‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 46 sur 68 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

NOUVELLE ET PLUS HAUTE CONDITION POUR QUE LE PAPE PUISSE ÊTRE LE CHEF DE L'ÉGLISE

Continuons à contempler le Maître pendant qu'il travaille à la création du chef de l'Eglise.

Après ce premier regard de Jésus -Christ sur le Pape, où brille la joie, le triomphe : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église; après ce second regard plein d'une compassion si divine : Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler comme on crible le froment, mais f ai prié pour toi, voici un troisième regard, encore plus beau que ces deux-là , et qui achèvera de nous dire comment il faut envisager le Pape.

C'était après la résurrection , au moment d'investir définitivement Pierre du gouvernement de l'Eglise. Pierre, lui dit Notre-Seigneur , m aimes -tu? Comme s'il lui eût dit : « 0 homme , quel fardeau tu vas prendre ! De quelle responsabilité tu vas être accablé 1 Aime-moi donc, pour ne pas succomber sous une pareille charge. » Simon Joannis, diligis me ! ?

1 Joan. xxi, 15-17.

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Et un instant après, il le regarde de nouveau; il s'attendrit une seconde fois, et il lui dit : Pierre, m'aimes-tu? comme s'il lui disait : « 0 homme, à quelles douleurs tu vas être livré! à quelles souffrances! à quelles angoisses d'âme! Aime-moi donc afin de trouver en moi une consolation et un appui. » Simon Joannis, diligis me?

Et ce n'est pas tout. Une troisième fois, Jésus le regarde ; et , avec un accent plus triste , avec une compassion plus profonde, il lui dit : Pierre, m'aimes-tu? comme s'il lui disait : « 0 homme , sur ces sommets où je vais te placer, à quelles tentations tu pourras quelquefois être exposé? Et si tu succombais, quelle chute! Aime- moi donc de toutes les énergies de ton âme , afin que ta vie privée soit à la hauteur de ton infaillible ministère. Et puisque tu dois être plus grand que personne dans l'Eglise, aime-moi plus que personne, afin d'être saint plus que personne. » Simon Joannis, diligis me plus his?

Voilà le dernier regard de Jésus-Christ sur Pierre. Comme il est tendre I Mais comme il est triste I Comme on sent bien que , sous l'immensité des grandeurs , il y a là un homme faible, infirme, un pécheur capable d'être tenté , d'être broyé , de plier sous le faix. Notre-Seigneur s'en émeut. Ah! qu'il faut nous en émouvoir aussi! La faiblesse du Pape ! Elle a quelque chose de touchant , de vénérable! Les larmes du Pape! Elles sont sacrées; malheur à qui les fait couler 1 Les gémissements du Pape ! Il faut en dire ce que la sainte Ecriture dit des gémissements d'une mère. On les entend avec une sorte de terreur ; on ne les oublie jamais ' . Les fautes du Pape 1 Eh ! oui, les fautes du Papel 11 en fait nécessairement, puis-

1 Ecoles, vu, 29.

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qu'il est homme. Nous en faisons bien , nous , dans la vulgarité de notre vie; pourquoi n'en ferait-il pas, dans la sublimité de la sienne? Mais il ne faut pas les voir. Quand Noé, le second père du genre humain, tomba dans cette ivresse mystérieuse dont a parlé la Bible, il y eut un de ses fils qui le vit et qui s'en moqua. Mais Dieu maudit Cham , et toutes les nations , toutes les consciences le maudiront éternellement. Dieu bénit au contraire, et toute l'humanité a béni avec lui ces deux fils respectueux qui vinrent à reculons et qui laissèrent glisser de leurs épaules un manteau sur leur père endormi : apprenant ainsi au monde que, soit dans la famille, soit dans la société , soit dans l'Eglise , la paternité est sacrée , et que le plus grand des crimes et le moins pardonnable , c'est celui d'un enfant qui a la douleur de voir les fautes de son père et l'infamie de s'en moquer.

Les ennemis de l'Eglise s'imaginent nous embarrasser beaucoup, parce que, en remontant aux époques les plus ténébreuses de l'histoire , ils rencontrent deux ou trois figures de Papes moins dignes de la sublimité de leur mission. Aveugles, qui ne voient pas que ce sont là ces ombres dont j'ai parlé, et que Dieu permet pour tempérer la splendeur divine de la Papauté ! Sur deux cent soixante Papes, quatre-vingt-deux ont été déclarés saints par l'Eglise, c'est-à-dire le tiers. Quarante-quatre ont porté l'habit religieux sur le trône; plus de cinquante ont été élus absents ou malgré leurs vives supplications pour se dérober à la charge redoutable. Que dans cette liste rayonnante de sainteté, sur deux cent soixante Papes, deux ou trois, trois ou quatre, en des temps affreux, apparaissent moins dignes de la grandeur de leur caractère : qu'est-ce que cela prouve? La liberté humaine, qui, dans les deux

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cent cinquante -six autres, a été si magnifiquement employée à la vertu. En dépit de ces deux ou trois taches , toute la lignée des souverains Pontifes , considérés comme la seule personne de Pierre , a pu dire , après dix-huit siècles révolus, sans crainte d'être démentie : Oui, Seigneur, je vous aime plus que qui ce soit. » Domine, tu omnia nosti : tu sois quia amo te.

Notre temps , plus qu'aucun autre , a joui de ce spectacle. Il n'a vu sur le trône de saint Pierre que des victimes en larmes. Pie VI , qui commença à réveiller la foi en France , en lui montrant , à travers les carreaux de la voiture qui l'amenait captif, son visage empreint de bonté et de tristesse. Pie VII , qui a laissé parmi nous le souvenir de malheurs si noblement supportés ; et Pie IX , dont le monde n'est pas prêt d'oublier la sérénité dans l'orage.

Et non seulement nous n'avons vu que des Papes en larmes, nous n'avons vu que des Papes saints. Quand Pie VII montait au saint autel , le peuple de Paris se pressait pour le voir, et murmurait, plein d'admiration : a Oh! qu'il dit bien la messe! » Et Pie IX a à peine fermé les yeux que le monde semble impatient de le voir placé sur les autels. 0 mon Dieu, je vous bénis et je vous remercie de ce que vous avez montré la Papauté à ce siècle sous le jour même où il pouvait la comprendre; avec ce je ne sais quoi d'incomparable et d'achevé , comme le dit si divinement Bossuet, que le malheur ajoute à la vertu. Qu'il en soit toujours ainsi; et que, quelles que soient les tristesses de ce siècle, nos yeux se tournent vers Rome, avec la joie de pouvoir toujours vénérer et aimer 1

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