LA TRINITE
Abordons maintenant chacun des Dogmes du Credo.
Et d'abord cette grande doctrine de la Trinité , si mystérieuse et en même temps si profondément philosophique , qui serait le dernier mot du génie humain contemplant l'essence divine, si elle n'était pas le premier mot, certain et nécessaire, de la révélation. Saint Thomas affirme que le mystère de la sair.te Trinité n'aurait jamais pu être découvert par les seules forces de la raison * ; et cette doctrine est incontestable. Mais le mystère une fois révélé, la raison s'en empare si facilement; elle en voit si bien la beauté, la convenance parfaite; aidée de cette lumière, elle monte,
1 Summ. Ia q. 32, a. 1.
par une intuition si sûre, jusque dans les profondeurs de l'essence divine, qu'on en vient parfois à se demander si le génie humain, écartant nécessairement, les unes après les autres, toutes les conceptions de Dieu, impossibles ou absurdes, ne serait pas arrivé, un jour ou l'autre, à une certaine conception de la Trinité. Le fait est que ce mystère , posé en apparence comme le scandale de la raison, en est l'illumination. C'est lui, et lui seul, qui a délivré l'esprit humain de l'odieuse alternative : ou d'admettre la pluralité des dieux, c'est-à-dire la pluralité des infinis, ce qui est absurde; ou de croire à un Dieu stérile, éternellement incapable de donner à son intelligence, à son amour, à son activité infinies, un autre objet, un autre terme que le fini. C'est lui encore, ce dogme auguste, si impénétrable et si lumineux, qui a fourni au génie un point d'appui solide où la grande métaphysique chrétienne a pu enfin poser le pied, pour monter aux plus hauts degrés de la connaissance de Dieu. La raison humaine n'aurait pas pu, par ses seules forces, découvrir ce mystère; cela est certain, je le répète. Mais l'ayant vu, elle ne peut plus s'en détacher ni s'en passer.
Voilà le travail que nous allons essayer. Il y a des abîmes sur la terre où l'on n'ose pas jeter les yeux parce que la tête tourne. Regardons dans celui-ci, mais avec modestie, et ne nous étonnons pas si, par moments, le regard vacille. Celui-ci, c'est l'abîme infini.
Dieu est ; mais qu'est-il ? Dites-nous son nom , si vous le savez l. Mais personne ne le sait. Dieu a nommé l'homme; l'homme a nommé tout le reste; quant à Dieu, seul il a pu se nommer, se définir. Nommer suppose un droit de souveraineté. Et d'ailleurs, où l'homme aurait- il trouvé, pour définir Dieu, un genre prochain et une différence propre ?
C'est donc Dieu qui s'est nommé. « Je suis Celui qui suis. Ego sum qui sum 2. » — « Vous leur direz : Celui qui est m'a envoyé vers vous. Qui EST misit me ad vos 3. »
Ce nom sacré : Jehovah, celui qui est, dont il n'était pas permis de se servir dans les circonstances ordinaires, et qu'on remplaçait par le mot Leus, Dominus, Adonaï; il n'y a pas de plus profonde définition de Dieu. Il signifie l'Etre même, ipsum esse, l'Etre par essence, l'Etre un, éternel, infini, l'Etre qui existe par lui-même.
En le prenant, Dieu se définissait de la manière la plus simple et la plus sublime. Il se définissait en Dieu. Il disait son essence infinie, son unité mystérieuse, sa parfaite indépendance, et la plénitude ainsi que toutes les perfections de son être. Je suis celui qui suis, Jehovah! Toute l'essence divine est contenue dans ce nom : mais, si j'ose ainsi parler, il n'y a qu'elle! Pendant quatre mille ans, le peuple juif demeura à genoux devant cette unité infinie,
1 Prov. xxx , 4.
2 Exod. m, 14, * Id», ibid*
cette essence inscrutable et incommunicable de Dieu : Je suis celui qui suis. Jehovah!
Peu à peu cependant l'abîme s'ouvre. A mesure qu'on approche des temps où le Verbe va s'incarner, on entrevoit quelque chose des merveilles de la vie intime de Dieu. Les coups de lumière se succèdent et deviennent plus vifs. Sur un fond de clarté intense se détachent, par des révélations successives, les trois Personnes de la sainte Trinité. Déjà, à la première page de la Genèse, quand il est question de la création de l'homme, il y a un étrange mélange de singulier et de pluriel : « Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Et il créa *. » Plus tard, Abraham sous le chêne de Mambré voit passer devant lui comme une ombre de la Trinité ». Les prophètes se lèvent, et dans tous leurs chants il est question ou du Père ', ou du Verbe 4, ou de l'Esprit 5. Jusqu'à ce qu'enfin Jésus -Christ apparaisse et déchire tous les voiles en disant : Allez, enseignez toutes les nations, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit 6. Et saint Jean : Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le Verbe, et le Saint-Esprit ; et ces trois ne so?it qu'un ». Et le Credo : « Je crois en Dieu, le Père toutpuissant...
« Et en Jésus-Christ, son Fils unique...
« Et au Saint-Esprit. »
» Gen. i,26.
2 Gen. xviii.
3 Malach. n, 10. Ps. n, 7-12; lxxxvim,27. * Ps. lu, 9; cvi,20.
s Ps. xxxu, 6; cm, 29; li, 12. Sag. vu, 7. Is. lix, Cl.
6 Matth. xxviii, 19.
7 Joan. vu , 8.
Telle est donc la foi catholique. Elle enseigne d'abord qu'il y a en Dieu une essence unique, infinie, éternelle, abîme de lumière et de toutes perfections.
Elle enseigne ensuite que, dans cette essence unique, il y a trois Personnes distinctes, chacune d'elles ayant conscience d'elle-même, se connaissant et connaissant les deux autres, se sachant profondément, absolument, infiniment distincte d'elles; en sorte qu'elles forment ensemble, au sein de l'essence infinie, une vraie société.
Elle enseigne enfin que ces trois Personnes, quoique infiniment distinctes entre elles, n'ont qu'une seule substance à elles trois, que la plénitude de l'essence divine est en chacune d'elles, et qu'ainsi elles sont un Dieu unique.
Ecoutons saint Athanase, le grand théologien, qui, dans un symbole adopté par l'Eglise et inséré dans ses offices, a exposé ces choses avec une précision célèbre.
« Voici donc, dit-il, ce que veut la foi catholique : que nous adorions un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans un seul Dieu : Ut unum Deum in Trinitate et Trinitatem in vnitate veneremur;
« En ayant soin de ne pas confondre les Personnes, et de ne pas diviser la substance.
« Autre, en effet, est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit.
« Et cependant le Père, le Fils, et le Saint-Esprit,
ont une même divinité, une gloire égale, une majesté coéternelle.
« Eternel est le Père, éternel est le Fils, éternel est le Saint-Esprit;
« Et cependant il n'y a pas trois éternels, mais un seul éternel.
