‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 52 sur 68 · DE JÉSUS -CHRIST · texte numérisé non relu

DE JÉSUS -CHRIST

En même temps que la piété catholique donnait Rome au Pape, afin que cette ville, consacrée aux faux dieux, souillée par tant de crimes , devînt digne d'être la demeure du Vicaire de Jésus -Christ, elle l'arrangeait avec un art infini; elle la purifiait; elle la meublait, pour ainsi dire; elle lui imprimait un caractère en rapport avec sa nouvelle destination. C'est l'âme qui crée le corps. C'est l'homme qui fait sa demeure. Une âme délicate n'habite pas le même corps qu'une âme grossière. Ni l'Esquimau, ni le Peau- Rouge n'ont la même demeure que le Grec intelligent et déaliste. Sur le corps comme sur la maison , il y a un eflet de l'être qui les habife.

Sous ce rapport, Rome est incomparable. De même que Dieu , quand il voulut créer la demeure de l'homme , s'y prit de loin , et déposa dans les couches superposées du globe la preuve de son long et mystérieux travail; ainsi on dirait qu'il y a à Rome comme des couches successives, ordonnées par je ne sais quelle main délicate et tendre, pour

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en faire un lieu unique, en harmonie avec celui qui y habite.

La première couche , la plus profonde , est composée des ruines et des cendres de l'empire romain. On ne fait pas un pas dans la ville sans se heurtera un débris célèbre. Tantôt une colonne s'élève isolée au milieu d'un groupe de maisons. Tantôt ces maisons apparaissent cachées et comme encadrées dans les arceaux d'un cirque. Descendez du Capitule , traversez les poudres du Forum , longez les ruines imposantes du Palatin d'un côté , du temple de la Paix et de la Concorde de l'autre , arrivez à l'immense Cotisée ; et après vous y être reposé un instant , allez vous égarer et vous perdre dans les champs peuplés d'anémones , qui vont de Sainte-Marie-Majeure à Sainte-Croix-de- Jérusalem. Ou bien, si vous aimez mieux, visitez les ruines gigantesques des Thermes de Caracalla, celles des Thermes de Titus, ou de la maison dorée de Néron. Voilà donc ce qui reste du colosse romain. Quelle base merveilleuse que ce lit composé de la poussière des morts et des ruines des empires , à cette Eglise éternelle , qui ne parle que de la fragilité des choses humaines et du mépris de ce qui passe 1 Soyez grand , immense ; écrasez le monde de votre splendeur ; voilà ce que vous laisserez : des cendres , des débris , des colonnes rompues , des arcs de triomphe qui croulent; c'est-à-dire de magnifiques preuves de ce néant de l'homme qui est le premier dogme de l'Eglise catholique î Imaginez un lieu qui convienne mieux à l'habitation du Vicaire de Jésus -Christ, de celui qui dit aux peuples, aux sociétés, ce que le plus humble prêtre dit à la plus humble des âmes : « Souviens -toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière. »

« En ce temps -là, dit le prophète, je vis une statue

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immense, dont la tête atteignait les cieux. Tout à coup, une petite pierre se détacha de la montagne, et elle frappa la statue; et la/ statue roula dans la poussière. » Ce sont les débris de cette statue qui font à Rome la première couche du sol sur lequel repose la chaire de saini Pierre.

