‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 14 sur 44 · DE LA GENÈSE PARTICULIÈRE DE NOTRE GLOBE · texte numérisé non relu

DE LA GENÈSE PARTICULIÈRE DE NOTRE GLOBE

l/ŒUVRE DES SIX JOURS

Descendons maintenant de ces hauteurs , et concentrons nos regards sur ce globe qui est le nôtre , sur cette terre où nous sommes nés, où se déroule, depuis six mille ans, le drame grandiose et tragique de l'humanité.

Après tout, que savons-nous des astres qui roulent sur nos têtes ? Pourquoi Dieu nous en aurait-il instruits? Mais nous connaissons notre gioDe. iNous avons même, de ses plus lointaines origines, deux récits différemment semblables, merveilleusement beaux tous les deux. Le premier, écrit il y a quatre mille ans par un petit berger, nommé Moïse, au fond d'un désert inconnu. Le second , commencé il y a soixante ans à peine et qui n'est pas fini, auquel travaillent en ce moment l'institut de France et tous les savants de l'Europe. v

Ce second récit, œuvre du génie humain, est assez avancé pour qu'on puisse aujourd'hui proclamer, preuves en main , la divinité du premier.

D'ailleurs, en dehors de cette hypothèse d'une inspira-

tîon divine , le récit de la Genèse est inexplicable. Car d'où serait- il venu? De la tradition? Mais quelle tradition, quand il s'agit de choses qui ont précédé la venue de l'homme sur la terre? Où donc, étais-tu, disait Dieu à Job, quand je posais les fondements de la terre* ? Voudrait-on ne voir dans ce récit qu'une simple conception philosophique, l'intuition d'un esprit de premier ordre? Mais, outre que cette idée de la création a été absolument inconnue à l'antiquité, quel génie, si incomparable fût -il, aurait pu soupçonner le mystère de ces époques successives que la science géologique vient seulement de déchiffrer? Et puis, il y a là, on va le voir, des éclairs de divinité si éblouissants, que le doute n'est pas possible.

Mais s'il est manifeste que ce récit est dû à une inspiration d'en haut, il faut en bien comprendre le vrai caractère. Assurément il était digne de la bonté et de la sagesse de Dieu de nous révéler le mystère de nos origines; car c'est en connaissant la .céleste beauté de notre genèse que nous sommes amenés à comprendre la sainteté de notre fin. Mais sous quelle forme Dieu allait-il nous révéler cette origine? Croit-on qu'une simple affirmation de la création de l'homme par Dieu eût suffi? Eût-elle suffi à un peuple aussi violemment incliné aux choses sensibles que le peuple juif, à une époque où l'humanité tout entière était

courbée dans l'adoration des forces de la nature? Assuré-

ii . . ii

ment non. Une simple jorjmule théologique ne se fût pas

emparée assez vivement des imaginations charmées par le

spectacle de la création; elle n'eût pas eu la force de les

relever vers le Créateur. D'autre part, était-il digne de

Dieu de nous enseigner les origines du monde à la manière

1 job xxxvin, 4.

d'un professeur de Sorbonne? Supposez qu'il nous eût fait un cours d'astronomie, de géologie, de physique, Dieu semblait empiéter sur notre domaine; il supprimait la science, la libre et féconde recherche des choses humaines. Une formule dogmatique, ce n'était pas assez; une formule scientifique, c'était trop.

Que restait-il donc? Le voici.

Quand Dieu voulut révéler aux prophètes la succession des grands empires qui devaient préparer le monde à la venue de Jésus-Christ, leur fit-il un cours d'histoire assyrienne, persane, grecque et romaine? Oh! non. Dieu agit avec plus d'art et il traite avec plus de respect la liberté humaine. Il fit passer devant leurs yeux de splendides images. Tantôt c'était une statue composée de quatre métaux : l'or, symbole de cet empire de Babylone dont la grandeur étonnera toujours l'imagination ; l'argent, figure de l'empire de Gyrus, moins puissant, moins durable que celui de Babylone, si brillant néanmoins; l'airain, métal de la guerre et aussi métal des arts, bel emblème du génie grec; le fer qui brise tout, image de Rome. Après quoi on voyait une petite pierre qui , se détachant sans effort de la montagne, venait frapper la statue, la mettait en poudre, et, grandissant à son tour, devenait une montagne immense qui remplissait la terre *. D'autres fois le prophète voyait lutter quatre bêtes terribles : un lion ailé, symbole de la puissance babylonienne; un ours à la démarche lente, emblème de la majesté et de la force persanes; un léopard à quatre têtes bondissant à travers la terre, représentation de la monarchie d'Alexandre si rapidement fondée et si promptement divisée en quatre Etats ; un

* Dan. h, 29-36.

monstre enfin, sans analogue dans l'histoire, brisant et broyant tout sous sa dent d'acier, image de cet empire romain auquel nul ne put résister. Et après tout cela, comme terme de ces apparitions terribles, la douce figure du Fils de l'homme, descendant du ciel plein de grâce et de vérité ».

Voilà comment Dieu parla aux hommes , quand il voulut leur annoncer l'avenir. C'étaient de transparentes images qui éclairaient l'histoire, sans gêner la liberté; des cadres immenses où vinrent peu à peu prendre leur place les événements et les peuples, sans qu'aucun d'eux se doutât de la mission qu'il accomplissait; jusqu'au jour où, l'œuvre achevée, la main d'un saint Augustin ou d'un Bossuet tira le voile , et montra au monde la merveilleuse concordance de la prophétie et de l'histoire.

Il y a quelque chose de pareil dans la première page de la Genèse. Ce n'est pas la révélation didactique du mystère de la création; c'en est encore moins l'exposition scientifique. Ce sont six grands tableaux que Dieu fit passer successivement sous les yeux de Moïse, et où il lui montra les scènes principales de la création. On se rappelle qu'un jour Dieu conduisit Moïse sur la montagne, qu'il y passa quarante jours et quarante nuits, et que, pendant ce temps , Dieu lui montra l'arche et lui dit : Regarde et fais selon le modèle qui fa été montré sur la montagne*. Qui sait si ce n'est pas à la même époque et de la même manière que Dieu lui fit voir cette grande construction du monde, dont l'arche n'était qu'un abrégé?

Mais, si divinement éclairé qu'il fût, on peut croire que

1 Dan. vu.

2 Exod. xxv, 40.

Moïse, en contemplant les scènes successives de la création, n'en aperçut pas les détails infinis. Comme un homme qui regarde un grand tableau, il nota, en un mot trop bref, ce qui l'avait frappé davantage dans chaque scène, ce qui en avait été pour lui l'impression dominante. 11 négligea les choses secondaires; et ce serait peut-être là l'explication de certaines difficultés dont nous parlerons plus bas. On sent, à la teneur de son récit, et à certains mots étranges, qu'il a l'esprit plongé dans une lumière qui n'est pas de la terre. Il ne trouve pas d'expressions pour rendre ce qu'il voit. Il dit les choses comme elles lui apparaissent, sans les comprendre peut-être, mais sans s'étonner, sans se soucier surtout de l'étonnement où elles allaient jeter le monde. A-t-il su qu'il faudrait attendre quatre mille ans pour que, des entrailles entr'ouvertes de la terre, sortît la confirmation éclatante de ses étranges et sublimes affirmations?

A l'heure qu'il est, cette confirmation est presque complète. Elle le sera tout à fait, lorsque d'un côté l'exé« gèse biblique aura mis cette première page dans son vrai jour; et que de l'autre la science, dépouillée de ses excès, aura achevé son œuvre.

En attendant, je ne sais rien de plus lumineux pour l'esprit, pour le cœur, pour la bonne foi, pour la science humble, de plus divinement révélateur de la grandeur de Dieu et de la grandeur de l'homme, que l'œuvre des six jours, à la lumière comparée du récit de Moïse et des découvertes de la science contemporaine. C'est cette étude que nous allons essayer, sans reculer duvant aucune de ses difficultés.

