier l'Espagne , le Portugal , avaient suivi de tels exemples. Il n'en était pas un qui n'eût la Déclaration solennelle , rédigée en commun, des principes sur lesquels il reposait. Ce n'était donc pas chose étonnante que la société moderne voulût avoir la sienne; et si elle l'eût écrite sous les inspirations de l'Eglise, cette Déclaration aurait été le très grand et très beau manifeste d'un peuple chrétien. Malheureusement, au moment où !a société moderne se
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préparait à l'écrire , la Révolution lui a arraché la plume des mains; et cette Déclaration, elle l'a rédigée ellemême... en style de Jean-Jacques Rousseau. Elle n'a pas pu en altérer le fond , qui reste magnifique. Nulle nation n'a jamais rien eu de pareil. Il a fallu dix-huit siècles de Christianisme pour la rendre possible. Mais quelle rédaction ! Ici vague , captieuse ; là fausse ; presque partout détestable.
Examinons cela dans le détail. Nous allons saisir au vif la lutte de l'Eglise et de la Révolution se disputant la société moderne, l'une pour la sauver, l'autre pour la perdre.
Voici d'abord le titre et le préambule de la Déclaration :
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, votée en août 1789 et mise en tête de la constitution française des 3-14 septembre 1791.
a Les représentants du peuple français , constitués en assemblée nationale , considérant que l'ignorance, Youbli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une Déclaration solennelle les droits naturels , inaliénables et sacrés de l'homme, afin que, etc.. »
On sent , dès les premiers mots du préambule , la griffe de la Révolution. Pour être dans le vrai, il aurait fallu
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dire: « Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de Dieu et des devoirs de l'homme sont les vraies causes des malheurs publics. » Entre ces deux rédactions il n'y a qu'un mot de différence; mais ce mot est un abîme.
Tous les articles de la Déclaration ont généralement ce même caractère : un fonds vrai, souvent admirable, né presque toujours de l'Évangile; une rédaction ou vague, ou captieuse, ou absolument erronée.
L'article Ier pose les deux grands principes évangéliques : la liberté et l'égalité. Quel malheur qu'une main catholique n'ait pas tenu ici la plume I Mais c'est la Révolution qui rédige :
« Art. Iar. Les homnes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »
La rédaction de la première ligne est absurde. Il fallait dire : « Les hommes naissent égaux devant Dieu, ils le sont devant la loi, et ils le demeurent, quelles que soient les inégalités qui résultent du travail, du talent, de la vertu. » Et alors il n'y avait pas d'inconvénient à ajouter : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. » De même il fallait dire : « Les hommes sont libres et le demeurent toujours, sous la réserve de l'obéissance à Dieu et à la loi , et du respect des droits d'autrui. »
L'article II est encore plus mal rédigé. Au fond il est juste, ftt il est beau. Jamais une nation païenne, ni la Grèce, ni Rome, n'auraient écrit des lignes comme celles-ci:
» Art. IL Le but de toute association politique est la
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conservation des droits naturels et imprescriptibles de Thonime. Ces droits sont la liberté, la sûreté, et fa résistance à l'oppression. »
Il y a là un souffle nouveau. Cependant, fier et beau pour des païens , c'est trop peu pour des chrétiens. Le but de toute association politique n'est pas seulement la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme; c'est aussi la liberté de ses devoirs, ni moins sacrés, ni moins imprescriptibles que ses droits, et la facilité d'atteindre à ses destinées éternelles. Le mot : résistance à l'oppression, est vague. On peut en abuser. Et cependant il est vrai que la société est constituée pour que l'individu, isolé et faible, soit mis à l'abri de toute oppression.
L'article III traite du principe de la souveraineté nationale : question profonde que l'antiquité n'avait pas même posée , et qui a été lentement éclairée par un de ces coups de soleil indirects de la Révélation qui sont si admirables. C'est un des points que le génie catholique a le plus hardiment élucidés, mais malheureusement c'est aussi un d© ceux que le génie fatal de Rousseau a le plus embrouillés et pervertis. De la théorie catholique il n'a supprimé qu'un mot , un seul ; il est vrai que c'est le mot Dieu , et ce qui >st resté est devenu faux, pernicieux, un vrai poison pouï a société. En médecine il ne faut pas autre chose : la supcession d'un élément , et là où on aurait trouvé la vie , on rouve la mort.