Ces ruines, cependant, considérez -les bien; elles n'ont pas le froid de la mort. Le souffle chaud du Christianisme les pénètre. Comme ces ossements arides touchés par le prophète, le Christianisme a soufflé sur ces débris, et leur a rendu la vie en les employant au culte de Dieu. Regardez sur le Forum ces trois belles colonnes d'ordre corinthien; elles introduisaient autrefois au temple de Castor et de Pollux, elles servent aujourd'hui de portique à l'église de Saint-Cosme et de Saint-Damien. Voyez en face du Palatin les ruines du temple de Vénus; elles se sont épanouies, et il en est sorti, comme un fruit inattendu, la maison et l'église de Sainte -Françoise- Romaine. Montez à Y Ara- Cœli, par le magnifique escalier de marbre; il vient dm temple de Numa. Entrez à Sainte- Marie-des- Anges, à Saint-Laurent-hors-des-Murs , à Sainte-Marie-in-Cosmedin. Qu'est-ce que ces splendides colonnes , ces mosaïques? ces pavés en marbres précieux? Ce sont les débris des palais, des théâtres, des temples de l'empire romain, saisis, purifiés par le Christianisme, et employés par lui au service et à la gloire de Dieu. Ce mélange de monuments sacrés et de débris païens ; ces ruines antiques pénétrant dans les églises chrétiennes; ces églises chrétiennes surgissant du milieu de ces ruines profanes ; les monuments de l'idolâtrie servant d'appui aux monuments du Christianisme, qui les soutiennent à leur tour et qui le» conservent, forment un genre de spectacle qui ne se voit

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qu'à Rome, et dont la touchante et profonde beauté prête à des méditations infinies.

, Sur cette première couche , il y en a une seconde , composée également de ruines et de cendres , mais de cendres transfigurées par le martyre. Ce sont , dans les souterrains immenses et encore en partie inconnus des catacombes, les restes de ceux qui sont morts pour Dieu. Leur nombre est incalculable. Au vu6 siècle, lors de la dédicace du Panthéon, Boniface IV en fit extraire et transporter, au milieu des chants et des larmes de joie, trente -deux chariots pleins de saints ossements. Au vme siècle Paul II, au IXe Pascal Ier, Léon IV, Etienne VI, continuèrent les fouilles sacrées que ne purent achever ni Grégoire X dans le Xe siècle, ni Silvestre II dans le XIe, ni Pascal II, Gélase II, Anastase IV dans le XIIe, ni Martin V dans le XVe, et qui sont loin d'être terminées. Tous les jours on découvre de nouveaux filons, des veines nouvelles de saintes reliques. Sur l'épaisse couche de ruines et de débris de l'empire romain , c'est donc une seconde couche de poussière. Seulement, tandis que la première attriste l'âme en lui montrant le néant de l'homme , la seconde la relève et la console en lui parlant d'espérance et d'immortalité.

Si nombreuses cependant que soient ces saintes reliques des catacombes, ce n'est là que la moindre partie des. richesses de Rome sous ce rapport. Je ne sais quel aimant invisible a réuni autour du siège de saint Pierre les reliques les plus précieuses. Presque tous les Apôtres sont venus se coucher autour de la chaire infaillible. Saint Pierre et saint Paul au Vatican; saint Jacques le Mineur et saint Philippe à l'église des Saints-Apôtres; saint Mathias à Sainte-Marie- Majeure; saint Barthélémy dans l'église de

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l'île qui porte son nom ; saint Simon et saint Jude à Saint- Pierre , le bras de saint Matthieu à Sainte-Marie-Majeure ; la tête de saint André au Vatican ; le doigt de saint Thomas à Sainte-Croix-de-Jérusalem. C'est comme le Concile permanent des Douze , inspirant , du fond de leur tombe , celui en qui revit tout le collège apostolique. Et à côté des Apôtres, tant de docteurs, et si célèbres : saint Ignace d'Antioche, saint Justin, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome , saint Léon , saint Grégoire le Grand ! Tant de vierges : sainte Domitille , sainte Pudentienne , sainte Praxède , sainte Agnès , sainte Cécile ! Tant de saintes femmes : sainte Hélène, sainte Monique, sainte Françoise Romaine! Tant de saints fondateurs d'ordre : saint Ignace , saint Philippe de Néri , saint Paul de la Croix , et une foule d'autres dont le détail serait infini !