Gen., i,l. « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Voilà le premier tableau qui passe sous les yeux de Moïse. Il voit l'acte créateur, l'acte qui, au commencement, a donné naissance à tout. Avant, il n'y avait rien; maintenant il y a le ciel et la terre, ou du moins, dit saint Augustin, ce qui va servir à les former *£« 11 ne faudrait pas croire, remarque de son côté Buflbn, qu'au commencement Dieu créa le ciel et la terre tels qu'ils sont, puisqu'il est dit, immédiatement après, que la terre était informe, et que le soleil, la lune et les étoiles ne furent placés dans le ciel qu'au quatrième jour de la créationj/ On rendrait donc le texte contradictoire à lui-même, si l'on voulait soutenir qu'au commencement Dieu créa le ciel et la terre tels qu'ils sont. Ce fut dans un temps subséquent qu'il les rendit en effet tels qu'ils sont, en donnant la forme à la matière et en plaçant le soleil, la lune et les étoiles dans le ciel. Ainsi , pour entendre sainement ces premières paroles, il faut nécessairement suppléer un mot qui concilie le tout, et lire : « Au commencement, Dieu créa la matière J^àeiMAe la terre8. » C'est-à-dire

i August. Contra advers. legis et proph. i, 10. « Sive ergo prius nomine cœli et lerrae materies informis signifïcala est... »> [De Gen. cont. Alan, i, 7, 11.) « Cœlum et terra potuit dici materia, unde nondum erat factum cœlum et terra, sed tamen non erat aliunde faciendum. Cf. de Aclis co»l. Alan, i, 17.

s Buflbn, Histoire naturelle, tom. III. Époques de la nature, p. 195. Jamais je n'ai mieux compris le génie de Buflbn qu'en Usant toute cette explication des premiers versets de la Genèse,

qu'il créa cette immense nébuleuse par où le monde a commencé, disent Laplace, Herschell, Arago, et d'où, par des combinaisons chimiques prévues et voulues de \JDieu, sont sortis tous les astres.

A quelle époque eut lieu ce premier acte créateur ? Quelle distance le sépare du moment où l'homme a paru? Il est difficile de le dire. Certains théologiens s'imaginant que les cieux étaient faits pour la terre comme la terre pour l'homme, et voyant que celui-ci ne datait guère que de six à sept mille ans, ont cru pouvoir assigner cette date à l'acte créateur. Mais Moïse ne dit pas cela; et la science dit le contraire; et une intuition théologique plus profonde dit que la science a raison et qu'elle ne contredit pas Moïse.

L'astronomie d'abord ne saurait , en aucune manière , accepter que l'univers date seulement de six mille ans. Herschell a prouvé que la lumière de certaines étoiles n'a pu nous arriver en moins de deux millions d'années. Cette affirmation parut hardie. Mais il est prouvé aujourd'hui qu'il est resté bien au-dessous de la vérité ». Donc la création de ces étoiles doit remonter au moins jusque-là *.

La géologie conduit à des résultats identiques. Elle a fendu l'écorce de la terre comme on fend Pécorce d'une orange, et elle y a trouvé, sur toutes les pages, les preuves d'une antiquité incalculable. Voici, en effet, ce qu'elle a découvert :

11 y a là de l'intuition, à une époque où la géologie et la physique n'avaient pas donné leurs dernières découvertes; et, quand on pense que ces pages sont contemporaines de Voltaire, d'Helvétius, de d'Holbach, on sent encore son admiration augmenter.

1 Kurtz, la Bible et l'astronomie , p. 307.

2 Pozzi, la Terre et le récit biblique; Paris, 1874; 1 vol. in-4°, p. 295.

1° D'abord, au plus bas qu'elle a pu descendre, dans une profondeur de douze kilomètres, elle a trouvé des métaux fondus par le feu, d'immenses blocs de granit, de grès rouge , de porphyre , de gneiss , mêlés de sable et d'argile, dont il est impossible de donner la date.

2° Sur cette couche , la plus profonde de toutes , au delà de laquelle on rencontrerait le feu ardent, elle a trouvé les terrains houillers, les mines de charbon. Dans certains pays, en Angleterre, en Amérique, dans le nord de la France , il y a, à une profondeur de trois mille six cents mètres, quatre-vingts à cent lits distincts de houille, superposés les uns aux autres, et séparés par une couche d'argile de plusieurs pieds d'épaisseur. Chacun de ces lits représente une forêt qui est née, a grandi, s'est développée , puis est morte sur place. La terre végétale Ta lentement recouverte; après quoi elle s'est ensemencée de nouveau , et a donné naissanee à une seconde forêt qui a péri à son tour ; puis à une troisième , etc. Or il y a cent lits pareils. Que de siècles déjà ! Et n'oublions pas que la période houillère n'est qu'une seule des nombreuses périodes géologiques qu'a traversées notre globe, et qu'elle n'est pas la plus longue.

3° Sur ces couches du terrain houiller se trouve la période de la craie. Ces terrains crayeux atteignent quelquefois mille pieds d'épaisseur. Or la craie, on le sait, n'est que le grandiose ensevelissement d'un monde d'infusoires, si petits qu'il en tiendrait des millions sur la lame d'un canif. L'imagination ne peut pas concevoir combien il a fallu de générations d'animalcules pour créer, avec leurs microscopiques dépouilles de silex , de pareilles masses de craie. Les Andes gigantesques, les immenses Cordillières ne sont que des nécropoles d'infusoires.

4° Mais ce n'est pas tout. Au-dessus des terrains crayeux se trouve un lit de matière végétale. Or ce lit profond, déposé lentement, on n'en saurait douter, est plein de troncs d'arbres conservés dans la position où ils ont vécu, noyés, empâtés dans l'argile: des sapins avec leurs cônes, sles coudriers avec leurs noix, des chênes et des ifs, des ïêtres et des aunes; et, ce qui achève de montrer l'anti- {uité et la longue durée de cet état de choses, on trouve, n milieu de ces forêts ensevelies , des restes nombreux l'éléphants, de rhinocéros, de mastodontes, de mamnouths , toute une création superposée à des mondes détruits.

En prenant pour base d'opération le temps que mettent aujourd'hui à se former les dépôts de matières terreuses, on a calculé qu'il n'a pas fallu moins de quatre à cinq millions d'années pour la formation de la série entière des couches du globe, depuis la plus profonde, la couche granitique, jusqu'à la plus superficielle, le terrain d'alluvion. Sans doute la base de ce raisonnement est fragile : car qui peut affirmer que les choses se sont passées autrefois comme elles se passent aujourd'hui? Mais, même en retranchant beaucoup sur cette antiquité, il reste qu'elle a été immense.

