PS. XLIV
* Boldelti, p. 197, n° 8.
5 Le P. Garucci a publié l'admirable collection des verres en or trouvés dans les catacombes. ( Vetri ornali di figure in oro ita Raffaele Garucci, Roma, lipographia délie belle arli , 1864, 1 vgî. in-4°.) Or dans cette magnifique collection les figures de
i.ns DOGMES DU CREDO 73
Il n'est personne, je pense, qui ne sente la grandeur, l'importance dogmatique de telles découvertes. On a vu des protestants s'arrêter saisis devant des preuves si inattendues, qui, dans leur brièveté, leur laconisme lapidaire ne laissaient place à aucune objection, en même temps que, par leur incontestable antiquité, de telles preuves avaient en quelque sorte le poids des siècles.
A côté de cette primauté de saint Pierre et de cette souveraine autorité du nouveau Moïse, une des découvertes merveilleuses de la nouvelle étude plus approfondie des
saint Pierre et de saint Paul se rencontrent sans cesse. On peut les diviser en trois classes :
1° Celle ou saint Pierre est a droite. — Tavol. X, nos 2, 3, 4, 5, 6; tavol. XI, n°* 1, 2, 3, 4, 5, 7, 8; tavol. XII, n« 1, 2, 3, 4, 5; tavol. XIII, n°« 1, 2, 3, 4, 5, 6; tavol. XIV, n°« 1, 2, 4, 5; tavol. XV, n°* 1, 3, 4, 5; tavol. XVJ, n°s 2, 5; tavol. XVII, n°« 1,4; tavol. XVIII, n» 4; tavol. XX, n° 7. C'est la représentation ordinaire.
2° Celle ou saint paul est a droite. — Tavol. X, n° 4; tavol. XII, n° 5; tavol. XIV, n° 6; tavol. XV, n° 2. On voit le petit nombre : 1° cela peut s'expliquer par l'erreur du peintre ; 2° par l'honneur fait à un personnage moindre, en le plaçant à la droite. Voir tavol. XVI, n° 7, où saint Paul est à droite et le Christ à gauche , avec l'inscription ainsi .conçue : paulus — christus. — De même tavol. XXII, n° 6, sainte Agnès, à droite, la sainte Vierge à gauche, avec l'inscription: agnes — maria. Sur la grande porte de bronze de Saint-Pierre , porte du xve siècle, saint Paul est à droite, saint Pierre à gauche, et certes à cette époque on croyait à la primauté de saint Pierre.
3° Celle ou saint Pierre est seul, revêtu des insignes de sa dignité. — Tavol. X, n° 1 ; tavol. X, nos 8 et 9.
catacombes, il faut en mettre une autre non moins importante. On aura remarqué qu'il y a dans le symbole deux articles qui se suivent et qui n'en font qu'un : « Je crois à la sainte Eglise catholique, la communion des saints. » Sanctam Ecclesiam catholicam, saîictorum communionem. Comme pour faire entendre que l'Eglise n'est pas seulement sur la terre; que c'est l'immense société de toutes les âmes baptisées en Jésus-Christ et éternellement unies par le lien de l'amour divin , soit qu'elles demeurent encore en ce monde, soit que déjà elles l'aient quitté. Comment les protestants ont-ils pu imaginer qu'une fois sorti de ce monde on n'en gardait aucun souvenir, et que, devenu meilleur et plus puissant par une union plus haute avec Dieu , on ne pouvait plus rien pour ceux qu'on ne cessait pas d'aimer, qu'on aimait au contraire davantage? Comment ont-ils pu voir une répugnance à ce que la prière des vivants, leurs pieux souvenirs, leurs bonnes œuvres pénétrassent à travers la tombe de ceux qui ne sont plus, et y fussent une rosée et un soulagement? Ce qu'il y a de certain, c'est que les premiers fidèles n'avaient pas de telles répugnances , et un des dogmes qui apparaît avec le plus d'éclat dans les catacombes, c'est le dogme de l'invocation des saints et de la prière pour les morts.