Et on ne possède pas seulement leurs cendres refroidies, on a à Rome leurs reliques vivantes : les maisons qu'ils ont habitées, les chambres où ils ont prié et pleuré, les prisons où on les a enfermés , les chaînes qu'ils ont portées, mille monuments sacrés où respire leur âme. Voici la maison où saint Paul habita , au pied du Capitole , près du Champ -de -Mars, quand il vint à Rome réclamer ses droits de citoyen romain. Voici le palais où le sénateur Pudens reçut saint Pierre, l'autel où le premier Pape disait la messe, le pavé en mosaïque que foulèrent ses pieds , et jusqu'à la chaire où il s'asseyait pour enseigner les premiers fidèles. Voilà les bains où fut étouffée sainte Cécile, où elle tomba dans cette adorable position qu'a immortalisée un grand sculpteur. Voilà le monastère où saint Grégoire le Grand versa sur l'empire romain ses larmes immortelles. C'est ici que saint François d'Assise et saint Dominique se rencontrèrent; ici que saint Domi-

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nique ressuscita un mort; et voilà l'oranger qu'il a planté de ses mains, et qui a poussé un rejeton au moment où l'illustre P. Lacordaire renouvelait son œuvre. Dans cette petite chambre on enfermait saint Philippe de Néri pendant sa messe , afin que la foule ne troublât pas par ses acclamations la douceur de ses extases. Là saint Charles Borromée étonnait Rome par la rigueur de ses pénitences. Là est mort saint Ignace, et ont prié et étudié, mêlés à la jeunesse romaine, ces angéliques jeunes gens, saint Louis de Gonzague et saint Stanislas.

J'ai vu, à Florence, dans l'église ck Sainte -Croix, les monuments élevés au Dante, à Michel -Ange, à Galilée; j'ai visité avec une émotion plus grande encore la maison habitée par Raphaël; le couvent du bienheureux Angélique , de Fra Bartolomeo , de Savonarole ; la pierre où s'asseyait le chantre de la Divine Comédie, au pied du campanile de Giotto; et j'ai compris le grand souffle de poésie et d'art qui a passé un jour sûr ce noble pays. J'ai vu, à Paris , au musée des souverains , les reliques de la royauté française, depuis le trône de Chilpéric jusqu'au lit de camp du premier Consul à Arcole; depuis les heures de saint Louis jusqu'à l'escabeau de la prison de Louis XVI , et j'ai compris pourquoi certains hommes n'ont pu supporter ce spectacle glorieux et touchant. Cependant il y a quelque chose de plus beau que le musée des souverains à Paris; quelque chose de plus éloquent que la maison des grands hommes à Florence, ce sont, à Rome, les restes sacrés, les souvenirs vivants, les maisons et les tombes des saints , c'est-à-dire des âmes les plus élevées , les plus nobles, les plus pures, les plus généreuses, et, pour tout dire , les plus grandes qui aient jamais été.

Et comme si ce n'était pas assez de ces saintes reliques

pour faire de Rome un musée incomparable , la piété catholique a été , à Jérusalem , en chercher de plus précieuses encore. La crèche où le Sauveur est né est à Sainte-Marie- Majeure. La table sur laquelle il a institué l'auguste mystère de la sainte Eucharistie est à Saint- Jean -de- Latran. La colonne où il a été flagellé est à Sainte -Praxède. La lance qui a percé son cœur est à Saint-Pierre. L'escalier qu'il a descendu pour aller au Calvaire est sur la colline du Latran. Et tout auprès, à Sainte-Croix-de-Jérusalem , est une partie importante de la vraie Croix , plusieurs épines de la couronne , un des clous qui ont percé ses pieds et ses mains, et le titre, en trois tangues, qui surmontait son gibet. Qu'ajouterai -je? et puisque on voulait faire de Rome la demeure du Pape, pouvait-on la meubler plus divinement?

