LE SAINT-PERE
Considéré dans ses rapports avec Jésus -Christ, le Pape îst un mystère, objet a une 101 profonde. Considéré dans ses rapports avec l'Eglise, le Pape est un miracle, objet i'un étonnement sans fin. C'est le prodige permanent du catholicisme.
Tout ce qui tient à la majestueuse beauté de l'Eglise est marqué au coin de la simplicité et de la hardiesse. On y sent le grand ouvrier qui se joue sans efforts au milieu clés difficultés. Je ne sais pas cependant si ce double caractère brille quelque part en traits aussi éclatants que dans la création du Pape. Jésus- Christ jette d'abord l'Eglise à ;ous les points de l'espace et du temps ; puis il la réunit, la résume et la concentre dans le Pape. Toute l'Eglise, 'universelle et éternelle Eglise, portant sur un seul hommo, foilà le plan de Dieu. C'est simple et hardi.
498 l'église
Mais Dieu n*a pas seulement superposé l'Eglise et le Pape , il les a unis ; ce n'est pas assez dire , il les a faits un. « Le Pape et l'Eglise, c'est tout un. » Ce mot profond est de saint François de Sales. Il étincelle comme un diamant.
Hippocrate disait : « Si l'homme était un , il ne mourrait pas. » Et en effet, par où pourrait s'introduire la désunion , la triste division qui est la mort ? L'âme est une , simple , sans parties ; elle est immortelle. Ainsi de l'ange. Ainsi de Dieu, père des anges et des âmes. Tout ce qui est un ne connaît pas la mort. Si on pouvait mettre le Pape d'un côté, l'Eglise de l'autre , la mort serait possible. Mais Dieu les a soudés d'un indestructible ciment.
On se fait quelquefois du Pape, chef de l'Eglise, des idées superficielles , inexactes. Il en est qui ne voient en lui qu'un roi comme ceux de la terre, le gouverneur du plus vaste établissement ecclésiastique. Il en est qui montent plus haut, qui voient bien dans le Pape un Pontife, choisi de Dieu même et imposé par lui à l'Eglise, mais en quelque sorte extérieur à elle. Ils mettent l'Eglise d'un côté, le Pape de l'autre ; celui-là supérieur à l'Eglise, mais distinct d'elle ; l'un qui pourrait mal commander, l'autre qui pourrait ne pas obéir. On a été jusqu'à discuter dans les écoles ce qui arriverait , si le Pape allait d'un côté , l'Église de l'autre. Discussions insensées , qui prouvent combien d'ombres enveloppent, aux yeux de quelquesans, le chef-d'œuvre de Jésus-Christ. « Le Pape et l'Eglise, c'est tout un. » On peut les broyer ensemble ; on ne peut pas les séparer. Et c'est là la joie toujours vive, la sécurité profonde et sans nuages qui emplit l'âme des vrais chrétiens. On n'arrachera pas le Pape à l'Eglise ; on n'arrachera pas l'Eglise au Pape, a Le Pape et l'Eglise, c'est tout un. !»
l'église 499
Mais comment sont-ils un? Où gît le lien qui les unit? Je disais tout à l'heure que Jésus-Christ avait d'abord créé l'Eglise, puis qu'il l'avait réunie, condensée dans le Pape. Le mystère est bien plus profond. Il a d'abord fait le Pape. Il l'a fait avant l'Eglise. Il l'a chargé de lumière, de vie, d'électricité divine ; puis il lui a dit : « Rayonne la lumière, rayonne la grâce, rayonne l'autorité; fais l'Eglise. Tire-la de tes entrailles, non pas une fois, mais dix fois, mais cent fois, mais à chaque siècle, mais à chaque heure, mais toujours, jusqu'à la fin du monde. » Voilà le mystère. L'Eglise est l'incessante et permanente création du Pape.
Comme Dieu ne nous a pas créés une seule fois, mais nous crée continuellement , en infusant sans cesse en nous l'être , le mouvement et la vie ; ainsi le Pape crée sans cesse l'Eglise. Il n'y a pas en elle un rayon de lumière , pas une goutte de vie, pas un atome d'autorité qui, à chaque heure , à chaque minute , ne descende sur elle , par le ministère du Pape.
L'Eglise est le royaume de la lumière ; elle en est inondée. Je ne sais combien de courants lumineux la traversent en tous sens , et y font le ravissement incessant des esprits. Or tout cela vient du Pape. Il faut dire de lui ce qui est dit de Jean-Baptiste : Non erat iîle lux, sed ut testimonium perhiberet de lumine*. » Le Pape n'est pas la lumière; c'est Jésus-Christ qui est la vraie lumière. Mais le Pape en est le témoin. Il n'en est pas le producteur ; il en est le metteur en œuvre. Cette immense lumière diffuse, répandue dans les Evangiles, dans la tradition des Eglises, dans les souvenirs de l'humanité, où l'homme mêle ses
1 Joan. 1, 8.
ombres, le Pape la prend ; il la dégage ; il la sépare des ténèbres ; il la verse sur le monde, brillante, sans nuages, douce à l'œil , chaude au cœur, féconde à la vie. Otez le Pape, c'est comme si vous ôtiez le soleil. La lumière brille encore dans les ténèbres ; mais les ténèbres ne la comprennent plus. La société des âmes dans la lumière est finie.
Il en faut dire autant de la grâce sanctifiante. L'Église est la société des âmes dans l'amour divin. Or cet amour ne vit, ne se soutient, ne se relève, ne grandit, ne devient sublime, que parce qu'il est arrosé par la grâce. Comptez les milliers d'absolutions qui, comme une rosée purifiante, tombent sur ce bel arbre de l'amour divin , souillé quelquefois, desséché, défloré par la poussière de la route, et le relèvent plus beau. Comptez les milliers de communions qui lui donnent une sève nouvelle, un éclat de fleurs, une suavité de fruits, une abondance de rameaux, d'ombrages, admirable. Supputez tout ce qui tombe de grâces sur l'Église en un jour, en une heure. Toutes les vertus viennent de là : l'humilité, la chasteté, le dévouement, l'oubli de soi, l'apostolat, le martyre. Tout est le résultat de ces pluies vivifiantes, de ces rosées suaves de la grâce. Or ôtez le Pape, il n'y en aurait plus. Dieu les a toutes mises dans ses mains, afin que par lui elles se versent incessamment sur l'Église.
Comme il est le canal de toute grâce et de toute lumière, le Pape est le canal de toute autorité, de toute juridiction. C'est lui qui crée les évêques, qui règle et limite leurs pouvoirs; et, par les évêques, c'est lui qui crée les prêtres et qui enveloppe l'Église de ce réseau d'autorité, de juridiction, qui ressemble à ce beau tissu des nerfs sensibles qui enveloppe le corps humain.
l'église 501
Ainsi tout vient du Pape. Il crée l'Église ; et, en elle et par elle , il illumine et sanctifie toutes les âmes.
Il y avait eu quelque chose de semblable dans les jours paradisiaques, au moment de la naissance de l'humanité. Dieu crée d'abord Adam ; il en fait une âme vivante selon l'énergie du texte : Factus est Adam in animam viventem 1 . C'est-à-dire qu'il en fait une source de vie, le principe unique de toute existence humaine. Et, afin de mettre ce dessein dans l'évidence, il en tire même la femme; et c'est en elle , par elle et avec elle qu'Adam donne ensuite la vie à la race tout entière.
Et déjà , de ces premières profondeurs à peine entrouvertes , je vois sortir ce qui fait la vraie physionomie , le caractère sacré du Pape, et pourquoi nous l'appelons si tendrement le Père, le Saint-Père, le bienheureux Père. Celui-là est père, qui donne la vie. Or il me la donne; il la donne à mon esprit , à mon cœur, à ma conscience. Et ce qu'il me donne, il le donne à tous. Les anciens, pour exprimer le mystère de cette paternité universelle, ne se contentaient pas d'appeler le Pape le Saint -Père, ils l'appelaient le Père des Pères, Pater Patrum. Il y en a même qui pensent que le mot de Pape , Papa, n'est qu'un abrégé de ces deux mots : Pater Patrum. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas d'acclamation qui ait plus souvent retenti dans les conciles , comme si les Pères assemblés avaient senti un besoin d'autant plus vif d'acclamer le Père des Pères. Il n'y a pas de doctrine qui ait été plus énergiquement professée que celle de la pleine, entière, absolue et universelle paternité du Pape. S'il y avait une exception à cette loi , si on trouvait quelque part un évèque , un archevêque , un
1 Gen. xv, 45.
502 l'église
patriarche, un chef ecclésiastique quelconque, qui pût donner la vie divine sans l'avoir reçue du Pape ; qui pût ordonner validement un évêque sans en avoir, sous une forme ou sous une autre, reçu le pouvoir du Pape, que deviendrait l'unité de l'Eglise ? Mais nori ; cela n'est pas. Ce prêtre de ma première communion, qui a baptisé mes petits-enfants, qui dirige mon âme, il m'est cher ; il m'est vénérable; je l'appelle mon Père; mais il ne l'est, il ne peut l'être, que parce qu'il puise incessamment, par l'intermédiaire de l'évêque, dans cette source de vie divine qu'on appelle le Pape. Cet évêque, sous la bénédiction duquel je m'incline avec tant d'amour, dans lequel j'adore la plénitude du sacerdoce et des immensités de pouvoirs que le prêtre n'a pas, il y puise aussi ; et toute cette puissance radicale d'engendrer les âmes à Dieu qu'il reçoit dans sa consécration demeure inefficace et incapable de produire, si elle n'est déliée et comme mise en acte par le Pape. Toute vie vient donc véritablement de lui ; et, parmi tant de grandeurs, mon cœur ému, cherchant de quel nom le nommer, n'en trouve qu'un seul qui réponde à ma tendresse, à mon respect, à ma gratitude : le Père, le Saint- Père !