LE CORPS DE L EGLISE
Regardons d'abord le berceau de l'Église, le moment où elle apparaît. Quel est ce moment? Qui le dira? Les origines de l'Eglise se perdent par delà toutes les choses connues. Pour en trouver le premier germe, il faut remonter plus haut que Jésus-Christ, plus haut qu'Abraham, plus haut même qu'Adam, jusqu'à ce moment dont l'Evangéliste a dit : In principio erat Verbum , et Verbum erat apud Deum , et Dens erat Verbum ' .
Au commencement , avant tout commencement , il y avait déjà une société divine, le Père, le Fils et le Saint- Esprit, plongés dans la même lumière, vivant du même amour, à la fois un et plusieurs dans une béatitude infinie. Oserai -je dire que c'est là le germe de l'Eglise? Disons plus exactement que c'est là le foyer d'où elle va sortir et où elle reviendra s'abîmer.
1 Joan. i, 1.
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A un certain moment, en effet, Dieu sort de son repos.; Il crée. Que crée-t-il? Des âmes. Le reste n'est rien. Des^ âmes, c'est-à-dire des êtres capables de lumière, de vie,> de joie, d'amour, d'extase. Et pourquoi les fait- il ainsi? Pourquoi leur donne-t-il de telles capacités? Afin de pouvoir leur communiquer sa propre lumière, sa vie, son amour, son extase éternelle. Voilà le but de la création.
Au-dessous, dans les étages inférieurs, les hommes cultiveront le globe, le féconderont : petite affaire. Les hommes fonderont des empires, des royautés, des républiques : passe- temps d'un jour. Ce n'est pas pour cela que les âmes ont été créées. Ce n'eût été digne ni d'elles ni de Dieu. Elles l'ont été pour vivre de la même vie que Dieu, même sur cette terre; et c'est pour cela qu'en même temps qu'il les créait, Dieu instituait son Eglise, afin qu'elles pussent trouver, dans cette société sainte, la lumière et l'amour pour lesquelles il les a faites.
Voilà l'Eglise. C'est la société des âmes dans la lumière et dans l'amour. Il y a des sociétés d'étude , de commerce d'affaires. Il y a des sociétés pour l'exploration d'une contrée, l'exploitation d'une mine. L'Eglise est la société des âmes pour l'entretien , le développement , l'épanouissement de ce qu'il y a de plus beau au ciel et sur la terre Et par conséquent , avant tout autre examen , c'est la plus magnifique société qui ait été et qui puisse jamais être sous le soleil.
Et afin que nulle beauté ne manquât à cette sainte société des âmes, Dieu prédestine son divin Fils à en être le centre et le foyer. C'est en lui que toutes les âmes , dans tous les temps et sous tous les cieux, puiseront la vie. Elles ne pouvaient pas la recevoir d'une source à la fois plus haute et plus pure.
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Cependant cette société divine, conçue dès l'origine, n'est pas arrivée du premier coup à sa perfection. Dieu s'y est pris de loin. Il a mis quatre mille ans à préparer et ébaucher ce grand œuvre. A chaque siècle, il y ajoute un trait , augmentant la lumière , perfectionnant les rites , spiritual isant le sacerdoce , jusqu'à ce que vienne Jésus- Christ, qui élève tout : lumière, amour, autorité, hiérarchie, à la dernière beauté. C'est le même procédé que Dieu avait déjà suivi dans la création du monde, avançant lentement, majestueusement, pour ainsi dire; posant aujourd'hui un règne, demain un règne plus élevé; et montant insensiblement à travers les gigantesques fougères, les puissants quadrupèdes, jusqu'à cette création si belle de l'homme qui devait terminer et couronner son œuvre. Même marche dans l'organisation de son Eglise. Mais en changeant de forme , le but reste le même : unir les âmes avec Dieu et entre elles dans le lien sacré de l'amour. Ou plutôt la forme de l'Eglise ne se perfectionné*' que pour saisir un plus grand nombre d'âmes, et les unir dans une lumière plus haute et dans un amour plus profond.
