CHAPITRE TROISIEME
COMMENT CES DEUX MODES DE LA PRÉSENCE DE JÉSUS-CHRIST SE COMPLÈTENT L'UN l'aUTRE
II faut approfondir l'idée que nous venons d'indiquer dans le chapitre précédent, car elle est capitale et peu connue.
Jésus-Christ a mis son corps , son sang, son âme , sa divinité dans la sainte Eucharistie ; il n'y a pas mis sa parole. Il s'y est caché muet ; il n'y parle ni ordinairement ni extraordinairement. Il a quelquefois parlé miraculeusement par des crucifix, des statues ; jamais par des hosties consacrées. Il a apparu dans la sainte Eucharistie sous la forme d'un enfant, sous celle d'un agonisant; mais c'étaient toujours des ligures muettes, des bouches qui ne s'ouvraient pas. Pourquoi? Parce que la bouche de Jésus- Christ est ailleurs ; parce que la parole de Jésus-Christ est dans le Pape.
Jésus -Christ n'a conservé dans la sainte Eucharistie qu'une seule parole, la parole de l'amitié, de l'amour; cette parole qui se dit à voix basse, qui se murmure au cœur, qui s'entend sans bruit des lèvres. Si vous avez besoin de cette parole-là, venez à la sainte Eucharistie ; ar-
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rêtez vos regards sur le Sauveur ; il ne vous dira rien, vous entendrez tout. Mais si le bruit des doctrines contraires vous importune , si un livre nouveau applaudi par le monde inquiète votre foi; si, contemporain d'Arius, de Luther, de Jansénius, vous voulez savoir ce qu'il faut croire de la divinité du Fils , de la nécessité de la confession, de l'efficacité de la grâce, c'est en vain que vous viendriez au Jésus -Christ muet de la sainte Eucharistie. Allez au Jésus-Christ qui parle ; allez au Pape. La chair et le sang de Jésus-Christ sont au saint autel ; la vérité infaillible et l'enseignement divin sont au Vatican.
Et de même que Jésus-Christ n'a pas mis sa parole dans la sainte Eucharistie, il n'y a pas mis non plus son autorité divine. Toute autorité lui ayant été donnée au ciel et sur la terre *3 nul ne peut exercer de pouvoir sur les âmes que celui à qui Notre -Seigneur a dit : Comme mon Père m'a envoyé) je vous envoie 2. Or cette parole que Jésus-Christ disait autrefois sur le bord des lacs de Galilée, où la dit-il aujourd'hui? Car il la dit sans cesse; il la répète chaque jour à des milliers d'âmes élevées par lui au sacerdoce ; et s'il ne la disait pas, l'Eglise périrait ; c'en serait fait de l'œuvre de la Rédemption. Où donc Jésus-Christ est-il, quand il dit cette parole souveraine qui donne des prêtres et des évêques à l'Orient et à l'Occident? Est-ce dans la sainte Eucharistie? Non; c'est dans le Pape. Vous brûlez de vous consacrer au service de Dieu et des âmes ; venez au saint autel. Jésus-Christ soufflera sur ces charbons ardents ; il allumera dans votre cœur cet incendie de l'amour qui fait les grands dévouements. Pour mieux servir Dieu et les
i Matth. xxvm, 18.
2 Joan xx, 21.
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âmes, vous voulez garder la chasteté, immoler les inclinations les plus douces, les plus irrésistibles ; venez au saint autel. Jésus- Christ touchera de son doigt immaculé votre cœur; il deviendra de marbre par la chasteté, de feu par 3a charité. Mais si, après avoir acquis les vertus du prêtre, vous voulez en posséder les pouvoirs, ne vous adressez plus à la sainte Eucharistie ; le tabernacle ne peut plus rien pour vous. Allez au Pape. La sainte Eucharistie peut faire des saints ; le Pape seul peut faire des évêques et des prêtres.
Qu'ajoutèrai-je encore pour donner à cette idée l'éclat de l'évidence ? De même que Jésus-Christ est la vérité et l'autorité , il est aussi la force suprême , celle sur laquelle tout repose: les individus et les peuples, les nationalités et les églises. Or, cette force, où l'a-t-il déposée? Dans la sainte Eucharistie? Non; il l'a confiée au Pape. Il n'a mis au saint autel que cette force intime , spéciale à chaque âme , qui nous soutient à nos heures de tristesse et de défaillance. Oh ! cette force-là , c'est comme la parole de l'amitié et de l'amour, on ne la trouve que dans la sainte Eucharistie. Mais la force qui soutient les Eglises, qui empêche les nations catholiques de défaillir dans l'hérésie ou dans le schisme, qui fait les épiscopats invincibles , elle n est pas là ; elle est dans le Pape. Et on le vit bien à (a chute de ces grandes Eglises d'Alexandrie, d'Antioche de Constan tinople, qui émut si profondément l'Orient dans les ,emps antiques; on le vit mieux encore quand défaillirent, au xvie siècle, les épiscopats d'Angleterre et l'une partie de l'Allemagne. Ils tombèrent tous, non pas pour n avoir pa? communié à Jésus- Christ présent dans la sainte Eucharistie, mais pour ne pas s'être assez unis à Jésus-Christ présent dans le Pape.
