LA CREATION. — DE LA GENÈSE GÉNÉRALE DES MONDES
Nous sortons d'un mystère pour entrer dans un autre. Après Dieu , le monde. A côté de cet abîme de beauté infinie, de bonté, d'intelligence, d'amour, de vie qu'on appelle Dieu, voici un second abîme, plein, lui aussi, de beauté, d'ordre, d'harmonie, qu'on appelle le monde. Comment ce second abîme procède-t-il du premier ? Comment subsiste-t-il devant lui? Pour quel motif Dieu l'a-t-il créé , et dans quel but ? Combien d'obscurités dans toutes ces questions; mais quelles lumières ! Que de mystères, où le génie antique s'est égaré, devant lesquels la raison s'incline impuissante! Mais quelles beautés ineffables, dont la contemplation a toujours jeté dans le ravissement les saints, les philosophes, les poëtes, les peintres, toutes les grandes âmes, tous les cœurs tendres et profonds!
Entrons avec joie dans cette étude. Elle importe, plus qu'on ne pense, à la pleine intelligence du grand dogme de l'Incarnation.
Le récit de la Genèse s'ouvre par un mot magistral : In principio creavit Deus cœlum et terram. « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. »
Et le Symbole des apôtres : Credo in Deum, Patrem omnipotentem, creatorem cœli et terrœ. « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. »
Voilà le mot qui ouvre les deux testaments. C'est un mot révélé, certainement venu d'en haut. Car qu'est-ce que créer? Qui l'a jamais su? Ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais , personne ne le pourra dire.
Remarquez que les livres saints n'enseignent pas que Dieu a simplement arrangé le monde ; qu'il a façonné une matière préexistante; car une telle matière, où l'eût- il prise? depuis quand eût -elle existé? Nécessairement de toute éternité. Elle eût donc été infinie en durée. Mais , étant infinie sur un point, il fallait qu'elle le fût sur tous les autres : en grandeur, en intelligence, en vie, en amour. Dès lors, il y aurait eu deux infinis; ce qui est absurde. L'antiquité voyait moins clairement ces choses, et l'immense génie de Platon s'y embrouilla. Mais depuis les travaux des grands métaphysiciens chrétiens, saint Augustin , saint Thomas, Leibnitz, il n'y a plus à discuter sur ce point. C'est vu, définitivement vu. Et les prodigieuses affirmations d'outre-Rhin n'y changeront rien.
Les livres saints ne disent pas non plus que Dieu a en-
gencrre le monde, c'est-à-dire qu'il l'a tiré de sa propre substance. Car la substance de Dieu est indivisible. Il n'y a point de parties en elle; autrement elle serait périssable. Là où elle est, elle est nécessairement tout entière. Tout entière dans le Père , tout entière dans le Fils , tout entière dans le Saint-Esprit. Si donc Dieu eût tiré le monde de sa substance , cette substance divine eût été tout entière dans le monde. Et par conséquent, le monde eût été infini. Or le monde est-il infini? Il est grand; il accable l'esprit par la splendeur de ses proportions; Dieu lui a mis la marque qu'il vient d'un sublime ouvrier ; mais que faut- il autre chose que cette marque même, pour prouver que le monde n'est pas infini?
Le monde n'a donc été ni simplement arrangé par Dieu, ni tiré de la substance divine. Il a été créé. Mais créer, qu'est-ce donc? Je le répète, personne ne le sait. Créer, c'est faire que ce qui n'était pas , soit. Dixit , et facta sunt. « Il a dit, et tout a été fait. » Voilà la création. Mais comment cela est-il possible? Mystère ! Comment, en face de l'Etre, peut -il y avoir des êtres? En face du Moi divin, comment une personnalité finie, un moi humain a-t-il pu se poser, subsister? Comment, dès qu'il y a eu des êtres, n'ont -ils pas été attirés par l'abîme infini, dominés par lui , anéantis comme une goutte d'eau que l'Océan attire et absorbe, comme une étincelle que le foyer dévore? Mystère des mystères. L'homme qui a, dans les profondeurs de sa nature, des images, de lointaines imitations de toutes les opérations de Dieu, ne paraît pas avoir celle-là. Il arrange, il façonne, il pétrit la matière; il ne crée pas. Il peut, en combinant des idées ou des couleurs, tenir le monde suspendu d'admiration devant la beauté de ses œuvres. Il va même plus loin; car que sont tous les ta-
bJeaux et tous les marbres à côté de cet enfant, intelligent, aimant, beau, que l'homme tire de sa propre substance, et qu'il présente à Dieu et aux hommes dans l'honneur sublime de la paternité? Oui, l'homme peut tout cela; mais créer ne lui a pas été accordé. Et cependant, comme s'il avait l'intuition que c'est là le trait suprême de la puissance, il a la passion de créer. Et parmi les noms que l'enthousiasme décerne au génie, il n'en est pas de plus enviable que celui de créateur. Vain mot, je le répète. Créer est le domaine incommunicable de Dieu.