Ainsi, à ne considérer encore que les matériaux qui composent le corps de l'Eglise, on est ébloui. Qu'y a-t-il de plus grand qu'une âme? Une seule âme vaut tous les globes. Et dans les âmes, qu'y a-t-il de plus beau que leurs superbes aspirations vers la vérité , la justice , l'amour? Mais alors qu'est-ce donc qu'une société qui n'existe que pour entretenir ces sentiments dans les âmes 9 les développer sur la terre , et les satisfaire au ciel ?
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Comme on ne peut pas dire les origines de l'Église , on n'en peut pas dire les dimensions. En droit, elle est aussi vaste que le monde. Elle a été créée pour toutes les âmes. Toutes lui appartiennent sans exception, sous tous les cieux et dans tous les temps.
Non pas que l'Eglise n'ait des limites précises, arrêtées. L'Eglise, nous Talions voir, n'est pas un éparpillement , un groupement confus. Elle a des circonvallations extérieures éclatantes, avec une grande porte visible qu'on appelle le baptême, et une porte invisible qu'on appelle l'amour. Ceux-là seuls font officiellement partie de l'Eglise qui ont passé par la porte visible. Mais qui ne verrait l'Eglise que sous cet aspect, en aurait une pauvre idée. Elle est autrement vaste. Elle déborde ses frontières. Elle a dans l'ombre de secrets prolongements qui ravissent d'admiration.
L'Eglise , en effet , est la société des âmes dans l'amour divin. Donc quiconque aime Dieu en fait nécessairement partie. Quiconque a conservé dans l'hérésie ou dans le schisme un amour véritable de Dieu, est membre vivant de l'Eglise. Et même il importe peu qu'il n'ait pas reçu le baptême; il lui appartient de droit, comme ces enfants qui, attardés le soir, errent autour de la maison paternelle, et à cause des ténèbres ne peuvent pas en trouver la porte.
Sans doute, si cette âme, égarée dans l'hérésie ou le schisme, mais que nous supposons pénétrée d'amour pour
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Dieu, connaît l'Eglise comme une institution divine-, elle est obligée d'y entrer à tout prix. Comment d'ailleurs n'y entrerait- elle pas, puisqu'elle a dans le cœur ce même amour de Dieu dont l'Eglise est précisément le foyer et l'aliment? Mais si elle ne la connaît pas comme telle, cette ignorance invincible ne lui est pas imputée. Elle aime Dieu; donc elle est de la société des âmes qui aiment Dieu. Elle est ma sœur, à moi qui aime Dieu. Elle est ma fille, à moi , Eglise , qui n'existe que pour grouper en un tous ceux qui aiment Dieu. Imaginez Notre- Seigneur à qui on présente une telle âme, et qui dit : « Je ne la connais pas. » C'est insensé.
On dira peut-être que cette bonne foi dans l'erreur, cette pureté d'âme, cet amour de Dieu au sein de l'hérésie ne se rencontrent jamais. C'est une erreur. Mar de Cheverus trouva un jour en Amérique trois jeunes ministres protestants, qu'il baptisa et ordonna prêtres. Or il affirme qu'avant le coup de lumière de leur conversion, ils n'avaient jamais eu un doute sur la fausseté de leur religion, et qu'ils y vivaient dans une grande innocence. L'illustre cardinal Newman, parlant des longues années passées par lui dans l'hérésie, a pu écrire cette parole admirable : « Je ne crois pas avoir jamais péché contre la lumière. » Nous avons nous -même rencontré dans les communautés religieuses de la France, à la Visitation, au Carmel , et même dans le monde , de jeunes Anglaises , de jeunes Américaines qui, avant leur conversion, vivaient comme des anges, et qui, après leur baptême, sont montées d'un bond au sommet de la perfection. Elles appartenaient donc déjà à l'Eglise. Elles faisaient déjà partie de cette société des âmes , dans ie lien sacré et la sainte unité de l'amour de Dieu.
