CHAPITRE QUATRIEME
saint- pierre de rome
11 y a cependant , à Rome même , un lieu qui est plus particulièrement la demeure du Pape, et où la piété catholique a entassé les merveilles. C'est la Basilique de Saint- Pierre, avec le Vatican qui en est le prolongement. Je plaindrais celui qui , errant dans les immensités de Saint-Pierre, n'y sentirait pas le souffle de la dévotion catholique à la Papauté et comme un reflet plus puissant des grands caractères de l'Eglise catholique, dont elle est le centre.
Dix -huit siècles se sont écoulés depuis que des mains pieuses, détachant l'apôtre saint Pierre de sa croix, l'ont enseveli en silence dans le souterrain où il repose encore ; et depuis ce temps, l'église élevée sur sa tombe est demeurée debout. Elle n'a pas cessé de croître, de s'embellir, jusqu'au jour où, par la hardiesse de son plan nouveau, par ses proportions grandioses et son imposante magnificence, elle est devenue le plus beau temple de l'univers, le temple incomparable.
Dans cette construction et cette croissance continue de la Basilique, trois époques surtout sont à considérer.
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Au début, ce n'est encore qu'un tombeau, caché dans une crypte obscure, recouvert d'une petite voûte. Il est orné à l'intérieur de quelques peintures , éclairé d'une lampe; et à ses pieds viennent s'ensevelir les Papes des catacombes. C'est la première époque ; elle a duré trois siècles.
Constantin paraît, et une de ses premières préoccupations est de tirer cette tombe précieuse de l'obscurité qui l'enveloppe. Sans toucher au sarcophage, sans le lever de la place où il repose , il l'entoure d'un magnifique revêtement d'airain de Chypre, surmonté d'une croix en or; puis, après l'avoir couvert d'une voûte qu'il fait murer, il jette pardessus cette voûte une grande Basilique soutenue par cent colonnes et ornée de mosaïques et de marbres précieux. Ce sarcophage sacré, qui contient le corps de saint Pierre, est donc à la base de l'Eglise, et comme son élément générateur. On n'y a jamais touché. On ne l'a pas même revu , sauf une fois, à la fin du xvie siècle, pendant qu'on refaisait le pavé de la basilique. Clément VIII, averti que quelques coups de pioche avaient crevé la voûte de Constantin et mis à découvert le tombeau de saint Pierre, descendit en toute hâte, accompagné de Reliarmin et de plusieurs cardinaux. Il s'agenouilla, contempla pendant quelque temps à la lueur d'une torche la croix d'or, placée sur le revêtement d'airain; puis il fit murer cette ouverture en sa présence, et depuis elle n'a pas été rouverte.
Cette grande église , élevée par Constantin sur la tombe de saint Pierre , était précédée d'un portique triangulaire orné de mosaïques et surmonté d'une croix. Elle avait la forme d'une basilique romaine et portait sur cent colonnes. Là on voyait déjà, au centre, la Confession de saint Pierre, où brûlaient des lampes ardentes Là on vénérait déjà le
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siège de bois, orné de figures d'ivoire, sur lequel s'asseyait saint Pierre pour enseigner dans les catacombes. Là, depuis le Ve siècle, on venait baiser le pied de sa statue en bronze , ancienne statue de Jupiter Capitolin , refondue par ordre de saint Léon à l'effigie du prince des apôtres. Là, les Papes commençaient à se faire ensevelir, leurs prédécesseurs ayant rempli la crypte souterraine. Là enfin continuaient à accourir les pèlerins du monde entier. L'un de ces pèlerins fut Charlemagne. Il y fut conduit par Léon III le jour de Noël;fet, la messe entendue devant la Confession) il se relevait, lorsque le Pape, par une intuition subite s'approchant de lui, posa solennellement sur sa tête le diadème impérial de Constantin, aux applaudissements du peuple entier.
Charlemagne ne partit pas sans acquitter sa dette. Trouvant que la Basilique constantinienne aux cent colonnes s'étendait trop par terre à la manière des monuments païens, qu'elle n'avait pas assez d'élan vers le ciel, il lui fit construire un campanile assez élevé, peint en azur et en or, et portant la croix à son sommet Telle est la seconde période de la construction et de la croissance de Saint- Pierre de Rome. Elle a duré douze siècles, du IVe au xvie.