On ne sait même pas comment en parler : tant cette opération est cachée dans un secret redoutable ! A chaque instant, on côtoyé une hérésie, une monstruosité. Dironsnous que Dieu a tiré le monde du néant? Expression vulgaire, mais infirme; car, qu'est-ce que le néant? Dironsnous que Dieu, en créant le monde, l'a posé hors de lui? Expression inexacte; car que peut-il y avoir hors de Dieu? Essaierons-nous de dire que Dieu a posé le monde en lui? Prenons garde : nous touchons au panthéisme. 0 Dieu! que dire donc et que faire? Sinon répéter humblement, simplement le mot révélé : In principio creavit Deus cœlum et terram. « Au commencement Dieu a créé. » Et comment cela s'est-il fait? Dixit, et facta sunt. « Il a dit, et ce qui n'était pas a été. »
Et c'est là ce qui marque d'une singularité sublime le premier verset des livres saints. L'homme ne crée rien ; il ne peut que modifier, arranger; voilà pourquoi, parmi '/es philosophes , les uns n'ont vu en Dieu qu'un arrangeur. L'homme engendre, il tire de sa propre substance un être vivant; voilà pourquoi les autres n'ont conçu la création que comme une sorte d'émanation, Dieu la tirant de luimême. Seul, Moïse monte plus haut, et, du fond de son
désert, il dit le mot vrai : Dieu a créé! Et quatre mille ans après, quand tous les efforts du génie humain, de Platon, d'Aristote, n'avaient abouti qu'à établir l'impossibilité de la création proprement dite, et que la chose paraissait jugée, définitivement jugée, l'Eglise répète, en tête de son symbole, la même souveraine affirmation : Dieu a créé. On presse l'Eglise de s'expliquer; on lui dit : Mais qu'est-ce que créer? Elle répond : Je n'en sais rien. Créer, ce n'est pas arranger. Créer, ce n'est pas engendrer. Créer, c'est créer. Sentez-vous la hardiesse d'une pareille affirmation, et comme il faut être appuyé sur un roc inébranlable pour la maintenir invariablement!
Du reste, il n'y a pas de choix : il faut accepter la création, ou rouler dans l'un ou l'autre des deux abîmes que je vais dire.
Le premier, c'est le matérialisme. « Vous ne savez pas comment arranger la coexistence du monde et de Dieu , dit le matérialisme; rien n'est plus simple, il n'y a point de Dieu. » Le matérialisme prend un peu de poussière et il dit : « Voilà l'origine de tout. Tout est venu de là par des associations chimiques, par des transformations qui ont eu les siècles pour appui; d'abord le minéral, puis la plante; puis l'animal; enfin l'homme. Voilà ce que démontre la science. »
Cette doctrine a pour point de départ la crédulité, et j'ajoute qu'elle a pour point d'arrivée l'abjection.
Non, mille fois non, la science ne démontre pas que l'univers et l'homme viennent d'un grain de poussière qui vient lui-même on ne sait d'où, et qui a été animé on ne sait comment. Elle démontre le contraire. Toutes les sciences, nous l'avons vu, l'astronomie, la biologie, la physique, la chimie, les mathématiques prouvent que
l'univers a eu un commencement et que l'esprit ne vient pas de la matière ».
Mais quand il serait vrai que la science moderne le montre, je la mépriserais, votre science! Je lui dirais : « Tu n'es qu'une science d'un jour, un vil fantôme d'un moment. J'ai en moi quelque chose qui vaut mieux que toi, c'est l'instinct divin qui m'anime, la flamme sacrée qui brûle en moi. » On peut, dans une heure d'égarement quand on est jeune, ou dans une préoccupation de vaine popularité quand on est vieux, soutenir de si basses doctrines; mais cela ne dure qu'un instant. Bientôt le dégoût vient avec le remords; le sentiment de Dieu se réveille; et l'âme finit par se retrouver et se reconnaître, en rougissant d'elle-même.
D'ailleurs, étant admis le matérialisme, où seraient les bases du droit et du devoir? Est-ce qu'il peut y avoir une moralité dans la matière? Supprimez Dieu; que reste-t-il? la loi du plus fort. Alors que deviennent les individus? Qu'arrive-t-il même des peuples ? On a le spectacle odieux de ces armées immenses qui se massent sourdement, munies d'engins terribles ; qui s'annexent brutalement des provinces qui les détestent; et qui écrivent du talon de leur botte, sur les champs de bataille qu'a souillés leur victoire : La force prime le droit 1
Le second abîme est celui du panthéisme. Le panthéisme est une plante orientale. On peut, en Occident, là où l'homme féconde la terre de son puissant travail , oublier Dieu ou le contester. Contestez-le donc au sein de cette nature luxuriante, sous le ciel de feu de l'Orient, dans ces pays d'éclatante lumière. Oh 1 que l'homme se sent
1 Le Christianisme et les twnps présents, tom. 1, chap. vin.
petit! Dieu est tout. Les êtres ne sont que de simples images qui flottent dans sa pensée. Les mondes sont le rêve de Dieu. De même que je vois passer, dans mes songes, des êtres qui ont l'air de vivre, mais qui s'évanouissent à mon réveil; de même en Dieu. Seulement ces images plus puissantes subsistent plus longtemps en lui, y prennent corps, se jouent un instant dans sa pensée, jusqu'à ce qu'elles se dissipent pour jamais dans les impénétrables profondeurs de la seule existence véritable, celle de Dieu. Voilà le panthéisme.
Le matérialisme venait de l'abjection ; celui-ci part de l'orgueil. Mais à quoi aboutit-il? L'homme n'est donc qu'une image flottant dans la pensée de Dieu, image passagère mais divine, de même nature que l'esprit qui l'a conçue, incorruptible comme lui. Dès lors pourquoi se gêner? Vol, blasphème, adultère, qu'importe? Tant pis pour Dieu, s'il fait de mauvais rêves!
Il n'y a pas d'erreurs plus opposées que le matérialisme et le panthéisme. Elles viennent des deux extrémités de l'horizon. L'une est la négation de l'autre. Le matérialisme regarde la poussière et dit : Tout est matière. Et le panthéisme dit , de son côté : Tout est Dieu.