Du moins si parmi les hérétiques, les schismatiques, il y a des âmes droites, pures, qui aiment Dieu, ce qui se comprend , puisqu'elles reçoivent le saint baptême et qu'elles croient à l'Incarnation et à la Rédemption , peuton admettre qu'un phénomène pareil pourrait se rencontrer au sein des nations idolâtriques? Pourquoi pas? Est-ce que Dieu, qui a créé les âmes des Coréens, des Japonais, ne les aime pas? Est-ce que l'Agneau immolé dès l'origine n'a pas laissé son sang divin couler jusqu'à eux ? Et qui ne voit que son action invisible doit être d'autant plus pressante que les moyens extérieurs manquent davantage? On pourrait recueillir dans les Annales de la propagation de la Foi une foule de témoignages de missionnaires qui nous montrent, non seulement des enfants, des jeunes filles, mais des hommes, des vieillards, aimant Dieu, prêts à suivre sa sainte volonté dès qu'ils la connaîtront, faisant dès lors partie de l'Église, et le prouvant par l'ardeur empressée avec laquelle ils y entrent , dès qu'on leur en montre le chemin.
Voilà la première catégorie des âmes qui font partie de l'Église : les âmes qui aiment Dieu d'un amour sincère, soit qu'elles aient été introduites dans les murs visiUes de l'Église par la porte du baptême, soit qu'elles aïeul été introduites dans les circonvullations invisibles de l'Eglise par la porte de l'amour.
Mais si toutes les âmes touchées de l'amour de Dieu appartiennent à l'Église, quelles que soient les erreurs qui obscurcissent leurs esprits, il semble du moins que les pécheurs ne devraient pas en faire partie. 1,'Egiise esi la société des âmes dans la lumière et dans l'amour. (Juclle place y a-t-il là pour ceux qui n'aiment plus Dieu, qui sont révoltés contre lui? D'ailleurs que diuconvémenul
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Leur vie indigne, leurs scandales, jetteront une ombre sur la robe immaculée de l'Eglise, et feront douter de sa beauté. En sorte que la raison, la logique, l'art, si on ose parler de telles choses , la constitution même de l'Eglise et son essence demandaient que les pécheurs ne tissent plus partie de la sainte société de l'Eglise. Mais quoil les pécheurs seraient exclus de l'Eglise! Quoi! il faudrait biffer cette tendre parole : Je ne suis pas venu appeler les justes , mais les pécheurs f ; et cette autre : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades*! D'ailleurs où sont-ils les pécheurs? ou plutôt où ne sont-ils pas? Ceux qui n'aiment pas Dieu aujourd'hui, l'aimaient hier; et ceux qui ne l'aiment pas aujourd'hui, l'aimeront peut-être demain. Paul est aujourd'hui un persécuteur, demain ce sera un apôtre. Augustin est aujourd'hui un libre penseur qui fait pleurer sa mère, demain ce sera un évêque et un docteur. Tant qu'on est sur cette triste terre, nul n'est confirmé dans le bien; mais aussi, grâce à Dieu, nul n'est confirmé dans le mal. Il y a dans les âmes un va-et-vient, sublime ici, déplorable là, ;qui fait la beauté tragique et touchante de l'Eglise. Une Eglise où il n'y aurait pas de pécheurs ne serait pas une Eglise humaine. Elle ne nous intéresserait pas. Elle serait trop haute, trop froide. Elle serait imperceptible, invisihle. Elle serait de marbre. Dieu réussit mieux ses chefsd'œuvre.
Aussi, en établissant le sacrement de baptême, Jésus- Christ n'a pas voulu qu'il eût seulement pour ellel d'introduire dans l'Eglise; il a voulu qu'il mît dans les âmes,
» Matth. ix, 13.