On en avait déjà des preuves dans les inscriptions; mais voici la curieuse découverte qu'on vient de faire. Quand on descend dans le cimetière de Callixte, avant d'entrer dans la chapelle de Saint-Sixte et des Papes, on aperçoit sur un enduit antique qui revêt le jambage des portes, une foule de mots gravés au poinçon , comme on en trouve sur les murs de Pompéi. On n'avait pas encore étudié à la loupe ces (jra/fUi; on vient de le taire. Qu'y a-t-on trouvé?
les invocations les plus suppliantes adressées à saint Sixte et aux autres martyrs enterrés dans cette catacombe.
Sancte Suste, in mente habe in horationes Aurelium Repentinum. « 0 saint Sixte, n'oubliez pas dans vos prières Aurelitis Repentinus. »
Les graffiti sont placés les uns sur les autres, se croisent, s'entre-croisent , d'une manière indéchiffrable. Cependant à force de patience, on à trouvé jusqu'à neuf formules d'invocations à saint Sixte. Il y en a de semblables adressées aux autres martyrs :
Martyres sancli, in mente havete Mariam. » 0 saints martyrs, n'oubliez pas Maria. »
Petite pro me Eustachium. « Priez pour moi Eustachius. »>
Et non-seulement on les invoque en général, mais on leur demande telle ou telle grâce. Quelquefois des grâces tout humaines : un bon voyage, un retour heureux (c'étaient peut-être des pèlerins venus de loin).
Petite... ut Verecundus cum suis bene naviget. « Priez... pour que Verecundus et les siens aient une bonne navigation. »
D'autres fois un peu de repos, de paix pour la lin de la vie.
Otia petite pro Parente et pro fratribus ejus. « Demandez la paix pour Parens et pour ses frères. »
Il y a des graffiti pareils à l'entrée de toutes les catacombes, à la porte de tous les sanctuaires. Il y a des invocations des saints, aussi vives, sur une foule de tombes.
Mou texviov, Çyjç èv Osai, xod {JtiXP1 *% Çwîjç \xov eû~/ou Ttepï Ètcov xoct Ttepl... « 0 mon cher tils, vis eu Dieu, et tant que je vivrai, prie pour moi et pour... »
Vincentiain ^JC {Christo) petat pro Phœbe et pro Virginio ejus. « Vincentia, vis dans le Christ, et prie pour Phébé et pour son Virginius. »
Et non-seulement on prie les saints pour soi, mais on prie pour les morts. On conjure Dieu et les saints de les secourir.
« Démétrius et Léontia à Syrica, leur fille bien -aimée: Seigneur Jésus, souvenez-vous de notre enfant. » — « 0 Dieu, qui êtes assis à la droite du Père, mettez avec vos saints l'âme de Nectarius. » — « C'est ici , ô très-doux fils , que ta vie s'est achevée. Et maintenant, ô Père tout- puissant, je vous en prie, ayez pitié de ses douleurs, ayez pitié de notre bien - aimé. »> — « O Dieu, rafraîchissez l'âme d'Antonia. » — « Que ceux qui liront celte épitaphe prient pour que l'âme de Luciféra soit bien reçue de Dieu : Ut quisque de fratribus legerit , roget Deum ut sanclo et innocente spirilu ad Deum suscipiatur 1 . »
On pourrait multiplier à l'infini les exemples. Et comme ce sont là des choses non officielles, gravées avec un clou , un poinçon, sur les murs, par la main des enfants, des femmes , des pèlerins de toute sorte , il y a là une preuve populaire, absolument sans réplique.
Mais continuons; il nous reste encore à indiquer une dernière série de découvertes, d'une importance suprême.
Après avoir confessé l'existence, la nature et la divinité de l'Eglise, sanctam Ecclesiam catholicam, sanctorum communionem , nous confessons les sacrements qui font les saints : remissionem peccatorum. Tout le monde est d'accord que, par ce mot si bref, nous confessons l'ensemble
i Hossi, Hom. solter., II, p. 30G.
des moyens surnaturels par lesquels la vertu expiatrice de la rédemption nous est appliquée, par lesquels nous sommes purifiés de nos péchés , originel et actuel , et unis à Jésus-Christ, source de la véritable vie. Or c'est ici que se trouvent les révélations les plus saisissantes peut-être des catacombes.