Or, entre ces deux bêtes immondes qui se déchirent, et qui finissent par rouler toutes deux dans la même fange, l'Eglise vient et elle dit : « Ni si haut , ni si bas ; ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. L'univers est une créature, mais c'est la créature de Dieu. »
Arrivons maintenant à la seconde question : Comment l'idée de créer s'est-elle présentée à Dieu? S'il eût été seul, géant solitaire et triste, dans les profondeurs de son éternité, cela se comprendrait. Mais nous avons vu que telle n'est pas sa nature. Comment donc , au sein de cet amour inépuisable qui unissait les trois Personnes de la sainte Trinité, dans l'extase de félicité infinie qui en résultait, la pensée de la création a-t-elle pu se présenter à Dieu?
Heureusement, si nous ne savons pas ce que c'est que créer, nous savons comment on crée. On crée dans le bonheur; on crée dans l'amour. Et si l'œuvre est divinement belle, affirmez que l'amour créateur a été jusqu'à l'extase.
Quand je sens qu'un soupir de mon âme embrasée Pourrait créer un monde en son brûlant essor!...
Voilà comment on crée. Toute grande œuvre se fait dans le ravissement. Que si les chefs-d'œuvre du génie sont néanmoins trempés de larmes, c'est qu'il y a un poids où l'extase de l'âme brise le corps et où le bonheur fait éclater ces vases mortels qui sont faits pour lui , mais qui sont encore incapables de le contenir dans sa plénitude.
Et non -seulement on crée dans le bonheur, mais on crée pour communiquer son bonheur. La tristesse rend muet; elle chasse dans la solitude. Le bonheur dilate au contraire. Quand on est heureux, on devient expansif; on sort de chez soi ; on va trouver ses parents , ses amis ; on
leur dit : Réjouissez- vous avec moi , congratulamini mihi. Il semble qu'ils vont augmenter notre bonheur en le partageant.
Si on n'a pas d'amis, de confidents, on s'en crée; on évoque les êtres inanimés eux-mêmes; on voudrait leur donner la vie pour leur parler de son bonheur.
0 lac, t'en souvient-il...
0 lac ! rochers muets ! grotte , forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!
Et ce n'est pas là de la vaine poésie, c'est de la réalité sublime. Tout s'anime, quand on est heureux; on se sent capable de créer des mondes.
Voilà le cœur de l'homme, image affaiblie du cœur de Dieu! Voilà la genèse des chefs-d'œuvre de l'homme; ombre de ce chef-d'œuvre qu'on appelle la création. Oui, quand ce fleuve de félicité infinie fut descendu du Père dans le Fils, du Père et du Fils dans le Saint-Esprit, au sein de ce tressaillement qui allait de l'un à l'autre comme une mer qui baigne tous ses rivages, Dieu vit que -ce bonheur était communicable; que cette mer de félicité, il pouvait la laisser déborder. Il vit qu'il était libre de créer des êtres semblables à lui, qui jouiraient de ce bonheur; qui ne pourraient sans doute pas le voir tout entier, qui n'en verraient qu'une partie, qu'une lueur, mais qui trouveraient dans cette vue une extase éternelle. Comment ne pas céder volontairement, amoureusement à une pareille pensée? Comment contenir l'amour, quand il déborde, et ne pas le laisser suivre sa pente, qui est de tout envahir, pour tout béatifier?
VJ
Telle fut la genèse de la création. C'est dans cette lumière supérieure que viennent se fondre et s'harmoniseï les différents systèmes des théologiens, qui, à première vue, semblent discordants. Selon les uns, Dieu nous a créés par bonté. Il a vu le néant, ce je ne sais quoi sans forme et sans nom, incapable de connaître et d'aimer; et par bonté, par amour, il lui a tendu la main. Selon les autres, d'école plus haute (mais les premiers sont d'école plus tendre), Dieu a tout fait pour lui-même, en vue de sa seule gloire. Il y a du vrai dans ces deux systèmes; mais il faut les unir pour arriver à la lumière totale. Dans cette extase de bonheur et d'amour d'où nous sommes sortis, Dieu s'est vu et il nous a vus. Il a vu sa gloire qui demandait à être connue; et il a vu ces pauvres êtres futurs qui seraient si heureux de la connaître. Ces deux motifs se sont fondus en un , pour le déterminer. Et quand il serait vrai que le premier motif l'aurait emporté, comme ces êtres futurs ne pouvaient, après tout, accroître ni sa gloire ni sa félicité , l'amour créateur n'en garderait pas moins sa suprême beauté, qui est le désintéressement; car que peut-il y avoir de plus beau que de mettre sa gloire à rendre heureux ceux qui ne peuvent rien pour nous?
Et que les caractères de la création, tels que la science les montre à la foi qui applaudit, concordent bien avec cette sublime origine!
Au début, dans l'enthousiasme que leur causaient les
premières découvertes de la géologie et de l'astronomie, n'y a-t-il pas eu des savants qui s'imaginaient poser devant la religion une objection insoluble en alléguant l'immensité de la création, ce qu'ils appelaient son « infinité ». Mais si la création est née de l'amour, où y a-t-il là une objection ?