« Tout-puissant est le Père , tout-puissant le Fils , toutpuissant le Saint-Esprit ;
« Et cependant il n'y a pas trois tout- puissants, mais un seul tout-puissant. »
Et après avoir parcouru de la même manière tous les attributs de la divinité et montré que chaque Personne les possède tous : l'éternité, l'infinité, la toute-puissance, le symbole ajoute comme conclusion :
« Le Père est Dieu , le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu;
« Et cependant il n'y a pas trois Dieux , mais un seul Dieu!
« Et ainsi, en même temps que la foi catholique nous oblige à confesser que chaque Personne à part , singillatim, est Dieu, elle nous défend de dire qu'il y a trois Dieux. »
Le saint Docteur continue à poser dans une netteté et une précision merveilleuses les formules divines : il a parlé de l'égalité substantielle des trois Personnes entre elles; il va parler maintenant de leur distinction, en vertu des rapports où elles sont les unes à l'égard des autres.
« Le Père n'est fait par personne; ni créé, ni engendré;
« Le Fils est par le Père seul; ni fait, ni erré, mais engendré par le Père seul ; genitus a solo Paire,
Le Saint-Esprit <j^i du Père et du Fils; ni fait, ni créé.
ni engendré; mais procédant du Père et du Fils : procedens.
Le symbole conclut : « Donc il n'y a qu'un Père , et non trois Pères; un Plis, et non trois Fils; un Saint-Esprit, et non pas trois.
« Et dans cette Trinité, il n'y a rien d'antérieur ou de postérieur, de plus grand ou de plus petit; mais ces trois Personnes sont coéternelles et coégales.
« Et ainsi, comme on l'a déjà dit, il faut adorer l'Unité dans la Trinité, et la Trinité dans l'Unité. » / Voilà la foi catholique. En voilà la formule authentique, officielle : Une seule essence, infinie, indivisible, s'épanouissant en trois Personnes, infiniment distinctes, mais qui n'ont qu'une seule essence à elles trois, et qui dès lors ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu.
En présence de ces formules si précises, mais si profondément obscures, obscures non par absence de lumière, ni par contradiction, nous allons voir, mais par intensité, qu'a fait l'esprit humain? Les a-t-il rejetées? Non. L'humanité a dit : Jésus-Christ nous a enseigné le mystère de la sainte Trinité: or Jésus-Christ est Dieu : donc ce mystère est vrai. » Voilà ce que veut d'abord la raison.
Puis, après avoir humilié son front devant la majesté infinie qui parle, l'humanité a relevé la tête, et elle a commencé à contempler ce mystère. Ce mystère n'est, comme tous les dogmes, qu'une lumière trop intense qui éblouit. Elle l'a donc étudié avec précaution, dans son
rayonnement plutôt que dans son foyer. Et alors, bien loin d'y trouver des impossibilités, des contradictions, elle y a aperçu de merveilleuses harmonies; des choses qu'elle soupçonnait; qu'avaient entrevues Platon, Aristote, Pythagore ; qui flottaient confuses dans les livres sacrés. Elle s'est enhardie en avançant, et elle a fini par se plonger sans crainte dans les dernières profondeurs de l'abîme infini, d'où elle est remontée, non pas ayant tout vu , mais avec des gerbes de lumière dans la main.
> Suivons bien sa marche, la marche du génie catholique, dans la contemplation adorable du mystère de la sainte Trinité.
Il est parti de ce point que tout être est actif, et que son activité croît dans la mesure de sa perfection. Du minéral, qui est la moindre activité connue, remontez à la plante, à l'animal; arrivez à l'homme, et, parmi les hommes, à l'homme de génie, puis à l'ange qui est flamme pure, et enfin à Dieu où il n'y a rien en puissance, où tout est en acte; partout et toujours l'activité grandit avec la perfection. Dieu est un acte pur. L'activité, en lui, est infinie.
Or toute activité est nécessairement une fécondité. S'agiter pour ne rien produire, c'est misérable. Donc Dieu, activité infinie, est une fécondité infinie.
Mais que peut produire un être fécond ? Ou des choses qui sont au-dessus de lui, ou des choses qui sont audessous, ou des choses qui lui sont égales.
Produire des choses qui sont au-dessus de nous, c'est impossible. L'effet serait supérieur à la cause.
Produire des choses qui sont au-dessous de nous, on le peut; mais à qui cela a-t-il jamais suffi , qu'à des êtres vulgaires? Quel est l'artiste qui ne rêve de faire une œuvre
où il mettra toute son âme, dont on pourra dire : Le voilà, le voilà; c'est lui tout entier!
Le fait est que la plus haute activité , la suprême ambition de l'être actif, c'est de produire son égal. L'homme le fait. Il commande à son cœur; et il crée un être qui lui ressemble, qui l'égale; c'est sa chair, son sang, son âme, sa physionomie : c'est lui tout entier. Il le prend par la main et il le présente à Dieu et aux hommes, dans l'honneur sublime de la paternité. Mais que dis-je, l'homme? le ver de terre a ce pouvoir, et la plante aussi, même l'insecte. Tout le monde l'a. Il n'y a que Dieu qui ne l'aurait pas! Vous lui déniez le pouvoir de produire son égal! L'artiste tout-puissant ne pourra pas créer un chef-d'œuvre qui épuise son génie! Parce qu'il est infini, il sera éternellement réduit à bégayer des chants indignes de lui, puisqu'ils seront éternellement au-dessous de lui ! Gela est impossible; et par conséquent, sans savoir comment cela se fera, je dis que la fécondité de Dieu ne sera satisfaite que quand il aura engendré un être qui lui ressemble, qui soit son égal.
D'ailleurs, cette action extérieure, dont on voudrait se contenter pour Dieu, est-ce qu'elle ne suppose pas nécessairement une action intérieure, une opération au dedans? Je suis peintre; j'achève le tableau de la Transfiguration; mon œuvre est là , tiède encore de mes sueurs. Mais avant de la réaliser au dehors, est-ce que je ne l'ai pas vue en moi-même? Est-ce qu'elle n'a pas été, de longues années, toute lumineuse en moi? Est-ce que je n'ai pas tressailli d'enthousiasme et d'amour, en la contemplant? Sans ce double mouvement intime, le mouvement de l'esprit qui voit, et le tressaillement de l'amour, est-ce que j'aurais mis la main à l'œuvre? Evidemment non. Donc, si belle
^WersitaS"
bibliothIcà
Ottaviens!*,
que soit l'œuvre extérieure de Dieu, son opération au dehors, il faut admettre en lui une opération au dedans qui a tout précédé.
Au commencement donc, remarquez ceci, nous allons, non pas démontrer, non pas comprendre, mais entrevoir le mystère; au commencement, avant toute action, il y a eu en Dieu une pensée, une vue de son intelligence. Et que voyait Dieu? Il n'y avait rien en dehors de lui, que le possible. Il voyait donc le possible. Mais, en voyant le possible, avant de le voir, il voyait le réel, je pense, c'est-àdire : Lui; puisqu'il était seul. Il se voyait comme source du possible, comme modèle et exemplaire unique, comme raison première et dernière de tout. Il voyait sa beauté, sa bonté , sa puissance. Il voyait l'abîme qui est Lui : abîme infini prêt à déborder par surabondance. Voilà ce qu'il voyait.