C'est sur ces trésors, sur ces reliques précieuses de Notre- Seigneur et des saints qu'a poussé la végétation des églises de Rome. On dit qu'il y en a encore aujourd'hui trois cent soixante-cinq, autant que de jours dans l'année. Et en comptant toutes celles qui ont été bâties à Rome le long des siècles, on arrive à ce prodigieux résultat : la construction d'une église tous les quinze mois, pendant douze cents années consécutives , 1 Mais ce qui frappe encore plus que leur antiquité , leur échelonnement à travers les âges, et leur beauté ou leurs richesses, témoignage de la piété qui les créait , c'est leur origine. Toutes les nations y ont mis la main. Tous les peuples ont voulu avoir à Rome leurs sanctuaires, leurs fêtes, leurs tombes nationales. Que dis-je, toutes les nations? il faudrait dire toutes les provinces. Ce ne sont pas seulement les Espa-

1 Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne , t. I, ch. m.

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gnols en général , ce sont les Aragonnais , les Catalans , les Valenciens , les Majorquiens ; ce ne sont pas seulement les Français, ce sont les Bourguignons, les Bretons, les Flamands; ce sont, en Italie, les Napolitains, les Florentins, les Lombards, les Vénitiens, les Lucquois; ce sont, dans la Grande-Bretagne, les Anglais, les Ecossais, les Irlandais; ce sont, en Allemagne, les Germains, les Hongrois , les Goths , les Slaves ; ce sont les Polonais ; ce sont les Arméniens, les Abyssiniens. Dieu est loué à toutes les heures du jour, par tous les peuples et dans toutes les langues. Rome n'est pas seulement le plus magnifique des reliquaires , c'est le plus grand de tous les temples. 0 spectacle unique, tandis qu'ailleurs le mouvement pressé et passionné des affaires accable votre esprit et le ramène malgré lui vers la terre ; ici , tout vous parle de Dieu , tout relève vos pensées vers les réalités éternelles. Des cendres sous vos pieds et des cloches sur vos têtes! Le spectacle éloquent de ce qui passe avec la perpétuelle révélation de ce qui demeure à jamais! Voilà Rome. Que c'est bien là la demeure du Vicaire de Jésus-Christ !

Notons un dernier trait qui en achève la beauté. Pendant que la prière s'envole ainsi des dômes bénis et des églises innombrables de la Rome chrétienne, à leurs pieds s'épanouissent les plus belles fleurs de la foi, de la charité, de la pénitence. Sur ces routes qu'ont usées les pas des oppresseurs des peuples , passent incessamment les serviteurs des pauvres , les pères des âmes , ceux qui évangélisent la paix. Ce jeune homme que vous apercevez , rayonnant de joie , le front humide encore de l'onction sacerdotale, il s'en va en Chine, en Corée, remplacer un martyr. Ce vieillard qui rentre à Rome à pas lents, c'est un vieil évêque d'Amérique, qui vient demander au

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>e de diviser le diocèse créé, il y a vingt ans, par son zèle, et dont ses labeurs ont tellement augmenté la population catholique , qu'il y faut maintenant deux et même trois évêques. Ce prêtre à la barbe majestueuse, au burnous blanc, il retourne dans les déserts brûlants de l'Afrique, d'où, cette fois, il ne reviendra pas. Voilà des sœurs de Saint -Vincent de Paul, des Petites -Sœurs des pauvres, qui passent par Rome, en allant fonder des écoles, des hôpitaux, au Caire, à Alep, à Mossoul, à Constantinople. Voilà des Carmélites, enveloppées de longs voiles, qui vont établir des foyers de pénitence jusque dans les Indes. Presque tous les chefs d'ordre sont à Rome, d'où ils dirigent le mouvement ; semblables à ces chérubins que le prophète nous montre debout devant le trône de Dieu , prêts à partir ou à faire partir leurs bataillons , au moindre signe de la volonté céleste. Ces nouveaux conquérants remplacent les anciens. Ils représentent un royaume d'un ordre inconnu jusque-là, le royaume de l'humilité , de la pauvreté volontaire , de la tendre compassion pour les hommes , de la surnaturelle élévation des âmes. Peu à peu, sous toutes ces saintes influences, la Rome païenne s'est modifiée. Elle s'est faite à l'image de son nouveau Roi. Elle est devenue une demeure digne de luil

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