Voici cette rédaction incomplète de l'article III :
« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation; nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. »
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11 fallait dire : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement en Dieu, qui la communique directement à la nation. » Alors il n'y avait plus d'inconvénient à ajouter : Nul corps , nul individu , — même roi , — ne neut exercer d'autorité qui n'émane de la nation , — implicitement ou explicitement.
L'article VI débute par un mot malheureux : « La loi est l'expression de la volonté générale. » Il fallait dire : a La loi est l'expression de la volonté de Dieu manifestée par la volonté générale. » Mais ce qui suit est admirable : a Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Tout cela est du pur Evangile.
J'en dis autant des articles VII , VIII et IX. « Ils contiennent, dit Mor Nardi lui-même, un admirable programme. Ces trois articles pour la défense de la liberté J de l'honneur et de la vie des citoyens, sont très bons et très justes. » Malheureusement cela ne se soutient pas , e l'esprit révolutionnaire éclate de nouveau dans la rédaction de l'article X.
« Art. X. Nul ne doit être inquiété pour ses opinion* même religieuses, pourvu que leur manifestation ne troubb pas Tordre public. »
Ainsi , dans le domaine de la religion , il n'y aurait qu des opinions. L'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme la distinction du bien et du mal ne seraient que des opi
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nions, tout comme l'athéisme et le matérialisme ! Et à ces opinions il n'y aurait qu'une limite imposée : Tordre public. De Dieu, de sa volonté méprisée, rien. C'est l'athéisme pratique.
On pourrait prolonger le parallèle ; c'est partout le même spectacle. Sur cet élan de justice et de bonté sociales, de liberté et d'égalité chrétiennes, la Révolution s'est posée en maîtresse; et, s'emparant de chacune de ces affirmations, elle les a déformées. Elle en a enlevé la mesure. Elle a supprimé le correctif divin , destiné à empêcher la corruption. Elle a poussé les plus belles pensées à l'excès ; ce qui fait qu'elles cessent d'être belles. Elle y a introduit des contresens, ce qui les rend fausses et souvent périlleuses. Bref, de ce qui devait être le magnifique manifeste d'un peuple chrétien , elle a fait une œuvre erronée et malfaisante.
Mais où la Révolution a porté ses coups les plus perfides, c'est dans le silence que la Déclaration garde sur Dieu et la religion. Quoi! ces législateurs vont parler au nom de la France, de cette nation qui, depuis quinze siècles, est par excellence la nation chrétienne et qui l'est encore au moment où ils écrivent, et ils n'osent pas même prononcer le nom de Dieu! « En présence, disent-ils, et sous les auspices de l'Être suprême. » Quelle chute, quand on se rappelle le début de la loi salique : « Vive le Christ, qui aime les Francs ! » Et les affirmations si chrétiennes de Charlemagne, de saint Louis, même de Louis XIV I Un autre souffle passe ici , qui efface , qui rature , partout où nos pères l'avaient écrit, le nom de Dieu et de.Notre-Seigneur Jésus-Christ.
C'est donc une erreur capitale de confondre les institutions constitutives de In société moderne, ces belles libertés
publiques nées de l'Évangile, avec l'exposition qui en est faite dans la Déclaration des droits de Vhomme. Ces institutions subsistent en dehors d'elle et, je le dirai, malgré elle. Au lieu d'être leur soutien, cette Déclaration a été et elle demeure leur péril. Elle est l'œuvre de la Révolution. C'a été le premier acte par lequel celle-ci a essayé de confisquer à son profit la société moderne. Ne pouvant pas l'étouffer dans son berceau, elle a tenté, du moins, de la dénaturer et de la faire dévier.