Tandis que, dans les cimetières primitifs de Domitille, de Priscille, de Prétextât, on ne trouve que des peintures détachées, au cimetière de Callixte, peint plus tard vers la fin du IIe siècle ou au commencement du IIIe, on rencontre tout à coup une vaste composition générale, qui se continue et se répète , en se diversifiant , dans tous les cubicula. De même que les papes , au XVIe siècle , firent venir Raphaël et le chargèrent de décorer toutes les chambres du Vatican, de même aussi les papes du IIe siècle, après avoir choisi le cimetière de Callixte pour leur tombeau, chargèrent quelque artiste inconnu d'en décorer tous les cubicula. Peut-être lui imposèrent-ils le sujet? Peut-être est-ce lui qui le trouva dans son génie et dans sa foi? Quoi qu'il en soit, à peine le P. Marchi eut-il. jeté un premier regard sur les chambres du cimetière de Callixte, qu'il les nomma les Chambres des Sacrements , et tous tes archéologues leur ont continué ce nom. Il n'y a, en eft'et , sur les murs de ces six chambres qu'une seule et grande idée : l'initiation à la vie chrétienne , par le moyen des sacrements. En voici l'ordonnance générale, qui reste presque partout la même, bien que, dans telle ou telle chambre, l'artiste insiste davantage sur tel ou tel sacrement.
1° D'abord, à la première place , saint Pierre frappant le rocher, et en faisant jaillir des eaux vives. Elles sortent avec une puissance, un élan extraordinaire; elles se répandent, elles inondent tout. Par ou le peintre a vouUi indi-
quer que Jésus-Christ, la vraie pierre, comme a dit saint Paul , Tetra autem erat Christus 1, est la source de toutes les grâces, et qu'elles ne jaillissent que par le ministère de Pierre.
2° A côté de cette première peinture, on en voit une seconde. Un homme pêche à la ligne dans cette eau sortie du rocher, et il en retire un poisson. Symbole du chrétien qui sort de Peau , péché par un de ces hommes auxquels Jésus-Christ a dit : Je vous ferai pêcheurs d'hommes 2. Du reste, afin qu'on ne se méprenne pas sur cette représentation du baptême, le peintre, dans une ou deux chambres , l'a traduite immédiatement. Un homme est debout, nu, les pieds dans le ruisseau qui coule de la pierre. Un personnage, plus grand que lui et vêtu, verse l'eau sur sa tête. Voilà bien le baptême, et même le baptême par effusion, tel qu'il se pratique encore aujourd'hui.
3° Dans une des chambres , à côté du pêcheur qui tire un poisson de l'eau , on voit la même scène ; mais le prêtre ne semble pas verser de Peau. Elle ne coule pas sur la tête du baptisé. On dirait qu'il lui impose les mains. Le P. Garucci incline avoir ici, non plus le baptême, mais la confirmation. ,
4° Après le baptême et la confirmation, la pénitence. On voit le paralytique de l'Evangile, celui à qui Notre- Seigneur a dit : Fili, remittuntur tibi peccata tua 3, s'en aller guéri , portant son grabat sur ses épaules. Nous reviendrons tout à l'heure sur cette scène capitale; nous n'en sommes encore qu'à l'ordonnance générale de ces importantes compositions.
* IGor. x,4.
* Mailh. iv, 19.
' ld.,ix,2.
5° L'Eucharistie est peinte ensuite. Avec quelle abondance! avec quel art, à la fois caché et éclatant t Quels symboles mystérieux et lumineux tout ensemble! Par quel tour de force a-t-on pu mettre sous les yeux des fidèles les promesses de la sainte Eucharistie, ses figures, son auguste réalité, la consécration , la sainte communion? car tout cela se voit dans ces fresques admirables , et peint de telle sorte que les plus petits enfants pouvaient reconnaître ces mystères , et que les païens n'y comprenaient rien; nous Talions voir tout à l'heure. En ce moment je n'indique que la place de ces représentations augustes dans l'ordre général des chambres de Saint-Callixte.
5° Enfin, comme le fruit des sacrements et en particulier de la sainte Eucharistie c'est la vie, la vie éternelle : Qui manducat hune panem vivet in œternum l, toute cette grande composition se termine par les scènes de la résurrection : la résurrection symbolique de Jonas, rejeté par la baleine; et la résurrection réelle de Lazare , sortant du tombeau.