2 Luc. v, 3<1.
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avec un caractère ineffaçable, un germe de vie presque inextinguible. Quand l'amour s'éteint en elles par le péché la foi et l'espérance restent; et, à supposer que la foi! vienne à disparaître, il y aurait encore sous les cendres,! avec le caractère sacré du baptême qui les attache à l'Eglise, ce germe caché qui n'attend pour refleurir que la| rosée de la grâce qui ne manque jamais.
En réunissant tous ces éléments divers que nous venons de passer en revue, on peut commencer à se rendre compte de l'immense étendue de l'Eglise catholique, qu'aucun œil humain ne saurait embrasser. En droit, elle est aussi vaste que le monde. Elle appelle à elle toutes les âmes. En fait , elle en réunit dans son sein des multitudes innombrables. Négligeons celles qui sont disséminées dans toutes les parties de l'erreur religieuse, et qui, du fond de l'hérésie, du schisme, du paganisme même, tiennent à Jésus -Christ par d'invisibles et mystérieuses attaches; ne comptons que celles qui font officiellement partie de l'Eglise par la réception du saint baptême. On en estime aujourd'hui le nombre à deux cents millions. Quel chiffre! Deux cents millions d'hommes qui , de tous les points du globe, acclament Jésus -Christ comme leur Seigneur et leur Maître! Deux cents millions d'hommes qui, inclinés à la terre, tourmentés par leurs passions, travaillent à devenir meilleurs sous sa divine influence, et qui presque tous, si tristes qu'aient été leur vie, leur indifférence, leur oubli de Dieu, s'endorment repentants, les lèvres sur la croix rédemptrice et consolatrice de Jésus-Christ I
Et je ne parle que de l'heure présente. Mais remontez le cours des âges. Admettez, par chaque siècle, trois générations. C'est donc six cents millions d'hommes qui, dans ce seul XIXe siècle, ont fait partie du corps visible de
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l'Eglise. C'est donc, en 1880 ans, près de vingt milliards d'êtres humains , unis dans la même foi , dans la même espérance et dans le même amour, et qui , différents de temps, de lieux, de mœurs, de langues, ont formé, de leurs personnalités diverses , une même cité , la plus vaste et la plus imposante qui ait jamais été. Et déjà, à la vue de cette immensité, ne pourrions -nous pas nous écrier dans le saint enthousiasme de Bossuet : « Quel spectacle ! quelle assemblée ! quelle beauté de l'Eglise 1 » Quam pulchra tabernacula tua , Jacob , et tentoria tua , Israël * /
Mais pour avoir une idée complète de l'Église, il ne suffit pas de considérer ses lointaines origines, ses matériaux précieux et ses magnifiques dimensions , il en faut étudier le plan, l'ordonnance. Car Dieu n'a pas plus éparpillé les âmes dans le monde que les astres dans l'espace. Eparpiller est d'un petit esprit. Les grandes intelligences groupent et concentrent. Voyez la création : rien n'y est isolé, tous les êtres y sont groupés en systèmes harmonieux ou réunis en sociétés. A plus forte raison , l'auguste assemblée des âmes ne pouvait pas être un éparpillement.
Ce que réclamait le grand art qui préside à toutes les œuvres de Dieu, la nature de l'homme le demandait aussi. L'homme est un être social; ses joies, ses douleurs, ses faiblesses, son génie, ses amours, appellent la société."
1 Nimïî. xxiv, 5.
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Elle est tellement le besoin de sa nature que les sociétés établies par Dieu ne lui suffisent pas. Il en crée de factices pour ses plaisirs, ses études ou ses intérêts. En sorte que l'oeil, embrassant l'ensemble des choses, aperçoit l'homme social partout, l'homme isolé nulle part. A supposer donc que Dieu n'eût pas créé l'Eglise, elle serait sortie des entrailles de l'homme , de sa conscience , de ses aspirations éternelles, qui, pour atteindre plus sûrement leur terme, auraient forcé les âmes à s'associer entre elles. Et la preuve , c'est que les protestants, qui, au XVIe siècle, avaient été conduits par la négation de l'autorité de l'Église à nier qu'elle fût une société, et qui, pour se tirer de l'embarras de n'avoir pas d'ancêtres , avaient imaginé un christianisme individuel, invisible, tout intime, n'ont pas tardé à abandonner cette chimère et à se constituer euxmêmes en société.