Et cette vue par laquelle il embrassait tout , cette pensée unique, qu'était- elle en lui? Il y a bien des sortes de pensées. Il y a des pensées qui ne sont que des lueurs vagues, fugitives, à peine entrevues. Il y des pensées sans vie, mortes en naissant. Il y a, au contraire, des pensées qui vivent, où il y a une âme. Il y a des pensées si puissamment engendrées qu'elles sont immortelles ; des pensées qui ne sont pas de simples représentations de l'esprit, qui sont esprit et vie, Spiritus et vita. Il y a des pensées où l'homme, mais qu'il faut être grand pour cela! met plus que son esprit, où il met son âme, et même je ne sais quoi de sa physionomie, si bien qu'on le reconnaît, qu'on dit : Voilà une pensée de Bossuet : ceci est une pensée de Pascal.
Supposez maintenant un esprit mille fois plus grand que celui du plus grand des hommes; prenez un esprit infini,
et essayez de dire ce que sera sa pensée ? Est-ce que ce sera une lueur vague? Est-ce que ce sera une de ces pensées qui meurent en naissant, qu'on cherche et qu'on ne retrouve plus? Est-ce qu'il saura y mettre son âme tout entière? La pensée d'un être infini, ce sera une pensée infinie, une pensée éternelle, immuable, inaltérable, qui subsistera à jamais. Ce sera, à la lettre, Spiritus et Vita : un esprit vivant.
Oui, à l'heure qui a précédé toutes les heures, à ce moment ineffable où Dieu, si j'ose ainsi dire, a regardé, il a conçu aussitôt une pensée, vivante comme lui, infinie comme lui , en laquelle il s'est mis tout entier. Et, comme le plus haut degré des êtres vivants, c'est la personnalité, c'est la conscience de soi: tout être qui n'a pas conscience de soi étant un être inférieur; ce n'était pas seulement une pensée vivante , c'était une pensée où la vie était poussée par l'infini jusqu'au sentiment de soi, jusqu'à la personnalité. Elle disait : Je, comme l'esprit qui l'avait engendrée disait : Je. L'un disait : Je t'ai engendré aujourd'hui, tu es mon Fils K L'autre répondait : Vous m'avez engendré aujourd'hui, vous êtes mon Père. Aujourd'hui, non pas hier, non pas demain, non pas avant, non pas après; mais aujourd'hui, c'est-à-dire toujours. Car de concevoir le moment où un esprit infini, d'une activité infinie, est sans pensée, cela est impossible. Un esprit infini ne peut avoir qu'une pensée infinie, et cette pensée infinie, éternelle, consciente d'elle-même, est toujours en lui.
Mais ce n'est pas tout. Les voilà deux dans l'unité. Y en aura-t-ii un troisième? Et dans ce cas, comment se fera son apparition ? Essayons encore , non pas de démontrer, ni de comprendre, mais d'entrevoir.
* Ps. 11,7,
Qui a jamais eu une pensée , une belle pensée, sans un tressaillement d'amour? Vous lisez un livre; tout à coup, à un certain moment, l'éclair brille et le cœur bat pour s'élancer. Voilà ce qu'a éprouvé Dieu. Il a vu son Fils , son Verbe, sa pensée vivante, dont la beauté est ineffable. Il a tressailli d'amour; il a voulu s'élancer vers lui. Mais le Fils voyait son Père; et, ravi de sa beauté, il s'élançait à son tour. Comment les deux élans se sont-ils rencontrés? Comment, de ce toucher divin et réciproque, est né un amour infini, procédant l'un de l'autre, réellement distinct l'un de l'autre? Je n'essaierai pas de le dire. Ce qu'il y a de certain , c'est que cet Amour est nécessairement infini, éternel, inaltérable, et élevé, lui aussi, par la force des choses, jusqu'à la personnalité. C'est le Saint-Esprit, la spiration vivante du Père vers le Fils, et du Fils vers le Père. De même que le Fils épuise en Dieu la connaissance, le Saint-Esprit épuise en Dieu l'amour, et par lui se termine le cycle de la vie divine.
Les voilà donc trois dans l'unité. On demandera peutêtre pourquoi ils ne sont que trois. Je répondrai : Dans un être intelligent, dans un esprit, il y a nécessairement trois choses; et, nécessairement aussi, il n'y en a que trois : 1° Il est; et par conséquent il y a en kii une énergie, une puissance qui le réalise, qui le fait être. 2° Il pense; autrement il ne serait pas un être intelligent. 3° Il aime. Puissance, intelligence, amour, voilà les trois propriétés primordiales, essentielles, inaliénables des êtres spirituels. Et il n'y en a que trois; car toutes les autres rentrent dans celles-là, ou ne sont que ces trois propriétés envisagées sous d'autres rapports. Ainsi la bonté, la miséricorde, ne sont que des formes de l'amour; la sagesse n'est qu'un des aspects de l'intelligence, etc. Prenez ces
trois qualités nécessaires des esprits; poussez-les à l'infini, vous aurez une Puissance infinie, une Intelligence infinie, un Amour infini, c'est-à-dire trois Personnalités infinies, nécessaires , ayant conscience d'elles-mêmes : le Père , le Fils, et le Saint-Esprit.
C'est cette suite logique, invincible de déductions qui a persuadé à plusieurs théologiens que si, à la vérité, l'esprit humain n'aurait pas pu découvrir le mystère de la sainte Trinité, une fois la formule dogmatique donnée, on peut en montrer rigoureusement la vérité. Et je partage volontiers ce sentiment. Car tout ce que nous venons de dire se déduit si manifestement de Dieu, qu'il faut ou l'admettre, ou nier Dieu, et avec lui tout être intelligent, tout esprit.
Ecoutons Bossuet : « Si j'étois (comme Dieu) une nature incapable de tout accident survenu à sa substance et en qui il fallut que tout fût substantiel , ma puissance , mon intelligence et mon amour seroient quelque chose de substantiel et de subsistant; et je serois trois personnes subsistantes dans une seule nature *. »
Voilà le résultat du travail philosophique et métaphysique de dix-huit siècles; et, tant de génies y ayant épuisé leurs forces intellectuelles, il est évident que c'est là une chose vue , définitivement vue, et qui, indépendamment de la foi qui nous l'enseigne, considérée seulement comme une conquête du génie, fait définitivement partie du capital intellectuel de l'humanité.
1 Bossuet, Élévations sur les mystères.
Mais ici un abîme s'ouvre sous nos pas. Dieu, l'être infini , est nécessairement un ; car il ne saurait y avoir deux infinis, puisque l'un se trouverait nécessairement limité par l'autre, et que dès lors ils se détruiraient mutuellement. Cependant nous venons de voir que le Père avait engendré un Fils infini comme lui; et que du Père et du Fils procédait un Esprit également infini. Il faut donc que Dieu soit à la fois un et multiple; ce qui semble contradictoire.