Voilà les Stanze du Raphaël inconnu du IIe siècle. Ce n'est pas le même génie sans doute, ni le même art; mais qui appréciera jamais à sa juste valeur un ensemble pareil? On ne se lasse pas de contempler ces grandes pages à la rare lumière que tient à la main un guide toujours trop pressé. Rien de plus symbolique et en même temps de plus réel. Quoique l'art soit moins grand que dans les cryptes du Ier siècle, l'effet est immense. On y sent comme l'inspiration des pontife romains. Tout y est : Jésus-Christ, source de toutes les grâces, et Pierre, qui en est le ministre; le baptême, la confirmation, la pénitence, l'eucharistie; puis les grâces de vie et de résurrec-
1 Joan vi, 59.
tion qui e<ri découlent; tout cela peint, il y a quinze siècles, sous les yeux des pontifes romains, par leur ordre. Que veut- on de plus, et comment s'étonner du saisissement qu'éprouvent quelquefois les ministres protestants, en présence de pages pareilles, si éclatantes et si inattendues?
Mais en voilà assez sur l'ordonnance générale de ces puissantes et profondes représentations des sacrements de l'Eglise. J'ai promis plus de détails sur deux d'entre eux : la pénitence et l'eucharistie; et il est temps d'y arriver.
Combien il était difficile de peindre le sacrement de pénitence ! De fait, parcourez tous les musées d'Italie, de France, d'Espagne, cette immense et merveilleuse collection des œuvres du génie inspiré par la foi, où le voyez-vous peint? Ni Raphaël, ni Léonard de Vinci, ni Michel-Ange, ni le Beato, ne l'ont essayé. Le seul qui y ait été obligé, paice qu'il avait entrepris l'immense et merveilleuse composition des Sept Sacrements, sans avoir échoué dans ia peinture de celui-là, n'y a pas été égal à lui-même '.
1 Le Poussin. Malheureusement nous ne connaissons en France les Sept Sacrements que par les gravures de Pesne. Nous n'avons pas su disputer à l'étranger la possession de cette merveille. Lorsqu'elle parut, elle excita un tel enthousiasme qu'on voulut en Italie en avoir une copie. Le Poussin, dédaignant de se répéter, refit ses tableaux et se surpassa. Les deux suites des Sept Sacrements sont en Angleterre. Dans la première suite, le tableau de la Pénitence manque. Dans la seconde, il n'égale ni Y Ordre, ni la Confirmation , ni le Mariage, etc.
Comment donc s'étonner si les premiers chrétiens se sont trouvés embarrassés en présence d'un sujet à la fois ou trop idéal ou trop réel, et qui, pour ces deux raisons, échappe à la représentation? Heureusement, il y avait une scène dans l'Evangile où Jésus-Christ affirme le pouvoir qu'il a de remettre les péchés , et où sa sentence est suivie d'une guérison complète, non- seulement dans l'âme, mais dans le corps. C'est celle-là qu'ils ont choisie. Ce paralytique à qui Notre-Seigneur dit : Va en paix, tous tes péchés te sont remis, et qui se lève, qui prend son grabat sur ses épaules , quelle plus merveilleuse image pouvait-on donner du chrétien, qui arrive accablé sous le poids de ses péchés, qui s'agenouille aux pieds du prêtre, et qui, ayant entendu la même parole, se relève sain et vigoureux! Aussi cette image est partout; on n'en a pas cherché d'autre, celle-ci disant éloquemment les merveilleux effets du sacrement de pénitence; quelquefois cependant on a essayé, dans quelques accessoires, de lui donner plus d'éclat encore. Je citerai en particulier une peinture du cimetière de Sainte -Agnès. Elle représente Adam et Eve, après leur péché, honteux, cachant leur nudité. Et entre eux , au lieu de l'arbre qui toujours les sépare, on aperçoit le paralytique, portant son grabat sur ses épaules. C'est le remède à côté de la faute t. Du reste, une odieuse calomnie des païens prouve que quelques-uns d'entre eux s'étaient glissés dans les catacombes , et y avaient aperçu les fidèles agenouillés auprès de leurs prêtres et y confessant leurs péchés 2. D'autre part, on vient de découvrir, au cimetière de Sainte- Agnès, une chapelle munie de douze sièges en pierre, plus petits que
1 Cimetière de Sainte-Agnès, salle des Catéchumènes.
8 Minut. Félix. Octav, ix.
la Cathedra de l'évêque, cachés dans des encoignures, et que plusieurs archéologues, à la suite du célèbre P. Marchi, estiment n'avoir pu servir qu'à entendre les confessions '.