Enfin, en 1506, au moment où vont commencer pour l'Eglise des temps si troublés, comme s'il fallait que le tombeau de saint Pierre, centre de l'unité catholique, prît un éclat plus grand, l'immense Basilique qui le couvre s'agrandit encore. Elle se creuse des fondements formidables; ses voûtes s'exhaussent par le génie de Michel- Ange, et, sur ses sommets déjà si élevés, sa main hardie pose le panthéon d'Agrippa et le couronne de la croix à une hateur où nul art ne l'avait encore fait parvenir.
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En même temps qu'elle surpasse tous les monuments en élévation , la Basilique de Saint-Pierre les surpasse tous en étendue. On a eu l'ingénieuse idée de marquer sur le sol , à partir de l'abside , la longueur des plus vastes basiliques du monde. Il y en a qui ne viennent qu'au transept; d'autres, un peu plus loin, dans la première travée de la nef; quelques-unes dans la seconde; toutes à une distance prodigieuse des portes. Plusieurs des plus belles n'égalent pas le simple vestibule. Il y a telle église qui, si on pouvait la soulever au moyen d'une machine formidable et la laisser retomber dans une des quatre colonnes qui soutiennent la coupole, y tiendrait tout entière.
Et cependant, quand on entre dans Saint- Pierre de Rome, on n'est pas frappé de ses dimensions. Immense, ce temple paraît ordinaire. Telle église gothique semblerait facilement plus vaste. C'est à force de revenir et de marcher dans ses nefs qu'on s'aperçoit qu'il est plus grand qu'il ne paraît. A quoi cela tient-il? A l'harmonie parfaite de toutes les parties de l'édifice, comme on le dit? ou bien plutôt à une excentricité des derniers architectes qui , en grossissant les dimensions supérieures aux dépens des inférieures, a diminué la perspective? Quoi qu'il en soit, l'illusion dure peu. Quand on compte les sept cent quarante-huit colonnes qui portent ou qui ornent l'édifice, les trois cent quatre-vingt-neuf statues , les chapelles , a dont une seule est grande comme une cathédrale 1 ; » quand on s'arrête par curiosité à tel ou tel détail : les anges du bénitier ou les pieds des statues qui planent entre chaque entrecolonnement; surtout quand on fixe les yeux sur la coupole , le sentiment de l'immensité revient dans toute sa
1 De Brosses.
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force. Il s'approfondit à mesure qu'on avance. On est écrasé; et les proportions de la Basilique finissent par paraître plus grandioses peut-être que si elles avaient éclaté dès le seuil.
Ce qui ajoute au sentiment d'étonnement et d'admiration qui naît à la vue des dimensions de Saint- Pierre, c'est la beauté des matériaux qui ont été employés. On a écarté la pierre ; on n'a employé que le marbre , surtout le marbre blanc. Les magnifiques colonnes cannelées qui montent d'un jet jusqu'à la voûte, les arceaux qui les relient, les murs avec les grandes statues couchées qui les cachent, l'immense dallage du chœur et des nefs, tout est en marbre blanc: Il en résulte un air de propreté, de jeunesse, quelque chose de lumineux et de triomphal. Et, comme pour en continuer l'éclat, les voûtes sont à larges caissons blanc et or, et la coupole est couverte de peintures en mosaïque d'une beauté radieuse. Non pas qu'on ait rejeté entièrement les marbres de couleur, on en avait de trop beaux et d'un trop grand prix: les cipolins, les verts antiques, les porphyres ; mais on les a renvoyés dans les nefs latérales, afin de mieux faire ressortir la blancheur immaculée de la grande nef.
Avec le marbre , on n'a employé que deux autres éléments, le bronze doré et la mosaïque. Les autels, les colonnes du baldaquin, la chaire de saint Pierre et les quatre docteurs qui la portent, les balcons du transept sont en bronze doré, ce qui les fait se détacher avec gravité et grandeur du fond blanc et or de la grande nef. Placez, au-dessus des autels, des mosaïques du plus grand prix, chacune d'elles ayant coûté au moins cent cinquante mille francs, et vous aurez une idée de la splendeur de Saint-Pierre. Mais ce dont vous n'aurez jamais l'idée, si
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vous ne l'avez pas vu, c'est l'harmonie parfaite de ces formes, de ces tons, de ces couleurs. Rien de disparate, rien de heurté. Je ne sais quelle âme d'artiste et de poète a nuancé ces teintes variées et les a fondues dans la plus merveilleuse unité. Quand j'étais plus jeune, j'avais rêvé qu'il serait plus beau peut-être de voir à Saint-Pierre une vieille église, semblable, par exemple, à Saint-Marc de Venise, chargée du poids et de la poussière des siècles comme le Christianisme. Mais je suis revenu de cette idée. Si le Christianisme est vieux comme le monde , il est éternellement jeune; comme l'aigle il se renouvelle à chaque âge ; il se rajeunit dans le feu comme le phénix. Or, c'est ce caractère incommunicable de l'Eglise, — car tout vieillit, rien ne se renouvelle, si ce n'est elle, — que rappelle et symbolise l'éternelle et radieuse jeunesse de Saint-Pierre de Rome.