Regardons de près, et nous allons voir qu'il n'y a point d'objection ici; et que la distinction des Personnes, loin d'être en Dieu la négation de l'unité, en est la condition nécessaire.
Evidemment, la difficulté n'est pas que Dieu soit un. C'est au contraire la lumière à l'état éblouissant. La difficulté n'est pas davantage qu'en Dieu il y ait trois Personnes. En tout Esprit, il y a nécessairement, je viens de le dire, trois propriétés essentielles : la Puissance, l'Intelligence et l'Amour. Poussez à l'infini cette triple et nécessaire distinction, vous arriverez à la personnalité, qui est la distinction suprême; et par conséquent vous aurez trois Personnes infinies, nécessairement et absolument distinctes.
Où donc est le mystère? c'est dans la coexistence de cette unité et de cette pluralité. Ces trois personnes infinies ne font qu'un infini. Voilà le mystère.
Pour résoudre cette difficulté, je ne dis pas pour expli-
quer ce mystère, mais pour en apercevoir la possibilité métaphysique, il faut chercher quelque être autour de nous où nous trouverons la pluralité dans l'unité et l'unité dans la pluralité.
J'en choisis un, le plus frappant de tous : l'espace.
L'espace est constitué par trois termes de relation , parfaitement distincts et indivisiblement unis : la longueur, la largeur et la hauteur. La longueur n'est pas la largeur, ni celle-ci la hauteur. Et cependant la longueur, la largeur et la hauteur, absolument distinctes, ne font qu'un seul espace.
Maintenant animez l'espace; supposez qu'il devienne un esprit. Chacun des termes de relation aura conscience de lui-même. La longueur se sentira absolument distincte de la largeur et de la hauteur, et en même même temps elle se sentira une avec l'espace. Il en sera de même de la largeur et de la hauteur. Toutes trois auront conscience de leur distinction mutuelle et de leur unité absolue. Elles se sentiront une par la substance, trois par la distinction des termes.
Allons plus loin; prenons un solide. Est-ce que ses trois dimensions nuisent à son unité? Au contraire, elles l'engendrent. Essayez de concevoir un solide sans elles?
Eh bien ! ce que ces trois dimensions sont au corps , les trois grands attributs, la puissance, l'intelligence et l'amour, le sont à l'âme. Ce sont ses trois dimensions nécessaires. Elles n'en détruisent pas plus la simplicité et l'unité, que l'unité et la simplicité du solide ne sont détruites par les trois dimensions, la longueur, la largeur et la hauteur, sans lesquelles il n'existerait pas.
Ajoutons encore un mot. N'est-il pas vrai que , dans les organismes vivants , la plus grande perfection correspond
à la plus haute puissance d'unité vivifiante jointe à la plus haute distinction des organes? et n'est- il pas vrai encore que, quand les organes sont confus, indistincts, non séparés les uns des autres, l'unité n'existe pas, ou est si faible qu'elle ne gouverne pas? Donc, il s'ensuit qu'en Dieu, vie absolue, la perfection consiste nécessairement en une unité absolue, jointe à une distinction absolue. Or la distinction absolue est nécessairement la distinction de personnes.
Voilà ce que les anciens appelaient : Adumbratio quœdam Trinitatis. « Une ombre lointaine de la sainte Trinité. »
Je dis « une ombre lointaine » ; car pour que toutes ces comparaisons fussent exactes, il faudrait que, dans l'espace par exemple ou dans le solide, la longueur, en ayant conscience qu'elle est absolument distincte de la largeur et de la hauteur, eût en même temps conscience qu'elle est, non pas seulement une avec l'espace, mais qu'elle est l'espace lui-même.
C'est là, en effet, ce qui a lieu dans cette union ineffable des trois Personnes de la sainte Trinité. Toute la divinité est dans le Père, toute la divinité est dans le Fils, toute la divinité est dans le Saint-Esprit. La divinité est indivisible; elle est tout entière en chacune des personnes avec tous ses attributs éternels; de sorte que chaque Personne a la conscience qu'elle est Dieu, et en même temps telle ou telle Personne distincte en Dieu.
Le Père sait qu'il est Dieu, éternel, infini, intelligent, tout-puissant, et en même temps qu'il est Père. Le Fils sait qu'il est Dieu, éternel, infini, intelligent, tout-puissant, et en même temDS qu'il est Fils. Ainsi du Saint- Esprit.
Ou plutôt Dieu se sait Dieu : il a la conscience qu'il est Dieu. Et de plus, dans le Père, il se sait Père; dans Je Fils, il se sait Fils ; et de même dans le Saint-Esprit. Bref, Dieu se sent un et triple : un dans sa nature, triple dans sa personnalité.
Je regarde une famille : le père, la mère, l'enfant. Ce sont trois personnes. Pourquoi? Parce que chacune d'elles a conscience d'elle-même, conscience d'être profondément distincte et séparée des deux autres. Maintenant pourquoi ne sont-ce pas un seul et même être? Parce que chacune d'elles a une substance semblable, mais non pas la même substance. En chacune d'elles est la nature humaine ; mais la nature humaine n'est pas tout entière dans le père; tout entière dans la mère; tout entière dans le fils. La distinction est absolue, l'unité n'est que morale. En Dieu, au contraire, l'unité égale la distinction. L'unité est infinie, la distinction aussi. Il y a trois Personnes, séparées, distinctes, d'une distinction dont nous n'avons aucune idée, puisqu'elle est infinie. Et en même temps, il y a une unité dont rien sur la terre ne peut nous donner même une ombre, puisqu'elle aussi est infinie. Et la coexistence de cette unité et de cette triplicité dépasse également tous nos sens. Les trois Personnes ne sont pas, pour ainsi dire, juxtaposées et extérieures l'une à l'autre; elles sont intérieures l'une à l'autre et se compénètrent réciproquement. Dieu est tout entier dans chaque Personne. De plus chaque Personne est. tout entière dans l'autre. Le Père est tout entier dans le Fils et tout entier dans le Saint-Esprit. Le Fils est tout entier dans le Père et tout entier dans le Saint-Esprit. Les trois Personnes., malgré leur distinction , en vertu de leur consubstantialité, se pénètrent constamment, possédant chacune la substance
des deux autres, et forment ainsi la vie unique de Dieu.
Ici le regard expire, mais sans qu'il aperçoive de contradiction. Il voit clairement qu'il y a en Dieu trois Personnes. Ce qu'il ne voit pas , c'est comment elles vivent l'une dans l'autre. Il faudrait un analogue, même incomplet, dans la nature, et il n'y en a point.
Peut-être, cependant, qu'en étudiant encore plus profondément l'âme humaine , où la puissance , l'intelligence et l'amour sont à la fois si distinctes et si une, où l'intelligence est dans l'amour, et l'amour dans l'intelligence, on comprendrait un peu mieux l'adorable circumincession des trois Personnes divines, sans jamais la voir complètement. Car s'il est possible d'établir que Dieu est trinité , il est impossible de montrer comment. En dépit de toute intuition, le mystère subsistera toujours.