S'il était difficile de représenter le sacrement de pénitence , combien plus celui de la sainte Eucharistie, non pas en lui-même , mais à cause du secret dont l'Eglise l'entourait, et dont on ne se départait pas, même dans les catacombes, dans la crainte qu'un jour ou l'autre leur entrée ne fût franchie par les païens. On s'était donc arrêté, dans cette pensée, à deux symboles : l'un, que les archéologues n'ont déchiffré que depuis peu; l'autre, qui dès le premier jour a éclaté à tous les yeux.
Voici le premier : c'est la jatte de lait. La clef de ce symbole a été récemment trouvée dans les actes de l'illustre martyre sainte Perpétue. Elle raconte que, comme elle était en prison , elle eut une vision : elle vit un homme de belle taille, habillé en pasteur, avec de beaux cheveux blonds. Il tirait le lait de ses brebis, environné d'une foule de personnes vêtues de robes blanches. Regardant la sainte martyre, il l'appela et lui donna à manger du lait qu'il venait de tirer. Elle le reçut en joignant les mains; et, pendant qu'elle le mangeait, tous ceux qui l'environnaient répondirent Amen. Quand elle se réveilla, elle avait sur les lèvres quelque chose de suave 2.
Cette vision a-t-elle créé le symbole? certainement non ; elle l'a seulement fait comprendre ; car, antérieurement à sainte Perpétue, dans les plus antiques cimetières, la jatte de lait, avec laquelle le bon Pasteur nourrit ses brebis, se retrouve partout. Tantôt elle est suspendue à la main du
i Marchi, pag. 486-190.
* Ruinard et Boll., Acla SS., 7 maii.
Pasteur *; tantôt on voit un agneau, contre lequel est appuyée une houlette, et, à l'extrémité de la houlette, pend le vase sacré2. Ailleurs, sur un plafond, le bon Pasteur est peint au milieu; et aux quatre angles un agneau nimbé, portant sur son dos une jatte de lait. Ailleurs encore, chose plus singulière et plus auguste , le nimbe n'est plus autour de la tête de l'agneau , il est autour de la jatte de lait 3. Qu'est-ce à dire? Je le demanderais volontiers à ceux qui hésiteraient à croire. Est-ce que le nimbe n'est pas le symbole de la divinité? Est-ce qu'on ne le met pas toujours et uniquement sur la tête de Notre-Seigneur pendant les deux premiers siècles, sur la tête de la sainte Vierge au IIIe siècle seulement, sur la tête des saints au IVe? Or il est ici, au second siècle, et quatre fois, autour de ce vase. Pourquoi cela, si ce n'est parce que ce vase contenait le lait divin dont le bon Pasteur a nourri sainte Perpétue et continue à nourrir tous les saints? Il n'y a rien à répliquer à cela. Voyez de même, au cimetière de Lucine, cette autre représentation, plus célèbre encore. Le vase, contenant le lait divin , est placé sur un autel; près de l'autel, la houlette du bon Pasteur; et de chaque côté de l'autel, deux brebis. Rien n'est plus simple et à la fois plus grand que cette scène. C'est l'autel où l'on offre la chair et le sang du Bon-Pasteur, distribués ensuite en nourriture aux fidèles rangés autour de lui 4.
Voilà le premier symbole. Quoi de plus beau, de plus
1 Chambres antiques de la crypte de Lucine, fin du ier siècle.
2 Très -ancienne peinture du cimetière de Domitille, ier et ne siècle.
3 Gatacombe des Saints-Pierre-et-Marcellin.
4 Fresque d'un cubiculum de la crypte de Lucine, ier ou IIe siècle.
net, de plus profond, de plus indéchiffrable pour les païens , de plus éclatant aux yeux des chrétiens ! Ce vase posé sur un autel à côté de la houlette du Bon Pasteur, ce vase placé sur le dos de l'Agneau, surtout ce vase nimbé, quelle plus puissante expression de la sainte Eucha-
r 2ftie * ?
