‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 51 sur 68 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

C'est une pensée qu'on trouve déjà dans les premiers Pères , que Rome a été créée par Dieu pour son Eglise , et que tout en elle, depuis ses grandes lignes jusqu'à ses moindres détails, depuis la pourpre de ses consuls et de ses Césars jusqu'à la beauté de ses collines et de ses horizons, a été prédestiné pour orner te trône où devait s'asseoir le Vicaire de Jésus-Christ.

Choisie pour être le centre d'une Eglise universelle, l'Italie a été placée au centre géographique du monde , à égale distance de l'Orient et de l'Occident, et touchant à tous les rivages. Elle n'est pas située, comme Malte, dans une île; l'accès en serait trop difficile. Pour la même raison, elle n'est pas perdue, comme Berlin, dans la profondeur des terres. Dieu l'a étendue, sous la forme heureuse d'une presqu'île, au milieu de deux mers : l'une, la mer Méditerranée, qui baigne les côtes de la France, de l'Espagne, de l'Afrique et de l'Egypte; l'autre, la mer Adriatique, qui, par le détroit des Dardanelles et par la mer Noire, confine à tout l'Orient. Couchée ainsi entre deux mers, l'Italie a sa tête appuyée à de hautes montagnes qui

l'unissent à la France , à la Suisse , à l'Autriche , et par elles à tout le continent européen; et en même temps elle étend ses pieds, ses beaux pieds, du côté de l'Afrique et de l'Egypte. Son flanc gauche est baigné dans la lumière du soleil levant, et de ce côté elle offre une foule de golfes charmants , depuis Venise jusqu'à Brindisi , aux vaisseaux qui viennent de l'Orient. Et quand le soleil, traversant l'immensité des cieux, jette ses rayons mourants sur l'autre flanc de l'Italie, il dore de ses derniers feux les magnifiques golfes de Gênes, de Livourne, de Gaëte et de Naples, qui appellent à eux les vaisseaux de l'Occident. « Nulle terre n'est sous ce rapport, dit Napoléon, aussi admirablement posée. Elle a, en y comprenant ses grandes et petites îles, douze cents lieues de côtes, c'est-à-dire un tiers de plus que l'Espagne et moitié de plus que là France 1. » C'est donc une situation unique. Ni Jérusalem, ni Antioche, ni Babylone, ni Athènes dans le monde ancien ; ni Londres, ni Saint-Pétersbourg, ni Vienne dans le monde nouveau, ne sauraient se comparer à Rome. Paris seul peut-être ou Madrid l'oseraient; mais tous deux sont trop éloignés de l'Orient.

La preuve que Dieu , en créant ainsi l'Italie , la destinait à être, par Rome, le centre d'un empire universel, c'est qu'il lui refusait tous les moyens d'être une grande nation particulière. L'Italie a vingt-cinq millions d'habitants ; elle n'en aura jamais davantage; ce qui la réduit déjà à la condition d'une puissance de troisième ou de quatrième ordre. De plus, elle n'a aucun des éléments qui font la grande richesse : ni mines d'or ou d'argent comme les grandes puissances orientales, ni mines de houille ou de fer comme

1 Napoléon, Mémoires.

les grandes puissances occidentales. Du blé, elle en a pomr elle, mais rien que pour elle. Du vin, elle en a aussi, mais peu, et qui ne supporte pas le transport. Dans de telles conditions, quand on n'a rien à donner aux autres peuples en échange de ce qu'on leur demande, on reste nécessairement une puissance inférieure , n'ayant jamais les ressources nécessaires pour les grandes choses. C'est ce qui serait arrivé à la république romaine elle-même, si, après sa première période de l'unification de l'Italie , étouffant dans ses frontières, elle n'eût, d'un coup de génie hardi, envahi le monde et ne l'eût rendu tributaire. Ou l'Italie ne sera rien , ou elle sera la reine et comme le rendez-vous du monde entier.

Mais en même temps que Dieu refusait à cette presqu'île charmante les grands éléments des nations toutes -puissantes, l'or, la houille et le fer, il lui prodiguait des dons meilleurs. Créée pour posséder le centre de la religion universelle, de la sainte et divine société des âmes que Jésus -Christ a élevées au-dessus de la terre et d'ellesmêmes, elle devait avoir, non pas les éléments de ce qui brise , de ce qui dompte et courbe sur le sol , mais les éléments de ce qui élève, de ce qui charme , de ce qui idéalise et poétise toutes choses. Le centre de la religion devait être la patrie du beau sous toutes les formes. De fait, elle a , pour ses sculpteurs , de riches carrières du plus beau marbre de l'Europe. Elle a, pour ses concerts, une éclosion perpétuelle des voix les plus brillantes. Elle a, pour ses deintres, dans la beauté sans cesse renaissante de ses habitants, dans la pureté des lignes de ses horizons, dans les jeux de son enchanteresse lumière, dans les contours suaves de ses montagnes, des excitations sublimes et des modèles inarrivables. Tout en elle est beauté, har-

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monie, et convient admirablement à cette religion qui méprise le terre-à-terre, le banal; qui, considérant les âmes comme des aigles , ne les trouve jamais à d'assez grandes hauteurs , et qui aime les arts précisément parce que ce sont des ailes qui nous emportent loin des ténèbres et des vulgarités de cette triste terre.

