‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 37 sur 68 · LES DEUX VOILES · texte numérisé non relu

LES DEUX VOILES

La sainte Eucharistie et le Pape sont donc deux voiles, tissus par l'amour infini pour tempérer, en la couvrant, la présence de Jésus-Christ dans le monde.

Différents sous mille rapports, ces deux voiles ont un trait commun ; ils sont également faits d'ombre et de lumière. Des obscurités impénétrables et des clartés sublimes, unies et mêlées ineffablement, voilà ce qui les compose tous deux.

C'a été, en effet, le dessein éternel de Jésus-Christ de ne se révéler qu'en se cachant ; de demeurer dans le monde, mais de manière à n'y être trouvé que par ceux qui le chercheraient, à n'y être compris que par ceux qui aiment. Dès lors il fallait qu'il y eût de grands miracles pour ravir de joie et d'amour ceux qui croiraient; et il fallait en même temps que ces miracles ne fussent visibles qu'à la foi, qu'ils ne frappassent pas les sens, qu'ils les heurtassent même , afin que l'amour eût le bonheur de s'immoler en croyant.

Les théologiens qui ont approfondi le mystère de la

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sainte Eucharistie ne sont pas d'accord sur le nombre des miracles qui y éclatent. Les uns en comptent douze, d'autres quatorze; Bourdaloue, le plus exact de tous, les réduit à huit, de premier ordre il est vrai. Peut-être qu'en examinant avec soin on n'en compterait pas moins dans la création du Pape. De quoi s'agissait -il, en effet? Il s'agissait de prendre un homme, un simple homme, et d'en faire le Vicaire de Jésus-Christ, l'organe dont il se servirait pour enseigner le monde , et le voile derrière lequel il se cacherait pour le sanctifier. Or quels miracles n'étaient pas nécessaires pour cela!

Essayons de les indiquer.

Tout homme, d'abord, dit la sainte Ecriture, est menteur, omnis homo mendax * . Il se trompe et il trompe. Et de là cette conclusion amère : « Ne vous fiez jamais à l'homme, » nolite confidere in filiis hominum*. Et cependant , ce sera ce même homme , sujet à l'erreur , à l'illusion, à l'ignorance, ce trompé et ce trompeur, qui prêtera ses lèvres à Jésus-Christ pour qu'elles deviennent le canal infaillible de la vérité. Premier miracle !

L'homme, ensuite, est inconstant; il flotte, comme les nuages, à tout vent. Il nie. aujourd'hui ce qu'il croyait hier; il adorera demain ce dont il se moquait la veille. Et ce 6era cet esprit inquiet, mobile, affamé de nouveautés, qui sera le voile et l'organe de l'esprit immuable de Jésus- Christ. Second miracle !

De plus, et disons -le en nous voilant la face, l'homme est corrompu ; il a le goût du mal ; il en a quelquefois la passion et la fureur; il trahit Dieu pour le plaisir. Et ce

1 Ps. cxv, 11.

i Ps. CXLV, 3.

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sera cet homme -là, qui gardera intacte dans ses mains et qui versera sur le monde , sans défaillance et sans interruption, la source immaculée de la grâce et de la vertu. Troisième miracle!

Quand l'homme a trahi la vertu, savez -vous la tentation qui s'empare de lui? C'est d'altérer la vérité, de faire fléchir les principes , de mettre les lois d'accord avec ses mauvaises mœurs ; cela s'est toujours vu. Mais ici cela ne se verra jamais. Si corrompu qu'il puisse être personnellement, l'homme, chef de l'Eglise, conservera toujours pur et incorruptible le dépôt de la vérité et de la vertu. Quatrième miracle!

Que de prodiges déjà! Mais ce n'est pas encore tout. L'homme dure peu ; c'est un flot qui passe. Or Jésus- Christ doit durer toujours. La vérité et la vertu doivent rester à jamais en ce monde; et par conséquent, après avoir fait un homme semblable , il faudra en faire cent , en faire mille, en faire une succession et une chaîne qui aille jusqu'aux extrémités des temps sans se briser jamais. Cinquième miracle !

