CHAPITRE CINQUIEME
BEATITUDO VESTRA
Et cependant , en dépit de tant de douleurs , on salue le Pape d'un nom singulier : Beatitudo vestra, votre Béatitude. On l'appelle : Bienheureux Père, Beatus Pater; Très heureux Père, Beatissime Pater. Qu'est-ce à dire? Est-ce une ironie ? Quel est ce nouveau mystère ?
Il y en a qui pensent qu'on appelle le Pape Bienheureux, parce que Notre- Seigneur le premier l'a appelé ainsi, quand il a dit à Pierre : Beatus es, Simon Barjona : « Tu es Bienheureux , Simon, fils de Jean. » D'autres estiment qu'on l'appelle Bienheureux , en dépit de toutes ses souffrances, à cause de l'éminence de sa dignité, qui l'unit si intimement à Dieu. Mais aucune de ces deux explications ne me semble assez haute. Dans ma pensée, on l'appelle Bienheureux, non pas en dépit de ses douleurs, mais précisément à cause d'elles.
On l'appelle Bienheureux, à cause de cette parole de Notre-Seigneur : « Bienheureux ceux qui pleurent. » Beati qui lugent *.
i Mattli. v, 5.
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On l'appelle Bienheureux, à cause de cette parole de Notre-Seigneur : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. » Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam i .
On l'appelle Bienheureux , à cause de cette autre parole de Notre-Seigneur, développant si magnifiquement la précédente : « Vous serez bienheureux , quand ils vous maudiront et qu'ils diront faussement toute espèce de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse. » Beati estis cum maledixerint vos, et dixerint omne malum adversum vos mentientes propter me ; gaudete et exuîtate 2.
On l'appelle Bienheureux, à cause de cette parole de saint Pierre : « Si vous participez à la passion de Jésus- Christ, réjouissez-vous. » Si communicaveritis Christi passionibus, gaudete3. Voilà pourquoi on l'appelle Bienheureux!
Il y en a qui ne voient, dans les souffrances de la Papauté, que les conséquences des événements politiques auxquels elle est mêlée. Le grand poète florentin, Dante, voyait de plus haut. Les mépris, les dérisions, les soufflets, qui accablaient de son temps la Papauté, lui apparaissaient comme la continuation de la Passion du Sauveur : « Je vois, s'écriait-il, le Christ prisonnier dans la personne de son Vicaire ; je le vois une autre fois livré à la dérision ; je vois renouveler le fiel et le vinaigre ; entre deux larrons, je le vois mourir. Je vois un nouveau Pilate, si cruel que ceci ne le rassasie pas4. » Voilà les souffrances de la Papauté vues de haut : elles continuent la Passion
1 Matth. v, 10.
2 Matth. v, 11, 12.
3 1 Petr. iv, 13.
* Dante, le Purgatoire, chant XX.
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du Sauveur. C'est pour cela que le Pape est appelé Bienheureux, non pas, je le répète, en dépit de ses épreuves, mais à cause d'elles ; à cause de ses humiliations , de ses tristesses poignantes, de ses douleurs infinies, et de tant de violences qui tombent incessamment sur lui : si cornmunicaveritis Christi passionibus, gaudete.
Nous l'avons vu au premier volume de cet ouvrage , il n'y a de grand et de fécond que la douleur ; il n'y a qu'elle de rédemptrice et de réhabilitrice. Pour effacer le mal, pour purifier les âmes, pour les faire remonter dans la vertu, dans l'honneur, ni le génie ni la gloire ne suffisent. Il y faut du sang; sine sanguinis effusione, non fit remissio ». Voilà pourquoi la religion catholique, qui dépasse de cent coudées, par tant de côtés , toutes les religions, les domine surtout parce qu'elle est la plus grande effusion de sang divin, réparateur et rédempteur. Effacez les miracles, les prophéties , les bienfaits , le règne de la charité, le renouvellement du monde; oubliez tout ce qui sacre le Christianisme et en fait l'éternelle religion du genre humain. Il lui restera la croix , plantée au milieu des temps et au centre du globe, et sur cette croix l'Homme-Dieu, qui rachète l'humanité en souffrant et en mourant pour elle. Rien n'égalera jamais cela !