Mais voilà assez de métaphysique, interrogeons l'histoire.
Avant que Cuvier, ramassant, dans les couches géologiques des environs de Paris, un débris innomé, eût, par un trait de génie, reconstitué l'animal antédiluvien auquel il appartenait, il y avait des débris semblables partout; mais on n'y faisait pas attention. On ne les comprenait pas. Aujourd'hui, on les recherche avec passion, et ils prouvent, par la facilité avec laquelle ils s'emboîtent dans l'ensemble, la vérité du coup d'œil de Cuvier.
Pareille chose est arrivée pour le mystère de la sainte
Trinité. Tant qu'on ne l'a pas connu, il y a une foule de choses qui ont dormi, obscures et incomprises, dans les ouvrages des philosophes , dans les livres sacrés des nations. Aujourd'hui elles étincellent. Eclairs du génie, ou débris des traditions, qu'importe? Ce sont des fragments de l'éternelle vérité. Saint Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Augustin, avaient commencé ce musée où étaient déposés les débris de la tradition , relative à la sainte Trinité. Ce musée s'est tant agrandi depuis, il y a eu des fouilles si heureuses, si fécondes, dans l'Egypte, dans l'Inde, dans la Chine, que ce mystère de la Trinité, tant raillé par les philosophes, déclaré impossible, contradictoire , voilà qu'on prétend que l'Église l'a emprunté à l'antiquité.
Le fait est qu'en étudiant les livres des philosophes, les livres sacrés des nations, on trouve des choses singulières. Quand Aristote, par exemple, écrit : « Que pense Dieu? Il se pense lui-même. Sa pensée est pensée de pensée; » et quand il ajoute : « Dieu est le principe, le moteur premier. Il meut comme amour; » et quand il remarque l'importance du nombre trois; qu'il le voit partout, et qu'il ajoute : « C'est ainsi que trouvant ce nombre dans la nature dont il est la loi , nous l'appliquons à nos dévotions envers les dieux *; » qu'est-ce que tout cela, sinon des éclairs de génie, auxquels il n'a manqué, pour aller jusqu'au bout, que l'aide de la Révélation?
Platon est encore plus explicite. On lui demande ce qu'il faut penser de la nature de Dieu; il répond : « Je vous parlerai par énigme afin que, s'il arrive quelque accident à cette lettre, celui qui la lira ne l'entende point : Le
1 Métaph. xh , 7, 8. .
grand roi est au milieu des choses, et toutes choses ont été faites par lui, puisqu'il est l'auteur de tout bien; quant aux secondes choses, elles sont autour du second roi; et les troisièmes autour du troisième *, »
Et encore : « Le premier bien, c'est Dieu; l'intelligence est le Fils de ce premier bien qui l'a engendré semblable à lui : et l'âme du monde est le terme entre le Père et le Fils *. »
« Je lisais, dit saint Augustin, les livres de Platon, et j'y voyais qu'au commencement était le Verbe, que le Verbe était en Dieu, et que le Verbe était Dieu; que toutes choses ont été faites par lui, et rien sans lui. Et quoique ces choses ne fussent pas dites dans les mêmes termes, il y avait une frappante identité de sens , appuyée sur de très-nombreuses raisons 3. »
D'Aguesseau est dans le même sentiment : « Ce mystère de la sainte Trinité, qu'on regarde comme le plus incompréhensible de tous, est néanmoins celui dont il semble -que la plus sublime et la plus raisonnable philosophie de l'antiquité, celle de Platon, semble avoir le plus approché. Il n'y a qu'un pas à faire pour arriver jusqu'au dogme 4. »
Pythagore avait sur les nombres , et en particulier sur
> Plat. Epist., II, Op. tom. VIII, p. 403. (Édil. BaUker.) — « Pour moi, dit Clément d'Alexandrie, je ne puis entendre ces paroles que de la Trinité sainte. (Slrom. lib. V, p. 598.)
* « Celui que nous appelons le Père, dit Théodoret, Plalon l'appelle souverain bien; notre Verbe est chez lui l'intelligence, et il appelle âme du monde cette force qui anime et vivifie tout et que nous appelons le Saint-Esprit. » (Théodoret, Thcrapeut., lib. II.)
3 Confess., lib. VII, cap. ix.
4 Œuvres de d'Aguesseau, tom. XVI, 144. [Lettres sur diven sujets.)
le nombre trois, des théories si profondes, si religieuses, que lui aussi, par une autre voie, arrivait presque « jusqu'au dogme ».
On trouve des choses semblables dans les plus antiques traditions.
Qu'est-ce , par exemple , que cette inscription grecque , placée sur le cirque de Rome :
Meyaç 0eoç, ©eoyévsToç, na(x<p£YY*)<;.
Le grand Dieu, l'Engendré de Dieu, et le Tout-Brillant.
Et en Egypte ce fameux oracle de Sérapis :
JIpwTa ©eôç [A£T£TOÙTa lô^oç, xat ïlveujxa crùv aùxoïç, . . . . a\>\icç>\éza ôyj xpla uàvxa , xaï elç ev èovxa.
D'abord Dieu, puis le Verbe, puis l'Esprit; trois Dieux engendrés ensemble et se réunissant dans un seul.
Et dans les Indes, ce passage de l'Oupnekkat : « Sat (la Vérité) est le nom de Dieu; et Dieu est Frabat, c'est-à-dire trois ne faisant qu'un *. »
Et au Thibet : « Tantôt ils appellent Dieu Koncikocich : Dieu un ; tantôt Konciohsum : Dieu-trois. Ils se servent d'ure espèce de chapelet sur lequel ils prononcent ces paroles : Om, Ha, Hum. Lorsqu'on leur demande l'explication, ils répondent que Om signifie intelligence ou bras, c'està-dire puissance; que Ha est la parole; que Hum est le cœur ou l'amour, et que ces trois mots signifient Dieu 2. »
Et en Chine, ces paroles prodigieuses de Lao-tseu : « On sait ordinairement que trois sont trois; mais on ignore que trois sont un. »