Et non seulement le Pape devra être immortel ou immortellement renaissant de ses cendres, il faudra qu'il soit universel ; qu'il atteigne" tous les lieux comme il atteindra tous les temps , et que des porte-voix infaillibles dans leur union avec lui soient placés autour de sa chaire et répercutent sa voix jusqu'aux extrémités du globe. Sixième miracle !

Et ce n'est pas tout. A peine un pareil homme paraîtra que tout conspirera contre lui ; je ne dis pas seulement le temps, le hasard, la fragilité des choses; je dis toutes les passions, tous les orgueils. Ils voudront étouffer la vérité sur ses lèvres; ils lui briseront les dents; ils lui couperont

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la langue pour qu'il ne parle pas , et il parlera toujours ! Et cet être si petit , si fragile , si ému , si tremblant , rien , rien jamais, n'enchaînera la vérité sur ses lèvres. Septième miracle 1

On sent les difficultés. Pour créer ce second voile il faut bouleverser toutes les lois du monde moral, faire un homme immortel , invincible , illuminant tous les temps et tous les iieux, bravant tous les attentats, supérieur à toutes les faiblesses, c'est-à-dire un homme qui ne soit plus un homme, comme pour créer le voile de la sainte Eucharistie il a fallu bouleverser toutes les lois du monde physique et faire un pain qui ne soit plus du pain.

Voilà la première série des miracles qui ont été nécessaires pour créer le Pape. Je dis la première, car si Jésus- Christ s'en fût tenu là, à ces splendeurs divines de la Papauté que je viens de décrire, il n'eût pas fait un voile. Il eût fait une de ces merveilles éblouissantes, en présence desquelles la foi même n'est plus possible. Un homme infaillible, un homme immuable, un homme contre lequel tout conspire et contre lequel on ne peut rien , qui renaît de ses cendres , c'était trop de lumières ; et comme F éclat de ce prodige devait grandir avec les siècles , on pouvait entrevoir le temps où l'évidence tuerait la foi et ôterait tout mérite à l'amour.

Après donc qu'il eut ainsi semé à pleines mains la lumière, il fallait que Jésus-Christ y entremêlât les ombres, et il l'a fait d'une manière non moins admirable; voici comment :

11 n'investit la Pape de si divins privilèges que comme Pape. Il le laissa, comme homme, sujet à toutes les misères, à toutes les faiblesses, à toutes les corruptions de l'humanité.

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Gomme Pape , prêtant à Dieu sa voix pour enseigner le monde, le Souverain Pontife est infaillible. Pour tout le reste, en tant qu'homme, il est sujet à l'ignorance, à l'illusion , à l'erreur, aux faiblesses et aux bornes de l'esprit humain.

Comme Pape, il est saint, propageant nécessairement la sainteté , incapable de la trahir. Comme homme , il est libre , incliné au mal , y tendant par sa volonté naturellement dépravée. Il peut être secrètement vicieux; il peut devenir publiquement corrompu.

Comme Pape, il est invincible et immortel. L'homme peut faiblir, trembler, avoir peur; le Pape jamais. L'homme est jeté en prison, on lui coupe la tête. Le Pape ne meurt pas; comme le phénix, il renaît sur son bûcher.

De ce mélange d'ombres et de lumières est résulté un voile incomparable où les clartés et les ténèbres sont si habilement fondues que le mouvement même des siècles n'en a jamais altéré l'harmonie. La lumière croît chaque jour, et chaque jour aussi les ombres. Cent Papes se succédant dans la vérité, dans l'infaillibilité, dans l'immutabilité : quelle splendeur! Mais ces cent Papes étant des hommes, ayant dès lors des faiblesses, des passions, des neveux , des familles , des ambitions : quelles ombres I

Il en est de ce voile comme de ces tableaux , œuvre de l'industrie moderne, où l'on voit deux faces différentes, selon le point où l'oeil est placé. Regardez le Pape d'une certaine manière, vous ne voyez qu'un homme; placezvous de l'autre côté , vous apercevez Jésus-Christ.

Mysterium fidei! voilà le mot qu'il faut dire du Pape, après l'avoir dit de la sainte Eucharistie.

Croire pour voir! voilà ce qu'il faut faire en présence dd

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l'un ou l'autre des deux voiles qui nous cachent Jésus- Christ complet; sans cela, les ombres envahissent tout.

