CHAPITRE HUITIEME
le pape excitateur et regulateur de la saintete de l'église
Mais ce n'est rien encore, et voici quelque chose de plus grand. Je l'ai dit, il y a dans l'amour, dans celui de Dieu comme dans celui des hommes, des degrés différents. Il y a les degrés élémentaires , et puis il y a les degrés sublimes. Déjà répandre, sur la surface entière du globe, la connaissance du Dieu très grand et très bon qui l'a créé ; détruire les erreurs , les idolâtries , les superstitions qui en altèrent le culte; le faire connaître et le faire aimer; faire aimer avec lui la vertu , la justice ; ne se laisser arrêter ni décourager par rien, et cela pendant dix-huit siècles; quel homme, s'il a un peu d'honnêteté dans le cœur, ne se prosternerait devant une suite de Pontifes voués pendant dix-huit siècles à une mission pareille ? Or ce ne sont là que les degrés élémentaires de l'amour de Dieu. Qui dira ce que les Papes ont fait pour en développer les degrés sublimes ? Qui peindra leurs efforts pour allumer, pour entretenir la flamme de l'immolation, du dévouement , de la virginité , de la consécration de sa vie au soulagement de toutes les misères de l'âme et du corps?
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Il n'est pas un ordre religieux , depuis ceux qui se vouent au rachat des captifs , au soulagement des pestiférés, au soin des pauvres et des malades , jusqu'à ceux qui se consacrent à la vie contemplative la plus austère , qui n'ait à sa base , comme excitatrice et régulatrice , une bulle d'un Pape. Qui réunirait, en un seul volume, toutes les lettres des Papes destinées à enhardir l'amour sublime, aurait la preuve la plus magnifique de cette parole de Pierre : Oui , Seigneur, vous savez que je vous aime.
Et cependant ce qui me frappe le plus, dans la conduite des Papes, ce n'est pas cette excitation des chastes , des vaillants , des amoureux sublimes de Jésus- Christ, quoique ce soit bien beau et unique; leur prudence me ravit devantage. Dans tout grand amour, il y a un peu de folie. L'amour extasie ; il fait sortir de soi ; et par là même, tout amour, même le plus beau, est périlleux. On peut monter au ciel ; on pourrait , hélas ! décrire une parabole qui au début semble une élévation , et en est une en effet, mais qui bientôt décrit une courbe rentrante et ramène à la terre. Que d'illusions en des choses si délicates! Combien il y a peu d'intervalle quelquefois entre des élévations qui se perdent dans le ciel , et des élévations qui finissent dans la boue ! Or jamais peut-être la Papauté ne fut plus admirable. Y a-t-il une de ces fausses élévations qu'elle ait jamais approuvée? Y a-t-il une de ces vraies élévations qu'elle ait contrariée ? Elle est prudente; elle observe; elle ne se trompe pas. Quand des théologiens timides veulent entraver sainte Thérèse, la Papauté intervient et lui délie les ailes. Quand le doux et saint archevêque de Cambrai se laisse entraîner par les doctrines charmantes, mais fausses, de l'amour pur, la Papauté discerne le péril et le lui montre. Quand le saint
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père Muard apporte à Rome une règle d'une austérité redoutable : « Eh I lui dit en souriant Pie IX , qu'est-ce que vous faites donc de la bête ? » Et il biffe de sa main pontificale les rigueurs impossibles. C'est partout la même conduite. Elle se compose de deux éléments : une ardeur surhumaine pour exciter les hardis de l'amour; et une prudence vraiment ineffable pour les diriger et les contenir.
Je ne sais rien de plus beau, si ce n'est, avec tout cela, une clairvoyance divine, qui, il est vrai, tient à son magistère infaillible , avec laquelle elle discerne , parmi tous ces amoureux sublimes, ceux qui l'ont été au degré complet, sans lacunes , sans taches , sans excès ; et qui , à cause de cette perfection, méritent d'être placés sur les autels. Avec quelle prudence elle étudie leurs titres ! Avec quelle sévérité elle sépare les miracles où , manifestement , incontestablement , a apparu la main de Dieu , d'avec d'autres où cela est douteux ! Comme elle démasque les vrais anges de lumière d'avec ceux qui n'en ont que l'apparence! On a dit qu'il suffirait, pour prouver la divinité de l'Eglise, du Catéchisme; il suffirait aussi du Martyrologe. Seule l'Eglise catholique en possède un; et, en une matière si délicate , pas une page , pas une ligne de ce livre impossible, n'a encore été infirmée.
Où vit-on jamais une lignée de Rois uniquement occupés à faire connaître et à faire aimer Dieu? Comparez à cela les autres dynasties. La plupart des souverains ne pensent qu'à eux, à leur race ; les plus élevés pensent à leur pays. Qui pense à l'humanité ? Qui surtout regarde plus haut que ses intérêts matériels ? Le dernier sommet des plus grands, c'est de penser à répandre ce qu'on appelle la civilisation. Mais qui pense aux âmes? Qui pense à Dieu?
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Qui pense à l'éternité? Qui pense à relever cette pauvre race humaine, si abaissée, si inclinée vers la terre, et à la diriger vers le ciel ? 11 n'y a que la Papauté. Voilà dixhuit siècles qu'elle y travaille. Oui , faites toutes les réserves que vous voudrez. Nommez tel ou tel Pape, qui pensait à autre chose : même en pensant à autre chose, il pensait à cela; et l'immense majorité des Papes ne pensait qu'à cela. Et c'en serait assez pour que l'humanité tout entière, si elle était moins aveuglée, tombât à genoux devant cette dynastie unique qui, depuis dix-huit siècles, n'a qu'un objectif : les âmes ; et qu'un but : l'enseignement, la purification, l'ennoblissement humain et divin, et la transfiguration surnaturelle de l'humanité. Pierre, m'aimes-tu plus que les autres? — Oui, Seigneur, vous connaissez toutes choses; vous savez que je vous aime!