1 Journal de la Société asiatique, 1853, tom. 111 p. 15-83.
2 Bonnety, Annales de philosophie chrétienne , tom. XI 7, p. 222.
Et encore : « Les divines générations commencent par la première personne; cette première, se considérant ellemême, engendre la seconde; la première et la seconde, s' aimant mutuellement, respirent la troisième : ces trois personnes ont tout tiré du néant f. »
Le livre Tin-Chu-Pien , faisant allusion à ce passage, dit : « La racine et l'origine de tout est l'Unité. L'Unité est par elle-même ce qu'elle est, et ne reçoit son être d'aucun autre. L'unité engendre nécessairement le second; le premier et le second, adhérant l'un à Vautre, produisent le troisième. Et les trois produisent tous les êtres 2. »
Nous pourrions citer une foule d'autres passages. Mais en voilà assez. Qu'est-ce que tout cela? Intuitions du génie, débris d'une révélation primitive, infiltration à travers les peuples de l'éternelle doctrine confiée aux Juifs? Tout cela à la fois peut-être; et au fond qu'importe? Hier les adversaires du Christianisme prétendaient que le dogme de la Trinité était absurde , contradictoire , ne soutenant pas l'examen. Aujourd'hui ils disent que c'est le plus sublime effort de l'esprit humain , et ils croient nous embarrasser en exhumant ces textes et beaucoup d'autres. Ils nous servent au contraire. Jamais le Christianisme ne s'est glorifié d'être une doctrine pendue en l'air, sans bases ni racines humaines. Il a été révélé sans doute; mais comme il est la vérité, il est harmonique à tout. Il y a un Christianisme latent , obscur dans toutes les âmes. Si elles se déployaient dans la lumière , elles arriveraient toutes jusqu'à Dieu. De même aussi, il y a un Christia-
1 Bonnety, Annales, tom. XV, p. 331.
2 Ibid., torn. XV, p. 332. Cet admirable recueil, d'une richesse prodigieuse, ne me paraît pas avoir, dans les recherches apologétiques, la place qu'il mérite.
nisme universel , répandu chez tous les peuples ; mais tout cela est vague, obscur, incomplet, indéchiffrable, tant que le soleil de la vérité pure n'est pas venu l'éclairer. C'est comme cette encre sympathique qui est illisible, à moins qu'on n'en approche le feu.
Mais ce n'est pas seulement dans les traditions des peuples et dans les éclairs du génie de l'homme qu'il faut chercher des pressentiments et des vestiges du mystère de la Trinité. Si telle est vraiment la nature de Dieu , elle devra se retrouver partout. Est-ce qu'un orateur, un écrivain, un poëte, un artiste pourrait créer une œuvre où on ne le retrouverait pas? Aussi la Trinité est visible dans toutes les œuvres de Dieu , et il n'est pas un être , corporel ou spirituel, qui n'en porte en lui l'empreinte vivante.
Regardez le monde; que voyez- vous partout? D'abord l'unité, et une unité d'autant plus profonde qu'on s'élève davantage dans l'échelle des êtres. Que serait cependant cette unité, si elle était seule; si la variété ne venait en tempérer la monotonie et la tristesse? En sorte que ce qui fait la beauté, la joie, le charme, la grandeur profonde de la nature , c'est un certain mélange d'unité et de pluralité.
Regardez de plus près encore, et vous verrez que cette variété, cette pluralité se résout, presque dans tous les êtres, ea Trinité.
Quelle est, par exemple, la première œuvre que Dieu
ait faite? c'est l'espace. Eh bien! de quoi se compose l'espace dans l'unité de son étendue? De trois dimensions : longueur, largeur et profondeur.
Après avoir fait l'espace , Dieu a fait le temps, autre immensité qui épouvante l'esprit. Or de quoi se compose le temps? De trois termes: le passé, le présent, l'avenir. Hier, aujourd'hui, demain.
Sur ces deux lignes entre-croisées, Dieu a jeté le monde. Sur quel plan? Toujours le même : l'unité dans la trinité. Un ensemble grandiose qui a trois étages : l'esprit pur, la matière pure , et l'esprit uni à la matière.
Prenez un être quelconque de ces trois créations; et d'abord l'être matériel; coupez-le, divisez-le. Vous ne lui ôterez pas son unité, et dans cette unité ses trois dimensions nécessaires : longueur, largeur, profondeur. C'est son caractère inamissible : unité dans la trinité, trinité dans l'unité. Même le point, le point géométrique, l'esprit ne le conçoit pas sans ce caractère; ni la ligne non plus. Je ne parle pas du triangle : il y a là une image parfaite de la Trinité; mais si tous les peuples ignoraient l'adorable mystère, comment se fait-il que tous, sans s'être entendus, aient pris le triangle comme un emblème de la Divinité? Quant au cercle , qu'est-ce? de quoi se compose- t-il? Lui aussi, de trois éléments : le centre , la circonférence et le rayon. D'où vient que le grand astronome Keppler a écrit un chapitre intitulé De adumbratione Trinitatis in spherico. Et ainsi, dans les sciences abstraites, dans la géométrie , dans la trigonométrie , on n'opère que sur des figures : le point, la ligne, le triangle, le cercle, la sphère, où éclate sans cesse l'unité dans la trinité et la trinité dans l'unité.
Même chose dans la physique, mais avec encore plus
d'éclat. Ces forces qui gouvernent le monde, voilà que la science est en train de montrer qu'elles se réduisent à une seule. Or cette force unique a une triple manifestation : électricité, lumière, calorique. Image splendide de la Trinité céleste : la Puissance, l'Intelligence et l'Amour. Et telle est la distinction de ces trois forces qui n'en font qu'une, que l'on peut les obtenir isolément, savoir: un rayon de force chimique sans lumière ni chaleur; un rayon de lumière sans chaleur ni action chimique; un rayon de chaleur sans action chimique ni lumière. De sorte que la physique doit dire de cette puissance mystérieuse qui baigne tous les êtres : Unité dans la trinité, et Trinité dans l'unité!
Cette loi, nous la retrouvons dans la chimie. Haller admirait déjà que la cristallisation du sel fût toujours assujettie à prendre une même forme. « Phénomène, disait-il, aussi admirable que la génération constante des animaux. » Or, quelle est cette forme unique? Un savant illustre, Haûy, l'a montré. Cette forme est triple, c'est-à-dire que les cristaux , soumis à des lois d'association régulière , peuvent être tous ramenés à trois formes intégrantes qui , par leurs combinaisons variées, font naître toutes les figures de ces corps ».
Même chose dans l'astronomie. 11 faudrait entrer ici dans de trop longues explications. Mais qui ignore que c'est en méditant sur le mystère auguste de la Trinité que le créateur de l'astronomie, l'humble et illustre Keppler, a entrevu ces lois fameuses qui ont jeté une si vive lumière sur le monde astronomique?
Passons a ia biologie, à la science des êtres vivants.
1 Lamennais, Esquisse d'une philosophie, i. 284.
\\{\ Llss DOGMES DU CREDO
Voici que Bichat établit que toute vie repose sur trois organes, ce qu'il appelle ie trépied de la vie : l'estomac, le cerveau et le cœur; c'est-à-dire encore la force, l'intelligence et r amour ; et ces trois, l'estomac, le cerveau et le cœur, ne font qu'un , par la.réaction incessante de L'un sur
l'autre.
Montons plus haut. Entrons dans l'ontologie; étudions les êtres spirituels, les esprits. De quoi se composent-ils? Ecoutons Bossuet. 11 a intitulé un chapitre : Vne Trinité créée, faite à r image de la Trinité incrêée. « L'image de la Trinité, s'écrie-t-il, reluit magnifiquement dans la créature raisonnable. Semblable au Père, elle a l'être; semblable au Fils, elle a l'intelligence; semblable au Saint- Esprit, elle a l'amour. Semblable au Père, au Fils et au Saint-Esprit, elle a, dans son être, dans son intelligence et dans son amour, une même félicité et une même
vie ». »
Voilà la constitution intime de l'homme; voyons maintenant ses actes.