Du reste , la perpétuité et l'antiquité de l'Eglise catholique n'y sont pas moins resplendissantes. A côté du tombeau de saint Pierre sont venus successivement se coucher un grand nombre de Papes. Ils ont rempli l'église souterraine où est le tombeau, puis ils sont montés dans l'église supérieure, et ils l'ont remplie à son tour. Le caractère de leurs statues est curieux à observer. Les plus anciens sont couchés sur leurs tombes, les yeux fermés, les mains jointes, enfoncés dans l'ombre et le sommeil. Puis, peu à peu, ils se relèvent, ils s'accoudent sur leurs tombeaux, ils se reprennent à regarder la foule. Bientôt ils s'asseyent sur leurs trônes, la tiare en tête, les clefs à la main, les bras tendus comme s'ils n'avaient pas fini leur mission. Plusieurs même se lèvent, se tiennent debout ; ils parlent, ils bénissent, ils commandent ; ils semblent régner encore en dépit de la mort. Mais les Papes plus récents prennent
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une posture plus humble : Clément XIII, Pie VI, Pie VIII sont à genoux, les mains jointes, dans l'attitude de la prère et de la supplication. On éprouve une émotion profonde, devant la tombe des Papes, à se rappeler leurs vies si agitées, leurs cruelles épreuves, leurs exils quelquefois, leurs retours triomphants, et à toucher ainsi du doigt la perpétuité invincible de l'Église.
Sa sainteté n'y est pas moins visible. Entre les grands pilastres qui portent les voûtes , on a creusé deux rangs de niches superposées et on y a placé des statues colossales de saints. Chacune d'elles est en marbre blanc et a quatre mètres de haut. On a choisi , par une belle inspiration , les fondateurs d'ordres. Saint Benoît et saint Bruno ; saint Dominique et saint François d'Assise ; saint Ignace de Loyola et saint François de Sales ; saint Vincent de Paul et sainte Thérèse, etc. C'est l'histoire croissante de la sainteté, de la grande sainteté, de celle qui s'appelle légion, qui enfante des bataillons de saints. Et, afin d'affirmer la foi de l'Eglise dans la croissance indéfinie de cette sainteté, on a laissé un certain nombre de niches vides. Elles attendent les grands fondateurs d'ordres de l'avenir.
Une autre inspiration d'une beauté saisissante a mis en relief un autre caractère de l'Eglise, son universalité. Ce sont les confessionnaux de Saint-Pierre ; il y en a pour toutes les langues. Parcourez -en la suite en lisant l'inscription placée sur chacun d'eux : pro lingua grœca, — pro lingua illyrica, — pro lingua polonica, — pro lingua anglica, — pro lingua lusitana, — pro lingua gatlica, etc.
Des prêtres y sont présents toujours, priant, lisant, sa promenant autour de leurs confessionnaux, attendant les pécheurs ; sorte de sentinelles comme on en met aux jours d'orage sur le bord de la mer, aux endroits périlleux , afin
de recueillir les naufragés. Ces prêtres ont tous les pouvoirs du Pape; ils sont, pour ainsi dire, le Pape confessant. Nul crime, si grand qu'il soit, qui ne trouve là un cœur qui compatit , une main qui absout. Combien se sont levés de leur misère, de leur honte, de leurs remords, et, sous prétexte d'un voyage de plaisir, sont venus à Saint- Pierre déposer le fardeau qui les écrasait ! Il on arrive ainsi, je le sais, des plus lointaines forêts du nouveau monde, jusque des bords du Caucase ; mais bien plus encore des profondeurs corrompues de Paris, de Vienne ou de Londres. Admirable religion, qui connaît si bien la nature humaine et qui en touche si discrètement et si suavement les plaies l
Mais ce qui éclate à Saint-Pierre plus que la perpétuité , la sainteté, l'universalité de l'Eglise catholique, c'est son unité ; c'est l'éternelle solidité de sa pierre fondamentale ; c'est l'invincibilité de la parole créatrice : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Ce temple si haut, si vaste, si profond, si lumineux, Pierre le remplit tout entier de sa présence. Il y est encore vivant ; il y parle encore ; et trois monuments, surtout, en donnent la vive impression.