Ce qui a commencé en 1789 n'a plus cessé depuis. Voilà •an siècle que la Révolution continue la môme œuvre. Toutes ces institutions, nées la plupart de l'Évangile, toutes ces libertés publiques, réclamées par la société moderne , la Révolution essaye de les tirer à elle. Elle les interprète à sa façon. Elle s'en dit le père et la mère. Elle prétend que seule elle en comprend le sens. Elle travaille sourdement à se les identifier. Bref, par ses habiletés et ses faussetés, elle leur donne une mauvaise couleur, au point d'effrayer certains catholiques et de les rejeter brusquement de l'autre côté.
Vous demandez, par exemple, la liberté des cultes ; les révolutionnaires la demandent aussi, mais pas dans le même sens : vous , comme une nécessité sociale ; eux , comme un droit absolu, antérieur et supérieur à tout.
Vous demandez la liberté d'enseignement ; eux se joignent à vous , mais combien leurs idées sont différentes!
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Vous, vous voulez la liberté du bien, de la vertu, de la vérité, et par conséquent de l'Eglise. Eux veulent la liberté de l'indifférence, de l'irréligion, du mal, c'est-à-dire de la Révolution.
Vous vous servez du mot de société moderne ; ils s'en servent aussi, mais ils ne l'entendent pas comme vous. Vous entendez par là une société caractérisée par le règne des libertés publiques ; eux entendent par là une société caractérisée par l'expulsion de Dieu ; où Dieu n'a sa place nulle part , ni dans l'école , ni dans l'armée , ni dans les hôpitaux, ni dans les cimetières; d'où sont chassés avec Dieu tous ceux qui se consacrent à lui pour mieux servir les hommes. Votre société moderne ne peut pas exister sans liberté ; la leur s'en passe fort bien , et de fait elle la refuse à beaucoup. En réalité leur société moderne est tout le contraire de la vôtre ; mais elle porte le même nom.
Enfin vous prêtez serment à telle ou à telle constitution politique , au sens voulu de l'Eglise. Mais ils sont là qui prétendent vous imposer, à vous catholiques, le serment constitutionnel dans leur sens à eux, c'est-à-dire dans le sens du scepticisme rationaliste ou de l'indifférence en matière de religion. « Mais de quel droit? demande Mor Dechamps. Le libéralisme n'est pas la constitution ; il est sans autorité pour nous imposer ses théories 1 . » Et Mor l'évêque de Liège dit non moins nettement : « Il faut bien se garder de confondre la constitution avec le libéra-, lisme. L'Église catholique ne les confond pas. Elle réprouve le libéralisme comme étant la déclaration et la profession de principes faux et impies. Elle voit, dans la con-
* M<>r Dechamps, 3« lettre à un publiciste, Du Serment de fidélité, p. 24.
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stitution , une nécessité sociale à laquelle on ne peut pas ne pas se soumettre, sans exposer le pays à des troubles sans fin, troubles qu'elle ne veut pas, qu'elle ne saurait vouloir 1 . »
Il y a, en effet, ici deux choses bien distinctes : il y a les institutions de la société moderne, et il y a leur interprétation par la Révolution. Les institutions sont quelque chose de réel, de subsistant en soi. La Révolution est une certaine manière de les entendre. Dans les institutions de la société moderne , il y a du bon , du moins bon , du périlleux. Dans la Révolution, tout est absolument mauvais. La Révolution est une doctrine , et cette doctrine est une hérésie.
Supposez qu'on détruise cette hérésie dans les esprits, comme on a détruit l'arianisme ; que deviendront les institutions, les libertés publiques? Périront -elles avec la Révolution? Bien loin de là. Elles subsisteront, aussi belles, plus belles même, débarrassées de ce qui est leur péril.
