CHAPITRE SIXIEME
DES SENTIMENTS QUE L ON EPROUVE AUX PiEDS DU PAPE
Si ce que nous avons dit est vrai, c'est-à-dire si Jésus- Christ qui s'est caché dans la sainte Eucharistie s'est intimement uni au Pape, il s'ensuit qu'on doit éprouver aux pieds du Vicaire de Jésus- Christ quelque chose des impressions qui nous saisissent auprès des saints autels. Et c'est ce qui arrive.
Vous entrez dans une église. Si vous ne croyez pas à la présence réelle , ce qui vous frappe uniquement c'est la beauté de l'édifice, ses grandes lignes, les peintures et les sculptures qui ornent ses murailles. Supposez , au contraire, un homme pénétré de foi, tout cela pour lui ne vient qu'en second lieu. Ce qu'il cherche d'abord, c'est la chapelle retirée où repose le Saint-Sacrement. Il la reconnaît à la petite lampe qui brûle jour et nuit; et, traversant l'église sans même la regarder, il va s'agenouiller au pied du tabernacle. Dieu est làl Dieu s'est caché par amour au fond de cette chapelle obscure ! Il oublie un instant le monde, il s'oublie lui-même, dans la joie de sentir Jésus-Christ présent.
Voilà un premier sentiment que les âmes connaissent. Or on éprouve quelque chose de semblable aux pieds du Pape.
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Je me rappelle, comme si c'était hier, le jour déjà éloigné où, pour la première fois, je livrai mon âme à ces impressions. J'étais jeune alors; j'arrivais à Rome, le cœur débordant de foi. Il y a une première foi, comme il y a un premier amour. J'avais dans l'âme cette fraîcheur de la foi et cette jeunesse du cœur , qui s'en vont , hélas l comme toutes choses. A peine entré dans cette fameuse plaine romaine, au sein de laquelle s'épanouit la Ville éternelle , une immense attente commença à remplir mon cœur. Dans l'Italie, je n'avais jusque-là vu que Rome; dans Rome , je ne voyais plus que le Pape. La tête collée à la portière, dévorant des yeux l'horizon, je cherchais à découvrir la place où était Rome. Tout à coup , à un détour de la route, le voiturin, se penchant vers moi, me montra un point qui étincelait comme un diamant à l'extrémité de l'horizon. C'était le dôme de Saint-Pierre. En un instant je suis debout; je monte sur le siège pour mieux repaître ma vue du spectacle que chaque heure allait agrandir devant moi. « 0 Rome, me disais-je pendant que nous roulions trop lentement à mon gré, tu sais ce qui m'amène dans tes murs. Je ne suis pas insensible à tes souvenirs antiques et à tes gloires modernes. Ni Scipion, ni César, ni Cicéron, ni Raphaël, ni Michel- Ange, ne me trouveront indifférent. Mais ce n'est pas ce que mon cœur cherche! Ce qu'il demande, c'est Pierre ! Ce qu'il veut voir, c'est ce roc inébranlable sur lequel Jésus-Christ a bâti son Eglise ! C'est cette chaire auguste où réside la douce majesté de Celui à qui il a été dit : Pais mes agneaux , pais mes brebis! Il est là; il vit; il habite à quelques pas de moi. » Voilà les pensées qui ravissaient mon âme et la faisaient bondir de joie, a 0 Pierre, que je te voie î que je baise tes pieds 1 puis après , qu'on me
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bande les yeux, si on veut; qu'on m'emmène; qu'importe? J'aurai vu Rome , la Rome vivante , la Rome éternelle , la Rome de Jésus-Christ. A côté de celle-là, l'autre est peu de chose ! »
A peine arrivé, je cours à Saint-Pierre. La nuit était venue. L'église était fermée. Le Vatican se dessinait en noir sur le plus pur ciel qui se puisse imaginer. Je monte les escaliers de Saint-Pierre; j'en baise les portes. A une des fenêtres du Vatican brillait une petite lumière. Etait-ce la chambre du Pape ? Etait-ce le Pape qui priait à cette heure? Emu, je tombe à genoux. Je me souviens encore des larmes qui coulaient à flots de mes yeux; mais les paroles brûlantes qui s'échappaient de mes lèvres ne sont pas restées dans ma mémoire. Je me rappelle seulement que c'étaient des paroles de foi , de vénération , de dévouement absolu à l'Eglise et au Pape.
Quelques jours après, je montais l'escalier du Vatican ; Pie IX voulait bien me recevoir; et, oubliant le vieillard, îe roi, le saint, le docteur, je ne voyais que le Vicaire de Jésus-Christ, celui qui sert de voile et d'organe à ce Maître bien-aimé; et je me prosternais, ému, à ses pieds, comme aux pieds de Jésus-Christ.
Voilà le premier sentiment que l'on éprouve auprès du Saint-Sacrement et aux pieds du Pape. Mais ce n'est pas le seul.