En entrant dans la Basilique, dès qu'on s'est un peu avancé dans la nef, on aperçoit au dernier pilier de droite, un des quatre qui soutiennent la coupole, la statue de saint Pierre. Elle est en bronze , de grandeur naturelle , assise sur un siège antique de marbre blanc et sous un baldaquin en mosaïque rouge et or. Une lampe y brûle toujours. On a dit que c'était une statue de Jupiter Capitolin. Ce qui est vrai, c'est qu'au V6 siècle, en actions de grâces de la délivrance de Home menacée par Attila, saint Léon a fait fondre la statue de Jupiter Capitolin et l'a transformée à
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l'antique et traditionnelle effigie de saint Pierre. La toge romaine a été à peu près conservée ; mais les clefs ont remplacé la foudre, et la main menaçante s'est changée en main qui bénit. Le pied droit, caché d'une manière insignifiante sous la toge, s'est dégagé, et l'apôtre le tend aux baisers des pèlerins. Qui dira ce qu'il en a reçu depuis treize cents ans? Le bronze en est usé, sans forme. Et sous quels baisers a-t-il été usé à ce point ? Sous les baisers des saints, des apôtres, des évêques, des vierges, des grands hommes de toutes nations et de toutes langues ; sous les baisers de la foi, de l'amour de Dieu, du dévouement à saint Pierre et à l'Eglise !
Après avoir touché du front et des lèvres le pied de saint Pierre, on fait quelques pas et on arrive à la Confession. C'est là que repose, depuis dix-huit cents ans, le corps de saint Pierre. On y descend par un vaste et double escalier ovale en marbre blanc. Cent quarante -deux lampes en bronze doré enveloppent jour et nuit de lumière cet escalier sacré. La statue de Pie VI est agenouillée, les" mains jointes , en face de la porte de bronze derrière laquelle est la crypte. Quel est donc cet homme dont le tombeau est l'objet de tant de respects ? C'est ce petit pêcheur de Galilée, qui vint, il y a dix-huit siècles, de son petit pays, et qui est mort attaché à une croix sur le Janicule. Petit pêcheur, homme de peu, mais auquelïe Christ, maître du ciel et de la terre, a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Cherchez le tombeau de César, d'Auguste , cherchez celui de Néron , et comparez !
Quand on a prié et adoré, on se relève, et, continuant son pèlerinage, on arrive à l'abside de l'église, où un nouveau spectacle vous attend. C'est la chaire de Pierre, lô siège de bois sur lequel il s'asseyait aux catacombes pour
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enseigner le peuple. Cette chaire était déjà dans la basilique constantinienne; changeant souvent de place, placée tantôt dans l'atrium, tantôt dans l'église, servant aux Papes, au jour de leur couronnement, aux fêtes de Pâques et de Noël, ajoutant ainsi une émotion à la solennité. Mais bientôt la crainte d'user une relique si précieuse la fit envelopper dans un revêtement de bronze ; et depuis une inspiration sublime l'a posée au fond de la basilique , à la place radieuse qu'elle occupe aujourd'hui : dominée par la colombe qui plane sur elle, couronnée par la tiaf*e, environnée par les anges et portée légèrement sur les mains des quatre grands docteurs de i 'Eglise : saint Ambroise et saint Ghrysostome, saint Athanase et saint Augustin. Leurs statues colossales sont en bronze doré. Il faut regretter qu'elles n'aient pas été exécutées par Michel-Ange. On les voudrait moins agitées. Dans le calme et la paix de cette basilique, on préférerait voir leurs belles robes tomber sans plis sur leurs pieds , à la manière des Grecs , image de la sérénité éternelle de l'Eglise. Mais peut-être qu'en les faisant ainsi tourmentées et emportées par un vent d'orage, qui agite les vêtements , mais qui n'agite pas les âmes et qui laisse dans un repos parfait la chaire de saint Pierre, l'artiste a eu une autre idée. Il aura voulu figurer la violence des vents déchaînés contre l'Eglise et la vanité de cette violence. Quoi qu'il en soit, l'ensemble est saisissant, et l'éternelle question se présente de nouveau : « Où est le trône d'or d'Auguste ? Où est le trône d'ivoire de Néron ? Qu'est devenue la chaire souveraine d'où les empereurs écrasaient le monde ? » Tout a été fondu , anéanti ; tout a disparu, excepté l'humble siège de bois où s'asseyait saint Pierre au fond des catacombes.