Sur ce fond poétique et charmant , Dieu posa cependant un jour l'empire le plus dur : un empire que le prophète désigne sous la forme d'une mâchoire de fer qui broyait tout, et que les Romains eux-mêmes avaient désigné sous le symbole d'une louve sauvage. Mais Dieu le fit exprès. Il voulut montrer par là, d'une part combien l'Italie était merveilleusement faite, non pas pour être par elle-même un grand empire, mais le centre d'un empire universel ; et ensuite combien cet empire, fondé par la force brutale, était non seulement moins beau, mais moins universel, moins perpétuel , moins durable que l'empire fondé par la foi et par l'amour. La douce souveraineté du Christ, prêchée par des pauvres , a débordé , sur toutes ses frontières, la violente souveraineté des Césars; et tandis que celle-ci n'a duré que trois ou quatre siècles, celle-là demeure depuis dix-huit cents ans , et rien n'indique qu'elle soit près de finir.

En même temps que Dieu préparait à Rome cette position unique qui l'obligeait à n'être rien ou à être le centre du monde, il en organisait, dans le même ordre d'idées, les alentours et les horizons. Il l'enveloppait de solitude et de silence. Il éteignait autour d'elle tous les bruits du monde. Plusieurs heures avant d'entrer à Rome, soit qu'on arrive de Florence, soit qu'on vienne de Naples, on pe rencontre plus que des plaines immenses sans culture , de vastes champs d'herbes flétries Point de villages, point

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de fermes ; plus même d'arbres ni d'oiseaux ; à peine , çà et là, quelques troupeaux de grands bœufs blancs ou de cavales sauvages. C'est la majesté du désert , attristée par l'abandon de l'homme. Elle oblige le voyageur à se recueillir et à ne pas entrer à Rome comme on entre à Londres ou à Paris.

Un tel encadrement, divinement préparé pour la ville sainte et en rapport avec sa mission , gênait singulièrement la Rome antique , la Rome impériale ; il l'humiliait. A plusieurs reprises , la toute-puissante reine des nations essaya de faire disparaître ces avenues indignes d'elle, mais en vain. Elle put y jeter ses routes triomphales ; elle les traversa par de superbes aqueducs; elle les sema de tombeaux ; elle ne put en vaincre la stérile et sauvage immensité. Elle l'augmenta même , à partir du jour où ses routes interrompues, ses aqueducs brisés, ses tombeaux en poussière ajoutèrent la tristesse des ruines à la solitude démesurée de ces déserts. L'harmonie entre l'austère capitale du catholicisme et ses alentours atteignit, ce jour-là, sa perfection .

Une sorte d'enivrement d'orgueil saisit le voyageur à l'approche de Londres ou de Paris. L'activité des usines , la fumée multipliée des fourneaux en feu , la multitude des châteaux et des villas semés dans des parcs gracieux, font rêver de la grandeur et de la toute -puissance de l'humanité. Tout autres sont les sentiments que l'on éprouve aux environs de Rome. On ne peut s'y promener sans y sentir au contraire le peu qu'est l'homme, la brièveté de sa vie, la vanité de ses efforts, et l'irrémédiable instabilité de tout ce qui ne se rapporte pas à Dieu. Les pensées graves et sérieuses montent d'elles-mêmes à l'esprit du voyageur, pendant que ses pieds foulent ces

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solitudes pétries de la poussière des morts et des débris du genre humain.

Ces vastes plaines silencieuses et tristes ne tardent pas , du reste, à se relever. Elles se terminent par un amphithéâtre de montagnes qui forment, autour de Rome, comme un cirque gigantesque. Rien n'égale la beauté de ces montagnes; leurs lignes suaves se profilent avec une extraordinaire pureté sur un ciel d'une transparence idéale. Une lumière inconnue dans nos froides régions estompe leurs contours, adoucit leurs ombres, fond chaudement ensemble leurs teintes les plus variées , et , selon que le soleil monte ou descend, jette sur ces masses transparentes un léger voile d'or, d'iris ou de pourpre. Il n'y a, dans ce vaste amphithéâtre, qu'une large échancrure à l'occident. Elle est remplie par la mer, qui étincelle, dans cet intervalle, comme une ligne d'argent, et qui achève la grandeur et la beauté de ce spectacle, en le variant.

La prière , la contemplation , les pensées graves et religieuses qui naissent si facilement dans la campagne romaine, se relèvent avec ces purs horizons et se perdent avec eux dans le ciel.

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