Mais si profonde et si célèbre que soit cette représentalion symbolique de la sainte Eucharistie, elle le cède de beaucoup à une autre. A quelle époque précise a-t-on remarqué que les lettres du mot 'tyôuç, Poisson, forment en grec, dans leur ordre, le commencement des mots : T^ouç, Xpwru&ç, 0sou TCoç, S<DT7)p, Jésus-Christ , Fils de Dieu, Sauveur? et à quel moment , en conséquence , s'est-on décidé à prendre le Poisson comme le symbole du Christ? Il est difficile de le dire. Déjà Méliton de Sardes disait : 'IxOu;, Christus*. Déjà Tertullien écrivait : Nos pisciculi secundum 'IxOuv nostrum Jesum Christum 3. Déjà Clément d'Alexandrie 4 et Origène 5 écrivaient : Christus fropice Piscis appellatur. Déjà l'imagination populaire, saisie de la beauté de ce symbole, y trouvait une foule d'analogies pittoresques et le multipliait partout. Si haut qu'on remonte, on le trouve représenté sur les anneaux, sur les
i Du reste tous les Pères ont expliqué ainsi la jalle de lait. Clément d'Alexandrie appelait le corps du Christ un lait divin. (Pedag., XVI, 6.) Saint Zenon de Vérone, parlant aux néophytes (De duobus signis, II, XVI): « L'agneau a infusé avec amour son doux lait dans nos lèvres entr'ouvertes. » Saint Sophromus [De mirac. SS. Cyr et Job), Venance Fortunat {carmen de Pascha), etc. Saint Auguslin a expliqué divinement toute cette doctrine. (Enarr. U in Psalm. xxxin.j
2 Ch. IV, art. xli.
3 De Baptismo, I.
* Pedag., m, 2.
* In Mallli., Homil. xm, 10.
unies, sur les calices, sur les tombeaux. Les chrétiens en portent sur eux de petites images en os, en ivoire, en marbre, en verre '. Les plus anciennes peintures des catacombes le reproduisent. Citons en particulier cette belle scène gravée sur trois bijoux antiques où l'on voit 1' 'lyfiuç , le Poisson, qui soutient un navire, image de Jésus-Christ qui porte son Eglise2; ou encore cette peinture, non moins curieuse du cimetière de Domitilla, où, dans les scènes de l'histoire de Jonas , à la place où d'ordinaire on voit le prophète se reposant sous l'ombrage miraculeux, on aperçoit un 'Ix.9uç.
Une fois arrivé là, Y 'I/ôuç devenait nécessairement, fatalement le symbole de la sainte Eucharistie. Le Christ ne soutient pas seulement son Eglise par sa toute-puissance, il la nourrit de sa chair et de son sang. L' T/Ouç reçu pieusement sur les mains, pris, mangé par les chrétiens, et les rendant par là de vrais 'I/Ouç célestes ; quelle image de la sainte eucharistie, incompréhensible pour les païens, visible et vivante pour les chrétiens! Aussi, en possession de ce symbole, les peintres s'enhardissent; l'oblation mystique, la consécration, les joies de la communion, ses merveilleux effets, jusqu'aux paroles augustes de l'institution de la sainte Eucharistie, plus rien ne les effraie, sûrs de n'être compris que par les seuls initiés. Tantôt ils peignent un autel, un trépied, l'autel du sacrifice, et sur l'autel un seul 'Ix^ç 3. Tantôt c'est la même représentation, mais
1 Voir au Vatican, au Museo sacro, un certain nombre de ces petites images de r'lXGij<; en os, en ivoire, en marbre, en verre. Quelques-uns ont la tête percée d'un trou, afin de pouvoir être suspendus au cou. Un porte gravé sur son dos ce mot: ZQCAIC, soit notre sauveur.
2 Vatican, Museo sacro.
3 Garucci, Velri, tavol. I, fig. 5.
deux personnages sont assis devant l'autel , et se préparent à manger T'I^ôuç1. C'est la préparation à la sainte communion.
Voici maintenant la Consécration. Sur une fresque du cimetière de Callixte, on voit un autel sur lequel il y a F 'lyQoç. Devant l'autel, debout, est un prêtre revêtu du pallium; il impose les mains sur la sainte offrande. Il faudrait être obstinément aveugle, dit M. de Rossi, pour ne pas reconnaître ici la Consécration. Et afin que le doute ne soit pas possible, on a peint, en vis-à-vis, le sacrifice d'Abraham. Un vieillard debout, les bras étendus dans l'attitude de l'élonnement et de l'admiration; à côté de lui un enfant dans la même attitude. A leurs pieds, le paquet de bois mort, et tout auprès l'agneau figuratif. Le père et l'enfant semblent regarder avec ravissement la vraie victime dont ils n'étaient que la figure. Nous aurions de la peine à rendre l'émotion religieuse dont nous avons été saisi devant cette page puissante et profonde où l'on voit à la fois la figure de la sainte Eucharistie et son auguste réalité.
Ailleurs encore et souvent, c'est la sainte Communion : un banquet où sont assis des fidèles, et devant eux une table avec 1' 'tyôuç. Leur tenue, leurs mains et leurs yeux levés au ciel ne permettent pas de se méprendre sur le caractère religieux du festin. Du reste, les peintres ont pris leurs précautions. Comme , dans la pensée de l'antiquité chrétienne , le changement d'eau en vin , aux noces de Cana, était la figure du mystère de la transsubstantia-
1 Cimetière de Callixte, n« et ni" siècle. — Garucci, tom. II, tavol. IV. Le cardinal Pitra l'a donnée au tome III de son Spicilége. — Et de même, cimetière de Prétextât, un trépied, r'lX6u; et deux pains.
tion du vin au sang de Notre -Seigneur, et comme c'est après la multiplication du pain au désert qu'a été faite la promesse de la sainte Eucharistie, les peintres n'oublient jamais de mettre au pied de la table les urnes de Cana et les sept corbeilles où furent recueillis les restes de la multiplication des pains '. Quelquefois une guirlande fait le tour de la" salle. Cœnaculum, grande, stratum, et illic parate nobis -. Souvent, après avoir désigné avec cette clarté la table eucharistique , ils essaient d'en peindre le bonheur. On voit les convives, transportés de joie, se lécher les mains comme pour dire que le pain céleste surpasse en suavité tous les aliments, omne delectamentum in se habentem 3.
Mais toutes ces représentations pâlissent devant une fresque unique, d'une hardiesse divine et en même temps, sous le voile qui la couvre, d'un éclat lumineux. On avait mis la jatte de lait nimbée sur le dos de l'Agneau, on résolut d'aller plus loin. On peignit 1' 'h/Qûç, le Poisson céleste , vivant; et on mit sur lui une petite corbeille pleine de pains , non pas de pains ordinaires, mais de pains employés dans les sacrifices; et au milieu des pains, non pas une jatte de lait, mais une fiole de verre pleine de vin4. 0 païens, comprenez si vous pouvez. Et vous, chrétiens, prosternez-vous et adorez !
Que fallait-il de plus? Trouver quelque part, dans ces peintures à demi effacées, dans les inscriptions de ces tombes
1 Cimetière de Saint-Gallixte. Garucci , tavol. V, VI, Vil. Rossi, tavol. XI, XV.
2 Marc, xiv, 15.
3 Sap. xvi, 20.
4 Cette fresque se trouve dans un des plus anciens cubicula de la crypte de Lucine (ier ou commencement du 11e siècle).
enfouies sous terre, quelques paroles d'une clarté si parfaite, que toutes les peintures précédentes en fussent illuminées. C'est ce qu'a apporté la fameuse inscription du cimetière de la Via Strata à Autun. Le mot 'I/Ôu; s'y déroule, à la manière orientale, en vers acrostiches. Et dans l'inscription se lisent ces paroles : « 0 race sainte de 1' 'Ix.9uç céleste, prends l'aliment délicieux que t'offre le Sauveur des saints. Mange, bois, saisi d'un respect religieux, en tenant V 'IxÔuç dans tes mains. »
Et pendant que nos vieilles Églises des Gaules faisaient écho, par un document si précieux, aux catacombes de Rome, les Églises d'Orient s'entrouvraient pour nous en donner un qui n'est point important. C'est l'épitaphe de saint Abercius, évêque d'Hiérapolis en Phrygie, au IIe siècle. 11 y célèbre la nourriture divine qui l'a soutenu pendant sa vie , le Poisson, grand et pur, pris par la Vierge chaste, quelle a servi à manger à ses amis, en leur donnant du pain et du vin délicieux. Et il ajoute : Que ceux qui comprennent ces choses veuillent bien prier pour moi, La lumière est ici, on en conviendra, à l'état éclatant.
Du reste , cette inscription d'Autun ne contient pas seulement le point de doctrine dont nous venons de parler; on y lit, de l'aveu de tous les paléographes, la divinité de Jésus-Christ Sauveur, l'efficacité divine du baptême, l'Eucharistie où Dieu se donne en aliment aux chrétiens , les grâces qu'il répand sur eux, et la prière pour les morts dont il est la lumière; c'est-à-dire tout le Credo l.
i Cardinal Pitra, Spicileg. Solesm., tom. I, p. 544.— Lenormanl, Mélanges d'archéologie, tom. IV, p. 118. — Le Blant, Incripl. chrétien, de la Gaule, tom. I, n° 4. — Rossi , Rom. solter., tom. I, p. 97. — Garucci, Mélanges d'épigraphic, p. 54
Achevons ce sujet par un dernier mot. On aura remarqué, dans l'ordonnance générale des chambres du cimetière de Saint-Callixte, que les peintures relatives au baptême, à la pénitence et à la sainte Eucharistie, sont toujours suivies de peintures qui rappellent la résurrection. Qui manducat carnem meam, vivet in œternum... Et ego resuscitabo eum. C'est du reste la fin du symbole, et le dernier mot de l'Incarnation et de tous les mystères. Carnis resurrectionem , vitam œternam. Faut-il dire que ce dernier mot de vie et de vie éternelle couvre les murs des catacombes? Il se lit dans ce nom si doux, si touchant de cimetière : Dormitorium ; dans ces inscriptions si multipliées : Dormit in pace, traduction touchante de la parole de Notre-Seigneur : Lazarus amicus noster non est mortuus , sed dormit. Il se lit dans ces acclamations si nombreuses, si enthousiastes : Vivas in Deo. (Rossi, tav. xli, n° 28. ) Vives in Deo. (Tav. xlix, 18.) In Deo. (xlix, 10.) "Ev @£w. (xxxix, 2.) IL'e ev ©£w. (xl, 7.) Lesquelles se tranforment bientôt en certitudes, en affirmations énergiques. Non plus : Vivas in Deo: Puisses-tu vivre en Dieu; mais Vives in Deo : Tu vis en Dieu. Il se lit surtout dans cet air de jeunesse, de joie, dans cet arôme d'immortalité qui s'échappe de toutes les pierres, et qui embaume au fond des catacombes.
Mais c'est assez en un sujet qui demanderait des volumes. Arrêtons ici cette exposition du Credo primitif. Tel
il était alors, au Ier et au IIe siècle, tel il est aujourd'hui. Tout a changé depuis. Qu'est-ce que le temps n'a pas usé, rongé, transformé? Voilà ce que je me disais un matin (février 1875), assis sur un débris de colonne, au milieu des ruines informes et sublimes du Colisée. C'était un dimanche. Le sifflet des locomotives arrivait jusqu'à mes oreilles, étonnées d'entendre un tel bruit dans un tel lieu. Pendant ce temps les ouvriers de Victor- Emmanuel, au mépris du repos dominical , effondraient sous mes yeux le sol sacré du Colisée. Oui, me disais-je, qu'est-ce qui n'a pas changé depuis dix -huit siècles? Et qu'est-ce qui ne changera pas encore? 0 homme, tout passe autour de toi, et tu passes encore plus vite que tout le reste. Il n'y a que le Credo qui demeure, par lequel tout vit, et au besoin peut renaître 1