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Jésus -Christ présent au saint autel peut seul soutenir une âme et la rendre inébranlable. Jésus-Christ présent au Vatican peut seul soutenir une Eglise et la rendre indéfectible.
Voilà le mystère du Christianisme ; c'est le miracle de la présence réelle de l'Incarnation perpétuée et universalisée sous deux voiles. Ce que Jésus-Christ n'a pas mis sous l'un, il l'a mis sous l'autre; et on ne le possède complet que lorsqu'on sait aller, par un large élan de cœur qui est le mouvement plein de la vie catholique, de la sainte Eucharistie au Pape, et du Pape à la sainte Eucharistie. Hors deces deux mystères qui n'en font qu'un , on n'a plus qu'un Jésus-Christ amoindri (il l'a réglé ainsi lui-même) , ne suffisant plus au besoin des âmes et des sociétés, ne pouvant pas même se défendre et ne tardant pas à s'évanouir comme le rêve d'une nuit.
Et que deviendrait, dites-moi, Jésus-Christ présent dans la sainte Eucharistie, sans son complément nécessaire, Jésus-Christ présent dans le Pape? Qu'est-ce que la sainte Eucharistie peut empêcher? Est-ce qu'elle empêchera les révoltes, les hérésies, les esprits hardis, inquiets, novateurs? Et, par suite, est-ce qu'elle empêchera les troubles de conscience, les incertitudes d'esprit, les erreurs de doctrines? Est-ce qu'elle maintiendra la lumière dans le monde9 Otez le Pape; Jésus -Christ, le Jésus -Christ de l'Eucharistie, n'est plus complet; c'est un Jésus- Christ insuffisant, qui assiste, muet, au spectacle des divisions de son Église, et qui préside, impuissant et désarmé, à l'anéantissement de son œuvre.
On en vit au xvie siècle un mémorable exemple. Quand Luther quitta l'Eglise, certes il ne voulait pas se séparer de Jésus-Christ; du moins il le disait et on peut l'en croire.
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Nourri dès ses premières années de l'amour divin, il avait au cœur cette cicatrice dont on ne guérit pas ; et les tristesses et les remords de ses derniers jours l'ont assez prouvé. Voulant donc ne pas se séparer de Jésus -Christ, il crut assez faire, rejetant le Pape, de garder la sainte Eucharistie. Mais bientôt les esprits se divisent, les erreurs se multiplient; plus d'unité, plus de juridiction certaine, plus de mission incontestablement divine, plus de parole capable de rassurer les consciences. L'audace dans les uns, la résistance dans les autres, la perplexité dans tous. Luther essaye alors d'intervenir; il veut imposer silence; on lui crie de toutes parts : « Qui êtes -vous? Qui vous a donné autorité? D'où avez-vous pris votre mission? » Vainement il se nomme prophète, apôtre, envoyé directement par Jésus -Christ. On le somme de produire ses titres authentiques; et comme il n'en a pas, comme il n'invoque que des visions auxquelles personne ne croit, l'anarchie augmente et les vérités que tout le monde attaque s'en vont pièce à pièce.
Et cependant Jésus-Christ était réellement présent sur les autels de l'Eglise réformée. Luther consacrait, d'une main coupable à la vérité, mais enfin ii consacrait; et tant de prêtres, tant d'évêques qu'il entraîna dans le schisme n'avaient pas perdu pour cela le pouvoir de consacrer validement. Jésus-Christ était donc là, réellement présent, mais muet, impuissant à maintenir l'unité, la vérité, au sein de la réforme; impuissant à se défendre lui-même; semblable à ces naufragés qui, réfugiés sur une hauteur, voient les flots de la mer monter jusqu'à eux et qui peuvent calculer l'heure précise où ils seront emportés. Bientôt, en effet, Jésus -Christ disparut du tabernacle dans l'Eglise réformée, soit que les mains qui voulaient l'y maintenir
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n'en eussent plus le pouvoir, soit que ceux qui auraient encore pu consacrer validement eussent perdu la foi en la présence réelle. Car en même temps qu'on déchirait le symbole, on attaquait les sacrements, on niait le plus auguste de tous; et ainsi Jésus -Christ descendait des autels de la réforme, toujours muet du reste, et n'ayant ouvert la bouche ni pour se défendre ni pour se plaindre.
On peindrait difficilement les angoisses de certaines âmes, moins aveuglées ou moins inconséquentes que les autres , qui , en conservant la sainte Eucharistie et en rejetant le Pape , s'imaginaient qu'elles pourraient garder la présence réelle de Jésus- Christ dans le monde. On les voyait suivre , avec une inquiétude mêlée d'effroi , le travail des démolisseurs, et, à chaque attentat nouveau, c'étaient d'amers regrets. Ils se jetaient à genoux, ils disaient à Dieu . « Seigneur, votre œuvre s'en va; parlez, Seigneur. » Et comme Dieu continuait à se taire , ils tombaient dans d'affreux découragements. Mais à qui la faute, si la réforme n'entendait plus la parole de Dieu? Pourquoi avait- elle divisé Jésus -Christ? Pourquoi, conservant le voile sous lequel il est muet, avait -elle rejeté celui sous lequel il parle?
Ce qui est arrivé à la réforme arrivera toujours. Jésus- Christ est présent sous deux voiles ; quiconque en rejettera un ne conservera pas l'autre, et perdra bientôt Jésus-Christ tout entier.