Si, étonné de tant de merveilles, vous en cherchez la
raison, approchez -vous delà Confession; levez les yeux sur l'éblouissante coupole, si immense de diamètre, si harmonieuse de couleur, qui semble être une tiare étincelante posée sur le tombeau du pauvre pêcheur. A la base de cette coupole court une large bande en mosaïque sur laquelle on aperçoit de grandes lettres en or, de sept pieds de haut. Lisez-les. Là est le secret que vous cherchez : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Voilà ee que chante l'édifice et ce qui en est le sens supérieur.
Encore n'est-ce pas assez. Jamais vous ne comprendrez la basilique de Saint- Pierre et ce grand sens supérieur dont je viens de parler, si vous ne la voyez pas au moment où le Pape y est. Saint Pierre est la demeure du Pape. Il y habite comme le grand prêtre habitait autrefois dans le temple. C'est là qu'aux jours de fête il vient officier solennellement, porté sur la sedia, entouré des ambassadeurs de toutes les nations , suivi des flots d'un peuple immense. C'est là aussi qu'il vient prier en secret. Avant les temps troublés que nous traversons , on l'y rencontrait souvent , sans aucun appareil, presque seul, venant baiser le pied de saint Pierre, s'agenouillant à la Confession, y demandant les lumières , les grâces , les forces surnaturelles dont il avait besoin. Saint Pie V y descendait souvent la nuit, visitant pieds nus et avec beaucoup de larmes les sept autels qui entourent la Confession. Pie VI , Pie VII y firent" leur dernière visite , une visite d'adieu avant de partir pour l'exil. Pie IX y vint prendre l'hostie sacrée qu'il mit sur sa poitrine au moment de fuir pour Gaëte. Quand le Pape succombe à la peine, un secret instinct l'amène à Saint- Pierre. Ce n'est pas seulement sa demeure, c'est sa forteresse. Là sont les ossements sacrés du premier Pape, du
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perpétuel illuminateur et défenseur de la Papauté. Là reposent presque tous les Papes, surtout les derniers, les Papes des grandes tribulations. Là s'échappent des tombeaux , descendent des voûtes , les souvenirs les plus vivi fiants, les exemples les plus divins. Dans cette atmosphère, l'âme du Pape se retrempe ; il remonte fortifié, prêt à tout* épreuve.
D'autres jours amènent d'autres spectacles. C'est à Saint- Pierre que le Pape convie les fidèles du monde entier à l'époque des grands jubilés, pour la canonisation des saints, pour la proclamation des dogmes. Saint-Pierre contiens: soixante-cinq mille personnes. En ce temps-là, il ne suffit plus ; il déborde. Heureusement, il y a ce splendide prolongement de la place Saint-Pierre avec sa vaste colonnade, ses belles fontaines, son obélisque éloquent, son immensité, son ciel d'azur. On sort de l'église; on se groupe sur les escaliers ; on s'entasse sous les deux cent quatre-vingtquatre colonnes du portique circulaire; on remplit la vaste étendue.
A ce moment, le Pape sort aussi de l'église ; il paraît au grand balcon , il prie avec tout ce peuple qui n'a pu prier avec lui dans la Basilique. Puis , il étend les bras, et, ce qu'aucun être sur la terre, ni roi, ni empereur, ni conquérant, n'a jamais essayé; ce que ni l'archevêque de Cantorbéry ni le métropolitain de Moscou n'oseraient faire, il le fait. Il envoie sa bénédiction solennelle à la ville et au monde : Urbi et Orbi.
Rien ne se compare à un tel spectacle. On s'en va ému , enthousiasmé, répétant dans son cœur la parole que dei milliers d'hommes chantaient tout à l'heure: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle.