DE NOS DEVOIRS ENVERS LE PAPE, CHEF DE L EGLISE
Ainsi donc, « l'Église et le Pape, c'est tout un. » L'Eglise ne repose pas seulement sur le Pape, comme sur un fondement inébranlable. C'est le Pape qui crée l'Eglise, en lui infusant incessamment la vie. C'est lui qui l'a faite une, sainte, catholique, apostolique, qui la marque de ces grands signes , réservés et incommunicables. Il est le principe de son unité. Il est le levier de sa catholicité. Il est la source jamais interrompue de sa sainteté. Il est le tronc toujours vivant de son apostolicité. Atlas portait le monde et succombait sous le fardeau; lé Pape porte l'Église et n'en est pas écrasé. Tout repose sur cette faiblesse; tout vient d'elle; tout vit par elle: tellement que, si par impossible l'Eglise venait à périr, le Pape la recréerait , sans que Dieu , pour ainsi dire , ait besoin de s'en mêler , par la seule vertu *de la paternité qui est en lui.
On voit par là quels sentiments doit nous inspirer l'auguste personne du Pape : un attachement inviolable dans une sérénité divine. Il est invincible; il est indéracinable. Il a les promesses. La terre peut trembler, sans l'émou-
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voir. 0 Pierre, ô Pape, à qui irions -nous? vous avez les paroles de la vie éternelle.
Et non seulement le Pape est inébranlable; mais il l'est seul dans l'Eglise. Tout peut défaillir, excepté lui. Il ne sera, si vous voulez, ni le plus profond en théologie, ni le plus savant en écriture , ni le plus fort en droit canon , ni le plus éminent en philosophie et en science; mais il est celui à qui Jésus -Christ a dit : Tu es Pierre, 11 n'égalera ni Tertullien en puissance oratoire, ni Origène ou saint Augustin en pénétration, ni Bossuet en éloquence; mais Tertullien tombera, Origène deviendra suspect, Augustin aura besoin d'écrire ses rétractations , Bossuet signera les quatre articles, qui se trouveront plus tard opposés à la définition d'un Concile œcuménique : le Pape seul demeurera vierge de toute erreur. Les eaux d'un nouveau déluge, plus triste que le premier, pourront submerger les hauteurs; elles n'atteindront jamais le Vatican, d'où le Pape les dominera toujours. Et par conséquent, c'est à lui, à lui seul , qu'il faut s'attacher, par le fond des entrailles , d'une union si ferme, si absolue, que nul événement, mille catastrophe, nul malheur, ne puisse jamais nous en séparer. Domine, ad quem ibimus? verba vitœ œternœ habes ».
Il est vrai que la Papauté traverse quelquefois d'extraordinaires épreuves ; elle est assaillie d'horribles tempêtes ; mais qu'importe , si ces tempêtes ont été prévues , prédites, ordonnées d'avance, de manière qu'au lieu de renverser la Papauté, elles la fassent resplendir? Qu'importe le soulèvement des flots à ce rocher que Dieu a planté au milieu de la mer? Sicut mons in medio maris. Il est beau à voir, dans sa fermeté , dans sa stabilité granitique , même
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aux heures sereines où les flots viennent mourir respectueusement à ses pieds ; mais combien il est plus beau , plus ferme, ou du moins combien sa fermeté paraît mieux, lorsque la mer se soulève, écume, et bondit avec rage autour de lui , sans parvenir à l'ébranler ! Loin donc que les épreuves de la Papauté puissent troubler une âme appuyée sur les promesses de Jésus-Christ, j'ose dire que ses épreuves mêmes rehaussent sa foi, et affermissent son attachement. Voyant le Pape dénué de tout secours humain , abandonné , trahi par ceux qui devraient le défendre ; sachant qu'il a épuisé toutes ses ressources; qu'il n'y a plus rien à attendre pour lui ni à espérer; plus cette âme est abattue du côté des créatures , plus elle agrandit son cœur du côté de Dieu , plus elle renforce sa foi aux promesses de Jésus -Christ; et lui faisant faire un effort extraordinaire et jeter, pour ainsi dire , une flamme nouvelle , elle s'appuie avec d'autant plus de résolution sur la parole divine que tout manque du côté de la terre. Voilà le vrai attachement au Pape, l'attachement divin, surnaturel , qui brise le cœur, mais qui glorifie Dieu.
N'espérons pas cependant arriver jamais à cette fermeté, à cette fidélité, à cette force, à cette joie dans l'épreuve, à cette sainte surélévation de notre âme, si notre attachement au Pape n'est pas tout détrempé d'amour , comme dit saint François de Sales. Il n'y a que l'amour pour monter si haut; et encore il ne met sur ces hauteurs que quelques âmes d'élite. Ah 1 aimer dans le plaisir, ce n'est pas difficile ; et aussi ce n'est pas rare ! Mais ce qui est beau , ce qui est rare , ce qui est vraiment divin , c'est d'aimer dans la douleur; c'est de rester fidèle à ceux qu'on aime, au milieu de l'abandon, du mépris, de la trahison de tous. Le cœur le sent si bien ; il voit si bien que ce n'est que dans
la douleur que peut se révéler l'amour, qu'il désire d'instinct quelque occasion. Il dit à la personne aimée : a Je ne vous souhaite pas le malheur ; Dieu sait que je donnerais ma vie pour vous l'épargner; mais s'il venait, vous verriez! » Comme s'il disait : a Je ne vous ai aimé jusqu'ici que dans la joie , vous ne connaissez pas encore mon âme tout entière ; vous ne la connaîtrez que quand je vous aurai aimé dans la douleur! »
Il est vrai qu'un poète païen a dit le contraire. Il a prétendu que la douleur, loin d'appeler les amis, les faisait fuir.
Donec eris felix , multos numerabis amicos ; Tempora si fuerint nubila , solus eris.
Mais je le blâme d'avoir dit une telle parole. La douleur fait fuir les amitiés vulgaires ; elle fait resplendir toutes les autres. La foule s'en va; mais ce qui reste est exquis. Voyez Notre-Seigneur, quand il entre en triomphe à Jérusalem, que d'amis! Trois jours après, quand il monte au Calvaire, qu'en reste-t-il? Trois ou quatre à peine, j'en conviens; mais, dans ces trois ou quatre, il y a plus d'amour que dans des foules immenses. Voilà l'histoire de l'Eglise. Oh I qu'elle a d'amis, quand elle est dans les honneurs i Mais vienne l'infortune, que la tempête souffle, que la persécution se déclare, on les cherche ; on en trouve si peu! Il est vrai que ce qui reste est incomparable. Alors le martyr descend dans les catacombes et se prépare à donner son sang. Alors le Pontife s'assied sur son siège et dit : J'y mettrai ma tête. Alors le jeune homme quitte sa famille, prend son fusil, et dit : Moi vivant, on n'y touchera pas. Alors l'humble ouvrière travaille jour et nuit, et dit : Je suis bien pauvre, mais le denier de saint Pierre aura mon obole.
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Et à ces dévouements s'ajoutent les plus admirables protestations de foi et d'amour. C'est au milieu d'un orage que Bossuet s'écriait : a Si je t'oublie jamais, ô sainte Eglise romaine, puissé-je m'oublier moi-mêmel Que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche, si tu n'es pas toujours la première dans mon souvenir. » Et Fénelon, encore meurtri des foudres de l'Eglise et d'autant plus grand : a 0 Eglise romaine , mère et maîtresse de toutes les Eglises, tu seras à jamais l'objet de mes cantiques et de mes hymnes d'amour! » Et le P. Lacordaire : a 0 Rome, je ne t'ai pas méconnue pour t'avoir aperçue dans un orage. Abaissée, humiliée, tu m'as paru plus belle qu'aux jours où tu régnais. La tempête qui te laissait calme , parce que l'Esprit de Dieu soufflait en toi , te donnait aux yeux du simple fidèle , moins accoutumé aux variations des siècles, quelque chose qui rendait son admiration compatissante. »
Voilà ce que produisent, dans les grandes âmes, les douleurs de l'Eglise et de la Papauté. Elles ne déconcertent pas la foi , et elles font resplendir l'amour 1