Il parle. De quoi se compose sa langue, sa syntaxe, la syntaxe universelle et éternelle? De trois mots : Je, tu, il. De trois termes : le substantif, le verbe et Vadjectif. Il juge, il raisonne. De quoi se compose sa logique, elle aussi, universelle et éternelle? De trois propositions qui n'en font qu'une: la majeure, la mineure, la conclusion. Terminus esta triplex. En sore que pour montrer à un homme qu'il déraisonne, il suffit de lui prouver qu'il n'a pas su mettre l'Unité dans la Trinité, et la Trinité dans
l'Unité.
Il chante. Et quelle est la gamme éternelle? A quoi se
i Bossuet, Élévations sur les mystères, vn« Élcv.
réduit-elle? A trois notes fondamentales, la première, la tierce, la quinte, qui forment l'accord parfait.
Il peint. Et quelles couleurs va-t-il employer? Il y en a sept dans l'arc- en -ciel. Mais elles se réduisent à trois comme dans la gamme : la première, la troisième et la cinquième, qui produisent toutes les autres.
Il se marie; il fonde une famille. Or, chose admirable! le mystère de la génération , devant lequel s'incline toute science, se compose de trois termes : le père, la mère et l'enfant. Et comme ce mystère est ce qu'il y a de plus divin , de plus incompréhensible dans les choses de la nature , qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'il y ait là quelque chose de la fécondité divine, dans la merveille inexpliquée de l'unité et de la triplicité.
L'homme, après avoir fondé une famille, crée une ville, une société. De quoi se compose cette société? Qu'il se mette en république, en monarchie, en empire; quoiqu'il fasse, pour vivre, cette société aura son trépied social : le chef, le ministre et le sujet.
On pourrait continuer ainsi à l'infini et, à chaque trait de plume , faire jaillir un point de vue nouveau. Car la Trinité est la dernier mot de l'ordre métaphysique , matériel, moral, social. C'est la loi universelle des êtres, animés ou inanimés, vie ou matière, et dès lors comment s'étonner que ce soit la loi de Dieu? En sorte que la Trinité, qu'on appelle un dogme dans le langage de la foi, pourrait, dans le langage philosophique, s'appeler la loi universelle de l'Etre, ou, comme disait Bichat, le trépied de la vie dans toutes les sphères, depuis Dieu jusqu'à l'homme, depuis l'homme jusqu'à la plante, et même jusqu'à la pierre.
Disons mieux. C'est la loi de Dieu, son essence incom-
préhensible. Et voilà pourquoi , comme Dieu a créé l'homme et toutes choses à son image et à sa ressemblance, il est impossible de faire un pas dans l'étude des différents étages de la création , sans trouver partout une empreinte, plus ou moins profonde, de son adorable Trinité.
Pendant que l'esprit arrive, par les différentes routes que nous venons d'indiquer, à entrevoir quelque chose de la possibilité métaphysique de la sainte Trinité , le cœur, « qui a ses raisons que la raison ne connaît pas , » arrive par une autre route, absolument lumineuse, à en entrevoir la réalité. Voici comment il procède.
Dieu est la perfection intinie; donc il est l'amour infini; car, sans amour, il n'y a, dans les êtres intelligents, ni beauté, ni félicité, ni grandeur. Mais si Dieu est amour, l'amour infini , il faut qu'il y ait en lui une pluralité de personnes , capables d'exciter l'amour, de le recevoir et de le rendre. Autrement on est dupe des mots. Ce prétendu amour n'est qu'un pur égoïsme.
Car enfin, on ne peut pas changer la nature des choses. Aimer, c'est se donner. Aimer, c'est sortir de soi, pour se dévouer à un autre et s'y dévouer jusqu'au sacrifice. Non pas que l'amour aspire au sacrifice, comme on le dit quelquefois; l'amour aspire à la félicité. Mais quand il a donné tout ce qu'il a, rêvant de nouveaux dons, il rencontre bientôt la limite inexorable, la ligne aiguë qu'on ne franchit pas sans souffrir, et alors, plutôt que de renoncer à se donner, il entre en jubilant dans la douleur.
Encore n'est-ce pas tout? En se donnant, l'amour aspire à recevoir; il veut la réciprocité. Et c'est de ce double don, sans lequel il n'y a que des amours malheureux, que naît la fusion de deux êtres dans les mêmes sentiments : fusion si intime et si ardente qu'elle irait jusqu'à les consommer dans une substance unique , si cette puissance ne dépassait es forces humaines. Voilà l'amour idéal. Il commence par un ravissement réciproque et il s'achève dans un double don , sans réserves ni limites, qui va jusqu'au don de la substance, sinon en acte, du moins en rêve.
Supposez maintenant Dieu solitaire dans les profondeurs muettes de son éternité; supposez qu'il n'y ait en lui qu'une seule personne divine, comment concevez- vous l'amour en elle? D'où lui viendra le ravissement qui en est la source? Comment se fera le don qui en est le mérite, la fusion qui en est le bonheur? Elle passera donc son éternité à se contempler, à s'admirer, à s'aimer. Voilà une belle occupation ! Comment se fait-il alors que moi , qui suis créé à son image et à sa ressemblance, je ne puisse pas aimer sans éprouver le besoin de sortir de moi , de me donner à un autre? Comment se fait-il qu'il y ait grandeur à le faire; et qu'au contraire, à s'aimer soimême, il y ait honte, stérilité, abaissement? Oui, si Dieu est ce que vous dites, je ne puis pas l'imiter sans m'abaisser. Je me dégrade en le copiant.
Mais non , Dieu n'est pas solitaire dans le ciel , réduii au triste plaisir de s'aimer lui-même. Très sunt qui testimonium dant in cœlo , Pater, Verbum9.et Spiritus sanctus, et hi très ûnum sunt. Ils sont plusieurs et ils sont un. Ces! l'amour idéal. Le Fils pose éternellement devant son Père, comme l'objet d'un ravissement infini. Le Père le voit, et l'éternité ne suffira pas à le rassasier de sa beauté. Il en
est de même du Fils et du Saint-Esprit. Chaque personne est pour les deux autres un objet d'extase inépuisable. Le don suit le ravissement. Le Père donne à son Fils tout ce qu'il a, ses pensées, ses sentiments, sa beauté, sa vie. Il lui donne ce que l'homme rêve de donner dans ses extases insensées; il lui donne sa substance; il est tout entier dans le Fils. Le Fils à son tour est tout entier dans le Père. Tous deux sont tout entiers dans le Saint-Esprit. Et le Saint-Esprit à son tour est tout entier dans le Père, et tout entier dans le Fils. Ils sont trois, complètement, absolument, infiniment distincts. Et en même temps ils sont un, absolument et infiniment un. C'est le bonheur parfait. Car que manque-t-il à Dieu? Est-ce qu'il n'a pas tout ce que nous désirons, ce que nous ne réalisons que misérablement, ce dont la réalisation, même misérable, est l'extase de l'homme? D'abord le ravissement, mais un ravissement infini , éternel, sans déchéance, sans diminution, sans ombres. Ensuite le don, mais sans limites; sans ce triste bonheur de souffrir et de mourir quand on ne peut pas se donner davantage. Enfin la fusion totale, qui va jusqu'à les consommer dans une substance unique. Voilà l'incompréhensible et sublime vie de la Trinité.
