‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 40 sur 68 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

DU DEVELOPPEMENT PARALLELE DE LA DEVOTION AU SAINT -SACREMENT ET DE LA PIETÉ ENVERS LE PAPE

Ce qui achève de montrer combien la dévotion au Saint- Sacrement et la piété envers le Pape ont de rapports , malgré leur différence capitale, c'est qu'elles ont dans les âmes et dans les peuples la même destinée. Elles naissent ensemble, elles grandissent ensemble; elles diminuent, elles meurent ensemble; semblables aux deux roues d'un char, dont l'une ne fait pas un mouvement sans que l'autre le fasse, et même nécessairement, puisqu'elles ont le même essieu.

Prenez un siècle au hasard , voyez ce qu'il a eu de piété envers le Pape , vous pourrez connaître par là ce qu'il a eu de dévotion au Saint-Sacrement. Ouvrez une âme, cherchez quelle est la tendresse, l'ardeur de ses sentiments pour la sainte Eucharistie , vous saurez par là même ce qu'elle a de dévouement, de vénération pour le Pape. Ce moyen âge , par exemple , qui eut un si vif sentiment de la sainte Eucharistie, qui bâtit pour la conserver de si splendides cathédrales, qui composa pour en célébrer les merveilles des proses , des hymnes où respire un si vif enthousiasme,

quelle piété n'eut- il pas envers le Pape? C'était peu de mettre les âmes à ses pieds, il y mit les royaumes. Il voulut qu'il fût roi du monde comme il l'était de l'Eglise, et ce que tant d'historiens aveugles et impies ont attribué à l'ambition des Papes ne fut que l'œuvre de la dévotion des peuples.

Vous remarquerez le même spectacle dans l'âme des saints. Leur piété envers le Pape n'a pas plus de bornes que leur dévotion au Saint- Sacrement. Lisez ces vieilles vies de saints qui étaient si pleines de parfum et de sève , comparez le chapitre où l'on traite de leur dévotion au Saint-Sacrement et celui où l'on parle de leur dévouement à l'Eglise et au Pape, c'est la même ardeur, ce sont les mêmes tendresses, les mêmes enthousiasmes; ce serait au besoin la même immolation.

Et , au contraire , voyez les siècles ou les âmes dans lesquels baisse la dévotion à la sainte Eucharistie; vous y verrez baisser, et au même degré , la dévotion au Pape. Je n'en veux qu'un exemple qui a été célèbre et qui est encore trop proche de nous pour n'être pas compris. Je parle du xvne siècle , qui eut une si grande idée de la majesté de Dieu, de la sainteté de Jésus- Christ, de la dignité de son sacerdoce , et qui compterait parmi les siècles les plus profonds en spiritualité , s'il avait eu une aussi haute conception de l'amour de Dieu. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. De là quelque chose d'étroit et d'incomplet dans sa direction spirituelle ; et comme ce qu'il n'entendait pas , à savoir l'amour, était le principal , car en Dieu plus encore qu'en nous tout vient du cœur, de là aussi quelque chose de froid et de faux qui a gêné le développement de ses plus belies œuvres. Ne comprenant pas l'amour, pouvait-il comprendre la sainte Eucharistie? Il en éloignait les

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fidèles sous prétexte de respect. Il supprimait la communion fréquente ; et on vit des monastères , peuplés de vierges qui avaient tout quitté pour Jésus-Christ, où la communion annuelle fut au moment de disparaître, une année ne leur paraissant pas suffisante pour recevoir le terrible Dieu de l'Eucharistie.

Or, chose remarquable, dès qu'on commença à s'éloigner du Saint -Sacrement, on commença aussi à s'éloigner du Pape. On mettait des barrières entre le Saint - Sacrement et les âmes ; on en mît aussi entre le Pape et les fidèles. Sous prétexte de respect, Jésus- Christ caché dans la sainte Eucharistie ne pouvait plus nourrir les âmes; sous prétexte de liberté, Jésus-Christ voilé dans le Pape ne pouvait plus gouverner les Églises. Et de même qu'on le confinait au saint autel avec mille protestations de respect, on l'enfermait au Vatican avec mille témoignages de dévouement.

Et comme.en ce temps-là, sous prétexte de prier avec plus de goût, on remaniait l'ancienne liturgie de l'Église, on en profita pour diminuer, pour amoindrir les hommages dont la piété des fidèles entourait le Saint- Sacrement. La Fête-Dieu cessa, dans plusieurs diocèses, d'être une fête de premier ordre. On supprima son octave; on retrancha les passages où les Pères de l'Église avaient' célébré ses merveilles. Peu s'en fallut même que la prose de saint Thomas, coupable de parler avec un trop vif enthousiasme du Saint-Sacrement, ne disparût. Et en même temps, remarquez le parallèle, on diminuait, on affaiblissait tout ce qui pouvait nourrir la piété des fidèles envers le Pape. Des deux fêtes consacrées à honorer la chaire de saint Pierre, on en supprimait une, on faisait descendre d'un degré la fête du Chef de l'Église; on supprimait son

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octave ; on enlevait toutes ces pages admirables dans lesquelles saint Irénée, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome , saint Léon ont exalté à l'envi les grandeurs et les privilèges de la Papauté. Et enfin, dans un grand nombre d'églises, on faisait entièrement disparaître la prière pour le Pape. On priait pour le roi, puis pour l'évêque; mais du Pape, il n'y avait plus même un souvenir.