Et comme une telle merveille, si grande qu'elle fût, ne pouvait pas^tre passagère, pour la perpétuer et l'universaliser, écoutez les deux choses que Jésus -Christ a faites.
Les catholiques savent d'abord que , dans la sainte Eucharistie, Notre -Seigneur n'a pas seulement universalisé et perpétué sa présence réelle ; il a universalisé et perpétué son sacrifice. Tous les jours, sur l'autel, le corps est sé-
» Hebr. îx . 22.
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paré du sang ; le sang coule sous le regard de Dieu , et nos vieux peintres, qui plaçaient de si charmants anges autour de la croix pour y recueillir le sang divin des pieds , de3 mains et du cœur, n'oubliaient pas de placer ces mêmes anges autour de l'autel pour y recueillir aussi le sang du sacrifice, d'où ils allaient ensuite le verser sur les pauvres, les malheureux , les pécheurs , et jusqu'au milieu des flammes du purgatoire. M. Olier, de sainte mémoire , avait, dans un tableau qui subsiste, ajouté à ces peintures charmantes toute la rigueur théologique. Car, ne l'oublions pas , si le monde subsiste , si ses passions ne l'ont pas dévoré, c'est qu'il y a dans les villes et jusque dans les derniers villages un autel , un calice , un sang divin qui se verse par amour, et qui pèse , dans les balances de la justice divine, mille fois plus que des flots de sang coupable. Le Calvaire est partout; il ne finira qu'avec le péché. Mais ce n'est là que la première manière dont Notre- Seigneur a perpétué et universalisé son sacrifice. Les Ecritures nous apprennent qu'en créant l'Eglise le grand Architecte l'a faite de telle sorte qu'elle pût accomplir ce qui manque à la Passion de Notre-Seigneur <, c'est-à-dire ajouter à ses souffrances divines cette partie de souffrances purement humaines qui devaient achever l'expiation nécessaire. Il a donc mis son Eglise sur la croix , avec lui , à côté de lui. Il en a fait le royaume de la souffrance volontaire. Ses plus belles âmes , et dans la proportion même où elles sont belles, n'ont qu'une soif qui domine toutes les autres : « ou souffrir, ou mourir! souffrir, toujours souffrir, et ne jamais mourir l » Les fonctions sacerdotales , les dignités du sanctuaire ont pour portique néces-
1 Coloss. i , 24<
saire le renoncement public aux joies les plus légitimes du cœur de l'homme. Les vœux sacrés de religion , faits chaque jour par des milliers d'âmes, sont comme trois clous sacrés qui attachent tous les religieux, toutes les •vierges à la croix de Notre-Seigneur. Et les fidèles euxmêmes, s'ils ne sont pas appelés à coopérer de si haut à sa Passion, n'en sont pas exempts. Ils doivent, d'une manière ou d'une autre, porter sur eux les stigmates de Jésus-Christ. Et enfin , dans ce royaume de l'Eglise , portique du royaume éternel, en attendant les béatitudes qui ne finiront jamais, il faut que chacun sache que la grande béatitude, même ici -bas, c'est la béatitude des larmes qui coulent par repentir ou par amour; la béatitude de la douceur qui patiente et qui souffre; la béatitude de la pureté qui se détache ; la béatitude de la persécution qui crucifie: et par-dessus tout la béatitude de l'amour qui s'immole. Voilà l'Eglise ; c'est un second calvaire : la passion de l'homme , comme écho sublime de la Passion de Dieu !
Sur ce calvaire, dans ce bienheureux royaume de l'immolation, le Pape a naturellement une part de roi. Il est la tête couronnée d'épines. Comme, pendant la Passion, tous les outrages s'étaient acharnés sur le chef auguste de Notre-Seigneur, ainsi s'acharnent -ils sur le Pape. Rien ne lui est épargné, ni soufflets ni crachats. A chaque siècle il boit le calice jusqu'à la lie. C'est, dans l'Eglise, comme une sorte d'Ecce Homo perpétuel.
Les gens du monde s'étonnent que Dieu laisse ainsi traiter son Vicaire; mais celui qui connaît le mystère de la croix ne s'étonne pas; il admire. 11 comprend pourquoi le Pape est appelé Bienheureux , et pourquoi tous les siècles se sont prosternés, avec une sorte de vénération compatissante, au pied de sa béatitude.