Aussi, arrivée là, à ce dernier degré de la contemplation , l'Eglise ne sait plus que dire. Elle répète avec une sorte d'admiration impuissante : 0 beata Trinitas ! 0 beata Trinitas! Et que manque-t-il , en effet, à la bienheureuse Trinité? Ils sont plusieurs et ils sont un. C'est le rêve sublime du cœur. Car comment aimer, si on n'est pas plusieurs? Mais comment aimer, si on n'est pas un?
Ne me demandez plus maintenant ce que Dieu faisait pendant les éternités des éternités, avant qu'il eût créé le monde. Demandez plutôt comment il a pu se décider à
créer. La philosophie rationaliste est bien embarrassée de cette éternité que Dieu aurait passée à se contempler luimême. Elle croit s'en tirer en imaginant une succession de créations qui seraient sorties de son sein. Mais d'abord , ces créations ne rempliront jamais l'éternité ; et de plus , que sont-elles au regard d'un cœur infini? il n'y a pas de proportions. L'Eglise seule rend compte, non -seulement de la création , comme nous allons le voir, mais des éternités qui ont précédé. Elle voit Dieu dans l'infinie béatitude de sa vie intime, et son plus profond étonnement n'est pas qu'il y soit demeuré , mais qu'il en soit sorti. 0 beata Trinitas!
Et ne me demandez pas non plus pourquoi, sur cette triste terre, s'il y a une ombre de félicité, elle est dans la famille. Oh ! que je comprends bien maintenant la création de l'homme , telle que Moïse nous l' racontée ! L'homme debout, dans sa force, dans sa majesté, image du Père éternel. Ensuite la femme, sortant de son cœur, sa gloire, sa beauté, chair de sa chair, os de ses os, image du Fils. Et puis, dans le ravissement mutuel, dans le don mutuel, dans la fusion mutuelle, l'enfant, lien de l'un et de l'autre, ayant de son père, ayant de sa mère, les unissant tous deux , image de l'Esprît-Saint.
Je le sais, ce sont de vaines et incomplètes images. Mais ôtez les corps ; ôtez ce qui est matériel , ne prenez que l'âme du père, l'âme de la mère, l'âme de l'enfant, dans leur triple unité ; sans doute c'est encore une image bien imparfaite, bien misérable, de la divine et adorable Trinité, mais c'est la meilleure que nous ayons. Et pour ma part, en contemplant quelquefois une jeune famille, deux jeunes gens purs, aimables, détachés de la terre, leur petit enfant dans leurs bras, j'ai senti les larmes mouiller
mes yeux, et je m'en suis allé en disant : 0 beata Tnnitas ! 0 beata Tnnitasî
Achevons tout ceci par un dernier mot, et, si on me le permet, par un souvenir personnel.
Il y a bien des années déjà, j'arrivais à Paris; j'étais jeune, ardent, avide d'entendre bien parler de Dieu et des âmes. Je courus à Notre-Dame. Le Père de Ravignan était en chaire. Il parlait de la sainte Trinité. Comment avait-il envisagé son sujet? Je ne m'en souviens plus. Un seul trait m'est resté dans l'esprit, une de ces belles images qui y gravent un ineffaçable sillon. Il entr'ouvrait la cellule d'un vieux moine du XIIIe siècle, de ce génie sublime qu'on a appelé l'Ange de l'école : saint Thomas. Il y introduisait l'un de ces jeunes gens, troublés, inquiets, comme il y en a tant aujourd'hui. Et alors entre le jeune sceptique et le vieux docteur, un dialogue s'établissait en ces termes :
« Quoi, disait le jeune incrédule, vous croyez au mystère de la Trinité !
— Oui, répondait le saint, j'y crois, et je serais prêt à donner ma vie pour ma foi.
— Mais c'est là du fanatisme!
— Je suis profondément tranquille et recueilli.
— Une raison éclairée ne peut pas admettre une pareille croyance : trois ne faisant qu'un?
— Ma vie fut consacrée à l'étude en même temps qu'à la prière, et les longues années de méditations attentives
sur les sciences divines et humaines n'ont fait que m'attacher plus inviolablement à la foi de l'adorable Trinité, parce que Dieu la révéla. Nous ne disons pas que trois font un ; nous affirmons la Trinité des personnes et l'Unité de nature; il n'y aurait contradiction qu'en disant à la fois trinité de nature et unité de nature, ce que nous ne disons pas.
— Vous ne connaissez donc pas les difficultés , les objections ?
— Je crois les avoir présentées avec plus de force que vous-même, vous en pouvez juger. Nous répondons à toutes; mais on ne peut d'ailleurs faire aucune objection contre la parole divine constatée.
— Quelque passion secrète ne vous déguiserait-elle pas le motif de votre dévouement si ardent pour la foi ?
— Je ne vois pas quelle passion dominerait mon cœur. L'ambition? J'ai renoncé avec joie aux distinctions du monde et de l'Eglise, et je n'y ai pas même trouvé un sacrifice à offrir à Dieu. L'avarice? Je me suis fait pauvre pour l'amour de Jésus-Christ; sur cette terre je ne possède et ne désire rien. La volupté ? un jour l'ange bienheureux ceignit mes reins. Non, les passions ne m'ont pas donné la foi ; trop souvent elles l'ont fait perdre à d'autres.
— Votre foi ne serait-elle qu'apparente?
— Elle est intime et bien sincère, l'âme de mon âme, et la vie de ma vie , il y a déjà bien longtemps.
— Vous croyez donc sincèrement?
— Oui.
— Vous avez pesé le pour et le contre ?
— Oui.
— Vous n'avez pas aperçu de contradiction?
— Aucune. Il ne saurait y -en avoir dans un mystère
qu'on ne comprend pas : on ne peut pas plus contredire qu'expliquer des termes inconnus.
— Et cette foi du mystère vous satisfait et vous console?
— Oui ; j'y vois Dieu lui-même se manifester à mon intelligence, à mon cœur; et, soumis à sa parole rendue certaine par des faits certains, je m'unis avec bonheur à Fonction intérieure de sa grâce pour croire et embrasser le divin mystère, dont l'autorité infaillible de l'Eglise me garantit à jamais la vérité. »
Ainsi s'épanchait la belle âme du Père de Ravignan; et, en voyant se dessiner, sous sa parole, la sainte physionomie de l'Ange de l'école : cette pureté, ce détachement des choses de la terre, ce mépris des vains honneurs du monde, ce calme dans la vérité, ce cœur profond et tendre; à chacun des traits qu'esquissait le vénérable Père de Ilavignan, on oubliait de qui il parlait; on croyait le voir lui-même!