Il y avait encore d'autres raisons pour que l'immense société des âmes ne fût pas un éparpillement , mais une société , et une société visible , éclatante , facile à voir et à trouver. Les âmes avaient été créées libres. Dieu n'avait pas voulu les jeter fatalement dans la lumière et dans l'amour. Il avait résolu de ne les admettre dans l'Eglise éternelle du ciel qu'à la condition qu'elles auraient fait librement partie de l'Eglise de la terre. La mesure de leur foi et de leur amour ici -bas serait la mesure dont elles jouiraient, dans l'éternité, de la même lumière et du même amour poussés à l'infini.
C'est pour cela que fut posé sur le globe, dans cet encadrement splendide du temps et de l'espace, l'édifice visible de l'Eglise, dépositaire éclatante de la vérité et de l'amour apportés au monde par Jésus -Christ. C'est pour cela qu'il l'a préparée par de si prodigieux événements , fondée av«e
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de si grands miracles, marquée de ces beaux caractères d'unité, de sainteté, de catholicité, de perpétuité, par lesquels elle est distinguée éternellement de toutes les sociétés schismatiques , et montrée au monde comme la vraie cité de Dieu. Toute âme peut la voir et doit y entrer; car Jésus-Christ n'a mis que là , dans cette société sainte , les trésors qu'il a apportés à la terre; et l'obligation de faire partie de l'Eglise naît moins du commandement formel qu'il en a donné, que de l'impossibilité de trouver ailleurs la vérité et la grâce, dont les âmes ont un si absolu besoin , et pour lesquelles elles ont été créées.
Ici se présente une grave difficulté. L'Église est la société des âmes dans la lumière et dans l'amour. Si donc il avait plu à Jésus- Christ d'immortaliser sa présence sensible parmi nous, c'est lui qui eût distribué aux âmes cette lumière divine et cet amour divin. Mais comme il avait résolu de disparaître après trente années seulement de vie publique, il fallait que, restant dans son Eglise la source cachée et unique de ces dons précieux, il établit un ministère qui le représentât et le continuât sur la terre , et qui , vaste comme l'immense multitude des âmes et impérissable comme elles, fût capable de les leur communiquer. Or, c'est ici qu'était la difficulté. Qui serait chargé d'un tel ministère? Qui porterait aux âmes la vérité? Qui leur distribuerait la grâce? Il semble qu'une telle mission ne pouvait être confiée qu'à des créatures dépouillées des
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uits humains et élevées au-dessus des passions de la terre; quelle apparence, en effet , qu'on puisse en charger des hommes comme ceux que nous connaissons! Quoi! on fera distribuer la vérité par des êtres ignorants, bornés, .'aux , menteurs ! On fera distribuer la grâce par des êtres inclinés au mal! On chargera des pécheurs de réprimer le péché dans les autres! Gela semble impossible et insensé.
Du moins si on se décide à leur confier de si divins privilèges, on les élèvera au-dessus d'eux-mêmes; on leur donnera l'impeccabilité. Car quel déshonneur pour l'Eglise, quel scandale pour les âmes, et quelle ruine inévitable de la religion, si, après avoir pardonné le péché, ils le commettaient eux-mêmes, et s'ils apparaissaient tout couverts du mal qu'ils auraient condamné dans les autres! Voilà ce que disait la raison humaine. Mais Dieu a des procédés qui déconcertent toutes nos pensées. Comme il voulait associer l'homme à son œuvre, il n'a reculé devant aucune de ces difficultés; ou plutôt, c'est de :et abîme de difficultés qu'il a fait jaillir le majestueux édifice de la hiérarchie catholique. Lui qui avait bien voulu admettre les pécheurs dans son Eglise, il a voulu aussi qu'ils fussent relevés, purifiés par des pécheurs cnus surnaturellement , en dépit de leur faiblesse , organes incorruptibles de la vérité et les artères vivantes de son corps sacré.
