‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 50 sur 68 · COMMENT LA DEVOTION CATHOLIQUE A DONNE ROME AU PAPE · texte numérisé non relu

COMMENT LA DEVOTION CATHOLIQUE A DONNE ROME AU PAPE

Ainsi, soit qu'on considère le Pape comme le Vicaire de Jésus- Christ, soit qu'on voie en lui le Chef de l'Église, il est l'objet d'une foi, d'une piété filiale, et d'un amour dont les preuves se multiplient avec les siècles. On serait infini, si on voulait les recueillir toutes. Il nous suffira d'en citer une, d'une grandeur exceptionnelle, et qui doit être, de la part des chrétiens, surtout en ce moment, l'objet d'une attention émue. C'est la dévotion catholique qui a donné Rome au Pape, qui l'a arrangée et, pour ainsi dire, meublée avec un soin religieux, afin qu'elle devînt digne d'être la demeure du Vicaire de Jésus-Christ.

Il aurait semblé naturel que Pierre établît sa demeure à Jérusalem, et que le Vicaire de Jésus-Christ enseignât

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le monde du haut de la colline où son Maître était mort. Il y avait là une beauté touchante, dont un homme, abandonné à lui-même, aurait nécessairement subi le charme. Mais ce qui était inconnu de Pierre, son Maître le savait. Le monde allait changer de centre. Ni Babylone, ni Alexandrie, ni Antioche, ni Jérusalem ne devaient de longtemps exercer aucune influence sur le mouvement général de l'humanité. La lumière passait de l'Orient à l'Occident; et si elle ne dorait encore que de ses premiers rayons les Gaules, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, il n'en est pas moins vrai que , pendant deux mille ans et par delà , toute l'activité des affaires humaines allait se concentrer de ce côté. Qu'aurait fait le Pape à Jérusalem ? Il eût été trop loin , trop peu abordable ; il n'aurait pu agir efficacement. Aussi à peine Notre-Seigneur est mort, qu'une force invisible emmène Pierre loin de Jérusalem , et l'emporte à Antioche. Antioche est une immense cité, la capitale du monde oriental , pleine de Juifs , rendez-vous du commerce de tous les peuples. Pierre y pose sa chaire ; il y sera mieux pour agir sur tout l'Orient. Et de fait, tel est le nombre des convertis et leur sainte ardeur que là est inauguré le nom de Chrétien. Cependant ce n'est qu'une halte provisoire. Pierre est encore trop loin du centre des affaires humaines. Bientôt la même force invisible l'arrache à Antioche comme elle l'avait arraché à Jérusalem , et le conduit à Rome, où il arrive à petites journées. Cette fois, le voilà bien au centre du monde. Va-t-il y rester? Non. La persécution éclate et Pierre quitte Rome. Il faut que Notre-Seigneur lui apparaisse et l'y ramène, comme malgré lui , afin qu'il y meure et qu'il y établisse sa chaire immortelle. On verra mieux ainsi, par ces tâtonnements et ces hésitations de Pierre, le dessein de la Providence.

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La même force mystérieuse qui a conduit le Pape à Rome, en éloigne les empereurs. Ils sont là, chez eux, depuis des siècles, au centre du monde. Ils s'y sont bâti des palais somptueux avec les richesses accumulées de toutes les nations. Tout à coup ils partent; ils s'en vont porter leur trône ailleurs, à Milan, à Pavie, à Ravenne, à Trêves, à Gonstantinople. Quel bras les repousse ainsi de Rome? Le bras de Dieu, sans doute, qui avait préparé Rome pour être la demeure du Vicaire de Jésus- Christ, mais aussi la piété catholique, la dévotion des peuples envers le Pape, ce sentiment exquis des convenances chrétiennes qui leur disait qu'ils ne pouvaient pas avoir le Pape pour sujet, eux qui étaient ses filsl

J'ajouterai à ces observations une remarque de même nature. Au début, tous les évêques, surtout les patriarches, s'appellent Papes, Pères : doux nom qui remplit les annales ecclésiastiques des premiers siècles; le Pape d'Antioche, le Pape d'Alexandrie, le Pape de Jérusalem. Quelle force oblige peu à peu les évêques à abandonner ce titre? Il n'y a ici ni décret , ni constitution des conciles ; tout naît de la piété , de la dévotion , de ce même sentiment des convenances dont je viens de parler. Peu à peu tous ces noms disparaissent; il ne reste que le Pape de Rome, ou, pour mieux dire, le Pape. De même, tous sont appelés au début Votre Sainteté; et tous aussi, peu à peu, quittent ce titre et le réservent à celui qui , en dignité , en paternité , les surpasse tous.

En même temps que la piété filiale et la dévotion catholique obligeaient même les plus grands et les plus saints à se retirer, à s'effacer devant le Pape, elles se révélaient sous une autre forme^ On se rappelle cette scène admirable racontée aux Actes. Pierre rencontre un pauvre, et, lui

mettant la main sur la tête , il lui dit : « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne. Au nom de Jésus- Christ, lève- toi *. »

Ce que voyant , les fidèles , les nouveaux convertis dirent à Pierre : « Tu n'as ni or ni argent , mais tu as la lumière , tu as la grâce, tu as l'autorité, tu guéris les malades, tu fais marcher les boiteux, tu vas ressusciter les peuples. 0 pauvre , vrai Vicaire de Jésus-Christ pauvre , en attendant que les nations chrétiennes soient nées et qu'elles aica£ soin de leur père, reçois notre or et notre argent. » Et afferebant et ponebant ante pedes apostolorum J. Et ce que les fidèles de Jérusalem avaient fait, les chrétiens de l'empire romain le firent. Pendant trois siècles, Pierre fut logé par charité, vêtu par charité, nourri par charité. On montre encore aujourd'hui à Rome les maisons où les chrétiens courageux se faisaient un honneur de partager leur table et leur demeure avec le Vicaire de Jésus-Christ pauvre.

Cependant ce pauvre faisait son œuvre; il semait ia lumière, il répandait la vertu, il refaisait les âmes, les familles; il recréait le monde. Et un jour, les nations chrétiennes qui venaient de naître et qu'il avait baptisées lui dirent : « C'est toi qui es notre père , nous sommes tes enfants; eh bien, nous ne voulons pas que tu continues à être logé par charité. » Et comme on voit des enfants qui, désirant avoir leur vieux père près d'eux, lui bâtissent, au centre de leurs terres, une maison où il pourra vivra dans la liberté et dans l'honneur, les nations chrétiennes donnèrent au Vicaire de Jésus -Christ une ville; et cette ville était Rome

1 Act. m, 6.

* Ibicl., iv, 34.

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Mais ce qui ajoute à la beauté d'un tel don , c'est la manière dont il fut fait : non pas en bloc, d'un seul coup, par une nation ou par un souverain. Rome fut donnée au Pape peu à peu, successivement, en détail et par tous. Aujourd'hui un champ; demain une maison, un palais; après-demain un village aux environs de Rome, une ville, une région. On n'a pas tous les actes de donation; on en a un grand nombre , et tous commencent par des mots semblables à ceux-ci : « Voulant honorer Je bienheureux apôtre Pierre dans la personne de son successeur, etc. » C'est une série de testaments où éclate, dans les traits d'une simplicité et d'une intensité merveilleuses, la tendre dévotion des peuples pour le Vicaire de Jésus-Christ.

Pendant ce temps arrivent les barbares, et, avec eux, les pillages des villes, les populations en fuite, les supplications inutiles adressées à des empereurs impuissants et trop éloignés; et ce qui n'était au début que des donations nées de la tendresse religieuse et de la piété filiale des peuples , se change en abandons nécessaires entre les mains de celui qui , seul , peut protéger et sauver les populations , au milieu de la ruine générale.

Voilà comment Rome fut donnée au Pape. Il n'a rien acheté , rien demandé , rien pris , il a tout reçu. Il a résisté longtemps, longtemps refusé; il a appelé, au secours des populations défaillantes, les empereurs, les exarques, les généraux romains. 11 s'est déclaré pendant un siècle incapable d'une telle charge, n'ayant ni armée, ni administration civile et politique. Mais rien n'y fit. Il fut porté sur le trône malgré lui, par la piété enthousiaste des uns, par les cris d'angoisse des autres, par la dévotion catholique de tous. Quelle souveraine a jamais eu un caractère pareil ?

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Et quand cela fut fait, que Rome eut été ainsi donnée au Pape et que le Vicaire de Jésus -Christ y eut été noblement et dignement installé, il y eut une de ces jeunes nations chrétiennes , récemment baptisées , qui mit la main sur la garde de son épée, et qui dit : « Moi vivante, on n'y touchera pas ! »

Celle-là, c'était la France, la fille aînée de l'Eglise!

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