Vous dites qu'il faut à la géologie des milliards d'années pour la longue série des préparations gigantesques par lesquelles le globe a dû passer avant de devenir habitable; vous ajoutez que, d'après l'astronomie, non-seulement bien d'autres mondes avaient précédé le nôtre, préparés eux aussi pendant des millions de siècles, mais qu'il y a dans le ciel des mondes qui ont achevé leur existence, des astres éteints, épuisés de vie, ce qui suppose des milliards de milliards de siècles; vous en concluez que la création a été en quelque sorte éternelle et que son commencement se perd dans un lointain qui écrase l'esprit. Vous croyez étonner ma foi; vous la faites tressaillir. Et, sans vérifier ces hypothèses, je me dis: Gela doit être vrai. C'était l'amour qui créait; il créait pour faire des heureux; dès lors il a dû éprouver une sainte hâte , la sainte impatience de l'amour. S'il eût été métaphysiquement possible que la création n'ait pas eu de commencement, elle n'en aurait point eu. Jamais le Père n'aurait été sans ses enfants.
J'ouvre les saintes Ecritures , et je suis frappé de deux paroles : In principio erat Verbum. « Au commencement était le Verbe. » Et ailleurs : In principio creavit Deus cœlum et terram. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Au commencement, avant tout commencement, Dieu voit son Fils, et du Père et du Fils procède l'Esprit-Saint. Voilà la première effluve de vie. Elle a lieu
au commencement, avant tout commencement, au-dessus de tout commencement. Elle est infinie; elle remplit le vase. Et puis, aussitôt après, au commencement, in principio, elle déborde. La procession des créatures suit la procession des Personnes divines, d'aussi près qu'il est possible. La première est éternelle, la seconde est dans le temps. Mais quand on pense au motif qui lui a donné naissance, on pense qu'elle a dû s'accomplir dès là qu'elle a été possible. Quel motif d'attendre , de retenir la vie , quand on peut la donner? La création n'est pas éternelle; vous n'avez pas le droit de dire que sa durée est infinie; mais je crois, comme vous, que son origine se perd dans un impénétrable lointain.
Ce que je dis du commencement, je le dis de la fin. J'entends la science affirmer que, s'il y a dans les cieux des astres finis, éteints, on en voit d'autres qui naissent, et d'autres qui se préparent à être habitables; qu'il y a, à des millions de lieues, une foule de globes immenses, parfaitement sphériques , qui traversent en ce moment cette période de formation que nous avons traversée, et qui, dans des milliards de siècles, pourront porter des habitants. Et je me dis : Pourquoi, en eflet, Dieu cesserait-il de créer? Pourquoi ne pas se donner éternellement des enfants? Le moyen âge imaginait que la création avait été simultanée; que Dieu avait tout créé instantanément, en une fois; puis qu'il était rentré pour jamais dans le repos. Idée étroite, que dément la science, qui répugne à l'esprit. La création a été successive, elle est continue. Il en est des mondes comme des âmes ; il en naît tous les jours.
Le XVIIe siècle, qui, bien qu'un peu plus avancé que le moyen âge dans la science de l'univers, ne voyait cepen-
dant encore que notre petit globe, a longtemps discuté sur la question du plan que Dieu avait suivi dans la création. On partait de ce principe que Dieu portait dans son esprit différents ordres de mondes possibles, dont chacun, complet en soi, pouvait être réalisé à l'exclusion de tous les autres , et entre lesquels il avait fait un choix. « Mais, disaient Malebranche et Leibnitz, tout choix suppose un motif déterminant, et il faut le trouver dans la sagesse de Dieu. Or la sagesse de Dieu est nécessairement déterminée au plus parfait; sans quoi elle agirait avec une raison insuffisante. Donc, ce monde sur lequel le choix divin s'est fixé est le plus parfait possible. » — « A la bonne heure , répondaient Bossuet et Fénelon ; mais ce monde que vous supposez le plus parfait n'a, quel qu'il soit, qu'une perfection bornée. Il y a donc entre Dieu et lui une distance infinie. Or comment pouvez-vous contester à Dieu la faculté de concevoir quelque chose de plus parfait, et le pouvoir de le réaliser? »
Réduite à ces termes, la discussion était éternelle. Mais pourquoi Dieu n'aurait- il eu qu'un seul plan? Que penserait-on d'un artiste qui n'aurait jamais fait qu'un tableau , d'un musicien qui jouerait toujours le même air ? Stérilité, dirait-on, et avec justice. Pourquoi Dieu auraitil agi ainsi, pauvrement, médiocrement? Pourquoi, au contraire, ne se serait-il pas donné la joie de réaliser, dans toute la série des siècles et pendant les éternités des éternités, tous les mondes possibles? Comme d'un foyer brûlant s'échappent incessamment des étincelles, incessamment aussi jaillissent et jailliront, du cœur extasié de Dieu, des créations capables de le connaître, de l'aimer, et de participer à son bonheur infini.
Après avoir cru nous étonner et nous effrayer par leurs idées sur ce qu'ils appellent « l'infinité du monde en durée », certains savants se sont imaginé nous embarrasser bien davantage encore en réclamant pour lui « l'infinité en étendue1 ». Mais on pense bien que, dans ces hauteurs où la foi à l'amour créateur nous transporte , nous ne saurions être ni étonnés ni effrayés, au contraire réjouis et enthousiasmés par les découvertes de la science sous ce rapport.