Dans ce doux bonheur de posséder Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie, il se mêle beaucoup d'étonnement et d'admiration. Quoi! Dieu s'est abaissé à ce point! Il s'est fait si petit pour ne pas me quitter ! L'âme ne peut creuser cette pensée sans que son admiration aille jusqu'à l'enthousiasme. Et comme, dans l'Eglise ainsi que dans l'homme , tout sentiment profond se crée nécessairement
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une expression , c est de là que sont nées les belles solennités de la Fête Dieu. Leur caractère est le triomphe. Quand la procession sort de l'église , que les cloches sonnent à toutes volées , que les tambours battent et qu'on voit Jésus- Christ porté par un pauvre prêtre sous de si humbles apparences , on éprouve une sorte de ravissement.
Or ce même sentiment , on ne le ressent pas moins vif à Rome le jour de la Saint-Pierre. Ce jour-là , ce n'est pas Jésus -Christ voilé dans la sainte Eucharistie qu'on porte en triomphe, c'est Jésus-Christ voilé dans le Pape. Les cloches sonnent aussi à toutes volées, les tambours battent, des foules immenses sont agenouillées; et quand, après un cortège de prêtres, d'évêques, de cardinaux, le Pape apparaît couronné de la tiare, et que des milliers de voix chantent : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, eût -on le malheur de ne pas croire, on tombe à genoux, étonné d'un tel triomphe de la faiblesse, et on bénit Dieu d'avoir donné à un vieillard désarmé, qui représente le droit, la justice , la liberté des âmes, une force et une gloire que n'auront jamais les plus fiers potentats. Mais si la foi illumine l'âme, si ce vieillard n'apparaît aux yeux que comme un voile derrière lequel est Jésus -Christ vivant, alors ces paroles : Tu es Pierre, s'agrandissent en quelque sorte. Elles prennent un sens infini. L'âme passe de l'étonnement à l'admiration; de l'admiration à l'enthousiasme. L'homme disparaît, on ne voit plus que Jésus- Christ, et ravi d'un tel triomphe, ne sachant comment le célébrer dignement , on chante avec saint Thomas '
Quantum potes, tantum aude; Quia major omni laude, Nec laudare sufficis.
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On pourrait multiplier les parallèles , toucher une à une toutes les émotions qui remplissent l'âme auprès des saints autels, on les trouverait toutes vivantes et saisissant de la même manière les âmes aux pieds du Pape. Indiquons-en encore une.
A côté de la procession triomphale de la Fête-Dieu , il y a une autre procession du Saint-Sacrement, d'une inspiration bien différente. C'est la procession du Jeudi saint. Là, plus de cloches, plus de chants, plus de tambours qui battent , plus de ces saintes exaltations de l'âme, que saint Thomas a si bien rendues dans sa prose : Lauda, Sion. On suit, triste, silencieux, Notre - Seigneur au tombeau. L'âme est accablée par le souvenir de sa Passion, de sa mort, de ses ineffables douleurs toujours renaissantes et toujours aggravées. De là ce culte de réparation et d'amende honorable, ces stations du Jeudi et du Vendredi saints devant le tombeau , ces regards longs et tristes que l'on arrête sur la sainte Eucharistie, et cette douleur muette à la vue de tant d'amour méconnu et méprisé.
Or voilà encore un sentiment qu'à certaines époques on éprouve vivement aux pieds du Pape. Quand ce flot d'amertume qui bat le Vatican, monte plus haut que d'habitude; que les outrages deviennent plus nombreux et plus sanglants; quand les hypocrisies, les ruses, les trahisons, les injustices s'entendent entre elles pour crucifier de nouveau le Vicaire de Jésus-Christ; alors des sentiments, semblables à ceux dont nous parlions tout à l'heure, s'emparent de l'âme. On oublie la tiare; on ne voit plus que la couronne d'épines Jésus-Christ souffrant dans son Vicaire devient l'objet d'un amour triste , silencieux , désolé mais profond. L'amende honorable se presse sur les lèvres, et du fond du cœur 'aillissent des désirs de réparation et des té-
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oioïgnages d'amour, mille fois plus pénétrants que tous les enthousiasmes que l'on avait éprouvés au jour du triomphe.
C'est l'état où nous sommes à cette heure , et la douleur en serait écrasante, si nous n'avions la parole de Notre- Seigneur : Ecce ascendimus Jerosolymam, et Filius hominis îradetur ad illudendum et flagellandum et crucifigendum , ET TERTIA DIE RESURGET ».
Ainsi, soit que l'âme s'approche du saint autel, soit qu'elle monte au Vatican, elle rend des harmonies semblables. Tantôt la paix, le recueillement, l'admiration muette, la profonde joie de sentir Jésus -Christ présent. Tantôt l'étonnement , l'enthousiasme , un vif et fier bonheur à la vue du monde vaincu, des sens humiliés, des puissances abattues, de Jésus-Christ triomphant. D'autres fois enfin, la tristesse, l'amende honorable, un amour qui se nourrit de douleur, et des larmes jalouses d'égaler les attentats.
0 douceur des sentiments que l'on éprouve auprès du tabernacle et aux pieds du Pape! Baume rafraîchissant dont on a tant besoin au milieu de la poussière du monde ! Vous n'êtes pas connu de cette foule que l'apôtre saint Paul caractérisait par ce mot : . Ils n'ont point de Dieu » Nous, chrétiens, nous en avons un, vivant au milieu de nous, présent réellement à nos âmes, caché il est vrai, mais qui ne se cache que pour nous donner la joie de nous sacrifier en l'aimant.
1 Matth. xx, 18.
2 Ephes. ii, 12.