Cet affaiblissement parallèle et progressif de la dévotion •au Saint -Sacrement et de la piété envers le Pape est déjà significatif. Ce qui ne l'est pas moins c'est un autre phénomène très fréquent dans les âmes , et qui , plus d'une fois, s'est produit avec éclat dans la société. Non seulement ces deux dévotions s'affaiblissent et meurent ensemble, mais, en mourant, elles font place dans les âmes à une haine égale. Citons -en deux exemples célèbres : au XVIIe siècle, la Réforme; au XVIIIe, la Révolution.

Quel spectacle étrange que cette force logique des doctrines qui courbe tout sous son empire et oblige les hommes les plus énergiques à céder 1 Condamné parle Pape, Luther nie le Pape, vomit contre lui des injures, le couvre de ses mépris et laisse s'amasser dans son âme une haine qui déborde bientôt en propos cyniques, en caricatures honteuses. Et aussitôt, comme s'il se fût placé sur un plan incliné, il ne peut plus conserver ni piété, ni amour, ni respect même pour la sainte Eucharistie. Je ne sais quelle force fatale le pousse à diminuer, à amoindrir ce mystère. Il nie la transsubstantiation; il se rit du sacrifice de la messe; il n'admet plus qu'une présence réelle, rapide, momentanée, au moment de la communion, la plus courte possible. Il voudrait pouvoir la supprimer tout à fait; et, voyant, avec ce grand esprit qui le distinguait et qui l'a rendu si coupable, la liaison intime du Saint- Sacrement

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et du Pape , il écrit « qu'on lui ferait grand plaisir de lui donner quelque bon moyen de nier la présence réelle, parce que rien ne lui serait meilleur dans le dessein qu'il a de nuire à la Papauté l » . Ces bons moyens que Luther n'a pas, Calvin les trouve. La sainte Eucharistie n'est bientôt qu'un symbole , un souvenir. Jésus - Christ n'y est pas présent; il n'y a que du pain. Et comme on ne peut s'arrêter sur ce plan incliné , les blasphèmes arrivent. On se moque de la sainte Eucharistie autant que de la Papauté. Celle-ci est une prostituée , celle-là est une idolâtrie. Et ces mêmes hommes, qui vont assiéger Rome poussant des cris de haine contre le Pape , envahissent les églises , violent les tabernacles, jettent les hosties consacrées dans le feu, et dansent autour des flammes avec des chansons honteuses où l'on ne sait qui est haï davantage : ou Jésus- Christ présent dans la sainte Eucharistie, ou Jésus-Christ voilé dans le Pape.

Un siècle ne s'était pas écoulé que le monde , épouvanté des horreurs de la Réforme, en voyait de plus grandes encore, mais où, chose singulière, la même loi recevait une confirmation éclatante. La Révolution, qui naquit de la Réforme comme une fille dénaturée naît d'une mère perverse, la surpassa bientôt en monstruosités de toutes sortes. La Réforme avait brisé les tabernacles pour en arracher les hosties consacrées; la Révolution fit plus. Après avoir violé les tabernacles , elle les souilla. Elle y fit monter des prostituées nues , afin d'infliger au pain des anges, au vin qui fait germer les vierges le plus sanglant outrage qu'une impiété savante pût imaginer. Mais voyez la pente; on venait à peine de violer le tabernacle, qu'on

1 Bossue!, Histoire des variations, liv. II, chap. i.

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violait le Vatican. On l'envahissait de nuit, on en arrachait le Pape ; et ces mêmes républicains qui avaient assisté l'arme au bras à la profanation de la sainte Eucharistie, battaient des mains en voyant le « ci -devant Pape », comme on disait, s'en allait meurtri et mourant en France.

Mais c'est assez; il suffit d'avoir indiqué la loi. Plus de faits ne la rendraient pas plus lumineuse. Toujours la dévotion au Saint -Sacrement créera dans les âmes la piété envers le Pape. Toujours le mépris du Pape amènera la ruine de la dévotion au Saint-Sacrement. Et il ne faut pas nous en étonner, puisque, sous chacun de ces deux voiles, ce qui fait l'objet de notre foi et de notre amour, c'est la même, unique et adorable personne de Notre -Seigneur Jésus-Christ.

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