Avouons - le , la fragile construction scientifique du moyen cage a volé en éclats. L'astronomie, avec sa magnifique loi de la gravitation des astres, avec l'invention merveilleuse du télescope , perfectionné par Herschell et lord Rose, a renversé cet édifice, un peu enfantin. La terre a été dépossédée de cette fausse position centrale que l'ignorance lui avait attribuée, et du même coup le soleil a retrouvé sa vraie physionomie. Lui , dont on disait au moyen âge qu'il était grand à peu près comme le Péloponèse, on a su qu'il était un million et demi de fois plus grand que la terre, et que si, à l'œil nu, il paraissait mesurer un pied de diamètre, c'était à cause de sa prodigieuse distance, étant éloigné de trente -huit millions de lieues de la terre. De plus, tout autour de cet astre, on a vu circuler, avec la terre, les planètes ses eœurs, baignées dans la même lumière solaire: la pâle
1 Jean Reynaud , Terre ri Ciel, p. 231.
lune, Tardent Mercure, Vénus, Mars aux reflets de pourpre, le gigantesque Jupiter, Saturne avec son anneau, Uranus, Neptune, tous gravitant autour du soleil dans un rayon de un milliard cent quarante-sept millions de lieues.
Cela semble immense; et cependant qu'est-ce que cela? Ce système solaire, on a appris qu'il faisait partie d'un vaste groupement d'étoiles qu'on nomme la Voie lactée, dont il occupe le centre comme un point à peine visible. On a compté les étoiles de cette voie lactée? combien y en a-t-il? dix-huit millions. Quant à sa longueur, car elle ressemble à un immense ruban , un rayon de lumière qui partirait d'une extrémité et qui volerait en ligne droite sans s'arrêter, combien mettrait-il, en faisant soixantedix -sept mille lieues par seconde, pour arriver à l'autre extrémité? quinze mille ans.
Mais cette Voie lactée elle-même, qu'est-elle dans l'immensité? Rien que sur notre horizon visible, qu'elle traverse comme un large ruban pâlissant, on a déjà inventorié soixante-quinze millions d'étoiles, et tous les jours on en découvre de nouvelles. Et ces étoiles qu'on voit distinctement, qu'on peut analyser et décrire, ne sont pas la plus grande merveille. Dans l'espace qui les sépare, là où l'œil, laissé à sa faiblesse, ne voit qu'une obscurité noire, le télescope aperçoit une fine poussière l'or. Ce sont des étoiles qu'on ne peut plus nombrer. Et à mesure que l'on augmente la force des télescopes, toutes les régions du ciel se couvrent de ce lin sable d'or ; l'obscurité n'a plus de place; et l'œil, arrêté par l'accumulation des étoiles, n'a plus devant lui qu'un tissu de lumière.
Comptez-les, ces étoiles^ si vous pouvez. L'esprit est
écrasé de leur nombre. Et qu'est-ce donc, quand on y joint les distances prodigieuses qui séparent ces astres, et le poids de ces masses puissantes, et la rapidité des mouvements qui les emportent dans l'espace. Embarquezvous sur un rayon de lumière, faites avec lui soixante-dixsept mille iieues à la seconde; c'est-à-dire quatre millions six cent vingt mille lieues à la minute ; c'est-à-dire deux cent soixante-dix-sept millions de lieues par heure; c'està-dire six milliards de lieues par jour, combien vous faudra- 1- il pour aller à l'étoile la plus voisine de notre système, l'alpha du Centaure? trois ans et huit mois. Il est vrai qu'elle est à huit trillions six cents milliards de lieues : c'est la plus voisine. Et pour aller à l'étoile de Sirius? vingt -deux ans. Il est vrai qu'elle est à cinquante-deux trillions cent soixante -quatorze mille millions de lieues d'ici. Et quand vous vous serez reposé un instant dans cette étoile, plus brillante que le soleil, et seize millions de fois plus volumineuse que la terre, reprenant votre course vertigineuse de soixante-dix-sept mille lieues par seconde, de six milliards de lieues par jour, combien mettrez -vous pour arriver au groupe des Pléiades? cinq cents ans. Et pour arriver à ces dernières nébuleuses, suspendues dans les déserts de l'abîme, dont chaque poussière est un monde? M. de Humboldt l'a calculé. Il y en a où vous n'arriverez que dans deux millions d'années. Deux millions d'années en faisant soixantedix-sept mille lieues à la seconde !
Et par delà ces nébuleuses que le télescope atteint, qu'y a-t-il? Ah! d'autres nébuleuses, d'autres voies lactées, d'autres groupements d'étoiles que le télescope d'aujourd'hui n'atteint pas, que saisira le télescope de demain; et par delà d'autres encore*, et ainsi de suite à l'inlini;
car l'esprit répugne invinciblement à l'idée d'un espace vide, d'un point où il n'y aurait plus que le contenant et rien dedans. La création remplit donc tous les espaces comme elle remplit tous les temps.
Que nous voilà loin du vieux ciel du moyen âge et des douze sphères emboîtées les unes dans les autres 1 Mais comme cette création, découverte par la science, est plus vraie, plus naturelle, moins factice, mieux en harmonie avec l'enthousiasme qui remplit les livres saints au sujet de la grandeur des cieux, avec les sublimes idées de l'Église sur Dieu! C'est un Dieu qui créée, dont l'attribut principal est la magnificence! C'est un amour infini qui veut faire des heureux , répandre , communiquer son bonheur! Dès lors, qu'est-ce qui pourrait embarrasser ma foi? Ah! la petitesse de la création! jamais sa grandeur ni sa sublimité. Si Dieu avait pu la faire infinie, elle' le serait. Le cœur donne sans mesure.
Mais la science va plus loin. Après avoir compté et pesé les astres, voilà qu'elle commence à étudier les éléments qui les constituent, et c'est ici surtout que certains savants s'imaginaient pouvoir convaincre d'erreur le dogme catholique. Ils font remarquer avec complaisance que les astres sont tous exactement faits comme la terre: mêmes éléments, mêmes métaux, même succession de saisons, même plan sous tous les rapports; et dès lors, ajoutent -ils, pourquoi pas aussi des habitants? Soit; mais où voyez -vous là une objection, au point de vue
du dogme catholique? Si Dieu a créé par amour et pour communiquer son bonheur, quel sera, dites -moi, le second caractère de la création? Est-ce qu'elle ne sera pas, nécessairement, intelligente, aimante, sensible, capable du ravissement de la lumière et de l'amour? Ce qui m'embarrasse dans la création, ce n'est pas l'esprit, l'esprit qui voit, qui croit, qui aime, qui adore. Ce qui m'embarrasse, c'est la matière.
Chose admirable! on dirait que les grandes inventions tiennent a quelque plan providentiel; elles n'apparaissent pas isolément. En même temps qu'on découvrait le télescope qui agrandissait le monde par un côté, on découvrait le microscope qui l'agrandissait par un autre. Et voici qu'on vient de découvrir un troisième instrument, absolument merveilleux, qui achève de nous ouvrir les cieux. C'est le spectroscope. Je ne décrirai pas cet instrument. Qu'il suffise de savoir qu'en analysant la lumière qui descend des astres, le spectroscope l'oblige à nous révéler la nature des milieux qu'elle a traversés , et par conséquent la composition chimique des astres d'où elle descend. Armé de cet instrument, le génie scientifique s'est enhardi. Chaque astre a été étudié, perforé, si j'ose ainsi dire. On lui a fait rendre compte de ce qu'il renfermait dans ses flancs. Il y en a qu'on a tellement approchés du regard qu'on a pu en tracer la carte. On a vu parfaitement le lever et le déclin du jour sur certains globes; les neiges se former à l'automne et disparaître au printemps sur d'autres; ailleurs in a distingué les mers, les lacs, les continents; on a constaté l'atmosphère qui les enveloppe; on y a vu des nuages, des pluies, et on a presque pu dire quel temps il faisait à certains jours sur telle planète. Enfin on a réuni des preuves si fortes.,
si positives que LA vie existe ailleurs que sur notre globe, que bientôt il sera aussi impossible de le nier qu'il le fut, au temps de Galilée , de nier la rotation de la terre. Voilà ce que dit la science; et, sans m'en faire garant, je dis qu'il n'y a ici pour nous aucune objection, aucun embarras, et, au contraire, une merveilleuse confirmation, absolument inattendue, des plus belles intuitions de notre foi.
Sans doute, si l'Eglise enseignait que l'homme est le seul être intelligent et libre qui ait été créé par Dieu, nous pourrions être émus des découvertes récentes ou du moins des pressentiments de la science; mais quoi? l'Eglise dit précisément le contraire. Elle enseigne que , bien loin que l'homme ait été créé le premier et le seul , il a été précédé par d'immenses et magnifiques créations d'êtres intelligents. Quand la terre naquit, elle nous montre « tous les fils de Dieu applaudissant et battant des mains1 », comme dans une famille, à la naissance d'un jeune frère. Elle entasse pléonasmes sur pléonasmes pour nous dire le nombre et la beauté de ces frères aînés; il y en a des millions de millions, des milliards de milliards2, divisés en séries, en chœurs distincts. Soit qu'il y ait eu là une seule création et que tous ces frères aînés, inégaux en beauté, aient jailli le même jour du cœur et de l'amour de Dieu, soit qu'il y ait eu des créations successives, échelonnées à des milliards d'années, comme dans les différents règnes de la nature. L'Eglise nous permet même de jeter un coup d'œil sur ces créations d'êtres, distincts de nous. Elle nous y fait voir la liberté,
1 Job, xxxvm, 7. « Cum me laudarent simul astra matutina, et jubilarent orrrnes Filii Dei. »
* Apoc. v, 11. — Paul, ad IJebr. xu, 22.
l'épreuve; et, en quelques-uns, en beaucoup même, le mal naissant de l'abus de la liberté, et, comme sur notre pauvre terre, d'immenses catastrophes morales.
Singulier retour des choses, il fut un temps où l'apologétique chrétienne était obligée de prouver l'existence des esprits supérieurs à l'homme. Elle le faisait : 1° par l'enseignement formel de la révélation; 2° par la foi unanime de tous les peuples; 3° par l'induction; car comment s'étonner qu'il y ait une série d'êtres supérieurs à nous, quand il y a une série d'êtres qui nous sont inférieurs? il est vrai qu'on ne voit pas ces êtres supérieurs; mais combien d'êtres, dans les étages inférieurs, qu'on n'a pas vus pendant des millions d'années ; et d'autres qu'on ne voit pas encore, que peut-être on ne verra jamais; ils n'en existent pas moins; 4° par la connaissance de la vraie nature de Dieu , qui ne peut avoir créé saûs mesure les êtres matériels et avec épargne les êtres intelligents; c'était le raisonnement de saint Thomas, et il le poussait si loin que, dans sa pensée, il ne devait y avoir aucune proportion, sous le rapport du nombre, entre ces deux créations : le nombre de ces êtres intelligents devant surpasser celui des êtres matériels d'une manière incomparable; incomparabiliter l. Pesez ce mot, en vous rappelant qu'il y a telle goutte de liquide , suspendue à la pointe d'une épingle, dans laquelle il y a plus d'êtres vivants qu'il n'y a d'hommes sur toute la surface du globe. Mais quoi! les gouttes d'eau sont habitées, et les astres seraient vides!
Il est vrai que la science moderne ne veut pas entendre parler des Anges , pour peupler les mondes qu'elle a
i Thom. I p., quaest. 50.
découverts; il lui faut des êtres semblables à nous, quoiqu'elle serait bien embarrassée pour dire les raisons d'une telle exigence. D'autre part, la théologie enseignant que ces êtres, antérieurs et supérieurs à l'homme, sont des esprits purs, on ne voit pas bien comment ils demeureraient dans les astres comme dans un lieu. Mais tout peut s'expliquer et se concilier au moyen d'une des \,\us belles lois de la création, celle que les anciens avaient entrevue et formulée dans cet axiome célèbre : « La nature ne fait rien par saut. » Nous avons montré, en effet, au premier volume de cet ouvrage, comment de l'atome jusqu'à l'homme il y a une progression continue, des étages ascendants ; et, entre eux, pour que les passages ne soient pas trop brusques, les couleurs trop tranchées, une foule d'êtres organisés avec un art exquis, tenant à la fois du règne qui finit et du règne qui commence, et servant à conduire doucement, harmonieusement, d'un étage à un autre *. Or, de l'homme à l'ange, il y a loin; de l'être incarné à l'esprit pur, quelle distance! On me dirait donc qu'entre l'homme et l'ange, Dieu a ménagé des êtres intermédiaires ; bien loin d'être étonné, j'applaudirais. Et c'est ce que la science semble indiquer en ce moment. Elle ne dit pas seulement que les astres sont des demeures; elle les montre comme des demeures de plus en plus perfectionnées, où les conditions atmosphériques, chimiques, géographiques semblent exiger des organes de plus en plus parfaits. Il y en a où la lumière ne décline jamais; où le feu de mille et mille auréoles réunies entretient un jour éternel. Quels êtres peuvent habiter de telles régions? Evidemment des êtres très-élevés, dont
1 Le Christianisme et les tcmjis présents, i. I,ch. m, §3.
l'esprit, plus puissant que le nôtre, n'a pas besoin du repos de la nuit. Bref, on entrevoit comme des étages grandissants; et de même que de l'atome jusqu'à l'homme il n'y a pas un saut brusque , pas une lacune , il se pourrait qu'il y eût des créations de plus en plus parfaites , de l'homme jusqu'à l'ange, à l'archange, au chérubin, et qu'ainsi toute création montât, comme une échelle magnifique, jusqu'à Dieu !
On voit donc que tous ces pressentiments de la science , s'ils se réalisent, ce dont, je le répète, je ne me porte pas garant, bien loin d'embarrasser ma foi, s'y adaptent, et y trouvent leur place comme marquée d'avance. Au fond, ce qui est obscur dans la création, je le répète, ce n'est pas l'esprit, puisque Dieu créait pour faire des heureux; c'est le corps, c'est la matière inerte, opaque, sans vie, sans voix, sans cœur. Que vient-elle faire ici dans le temple de la lumière et de l'amour, elle qui ne peut ni voir, ni adorer, ni aimer? A moins cependant qu'elle n'ait été créée pour les âmes, pour leur servir de demeures flottantes dans l'espace. Or c'est ce que la science semble vouloir établir en ce moment et ce à quoi le dogme catholique ne fait aucune objection. Il y sourit plutôt. Pour ma part , je n'ai jamais cru à ces mondes vides, à ces lanternes vénitiennes allumées en des lieux où personne ne passe et qu'aucun œil humain ne verra jamais. Que j'aime au contraire, dans les soirs d'été, quand l'immensité resplendit de mille feux, à lever mes yeux vers la voûte céleste ! Chaque astre m'apparaît comme un encensoir fumant. Il me semble entendre comme un bruit de prières, voir s'échapper, de chaque globe, l'adoration , la louange , la reconnaissance. J'y reconnais le Dieu qui a créé par amour; et nous verrons bientôt qu'au
lieu d'être un obstacle aux merveilleuses doctrines de l'Eglise sur l'Incarnation et la Rédemption , il y aurait plutôt là une confirmation de ces augustes mystères, avec de nouveaux et admirables points de vue.
Née de l'amour infini, la création aura encore, et nécessairement , un autre caractère. Elle sera faite pour le bonheur, avide de le trouver, le cherchant partout, le voulant à tout prix, et en même temps si incapable de le rencontrer dans les choses créées qu'elle sera obligée , par cette soif auguste, de remonter jusqu'à Celui d'où elle est descendue.
Ce que sont ces êtres que vous dites répandus sur les innombrables gradins de l'amphithéâtre de l'univers, je l'ignore. Mais il y a une chose que je sais et que je vois. Ils sont tous sensibles à la beauté, à la bonté, à la vertu, au dévouement, à l'amour. Cela est universel, éternel, absolu. Ils remontent tous, par la prière, l'adoration, la louange, l'action de grâces, à la source de ces saintes choses, c'est-à-dire à Dieu. Ils nagent tous dans la vie. Ils sont tous avides de bonheur. Et plus ils sont élevés, purs, affranchis des obscurités et des défaillances de la terre, moins ils cherchent ce bonheur dans les choses créées. C'est le même besoin de félicité, mais dans une lumière cent fois plus magnifique et plus profonde. Que si, par hasard, ils étaient sujets aux mêmes illusions que nous; s'ils cherchaient le bonheur, comme nous, dans les choses créées, affirmons, sans crainte de nous trom-
per, qu'ils sont tout aussi incapables que nous de se satisfaire. Dieu, qui les a faits pour lui, a nécessairement marqué leur cœur, comme le nôtre, de cette impuissance sublime.
Vous me direz : « Ce qui nous caractérise, ce n'est pas seulement la difficulté à trouver le bonheur ici-bas. Voyez donc nos larmes. La vie n'est qu'une amère douleur. »
11 est vrai; mais il ne faut pas juger de l'immensité de la création par la terre ; ni même conclure de l'état actuel de l'humanité à ce qu'elle a été au sortir des mains de son Créateur. Dans la grande flotte des astres, la terre est un vaisseau naufragé. Une immense catastrophe, que nous étudierons bientôt, i'a bouleversée de fond en comble. Nous remonterons le fleuve des larmes jusqu'à sa source; nous verrons qu'il n'arrosait pas le paradis terrestre. Pareil malheur a pu arriver à d'autres créations. Il y a peut-être dans le ciel d'autres embarcations échouées. Mais, quoi qu'il soit arrivé, affirmez, de toutes les créations, qu'elles sont nées dans la félicité et pour la félicité. Elles sont les filles de l'amour. Eh! quoi donc, un père engendre pour le bonheur! Une mère, si elle était libre, aurait horreur de préparer à son enfant la vie de larmes que nous menons! Cela conclut, comme dit Pascal; car Dieu est meilleur que nous.
D'ailleurs, et ceci est le mot décisif, nulle de ces catastrophes n'empêchera, pour ceux qui le voudront, l'heureux achèvement du grand drame. Pour eux, il n'y aura à la lin que ce qu'il y a eu au commencement : l'amour, la vérité, la beauté, la bonté, l'extase éternelle dans l'éternelle félicité. Le cercle se fermera dans le bonheur.
Nous arrivons ainsi, par ce dernier mot, à la question qui termine tout, la question du but final. Où va le monde?
Soleils, mondes errants qui voguez avec nous, Dites, s'il vous l'a dit, où donc allons-nous tous?
Voilà ce que se demande la poésie; et c'est ce que la science se demande aussi. Car rien n'est au repos, ni au ciel, ni sur la terre. Tout s'agite, s'inquiète, cherche, va quelque part. Où donc?
On n'entrevoit que trois buts possibles : ou le monde va au néant; ou il va à Dieu; ou il roule dans je ne sais quel cercle qui ne lui permettra jamais d'arriver ni à l'un ni à l'autre.
Et d'abord, le monde va-t- il au néant? Cette pensée fait horreur. Elle est en contradiction absolue avec tout, même avec la science. La science affirme que rien ne se perd; que tout se modifie, se transforme; mais que rien ne périt, pas même un atome. Le temps pourra donc user ces demeures superbes; Dieu les restaurera; il fera passer par le feu les moules effacés. C'est saint Pierre qui le dit1. Ici encore, la foi est d'accord avec la science.
Mais si pas un atome ne périt, comment donc les âmes périraient-elles? Je regarde le sein où elles ont été conT eues, ce foyer d'amour, et je dis : Cela est impossible.
* II Petr. m, 7.
Tout être qui crée, poëte, peintre, philosophe, père, père surtout, crée pour l'éternité. Allez donc dire à cette mère qu'après avoir joui quelque temps de son enfant, elle le laissera périr ! Et voilà ce qu'on imagine de Dieu , le poëte souverain, le sublime artiste, le Père, le Père tout-puissant, Patrem omnipotentem; c'est absurde. Et par conséquent, l'univers peut changer, se transformer. Il ne saurait périr. Donc il ne va pas au néant.
Le monde tournerait -il dans un cercle stationnaire ? Je sais que cette hypothèse plaît aujourd'hui. Ayant horreur du néant, ne voulant plus de Dieu, on aime à rêver une oscillation éternelle. Faute de mieux, on ressuscite la métempsycose. Mais cette avidité de bonheur dont nous venons de parler avec cette impossibilité de se satisfaire loin de l'infini, est la pierre où se brisera toujours ce système. Changez l'homme de monde; faites-le passer d'astre en astre, sera -t- il heureux? Non, si ces mondes, si ces soleils ne lui offrent que des choses finies. Il s'en ira d'astre en astre, de soleil en soleil, cherchant toujours ce je ne sais quoi qui manque à son bonheur et ne le trouvant nulle part; car, pour qu'il soit à la hauteur de sa soif, il le faudrait infini. Quand, du haut de leurs mâts, après une navigation périlleuse, Christophe Colomb et ses compagnons découvrirent l'Amérique, ils la saluèrent avec transport, en s'écriant : « Terre, terre! » Hélas! nous aurions beau aller de soleil en soleil, la région de la félicité ne s'aperçoit d'aucune vergue, si élevée soit-elle. Nous ne l'apercevrons que le jour où la création, ayant détaché ses dernières ancres et enflé toutes ses voiles, entrera dans les profondeurs de l'amour infini.
Voilà la création, son motif, ses caractères, son but. Au début, l'amour, la vérité, la beauté, la bonté, le sou-
verain bien. Voilà le point de départ; et ce sera aussi le terme.
On dit : Gela est trop beau. Mais est-ce que la beauté n'est pas le caraclère de la vérité? Défiez-vous de tout ce qui est laid. Dieu n'est pas un artiste vulgaire. Quand une œuvre sort de ses mains, de son cœur, comment s'y prendrait- il pour ne pas lui imprimer le caractère de la beauté? Adorons, aimons; et si nous voulons mieux comprendre le prix infini de la foi qui nous révèle ces merveilles, opposons -lui la conception sophistique du monde :
Au début, le rien;
Au terme, le néant;
Et quoi au milieu?