Considérez bien la position singulière où nous sommes. Il n'y en a point de plus dangereuse. Si la société moderne et la Révolution demandaient des choses opposées, contradictoires, nulle équivoque ne serait possible. On verrait clair. Mais non ; elles veulent les mêmes choses ; mais elles ne les entendent pas de la même manière. Elles se servent des mômes mots ; mais elles n'y attachent pas le même sens. Elles réclament les mêmes libertés ; mais tandis que la société moderne les veut mesurées , modérées, soumises à la loi, la Révolution les veut immodérées, excessives , sans frein ni loi , antérieures et supérieures à
1 Instruction synodale, ÎS^S.
toute autorité. Bref, si vous ne regardez qu'à l'apparence, la société moderne et la Révolution suivent la même route; elles tendent au même but ; elles coulent, pour ainsi dire, dans le même lit. De là une immense équivoque et un effroyable danger. Comme on voit un cours d'eau tomber des montagnes en nappes éclatantes de blancheur, puis tout à coup, traversant certaines couches de terre, s'y charger de limon , rouler pendant quelque temps des eaux boueuses, et ne retrouver que plus tard sa limpidité primitive ; ainsi ce magnifique mouvement social qui a jailli de l'Evangile , qui a traversé les âges anciens , amenant peu à peu la justice , la bienfaisance , la liberté , l'égalité civile , l'accessibilité de tous aux fonctions publiques , l'élévation des classes inférieures , tous les fruits sociaux de l'Evangile, a tout à coup rencontré sur sa route les fanges du xvme siècle ; il s'y est empreint des sophismes des uns, des rêveries des autres , des passions irréligieuses de ceux-ci ; et peu à peu s'est formé, à côté et comme au milieu du courant limpide qui a créé la société moderne, un flot boueux qui est en train de la troubler et de l'empoisonner. Elle en triomphera ; mais qui sait quand , et qui pourrait dire comment ?
On commence à entrevoir les termes précis du redoutable problème qui tourmente les temps présents.
Il s'agit de savoir à qui appartiendra la société moderne. A la Révolution qui a failli l'étouffer dans son ber-
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ceau et qui remporterait aux abîmes ; ou à l'Eglise qui Ta créée et qui seule peut lui donner la stabilité et la grandeur.
Il y a donc aujourd'hui pour les catholiques deux œuvres à faire. D'abord , il faut travailler à séparer la société moderne d'avec la Révolution ; démêler avec soin leurs éléments confus ; mettre d'un côté ce qui appartient à la première ; mettre de l'autre ce qui appartient à la seconde. Ici le malade, là le chancre.
Ensuite il faut unir la société moderne avec l'Eglise. C'est un monde nouveau qui commence, on n'en peut plus douter. « Longtemps, dit M. de Maistre, nous avons cru que ce que nous voyons était un événement; nous étions dans l'erreur ; c'est une époque. Or une époque dure quelquefois mille ans. » Eh bien, ce monde qui commence, qui durera peut-être dix siècles et plus, faut-il le rejeter du pied et le maudire? Ne vaut-il pas mieux essayer de s'entendre avec lui ? L'Eglise éternelle est-elle rivée à des formes passagères? Après l'empire de Constantin et de Justinien , elle s'est entendue avec la féodalité. Après la féodalité, de Philippe le Bel à Louis XIV, elle s'est entendue avec la monarchie, plus ou moins absolue. Pourquoi ne pourrait- elle pas s'entendre avec ce régime de libertés publiques, qu'on appelle la société moderne?
Il est vrai que de cet ordre nouveau naissent des situations bien délicates, des problèmes singulièrement complexes. Raison de'plus pour ne rien brusquer, pour distinguer ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas ; pour dire dans quelle mesure et avec quelles réserves la conciliation peut avoir lieu. Tous les penseurs s'en sont occupés ; tout ce qu'il y a eu de grand dans ce siècle s'en est ému. Et s'il reste encore des points obscurs que le travail
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de l'avenir éclaircira, déjà par le génie de ses enfants, sous la surveillance de l'Eglise et de ses Pontifes suprêmes, la lumière a été faite sur bien des points.
S'étonnera-t-on que les catholiques n'aient pas pu entrer dans les difficultés presque inextricables que présentent ces questions, si peu étudiées jusqu'ici, sans tomber dans plus d'une erreur ? Deux surtout ont un instant divisé et passionné les fidèles, et menacé de compromettre l'avenir. Heureusement l'Eglise veillait ; la prudence surnaturelle et les lumières divines des Souverains Pontifes ont conjuré le danger, et, nous Talions voir, dissipé tous les nuages,