Et que voyez-vous, en effet, dans la sainte Eucharistie, si vous n'avez pas la foi? Du pain, rien que du pain. Sans doute, si vous réfléchissez , vous serez étonné des effets de ce pain. Vous remarquerez des personnes de tout âge, de tout rang , de toute condition , qui mangent de ce pain et qui affirment qu'elles y trouvent lumière , consolation , force, courage. Cela ne laisse pas de surprendre. Dans le nombre vous en trouverez qui sont de grands esprits , des génies profonds , un Bossuet , un Pascal , un de Maistre , un Lacordaire; et, sans chercher si haut, des hommes distingués , vos amis peut-être , des intelligences dont vous ne niez pas l'élévation , des cœurs dont vous ne suspectez pas la sincérité. Comment expliquer cela? Et d'autres, enfin , qui étonnent le monde par la grandeur héroïque de leur dévouement ou par la pure beauté de leur âme , un saint Vincent de Paul, un saint François de Sales, proclament bien haut que toute leur vertu vient de là. 11 faudrait être triplement aveugle pour ne pas s'étonner de pareils phénomènes. Et cependant je le répète, si vous n'avez pas la foi, vous ne percerez pas le voile, et, quelque étrange que ce soit, la sainte Eucharistie ne sera pour vous que du pain.

Supposez , au contraire , que la foi illumine votre âme , quel spectacle s'ouvre devant votre œil ravi ! Sous ce voile obscur, voilà Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, caché par amour. Quelle vie dans ce tabernacle qui ressemble à un sépulcre fermé! Auprès d'elle, la vie de la nature avec son immortelle germination n'est rien. Là viennent tous les âmes; là se désaltèrent toutes les soifs ; là toutes les blessures trouvent un baume et tous les cœurs

malades une espérance. De là s'échappent des torrents de vie qui consument les âmes, et, en les détruisant en quelque sorte, les font naître à l'éternel amour. Tout cela est caché au cœur qui doute ou qui nie ; mais tout cela est vivant et visible pour celui qui croit , qui se confie et qui aime.

Or le Pape a précisément le même caractère. Quiconque n'a pas la foi ne verra jamais en lui qu'un homme, un souverain comme un autre. Il s'étonnera sans doute que ce souverain soit si solide sur un trône si faible ; il se demandera comment il se fait qu'on renverse si facilement les rois, et qu'on ne puisse venir à bout de celui-là. Il s'indignera peut-être de ce qu'il appellera l'entêtement, l'obstination de ce prêtre qui répète aujourd'hui ce qu'on disait déjà il y a douze siècles et qui ne veut pas changer ses idées lorsque tout le monde change les siennes; sorte de borne immobile au milieu des flots toujours agités de l'humanité. Voilà tout ce qu'il verra. Au plus , s'il est doué d'une certaine force de réflexion, s'arrêtera- 1- il, curieux et étonné, en présence de ce phénomène, et se dira-t-il : « C'est étrange; cet homme n'est pas fait comme les autres. » Mais quant à pénétrer à travers le voile, cela n'est donné qu'à la foi et à l'amour. Qu'il ferme les yeux , qu'il croie avec humilité à l'infaillible parole de Dieu , et alors , ici comme dans la sainte Eucharistie , le voile s'entr'ouvrira. Il apercevra des merveilles : ^Jésus-Christ caché derrière un homme , illuminant le monde et le bravant , dissipant toutes les ténèbres et invincible à toutes les attaques; cet homme prêtant à Jésus -Christ, pour ce ministère , sa voix , son action , son extérieur humain ; Jésus- Christ communiquant à cet homme son infaillibilité, sa juridiction divine, et le monde aussi incapable de

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détruire cet homme que de détruire Jésus-Christ lui-même,

qui veut bien se cacher sous ce voile.

Voilà le Pape, et voilà la sainte Eucharistie l Ce sont deux voiles, très différents sous certains rapports, mais très semblables sous d'autres, faits tous deux de lumière et d'ombre, et qui, tissus l'un et l'autre par l'amour infini, ne sont aussi compréhensibles qu'à l'amour; et c'est justice, car c'est à l'amour seul à comprendre et à coûter les inventions de l'amour.

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