De même donc qu'un sacrement avait été établi pour faire des chrétiens , un sacrement est établi pour créer des pasteurs, le sacrement de l'Ordre. Jésus-Christ choisit certains hommes; il les féconde par Y Ordination; il les charge de vie divine, comme on charge une machine d'électricité. Us en ont dans les mains, sur les lèvres. Elle s'échappe à
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flots de tout leur être. On ne peut pas les approcher sans ressentir ces effluves sacrées. Sont-ce encore des hommes? lia enseignent divinement, ils parlent divinement, ils versent aux âmes la lumière infinie! Eh! oui! ce sont encore des hommes; car avec cela ils restent faibles, pécheurs. lis ont des trésors de vie divine pour les autres; mais quaiU à eux, ils ont besoin d'être éclairés, purifiés, absous, dirigés : par qui? par d'autres hommes. Ainsi l'Eglise se divise en deux ordres : ceux qui reçoivent la vie divine et ceux qui la donnent. Mais ceux qui la donnent la reçoivent à leur tour ; et s'il y a des fidèles et des pasteurs au regard des hommes, au regard de Jésus-Christ il n'y a que des fidèles.
Et afin qu'on voie bien que les pasteurs ne sont que dei canaux, des véhicules de vie divine, cette vie qu'ils répandent dans les âmes n'est pas en proportion avec celle qui est en eux. Judas absout aussi validement que saint Jean. Le moindre des prêtres consacre aussi certainement que le plus saint. Même tombés , même déchus , même interdits, même apostats, leur pouvoir de communiquer la vie subsiste en une foule de cas. Pourquoi? Ils ne l'ont pas pour eux; ils l'ont pour les âmes, qui ne doivent pas souffrir de leur trahison. Dès qu'elles sont en péril, ce pouvoir, même suspendu par l'Eglise, se réveille. En présence d'un lit de mort , toutes les défenses faites à un prêtre indigne s'évanouissent. L'organe, l'artère sacrée se retrouve, Il ne faut pas que rien gêne la circulation de la vie. Il ne doit point y avoir de nœuds qui fassent interruption. Les âmes avant tout.
On voit l'essence du sacerdoce. Il est dans l'Eglise ce que la paternité est dans le monde. C'est le pouvoir de prendre la vie divine à sa source et de la communiquer
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aux âmes. Le prêtre est une artère qui charrie la lumière, la grâce, le sang de la rédemption à travers tout le corps.
Nous étudierons, au chapitre suivant, la magnifique organisation de cette hiérarchie, établie par Jésus-Christ pour vivifier toutes les âmes. Au premier degré , l'immense armée des prêtres, disciplinée, hiérarchisée sous le gounement des évêques; au second degré, le corps épiscopal, uni , hiérarchisé sous le gouvernement du Pape ; au troisième degré, la suite majestueuse, la succession ininterrompue des Souverains Pontifes. Et plus haut que tous ces prêtres, que tous ces évêques, plus haut même que ces Souverains Pontifes, Jésus-Christ, toujours présent à son Eglise, habitant en elle et lui communiquant cette vie, cette vérité, cette sainteté qui, par elle, s'en vont vivifier et relever la dernière des âmes dans le plus humble des hameaux.
David a vu cette merveille et il l'a chantée. C'est comme le parfum antique répandu d'abord sur la tête d'Aaron, sicui unguentum in capite Aaron; qui descend ensuite le long de sa barbe, quod descendit in barbam, barbam Aaron; et qui arrive en flots embaumés jusqu'aux dernières franges de son vêtement, quod descendit in oram vestimenti ejus. C'est comme la rosée qui tombe du ciel sur le mont Hermon, et qui rejaillit en gouttes fraîches et vivifiantes iusque sur l'humble colline de Sion, sicut ros Hermon qui descendit in monte Sion. Contemplant ces choses, le cœur du prophète s'émeut et un cri s'échappe de son cœur. « Oh! c'est ici, dans l'unité, dans l'amour, dans l'odeur des parfums divins et dans la fraîcheur de la rosée, qu'il ferait bon vivre dans le temps et dans l'éternité. » Quoniam illic mandavit Dominus benedictionem et vitam in sœcula 1 .
1 Ps. CXXXII.
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Sous l'action de ce ministère divin , sous les effluves de cette vie qui pénètre jusqu'au plus profond des âmes, un phénomène merveilleux apparaît. Dans les sociétés humaines les âmes «ont juxtaposées. Ici elles sont unies; elles se pénètrent réciproquement; elles font corps, semblables à ces éléments qui , saisis par' une force interne et souveraine , adhèrent les uns aux autres et composent un tout vivant. Ainsi des âmes dans l'Eglise. Une même sève divine circule incessamment en elles. Elle y entre par le baptême, s'y entretient par les sacrements, les fait vivre d'une même vie , et , en les rattachant toutes à Dieu , les unit avec lui et entre elles de l'union la plus haute. En sorte que, quels que soient leurs noms, leurs langues, leurs cieux , elles ne forment vraiment, toutes ensemble, qu'un seul corps : unum corpus rnulti sumus f ; le corps du Christ, corpus Christi*; corps unique, admirablement beau; car il est composé d'âmes immortelles qui n'ont en lui qu'un seul esprit, un seul cœur et une seule vie. Cor unum, et anima una.
Cette sève divine n'unit pas seulement les âmes , elle les féconde. Elte leur fait accomplir, même aux plus humbles, des actes qui dépassent les forces de la nature. Nous étudierons plus tard cette vie intense qui circule à travers
* 1 Cor. x, 17.
2 Ibid., xv, 27.
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tout le corps de l'Eglise, qui descend du cœur aux extrémités, qui s'épanouit à toute heure, sur mille points à la fois , en œuvres d'une beauté surhumaine. Ici les œuvre3 de foi; les travaux des docteurs, les contemplations des saints, l'activité, la liberté, la grandeur de l'esprit humain se dilatant à l'aise dans l'océan de la vérité et construisant, avec l'aide de Dieu, le temple superbe de l'unité. Là les œuvres de zèle : les sacrifices et les fatigues des missionnaires , le sang des martyrs créant la catholicité de l'Eglise , cette catholicité qui avance par flots et se retire , baignant successivement tous les rivages , d'après des lois mystérieuses que nous étudierons plus tard. Ailleurs, les actes de pénitence, d'expiation, d'humilité, de dévouement à Dieu et aux hommes, qui perpétuent et universalisent, avec la sainteté de l'Eglise, l'œuvre de la rédemption. Partout enfin , à travers le corps de l'Eglise, une circulation de la vie, une activité et une fécondité qui supposent et indiquent une source intarissable..
Un tel corps, si bien lié dans ses différentes parties, sa puissamment vivifié par l'Esprit d'en haut, ne va pas à la mort comme le nôtre, perdant chaque jour quelque chose. Au contraire, il va à la vie; il grandit toujours; il s'incorpore sans cesse de nouvelles âmes , de nouveaux apôtres, de nouveaux pontifes, de nouveaux martyrs, de nouvelles vierges, sans perdre les anciens. Ceux-là, en effet, qui sont morts, qui ont disparu de nos yeux, saint Pierre par exemple, ou saint Paul, saint Augustin ou saint Thomas, saint François de Sales ou saint Vincent de Paul, ne sont pas pour cela sortis de l'Eglise. Ils y demeurent comme nous, avec nous. Ils font partie de ce corps qui s'accroît chaque jour, dont la tête est déjà dans l'éternité, et qui ne cessera de grandir que quand il aura
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atteint ce que l'Apôtre appelle si bien « la plénitude du Christ ' ».
Que si, au sortir de cette terre, il se trouve des âmes qui n'aient pas suffisamment profité des immenses secours que leur offrait l'Eglise catholique ; s'il leur reste à expier, elles ne sortent pas non plus, pour cela, de l'Église. Elles forment, entre cette partie de l'Eglise où l'on triomphe, et cette partie de l'Eglise où l'on combat encore, un troisième groupe, l'Eglise où l'on souffre pour achever de se purifier. Elles ne sont séparées, ni de l'Eglise militante, ni de l'Eglise triomphante. Elles tiennent à la première par leurs souvenirs , par leurs affections, par leurs prières qui nous obtiennent des forces. Elles tiennent à la seconde par la vivacité de leurs désirs , par des espérances qui seront demain des réalités. Et bous , restés ici-bas , unis aux unes et aux autres , nous ne faisons tous ensemble qu'une seule Eglise, la grande et universelle société des âmes qui aiment Dieu.
Mais ce n'est pas tout encore; nous n'avons pas dit toute la hauteur, toute la largeur, toute la profondeur du temple et de la cité de Dieu. La terre n'est qu'un point dans l'immensité; et probablement la race d'Adam n'est qu'une tribu dans l'Eglise universelle de Dieu et de son
1 Ephes. iv, 13.
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Christ. Qui oserait affirmer que les astres ne sont pas habités? Et s'ils renferment des êtres qui ont, comme nous, comme Dieu, ce qui est probable, l'intelligence et l'amour, ne forment- ils pas autant d'Eglises dispersées dans les cieux, mais confondues sous le regard de Dieu dans une unité invisible pour nous? La science incline à le croire et la foi n'y contredit pas. En tout cas, ce qu'elle enseigne, c'est que, s'il y a parmi ces êtres une lumière divine, une charité divine, une sainteté divine, elles ne peuvent venir que de cette source unique qu'on appelle Notre -Seigneur Jésus-Christ. Il fait l'unité de toutes les Eglises.
Montons encore plus haut sur les ailes de la foi, et écoutons la doctrine révélée. Elle nous apprend que notre Eglise de la terre est unie par des liens mystérieux à une autre Eglise, antérieure à la nôtre et probablement plus vaste qu'elle : l'Eglise des anges. Les anges ont sans doute au sein de Dieu une vie qui leur est propre , mais qui ne peut être qu'une vie d'intelligence, une vie d'amour, une vie de participation à la lumière et à l'amour infini dont la sainte Trinité est à la fois le modèle et le foyer. Et encore faut -il dire que, dans cette union de notre Eglise de la terre avec l'Eglise angélique , « ce n'est pas tant nous qui sommes incorporés aux anges , que les anges qui viennent à notre unité, à cause de Jésus notre commun chef, et plus le nôtre que le leur 1 . »
0 beauté de l'Église catholique! 0 immensité superbe de ses dimensions! 0 proportions parfaites de ses différentes parties l 0 vie divine qui, semblable à un océan sans fond et sans rives , baignez et fertilisez tous ses
* Bossuet, t. XLVI, p. 19.
rivages, qui vous comprendra et vous célébrera dignement! Là on vit dans la lumière. Là on ignore les doutes cruels qui ont torturé quelquefois de si grands esprits. Là on travaille dans l'amour. Là on souffre pour Dieu. Là or goûte , à travers les tristesses de la terre , quelque chos^ déjà de la paix et du repos du ciel .
Cœlestis Urbs Jérusalem, Beata pacis visio *.
1 Brev. Rom. Offre, de Dedicatione.