‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 42 sur 68 · COMMENT LE PAPE A ÉTÉ ÉTABLI LE FONDEMENT ET LE CENTRE DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

COMMENT LE PAPE A ÉTÉ ÉTABLI LE FONDEMENT ET LE CENTRE DE L'ÉGLISE

Est-il besoin, ô Christ! de déclarer, avant d'aller plus loin, que vous êtes et que vous serez toujours notre unique Père? Faut-il affirmer que votre Église n'aura jamais d'autre fondement que vous ? 0 Sauveur, cette vie qui remplit nos âmes, faut-il lui faire crier qu'elle vient de vous et de vous seul ? Faisons-le ; nous serons plus à l'aise ensuite pour exalter le Père que vous nous avez donné , et le fondement sur lequel vous nous avez établis I

C'était au lendemain du baptême de Notre-Seigneur. Le Saint-Esprit s'était reposé sur sa tête en forme de colombe. Une voix avait été entendue, venant des profondeurs du ciel : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances ; écoutez- le*. » Et afin que le ciel et la terre proclamassent ensemble la divinité de Celui qui portait en lui le ciel et la terre, l'humanité, dans la personne de Jean - Baptiste , l'avait montré du doigt en disant : Voici V Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde \ Tous les

1 Matth, m, 17.

* Joan. i, 29.

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voiles se déchiraient à la fois et indiquaient que l'heure était venue pour Jésus de sortir de son silence, de son obscurité , et de commencer sa grande œuvre.

Cependant il n'avait encore point de disciples. Il lui en était venu deux ; mais ni la virginale tendresse de Jean , ni le chaleureux enthousiasme d'André ne lui ava'jnt arraché un regard. Tout à coup un troisième se présente. Celui-là n'était pas venu spontanément; il avait fallu aller le chercher. Jésus néanmoins s'arrête ; il le regarde ; il le fixe avec attention , selon l'énergie du texte , et il lui dit : Jusqu'ici tu fes appelé Simon, fils de Jean; désormais tu t'appelleras Pierre*. Qu'est-ce à dire? 0 Jésus 1 que signifie ce premier regard ?

« Il le regarde, dit l'Evangile. » Intuitus eum. Il y a plusieurs verbes pour caractériser le regard. Il y a la verbe videre, voir, voir simplement, voir une personne comme on voit tout le monde. Il y a le verbe aspicere, regarder, remarquer, contempler avec soin , avec attention , distinguer dans la foule. Puis il y a un troisième verbe : Intueri, voir à fond, pénétrer, à travers l'extérieur, jusqu'au dedans. De là ce mot intuition, sorte de regard transcendant, tout-puissant, qui appartient au génie. C'est de ce verbe dont se sert l'évangéliste : Intuitus eum.

Comme l'artiste contemple le marbre d'où il va tirer un chef-d'œuvre; comme Michel -Ange voyait à travers l'épaisseur de la pierre la divine statue de Moïse qui attendait son génie pour en sortir ; comme Dieu dut regarder dans l'Éden cette poignée de poussière qui allait devenir l'homme, ainsi Jésus regarde Simon. 11 ne voit pas Simon; il voit Pierre. Il ne voit pas le pécheur de Galilée ; il voit

* Joau. i, 42.

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le Pape. Intuitus eum. Ce n'est pas assez. Son regard pénètre plus avant. Il ne voit pas le Pape ; il voit la Papauté, les successeurs de Pierre , toute la série , vingt fois , cinquante fois séculaire des chefs de l'Église. Il les voit et, en les voyant, il les choisit. Il les pose, dans sa pensée, à la base de son Eglise. Voilà la portée, la grandeur de ce regard, et pourquoi les Livres inspirés en ont gardé le souvenir : Intuitus eum. 0 Jésus , le monde peut s'agiter maintenant ; le démon peut rugir ; la dynastie sacrée est prévue, préordonnée, posée d'avance comme une lign? droite que rien ne fera dévier, comme un ensemble da rochers immuables contre lesquels battront en vain toutei les tempêtes.

C'est ce qu'indique la parole qui accompagne le regard : Jusqu'ici tu t'es appelé Simon, fils de Jean; désormais tu t'appelleras Pierre. Jusqu'ici tu t'es appelé Mastaï, tu t'appelleras Pierre. Jusqu'ici tu t'es appelé Pecci, tu t'appelleras Pierre. Tu laisseras les noms de la terre, tu prendras le nom de l'éternité. Pierre, c'est-à-dire l'inébranlable, c'està-dire l'immuable, ce qui ne passe pas avec l'homme, ce qui subsiste comme Dieu.

C'est le sens du mot Pierre. Mais qu'il y a loin quelquefois du sens d'un nom à sa réalité ! Une enfant se nomme Blanche, et elle ne l'est pas; on l'appelle Rose, et elle est pâle comme une feuille d'automne. Un jeune homme s'appelle Pierre, et il a la fragilité d'un roseau. En sera-t-il de même ici? Oh l non, mon Dieu ! Il n'y a rien de faus en vous ; les noms que vous donnez sont vrais. Vous avez changé le nom du père du peuple juif; vous l'avez nommé Abraham, ce qui veut dire : Père des croyants ', et il a été,

4 Gènes, xvii, 5.

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en effet, le père et le chef des générations innombrables qui ont rempli le monde du témoignage éclatant de leur foi. Simon est appelé Pierre, et, après des siècles de tourmentes, on le retrouvera inébranlé et inébranlable à jamais I

Mais pourquoi donner à Simon une telle solidité ? Qu'est-ce que Jésus-Christ veut donc en faire Y

Dans la création de son Eglise , comme dans la création du monde, Dieu procède avec une majestueuse lenteur. Il pose aujourd'hui un jalon , demain un autre. Il ne fait le second pas que quand l'homme a eu le temps de bien comprendre le premier. De longs jours s'étaient écoulés depuis le moment où Jésus avait dit à Pierre : Jusqu'ici tu t'es appelé Simon, désormais tu t'appelleras Pierre. Rien n'était venu éclaircir le mystère de ce changement de nom. Déjà la seconde année du ministère de Jésus-Christ s'achevait. Pour échapper à l'orage qui grondait autour de sa tête et jouir d'un peu de paix , le Sauveur et ses Apôtres s'étaient enfoncés dans le désert de Césarée. On s'entretenait des événements contemporains et de ce conflit d'opinions qui se croisaient autour de la personne du Maître , les uns disant qu'il était Elie, les autres Jean-Baptiste ou quelqu'un des prophètes. Et vous, dit brusquement Jésus -Christ en interpellant les apôtres, que pensez-vous que je sois? Ce mot va au cœur de Pierre, et lui arrache un cri : Vous, Seigneur, vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant*. Voilà le cri de Pierre, voilà le cri du Pape. Il retentit aujourd'hui pour la première fois ; il retentira toujours. Le Pape n'existe que pour en remplir le monde.

Mais écoutez la réplique de Notre-Seigneur : Tu es bienheureux, Simon, fils de Jean, parce que ce n'est ni la chair ni

t Matth. xvi, 13-19.

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sang qui t'ont dicté ces paroles, mais mon Père qui est dans

ciel. Et moi je te dis : Tu es Pierre , et sur cette pierre je itirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront rint contre elle.

La voyez -vous, cette liaison entre le premier regard de sus sur Pierre et le second , et comment la première parte : Jusqu'ici tu t'es appelé Simon, désormais tu t'appelleras lerre, préparait la seconde : Tu es Pierre, et sur cette pierre

bâtirai mon Église ? Gomme s'il disait : a Je ne t'ai pas ulement nommé Pierre ; je t'ai fait Pierre. Les hommes firmes ne peuvent que donner un nom ; moi j'y joins la alité. Tu es donc vraiment Pierre , et sur cette pierre je itirai mon Église. Quelle Église? Mon Église morte? Oh! m , mon Eglise vivante , mon Église Incessamment viviie par ce flot d'amour qui sort de mon cœur, et qui n'armera à l'Église qu'en passant par toi.

Et afin de mieux marquer jusqu'à quel point , dans son *lise, tout doit reposer sur Pierre, Notre-Seigneur ajoute

changeant d'image : Je te donnerai les clefs du royaume s deux: Le royaume des cieux, c'est l'universelle et éternité société des âmes dans l'amour de Dieu. Pierre en a s clefs. Nul n'y entre que par lui ; nul n'y exerce d'aurité, n'y participe à la lumière, à la vie que par lui. Au- 3ment ce beau symbole des clefs n'a plus de sens. On ésente les clefs d'une ville à un roi pour confesser publilement sa souveraine autorité. On rend les clefs à un opriétaire pour reconnaître que la maison est à lui. Je te nnerai les clefs du royaume des cieux. Ces clefs, elles sont moi , mais je te les donnerai , et je ne les donnerai qu'à i. Donc, quiconque n'entrera pas par Pierre, restera en hors du royaume des cieux, privé ou déshérité de la luière et de la vie dont on y jouit.

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C'est ce que Noire-Seigneur dit encore plus clairement quand il ajoute : Tout, ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel , et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié1 dans le ciel. Tout; Notre-Seigneur n'excepte rien. iVprès avoir fait de Pierre le fondement vivant de l'Église , après lui en avoir donné les clefs qui ouvrent et qui ferment souverainement, il lui donne la pleine, entière et absolue administration de tous les trésors qu'elle renferme. G'esj manifestement son dessein que, dans l'Église, tout repose sur un seul. Il ne se pouvait rien imaginer de plus hardi, où la main de Dieu à travers les siècles éclatât plus visiblement.

Aussi , après avoir vu la portée de ces paroles : Tu es Pierre, etc., on en remarquera le ton. Il y règne une sorte d'enthousiasme divin. Comme Dieu , après avoir jeté les astres dans l'espace et les avoir peuplés d'êtres intelligents, s'applaudit, voyant que tout cela était beau et grand ; ainsi Notre-Seigneur, ayant préparé la pierre précieuse qui sern vira de fondement à son Église, cette petite pierre, humainement parlant, si frêle, si fragile, et qui va porter un édifice éternel, cède, lui aussi, à un mouvement de joie; il s'applaudit; il regarde Pierre, ce pauvre, cet illettré, ce pêcheur, cet homme qui n'est pas capable de signer son nom , et il lui échappe un cri : Oh! que tu es heureux, SE mon, fils de Jean! Considérez ce tour de paroles, si peu habituel à Notre-Seigneur; c'est comme un chant : Beatui es, Simon Barjona, et le reste que vous savez : Tu es Pierrei et sur cette pierre, je bâtirai mon Église. Tout cela dans la bouche de Notre-Seigneur est du plus profond, du plu* divin enthousiasme.

0 mon âme, associe -toi à cet enthousiasme 1 Songe au peu qu'est l'homme : une poussière : Mémento, homo, quii

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pulvis es, et in pulverem reverteris; une ombre; velut umbra; un flot qui passe; et répète, dans une sorte d'extase, la parole adressée à cette poussière, à cette ombre : Sur toi je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudrcnt ; jmais contre elle !

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