Il ne faut donc pas contester la haute antiquité de la terre; mais il ne faut pas non plus s'imaginer qu'elle contredise le récit de la Bible. La Bible, il est vrai, fixe à une époque relativement récente la création de l'homme; mais quanta l'origine même du globe, Moïse ne précise rien. Il ouvre son récit par cette parole superbe qui rejette la création dans des lointains infinis : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Puis il ajoute : Or la terre était informe tt îiuet les ténèbres couvraient la face de l'abirmt et VI

de Dieu était porté sur les eaux. Combien a duré cette période? on ne le sait pas; mais elle a pu être longue. » Ces expressions, dit BufFon (la terre était, les ténèbres couvraient, l'esprit de Dieu était porté) , n'indiquent-elles pas, par l'imparfait du verbe, que c'est pendant un long espace de temps que la terre a été informe, et que les ténèbres ont couvert la face de l'abîme? Si cet état informe n'eût existé qu'un jour, si même cet état n'eût pas duré longtemps, l'écrivain sacré, ou se serait autrement exprimé, ou n'en aurait fait aucune mention >. »

De plus il y a loin entre ce verset 2 : La terre était informe, et le verset 26 où Dieu dit : Faisons l'homme à notre image. Quel temps a été nécessaire pour que la terre cesse d'être informe et nue, pour qu'elle se solidifie, se couvre de fleurs, se peuple d'animaux, se mette en état de recevoir l'homme? Assurément Dieu eût pu faire tout cela en une heure. Mais la Bible affirme, et la science voit clairement qu'il n'en a pas été ainsi. Dieu s'y est repris à six fois. La création s'est avancée par flots successifs. Il y a eu six grandes périodes de l'activité créatrice. La science et la Bible sont ici d'accord. Maintenant quelle a été la durée de chacune de ces périodes? c'est ce qu'on ne sait pas. Il est bien vrai que Moïse se sert du mot jour ; mais l'antiquité tout entière employait sans cesse ce mot, non pour désigner des jours de vingt-quatre heures, mais pour indiquer des périodes indéterminées, plus ou moins longues 2. Il est également vrai qu'à ces jours de la création il donne un

1 Bufibn, Histoire naturelle, tom. III, p. 195.

s Gen. il, 4. », Chez les Orientaux, dit Bailly, le mot que nous rendons par jour a une signification primitive que donne exactement le terme chaldéen Sara, Révolution. » (Histoire de l'astronomie indienne, p. 103.)

soir et un matin; mais comme trois de ces jours ont existé avant qu'il y eût un lever et un coucher de soleil, et par conséquent un vrai matin et un vrai soir, on voit bien qu'il ne s'agit pas ici de jours ordinaires.

Aussi, longtemps avant que la géologie eût commencé à épeler le livre de la création, avec une intuition qui fait le plus grand honneur à leur génie, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Athanase, une foule d'autres ont dit : « Les six jours de la création ne sont pas six jours de vingt-quatre heures. Ce sont six époques longues, indéterminées, d'une durée égale ou inégale, peu importe, mais immense. C'est ce que prouvent, disaient-ils, le langage ordinaire de l'Ecriture, les expressions caractéristiques dont se sert Moïse, le mot de jour, de soir, de matin, appliqué aux trois premières époques où le soleil n'existait pas encore, et où par conséquent il n'y avait ni soir ni matin. » Ces choses sont si évidentes, elles ressortent tellement du récit de Moïse, que, plus tard , au moyen âge, les docteurs n'hésitaient pas plus que les Pères, et proclamaient tout haut qu'il ne s'agissait pas ici de jours ordinaires, mais d'époques indéterminées *. Voilà qui nous met bien à l'aise, j'imagine, et

1 Saint Augustin déclare qu'il est difficile de dire ce que sont ces six jours (De Civil. Dei, lib. XI, c. vi. De Gènes, ad litter. lib. IV, c. i); qu'on n'est pas obligé de croire que ce sont des jours semblables aux nôtres (Id., cap. xxvi et cap. xxxin); que même le texte sacré s'y oppose (Id., lib. I, cap. x, xi, xn, et lib. IV, cap. xxvn ) ; et qu'il faut y voir de longues époques dont le matin indique le commencement, et le soir la fin: « Restât ergo ut inte.lligamus, in ipsa quidem mora temporis ipsas dislinctiones operum sic appellalas, vesperam profiler Iransactionem consummati operis et mane propler inchoationem futuri operis, de similitudine scilicel humanorum operum, quia pie-

qui ne permet plus de faire de l'ancienneté de la terre, désormais certaine , une objection contre le récit de Moïse.

Je vais plus loin , et je dis que cette antiquité du globe, ces périodes successives de la préparation de notre terre, non-seulement ne sont pas opposées à la foi, mais au contraire pleinement conformes à ce que nous savons de la manière dont Dieu agit. L'homme se presse; Dieu ne se presse pas. Il sème une graine; mais il faudra cent ans pour qu'elle devienne un chêne. Il pose un principe, et il ordonne au temps de n'en laisser sortir que peu à peu la

rumquea mane incipiunt et ad vesperum desinunt. » (De Gènes, cont. Man. i, 14, 20.)

Clément d'Alexandrie pense de même. (Stromat., lib. VI.)

Origène. « Quis igitur sanae mentis existimaverit primam et secundam et tertiam diem, et vesperam, et mane, sine sole, luna et stellis, et eam quse veluti prima erat, diem sine cœlo fuisse? »> (DePrincipiis, lib. IV. Édit. Mign., vol. XI, p. 378.)

Saint Athanase n'admet pas les six jours considérés comme jours ordinaires. ( Oral, n , cont. Arian., n° 63.)

Saint Jean Chrysostome, de même. (In cap. i Gènes. Homil. Édit. Migne,tom. LUI, p. 33 et p. 51.)

Le vénérable Bède. « Qu'est-ce que le soir, si ce n'est l'achèvement de chaque œuvre, et le matin, si ce n'est le commencement de la suivante? « (De sex dierum Créât. De h die. Édit. Migne, tom. XCI1I, p. 210.)

Saint Thomas, I, q. 74, 2, dit qu'il y a deux opinions : ou des jours de vingt- quatre heures ou de longues périodes; mais que cela n'a aucune importance pour le dogme.

Sainte Hildegarde. « Les six jours sont six opérations; c'est 1e commencement et la tin d'une œuvre qui forme un jour. » (Episl. ad collos.)

Bossuet. « Dieu, après avoir fait d'abord comme le fond du monde, en a voulu faire l'ornement avec six différents progrès qu'il lui a plu d'appeler six jours. » (Élevât, sur les myst., 5e.)

On pourrait prolonger les citations, et montrer que, dans la suite des siècles, cette opinion a été constamment professée par le» plus grands esprits*

conséquence. Qu'y avait-il de plus pressé jue la Rédemption? Il semble qu'elle eut dû suivre immédiatement la faute. Dieu la promet en effet aussitôt, et Adam s'imagine qu'il la verra avant de mourir. Abraham en reçoit de nouveau l'assurance, et il tressaille, croyant que son jour est venu. David en salue ï'avénement, et il étend pour ainsi dire les bras, pour saisir Celui qui sera à la fois son fils et son Dieu. Malachie paraît, et, bien qu'il y ait encore quatre cents ans, il crie : « Le voici qui vient. » C'est ainsi qu'on va à Jésus -Christ, lentement, par périodes successives, en traversant ces six époques que Bossuet notait avec tant de génie, cette suite des empires qu'il a si bien racontée, tout ce travail du monde antique se préparant à enfanter son Sauveur. Il y a ici quelque chose de semblable. Dans ces révolutions géologiques qui troublent si profondément la terre et qui finissent par l'embellir; dans ces gigantesques fougères, ces immenses forêts qui, après avoir puritié l'air, s'ensevelissent dans les entrailles du globe pour devenir un jour sa richesse; dans ces mastodontes, ces mammouths monstrueux, destinés, ce semble, à mettre en lumière la beauté et la royauté de l'homme, on sent le travail de la terre en quête de son roi et prête à l'enfanter. Qu'importe que des milliards de siècles soient ici nécessaires? Et qui pourrait s'étonner que Dieu ait été peu pressé d'envoyer l'homme sur la terre, quand nous verrons plus tard qu'il a été si peu pressé d'y envoyer le Christ?

Gen., i,2. — « Or la terre était informe et vide;

LES TÉNÈBRES ENVELOPPAIENT L'ABIME, ET L'ESPRIT DE DlEU

planait SUR LES eaux. » Voilà la seconde vision de Moïse. Après avoir contemplé l'ensemble de la création à sa première heure , Moïse arrête son regard sur la terre ; il voit la matière qui doit la composer entrer en mouvement.

D'après Laplace, Cuvier, Herschell, Arago, Ampère, comment a commencé notre système solaire? Ce n'était primitivement qu'un seul amas de gaz d'une immense . l étendue f. Peu à peu, parla concentration des substances, y il s'y forma un centre qui devint plus tard un noyau solide. A un certain moment, ce noyau aurait reçu, par une impulsion quelconque venue du dehors, un mouvement de rotation; et, se mettant aussitôt à tourner sur luimême, il aurait entraîné dans ce même mouvement toute la matière gazeuse qui l'entourait. Mais dans ce mouvement de rotation qui entraînait toute la masse, il devait nécessairement arriver que la force centrifuge l'emportant aux extrémités sur la force centripète, des parties se détachassent de la masse totale. Cela était inévitable. Et alors

1 « Toutes les théories modernes, fondées sur les données les plus positives que nous donnent l'astronomie, la physique, la géologie, admettent que la terre était primitivement à l'élat ga-* zeux, c'est-à-dire que toutes les substances qui la composent aujourd'hui se trouvaient disséminées à l'état de vapeur, dans un espace beaucoup plus grand que celui qu'elles occupent aujourd'hui. » f Cuvier. Discours mw les vévolut ans du globe, p. 21, 22. — Ampère, Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1838.)

1fi6 LES DOGMES DU CREDO

les parties séparées, conservant le mouvement acquis et tournant sur elles-mêmes, devaient nécessairement former .autant de sphères distinctes. Nos planètes ne seraient ainsi que des fragments successivement désagrégés de la masse centrale, et échelonnés autour de ce centre, selon la date de leur séparation successive.

Voilà ce que dit la science. Or tel semble avoir été l'objet de la seconde vision de Moïse. D'abord il a vu l'immense nébuleuse céleste; maintenant il contemple cette portion qui vient de s'en détacher et va former la terre. Ce n'est encore qu'un ballon de gaz, avec un noyau qui sert de centre, et un mouvement de rotation. Moïse le voit; mais comment va-t-il le dire? Où trouver des termes pour peindre cet amas de gaz? La science des Juifs ne connaissait pas ce que nous appelons un gaz ; et par suite la langue hébraïque n'a pas de mot pour le nommer. Comment donc peindre un tel état de choses? « La terre, dit Moïse, était inanis et vacua. » Remarquez ces mots : Inanis! vaine, sans corps, sans solidité, sans consistance. Inanes umbras, dit Virgile. Et non-seulement inanis, mais vacua. C'est vain au dehors, et il n'y a rien au dedans. Vaine, vaporeuse, impalpable, voilà l'état de la terre, telle qu'il la voit. Dans les Septante, la terre était « àdpa-roc; », invisible, parce qu'elle était « àxaTotaxeûacrro; », incomposée; les éléments qui devaient la constituer n'étaient pas encore réunis de manière à frapper la vue. Et le texte samaritain : « La terre était impalpable *. »

Vaine, vide, vaporeuse, incomposée, impalpable! pouvait-

1 Le texte samaritain présenta la terre comme étant en ce ma ment « à l'état de molécules élémentaires et divisée jusqu" l'impalpabilité ». (De Genoude, Traduction de la Bible, 1" vol.

on mieux rendre cet état gazeux de la terre, dans une langue où le mot gaz n'était pas connu?

Et en même temps qu'il voit cet ensemble de fluides vaporeux, Moïse voit que tout cela était obscur, nébuleux: Et tenebrœ erant super faciem abyssi; et il voit aussi le mouvement de rotation, et il le rapporte à sa vraie cause : Dieu, qui seul a pu l'imprimer à la matière. Et spiritus Dei ferebatur super aquas.

Super aquas. Sur les eaux ! Il n'y avait pas encore de terre; comment pouvait-il y avoir des eaux? Saint Augustin en fait la remarque. Ce grand homme , qui eut toutes les intuitions, se demande comment Moïse appelle du nom (Veau ce je ne sais quoi d'invisible, d'impalpable, de vaporeux qui seul existait alors ; cum adhuc neque aqua distincta atque formata, neque terra erat, neque aliquid aliud ; puisque alors, dit-il , l'eau n'avait point d'existence propre, n'étant pas plus formée que la terre. » Et il se répond que Moïse a pris ce nom, parce qu'il n'en avait pas d'autre pour rendre ce qu'il voyait. Quoniam moventi et operanti artifici subjecta esset , propter hoc ipsum quod cedit operanti, aqua etiam nominata est; « comme ce qu'il voyait était souple sous la main du Créateur, et se prêtait comme l'eau à toutes les modifications, pour cela il lui a donné le nom d'eau *. » Cette intuition de saint Augustin n'est-elle pas superbe ?

Ainsi il n'y avait ni terre ni eau; mais quelque chose d'inconsistant, d'impalpable, de vaporeux, qui allait se condenser, prendre corps. Pour que la condensation eût lieu,, il fallait le mouvement. « Le mouvement n'élant pas de l'essence de la matière, il faut nécessairement, disent les

1 De Gen. ad litt., lib. 1 , cap i.

encyclopédistes du xvnr3 siècle, qu'elle l'ait reçu d'ailleurs; elle ne peut ravoir reçu du néant, car le néant ne peut agir; il y a donc une autre cause qui a imprimé le mouvement à la matière , qui ne peut être matière ni corps : c'est ce que nous appelons esprit ». » Or c'est précisément ce que dit Moïse : Et spiritus Dei ferebatur super aquas. « Et Dieu agissait sur la nébuleuse comme un souffle. » Laplace disait , dans son enthousiasme scientifique : « J'ai en main tous les éléments pour l'organisation du monde; mais il faut que quelqu'un donne la chiquenaude 2. » Ce quelqu'un, le voici : Et spiritus Dei ferebatur super aquas.

Avant d'en voir la beauté scientifique, on avait noté la beauté littéraire du mot hébraïque dont se sert Moïse. Ce n'est pas seulement un souffle qui passe , jc'est l'imperceptible battement d'aile, le frémissement amoureux d'un oiseau sur sa couvée. Dieu planait ainsi, plein de vie, de fécondité, sur ces éléments infirmes, sur cette masse ténébreuse, dispersée, sans beauté, sans lumière, sans vie, sans ordre, dans les vastes champs de l'immensité. Il y préparait en silence toutes les magnificences de la création.

Voilà la seconde vision de Moïse, son second tableau:

1 Encyclopédie 4u xvme siècle. Au mot Matérialisme.

2 Laplace, Exposition du système du monde. Ce qu'il disait ainsi familièrement est à toutes les pages de ce magnifique ouvrage : « Pour expliquer le mouvement de rotation et de translation de la terre, il suffit de supposer qu'elle a reçu primitivement une impulsion dont la direction a passé à une petite distance de son centre de gravité... Par une même raison, le soleil, qui tourne sur lui-même, doit avoir reçu une impulsion... » (P. 144.) Et plus loin, parlant du caractère de ces mouvements: Il y a l'infini à parier contre un qu'il n'est pas l'effet du hasard.

l'apparition du mouvement, le lever du souffle divin qui, en agitant la masse, va en commencer l'organisation. La vieille Bible et la jeune science sont ici d'un merveilleux accord.

Gen., i, 3,4. — « Et Dieu dit : que la lumière soit;

ET LA LUMIÈRE FUT. — Et DlEU VIT QUE LA LUMIERE ÉTAIT

BONNE. » Longin trouvait ce premier mot sublime. Ce n'est pas assez dire : il est divin. Jamais un homme n'aurait parlé ainsi. Depuis des milliers d'années, ce mot embarrasse la foi; il est la révolte de la raison. Quoi! la lumière a été créée la première ! Créée avant la terre qu'elle doit éclairer! à quoi bon? Créée avant le soleil dont elle est le rayonnement! est-ce possible? Et le soleil ne viendra luimême que le troisième jour, longtemps après les fleurs, les fruits , les arbres , auxquels il donne la vie ! C'est le renversement des choses. Saint Augustin ne sait comment s'en tirer; il a recours à des sens mystiques *. Bossuet prend la chose de haut. « Si Dieu a mis les effets avant les causes , c'est pour montrer qu'il est le maître 2. Voltaire ne se paie pas de cette monnaie, et, en compagnie de Diderot, de d'Alembert et des encyclopédistes, il se moque. Et voilà que la science, aujourd'hui, donne définitive- H ment raison à Moïse contre tous !

Elle montre : 1° que la lumière a dû être nécessaireent créée la première, avant le soleil , avant la terre. Car

1 August. De Civit. Dei, lit». XI, cap vu.

2 Elévations sur les mystères, me semaine, 5* élév.

ces grands Huides, destinés par leurs combinaisons à former le globe, n'ont pu se condenser, se combiner chimiquement pour produire un solide, sans émettre immédiatement de la lumière; en sorte que, nécessairement, à l'origine, lorsque la matière passa de l'état gazeux à l'état liquide, puis à l'état solide, il y eut d'abord, avant tout, émission de lumière.

La science montre : 2° que la lumière peut exister indépendamment du soleil, qui n'est que le plus brillant, mais non pas le seul de ses metteurs en œuvre. Il y en a d'autres : par exemple, la lumière électrique, qui égale et peut surpasser l'intensité lumineuse du soleil : par exemple encore, la lumière des aurores boréales, dont la splendeur devait être continue, au milieu de ces incessantes combinaisons chimiques qui provoquaient dans l'éther des vibrations lumineuses ».

Elle montre : 3° qu'en fait, il y a eu sur le globe une lumière puissante avant le soleil, et voici comment elle le prouve. En fouillant dans les mines de houille, débris du monde primitif, elle y a trouvé des arbres gigantesques qui n'auraient pu atteindre ces prodigieuses dimensions, môme aux tropiques, sous la seule lumière de notre soleil actuel. Et ces mêmes arbres, elle les a trouvés, avec les mêmes proportions immenses, la même végétation luxuriante, plus que tropicale, sur toute la surface du globe, même dans les pays les plus froids, et jusque sous les glaces du pôle. Ce qui a amené tous les savants à dire : « Certainement il y a eu, sur la terre primitive, dans le temps de ces antiques forêts, une autre lumière que celle de notre soleil actuel, une lumière plus chaude, une lu-

» Humboldt, Cosmos, tom. I, 224.

mière qui n'avait pas ces alternances de jour et de nuit, d'été et d'hiver, une lumière également répandue sur toute la surface du globe. » Les botanistes, nous le verrons, ont confirmé ces vues des physiciens. Ils ont étudié ces arbres primitifs; ils ont constaté qu'il avaient grandi au sein d'une atmosphère étouffante, mais à l'ombre; et qu'aucun d'eux n'avait été touché par les rayons du soleil. Sentez- vous déjà et dès le premier mot la divinité du récit de Moïse? 1/

Tant que le monde sera jeune et qu'il vivra, comme les enfants, par le sentiment et l'imagination , il admirera la beauté poétique de cette parole : Fiat lux! et ce coup de baguette qui fit jaillir la lumière au milieu des ténèbres. Cela suffira longtemps à arracher des cris d'adoration. Puis quand le monde se fera vieux, positif, voulant voir les choses par le dedans, il analysera scientifiquement cette parole et il y trouvera les traits d'une divination si surhumaine, qu'il sera obligé de s'incliner et d'adorer.

Gen., 1,6. — « Puis Dieu dit : Qu'il y ait une étendue ENTRE LES EAUX, ET QU'ELLE SÉPARE LES EAUX QUI SONT AU-DESSUS DE L'ETENDUE D'AVEC CELLES QUI SONT AU-DES- SOUS. » Nous venons de voir au premier jour la préparation chimique du globe ; nous allons voir, au second jour,

ir> sa préparation atmosphérique.

U«^ Sous l'impulsion de Tesprit de Dieu, les forces de la

nature : électricité, magnétisme, chaleur, attraction, s'étaient donc mises en mouvement, agrégées, combinées chimiquement. De l'état gazeux, cette nébuleuse, qui va devenir notre globe , était passée à l'état incandescent. Ce n'était plus un nuage impalpable; c'était maintenant une masse ardente de métaux en fusion, de gaz enflammés, de laves bouillonnantes. D'épaisses vapeurs s'en élevaient sans cesse , montaient à une certaine hauteur, puis, se refroidissant dans l'espace immense, retombaient sur le globe. Là elles s'échaulTaient de nouveau, puis elles remontaient pour retomber encore. C'était un cercle vicieux qui ne permettait pas à la vie d'apparaître. Pas un homme, pas un oiseau n'aurait pu vivre dans cette vapeur enflammée. L'air manquait. C'eût été une asphyxie universelle.

Que fallait-il donc? Que les vapeurs, qui s'élevaient de toute la surface du globe en ébullition, ne traînassent plus sur le sol , montassent à des hauteurs où elles ne gênassent plus la vie, fussent soutenues là je ne sais comment, et que l'immense intervalle qui existe entre elles et la terre fût rempli par un air respirable.

Et Dieu dit : Qu'il y ait une étendue entre les eaux et les eaux (les eaux qui baignent le globe, et les eaux qui montent en vapeurs). Une étendue, ou plutôt: une fermeté : flrmamentum ; non pas un vide, mais un espace solide, consistant, résistant, qui pût soutenir les nuées: fiât flrmamentum.

On pensera de ce verset ce qu'on voudra. On est libre de n'y voir que l'intuition du plus étonnant de tous les génies. Pour moi, j'y salue la manifeste apparition de la divinité. Car depuis quand a-t-on compris ce verset? Depuis Galilée seulement. Jusque-là, les Pères de l'Eglise,

les exégètes se sont fatigués l'esprit à comprendre ce firmamentum, ce je ne sais quoi de ferme, de solide, de consistant, de résistant, qui sépare les eaux d'en bas d'avec les nuages d'en haut. L'énigme indéchiffrable n'a été résolue qu'au XVIe siècle. Le premier, Galilée a compris ce que la Bible appelait, il y a quatre mille ans, le poids de l'air x. 11 a montré, par de décisives expériences, que l'air, qui enveloppe la terre d'une couche de quinze lieues de profondeur, est pesant; qu'il est plus lourd que la vapeur d'eau, en sorte que, quand l'eau chauffée se transforme en vapeur, elle monte au sommet de l'air, absolument comme le liège au sommet de l'eau, et y demeure suspendue à quinze lieues au-dessus de nos têtes. Ainsi il y a deux couches d'eau parallèles : celle qui coule sur la terre sous le nom de mers, de fleuves, de rivières, de torrents, de fontaines; et celle qui, sous le nom de nuages, se promène majestueusement sur nos têtes, au souffle des vents. Et entre ces deux couches , pour qu'elles ne se mêlent pas, il y a un firmamentum , un je ne sais quoi de ferme, de solide, de résistant, que nous appelons l'air.

Et non-seulement Moïse a connu l'air, et son poids, et sa grande et magnifique fonction; mais, le premier et le seul , il a vu ce que l'on sait à peine aujourd'hui , le caractère de ces nuages qui se promènent sur nos têtes. L'antiquité n'y voyait que de légers flocons d'écume, des broderies brillantes. Or Arago a calculé que la force employée annuellement pour la formation et le soutien des nuages est égale au travail que toutes les nations de la terre, réunies et travaillant ensemble, ne feraient qu'en deux vent mille années ; c'est-à-dire que ce sont des mers im-

1 Job xxvm, 25.

menses en suspension. Les grands fleuves, la Loire, la Seine, le Rhône, la Gironde, avant de couler sur la terre, ont commencé par rouler sur nos têtes.

Et que la manière dont ces masses épouvantables descendent sur le globe est merveilleuse! Si des mesures n'étaient pas prises, en tombant elles écraseraient nos maisons et déracineraient nos forêts. Mais non; l'air forme un immense arrosoir à travers lequel l'eau filtre en perles pour le rafraîchissement de la terre. De plus, autre merveille : il y a çà et là, sur la terre, d'immenses amphithéâtres, très-haut placés, comme les Alpes, le Jura, les Pyrénées; cinquante, soixante lieues de glaciers. Les nuées arrivent du Midi, chaudes, ardentes; elles y sont saisies par le froid, fixées, stratifiées. Les couches s'amoncellent sur les couches; c'est de l'eau mise en magasin, l'arrosement de la terre. Quand il en est temps, le vent du sud se lève, le démon du midi. Il se lève, il souffle, il appelle ces eaux immobiles qui ont peine à se délier de leur engourdissement, il les réveille; et des sommets glacés de la montagne descendent les grands fleuves, le Rhône, le Rhin, le Danube, sans compter des milliers de torrents.

Que dire maintenant de l'air en lui-même, de sa merveilleuse composition, de ses harmonies, je ne dis pas seulement avec la poitrine de l'homme, je dis avec son âme? Qu'y a-t-il de meilleur, de la lumière ou de l'air? Comme tout s'épanouit quand la lumière apparaît! Comme tout se dilate quand l'air nous est rendu ! L'air se compose de deux éléments qui n'ont pas été mêlés au hasard. Oh! non. Une main délicate et bienfaisante les a mesurés et pesés à la balance, comme fait un médecin intelligent; car il ne fallait de l'un de ces gaz qu'un cinquième de l'autre. S'il eût été plus rare, nous périssions d'asphyxie; »'il eût

été plus abondant, nos poumons s'enflam niaient, et nous </ étions tous emportés par des fluxions de poitrine.

Et que dire encore d'une autre merveille? L'air entre dans nos poumons pour y porter la vie; mais il meurt en nous la donnant; il sort gâté par la respiration, transformé en acide carbonique; il ne peut plus être respiré par l'homme, sous peine de le tuer. Qui donc débarrassera l'air de ce poison? C'est la plante, l'immense monde végétal, étendu sous nos pieds comme un tapis, sur nos tètes comme un ombrage. Cet acide carbonique que l'homme ne peut plus respirer, c'est lui que la plante attend. Elle soupire après lui; elle s'en empare; elle en débarrasse l'air; elle en vit , et elle le transforme en roses , en lis , en fleurs et en fruits.

Mais c'est assez; on serait infini dans la contemplation de pareilles merveilles. Laissons donc cette adorable création du second jour, et venons contempler celle du troisième. Après la préparation chimique et la préparation atmosphérique , voici que se presse aux portes de la vie !e monde charmant des arbres et des fleurs. {/

Gen., i, 9, 10, 11. — « Et Dieu dit : Que les eaux

QUI SONT AU-DESSOUS DES CIEUX SOIENT RASSEMBLEES EN UN. LIEU ET QUE LE SEC PARAISSE. Et CE SEC, DlEU LE NOMMA

terre; il nomma ensuite l'amas des eaux mers; et Dieu vit que cela était bon. et dleu dit ! qlje la terre pousse son jet : des herbes portant semence, et des

ARBRES PORTANT FRUIT, SELON LEUR ESPÈCE. Et AINSI FUT FAIT. »

Voilà la troisième période. Les œuvres des deux premières ont été magnifiques; celles-ci vont l'être davantage. La création grandit à chaque pas. Comme un grand artiste, Dieu s'enhardit en avançant.

Cette troisième période vit successivement trois prodiges.

D'abord la croûte de la terre se solidifie et se soulève au-dessus des eaux. Elle s'était formée lentement, depuis des siècles, par suite de la combinaison chimique des grands fluides; mais les vapeurs qui s'en échappaient incessamment s'étaient successivement résolues en eaux, et une mer immense de neuf mille lieues l'enveloppait tout entière. A peine çà et là se dressaient quelques pics, quelques dômes gigantesques, que l'on retrouve encore en Europe et en Amérique, et que l'on reconnaît à l'absence de toute trace de vie végétale et animale; monuments d'un temps où nul être organisé n'existait sur notre globe *.

Maintenant, sous l'action du feu central qui la travaille, cette croûte de la terre se soulève ; elle sort impétueusement du fond des eaux, magnifique à voir, avec ses vallées, ses montagnes, ses volcans, ses rivières de laves ardentes, ses effroyables tremblements déterre, ses splendides et continuelles aurores boréales. Et, en se soulevant à de grandes hauteurs, elle rejette, dans des abîmes d'où elle ne sortira plus , la masse des eaux qui depuis des siècles couvrait le monde entier.

Voilà les deux premiers spectacles que contemple Moïse et que la géologie moderne accepte : l'apparition des conti-

1 Cuvier, Discours sur les révolutions du <jlobe,p. 24«

nents et le creusement des mers. Il y a eu autrefois une ardente controverse parmi les savants. Les uns voulaient que tout vînt du feu ; les autres disaient : Non , tout vient de l'eau. La Bible, mieux inspirée que les premiers et les seconds , dit : Tout vient de Faction combinée du feu et de l'eau. Et la science donne aujourd'hui raison à la Bible.

Mais si grands que fussent ses deux prodiges, ils furent suivis immédiatement d'un autre plus merveilleux encore. A peine les continents se sont soulevés au-dessus des eaux, que les voilà qui se parent de verdure. Des arbres, de gigantesques forêts les couvrent. La Bible l'affirme, et la science a constaté , par la découverte des terrains carbonifères, qu'en effet une époque de colossale végétation suivit les soulèvements des premiers terrains dont se compose l'enveloppe terrestre. Cette flore houillère n'est pas très-variée; mais quelle puissance! Des mousses, aujourd'hui presque microscopiques, ont cent pieds de haut; des fougères ont un mètre de diamètre; certaines graminées atteignent une élévation égale à celle de nos chênes. Toute cette puissante végétation plonge dans l'acide carbonique qui enveloppait la terre; elle l'absorbe, et, en s'en nourrissant à si haute dose, elle y prend des proportions colossales, en même temps que par là elle assainit le globe et le rend capable de devenir le séjour des animaux et de l'homme.

Mais, chose singulière, dans cette luxuriante végétation, on ne rencontre pas une fleur aux vives et éclatantes couleurs. Qu'en conclure? C'est que le soleil n'agissait pas encore sur notre globe. Ce grand peintre ne promenait pas encore ses pinceaux brillants sur la nature. Toute cette végétation est verte, pâle, puissante, gigantesque, ré-

pandue uniformément et également sur la terre. Il n'y a encore ni zone torride, ni zone glaciale. La diversité des climats n'existe pas.

Peut-être au fond des eaux, à la base de ces fougères gigantesques, y a-t-il déjà quelque apparition de la vie animale : des polypes qui travaillent en silence, des mollusques qui se traînent dans la vase; mais le trait dominant du tableau, c'est cette admirable et grandiose végétation que nous venons de décrire. Tout le reste s'efface, aux yeux de Moïse, devant cette incomparable apparition.

« A aucune autre époque , dit le savant Hugues Miller, le monde ne fut témoin d'une pareille flore. La jeunesse de la terre fut particulièrement une jeunesse de sombres et épaisses forêts, de sapins gigantesques et d'énormes araucarias, de calamités et de fougères arborescentes, de sigillarias et de lépidodendrons. Partout où apparaissaient la terre sèche, le lac marécageux, depuis les steppes glacées de Mel ville sous l'étoile du pôle, jusqu'aux plaines arides de l'Australie, un riche et luxuriant herbage recouvrait le sol humide et échauffé. Pour les planètes éloignées, notre terre dut paraître, à travers le nuage qui l'enveloppait, comme un point vert tendre K »

Assurément, y eût-il eu déjà, dans les profondeurs des eaux, quelques polypes et quelques mollusques, un âge tel que celui-là a pu être donné dans l'histoire comme l'âge qui vit paraître et s'épanouir la nature végétale.

Et non - seulement la géologie a constaté l'apparition d'une flore gigantesque à l'heure même indiquée par Moïse; mais ces arbres, ces fougères immenses, elle les a

1 Hugues Miller, Testimony of the Rocks, p. 125.

étudiés. Qu'y a-t-elle trouvé? Tous les caractères des plantes qui viennent à l'ombre; aucun des caractères des arbres qui grandissent à la lumière du soleil. « En l'absence des rayons du soleil, dit M. Pozzi, on a remarqué que si la végétation est plus rapide et plus luxuriante, la plante, au lieu de se solidifier, reste molle et pulpeuse. Aussi voit-on les plantes qui croissent à l'ombre, abritées des rayons directs du soleil, être d'un tissu mou et lâche, tandis que celles de la même espèce qui poussent à ciel ouvert sont fermes et serrées, quoique d'une taiile moins haute et d'une croissance plus lente *. » Or voilà bien ce que la géologie a constaté. Elle nous apprend que « les débris végétaux de la période carbonifère s'offrent précisément à nous avec ces caractères de luxuriance , de texture molle et cellulaire qui prouvent qu'à l'époque de leur croissance la terre devait être dans un état constant d'ombre, d'humidité et de chaleur, tandis que ceux de la période suivante, moins abondants, d'une texture ligneuse et disposée en couches concentriques , montrent qu'à cette époque le soleil avait paru 2. »

Ebrard parle de même. Après avoir montré que le premier monde qui apparut sur le continent fut un monde de plantes, il ajoute : « Joignez à cela cette particularité remarquable que tous les genres de plantes de cette période sont les mêmes dans toutes les zones de la terre. On peut en conclure, dit-il, qu'à l'époque de la formation houillère la différence des climats n'existait pas encore sur la terre, parce que celle-ci, au lieu de recevoir sa chaleur du soleil , n'était échauffée que par sa propre chaleur, tan-

1 Pozzi, La Terre et le récit biblique, 1 vol. in-8°, Paris, Hacii^Ue, 1874, p. 334.

* ld., ibid., p. 326.

dis que les traces d'une différence climatérique apparaissent dans les terrains triassique et jurassique. C'est ainsi que, selon les sciences naturelles, l'apparition du soleil, indiquée au quatrième jour par la Genèse , trouve sa place, comme dans la Bible, entre la période de la formation houillère (troisième jour) et celle de la formation triassique, jurassique et crétacée (cinquième jour) ». »

Où trouver un plus merveilleux accord entre les données de la science et le récit de la Genèse? Mais, je le demande de nouveau, qu'est-ce donc que Moïse? Où a-t-il vu, aussitôt après le soulèvement de l'écorce du globe, ce splendide épanouissement de la nature végétale? N'est-ce que dans son génie? Mais quel génie pouvait lire, à cette époque, dans les entrailles non encore ouvertes de la terre? « Moïse, dit M. Ampère, avait, dans les sciences, une instruction aussi profonde que celle de notre siècle, ou il était inspiré 2. »

Mais continuons. Nous ne sommes encore qu'au troisième jour de la création ; il nous reste bien des merveilles à voir. \J

Gen., i, 14, 19. — « Et Dieu dit : Qu'il y 'ait des

LUMINAIRES DANS LE CIEL, AFIN DE SÉPARER LA NUIT DAVEC LE JOUR, ET QU'ILS SERVENT DE SIGNES POUR LES SAISONS, LES JOURS ET LES ANNÉES. Et AINSI FUT... Et DlEU VIT QUE CELA ÉTAIT BON. »

1 Ebrard, cité par Reusch, La Bible et la Nature, 1 vol. in-8°, Gaume, 1867, p. 378. * Ampère, Théorie de la terre, p. 223.

Que de choses il y aurait à dire sur ces deux luminaires, si différemment beaux, sur le charme, la rapidité, l'abondance de leur lumière et l'éclat qu'elle donne à tout! Quelle merveille , à un autre point de vue , que cette horloge parfaite et magnifique qui sert de signe -pour les saisons, les jours et les amiées! La lune, par ses quatre quartiers, nous donne les. semaines et les mois; le soleil nous donne les quatre saisons et les années; en même temps que, par la rotation journalière de la voûte des cieux au-dessus de nos têtes, il nous donne les jours et les heures. On n'admettrait pas qu'une montre de Besançon ou de Genève se soit faite toute seule; mais cet immense cadran , dont les bords sont arrondis comme ceux d'une montre , avec ces deux aiguilles éclatantes , l'une pour le jour, l'autre pour la nuit, qui ne retardent ni n'avancent jamais, ce serait l'œuvre du hasard! Voltaire lui-même, à ses moments lucides, ne le croyait pas.

Mais laissons ces choses. Mon esprit est saisi d'un bien autre étonnement : c'est le récit qu'en donne Moïse. Il y a là un miracle d'intuition scientifique. Comment Moïse a-t-il eu l'idée de placer la naissance du soleil le quatrième jour? S'il en a eu l'idée, comment en a-t-il eu l'audace? A-t-il donc deviné que, quatre mille ans après, Laplace, un savant impie, viendrait lui donner raison?

Lui, impie, irréligieux, chassé de l'Institut par Napoléon pour son impiété , se moquant de la Bible, et heureux s'il eût daigné s'en occuper, de montrer qu'elle n'est qu'un tissu de fables , il fait ses calculs et il trouve que le soleil a été formé après la terre.

Les apologistes chrétiens disaient, avant que Laplace eût écrit, que le soleil existait depuis longtemps, mais que les vapeurs qui s'élevaient de terre ne permettaient pas de

le voir; et, à mon sens, cette réponse suffirait déjà. Lui, Laplace, va plus loin, et il dit: Non, la terre n'a pas été créée après le soleil ; c'est le soleil qui a été créé après la terre.

Sentez-vous la divinité de la Bible? Un impie, un savant se levant à Paris , et quatre mille ans après la mort de Moïse, regardant ce Moïse avec mépris, et lui disant : Où donc as-tu pris cela? Mais sur ce point tu as raison !

D'après ce savant, suivi depuis par tous les savants, la terre a fait primitivement partie de la nébuleuse solaire; à une certaine époque, une portion de cette nébuleuse s'en est détachée; puis, en se condensant lentement, a formé notre globe. Plus tard, et progressivement, de l'atmosphère solaire se sont détachées de nouvelles portions qui ont dû servir à de nouvelles planètes , jusqu'à ce qu'enfin l'atmosphère solaire ait été assez condensée pour réduire définitivement le soleil aux conditions présentes.

On conçoit donc,' d'après cela, que la terre étant beaucoup moins considérable que le soleil, il a fallu moins de temps pour l'amener à l'état décrit au troisième jour, qu'il n'en a fallu à l'atmosphère solaire pour se resserrer dans les limites actuelles; et, par conséquent, la formation de la terre aura précédé celle de l'astre du jour.

Il faut en dire autant, mais pour une autre raison, de la formation complète de la lune. Comme elle n'a été à l'origine qu'une portion détachée de la nébuleuse terrestre, la période de temps dont elle aura eu besoin pour arriver à son état actuel aura dû être plus considérable que la période correspondante pour notre globe f.

Je le demande aux hommes de bonne foi : tout cela

1 Meignan, Le Monde et l'homme primitif, p. /i2. — Walerkein , La Science et la foi sur l'œuvre de la création.

n'est-il pas merveilleux? Et s'il ne convenait pas d'être très-discret en des choses pareilles, j'ajouterais un détail singulier, que je trouve aux mêmes sources. Moïse n'appelle pas le soleil la lumière, mais l'organe, l'instrument de la lumière; non pas: Hor, mais Mahor. Cette parole est tellement le mot propre, découvert depuis par la science après des tâtonnements infinis, que l'on se demande si Moïse en comprenait le sens et s'il ne ressemblait pas aux prophètes qui écrivaient, sous la nuée et dans une obscurité relative, les visions dont ils ne soupçonnaient pas toujours la portée.

Voilà déjà de grandes merveilles; une préparation de la demeure de l'homme , singulièrement divine , et bien divinement annoncée. Peu à peu le rocher s'était couvert de verdure; et, achevant la parure du globe, le soleil venait de se lever pour la première fois sur les forêts , sur les prairies, sur les ruisseaux, sur les jardins; son premier rayon y avait fait épanouir plus de cent mille espèces de fleurs. Oh ! que la terre devait être belle , dans ce premier baiser que lui donnait le soleil 1 Cependant la vie, cette beauté suprême, n'avait pas encore apparu. Ce paradis n'était qu'un désert inhabité. Evidemment, le grand artiste n'était qu'à ses préludes.

Gen., i, 20, 21 , 22. — « Et Dieu dit que les eaux produisent en abondance des reptiles vivants, et qu'il y ait des oiseaux qui volent dans l'étendue des cieux. Et Dieu créa les monstres marins et tous les êtres animés que déjà les eaux avaient produits selon leurs

DIFFÉRENTES ESPÈCES. ÏL CRÉA DE MÊME TOUT OISEAU AYANT DES AILES. ET IL LEUR DIT : CROISSEZ ET MULTIPLIEZ. »

Après avoir paré la terre, Dieu commence à l'animer; et voilà ses premiers habitants : les poissons qui nagent dans Feau, et les oiseaux qui volent dans l'air. Je ne dirai rien de la beauté qu'ils ajoutent à la nature. Qu'est-ce que Fair sans le bourdonnement des abeilles et le chant des rossignols. Et l'Océan lui-même, que serait- il, et nos fleuves, et nos rivières, et nos torrents, et nos lacs, et nos ruisseaux, sans le peuple délicat, original et utile qui les habite ?

On s'étonne, au premier coup d'œil, que Moïse ait réuni, dans l'œuvre d'une même période, ces deux classes d'êtres si différents, les poissons et les oiseaux, et qu'il ait renvoyé à l'époque suivante la création des animaux terrestres. Quelle raison d'agir ainsi? Pourquoi ne pas peupler d'un seul coup la terre, la mer et le ciel? Mais voilà que l'histoire naturelle et la géologie viennent apporter à ce trait hardi, et jusqu'ici inexplicable, une confirmation éclatante.

Outre que les poissons et les oiseaux se propagent les uns et les autres de la même manière, par des œufs; outre que les uns nagent dans Feau et les autres dans l'air, soutenus par des appareils qui se ressemblent, l'histoire naturelle vient de constater que les globules de leur sang sont les mêmes, et ne ressemblent en rien à ceux des animaux terrestres créés au sixième jour. C'est toujours le mot d'Ampère : « Moïse a eu une instruction aussi profonde que celle des savants de nos jours, ou il a été inspiré. »

Le témoignage de la géologie est encore plus explicite. Au-dessus des terrains houillers dont nous avons parlé plus haut, où l'on trouve de nombreuses empreintes

de bambous, des palmiers énormes, des fougères gigantesques , commencent les différentes couches de ce calcaire qui a été nommé terrain jurassique, parce qu'il forme le Jura, le Salève, les Voirons, les hautes chaînes de la Suisse et de la Savoie. Or savez-vous ce qui caractérise ces terrains? Deux choses : 1° leurs immenses monstres marins; 2° leurs oiseaux gigantesques; c'est-à-dire leurs animaux ovipares, avec ailes ou sans ailes, nageant dans l'air ou dans l'eau. On trouve des débris considérables de poissons et de reptiles marins dans les terrains de cette période; et, chose remarquable, on n'y trouve jamais d'animaux terrestres : ni chevaux, ni cerfs, ni éléphants, ni hippopotames, ni lions. Ge qui prouve, d'abord, que ces terrains sont plus récents que les poissons; car évidemment ce ne sont pas les poissons qui sont entrés dans la roche du Jura; c'est cette roche qui s'est déposée dans les eaux alors que les poissons les remplissaient, puisque si vous brisez un de ces bancs sédimentaires , vous y trouvez des restes de poissons pétrifiés; et d'autre part , cela prouve que ces terrains sont plus anciens que les animaux terrestres, puisque d'eux, dans ces roches lentement déposées, on ne trouve jamais de débris.

Ecoutons réminent géologue , Hugues Miller : « Le second âge des géologues eut , comme le premier, ses herbes et ses plantes; mais elles étaient beaucoup moins luxuriantes et beaucoup moins remarquables qu'à l'époque précédente, et ne formaient plus le caractère principal, le trait dominant de la création à laquelle elles appartenaient. Les grandes existences de cet âge, existences pa*r lesquelles il dépasse toute autre création antérieure ou postérieure, furent ces énormes reptiles marins et aussi ces gigantesques oiseaux dont on retrouve l'empreinte des pieds gravée sur les

roches. Ce fut tout particulièrement le règne des animaux ovipares, ailés ou non. De prodigieux animaux, assez semblables à nos baleines , mais pourtant de la classe des reptiles; des ichthyosaures, des plésiosaures et des cétiosaures durent s'agiter dans les profondeurs de la mer; des lézards et des crocodiles, tels que le téléosaure, le mégalosaure, l'iguanodon, animaux dont quelques-uns dépassaient en hauteur et surtout en grosseur l'éléphant actuel , ont dû peupler les plaines et hanter par myriades les rivières de ce temps; et nous savons que l'empreinte des pieds de certains oiseaux de la même époque est au moins deux fois aussi étendue que celle du cheval ou du chameau. Il est donc manifeste, conclut-il, que la seconde période des géologues fut particulièrement une période d'énormes reptiles marins et de nombreux oiseaux d'une taille parfois gigantesque l. »

Ecoutons maintenant Cuvier : « Remontant au travers des grès qui n'offrent que des empreintes végétales, on arrive aux différentes couches de ce calcaire qui a été nommé calcaire du Jura. C'est là que la classe des reptiles prend tout son développement. » — « Un peu au-dessus des schistes, dit-il ailleurs, est le calcaire du Jura. Il contient aussi des os, mais toujours des reptiles. C'est parmi ces innombrables quadrupèdes ovipares, au milieu de ces crocodiles, de ces tortues, de ces reptiles volants, de ces immenses plésiosaures que se seraient montrés pour la première fois quelques petits mammifères (marins); quoiqu'il en soit, pendant longtemps encore, on trouve que la classe des reptiles dominait exclusivement 2. »

Cuvier ne dit rien des oiseaux indiqués par Moïse

1 Teslimony of Ihe rocks, p. 126.

1 Discours sur les révolutions du globe, p. 305.

comme nés à cette même époque. De son temps, on ne voyait pas clair dans cette question. Aujourd'hui ce n'en est plus une. On a trouvé une foule d'empreintes de pieds d'oiseaux sur des bancs de calcaire. On a même trouvé des pattes et des plumes, par exemple dans les carrières de Solenhofex, qui appartiennent à cette époque; ailleurs des os d'oiseaux en nombre considérable; à Meudon près Paris, et aussi à Montmartre, des tibias et des fémurs de grands oiseaux dont la taille égalait au moins celle de l'autruche; en Angleterre, les os d'un échassierplus grand que le héron ; en Amérique , de nombreuses espèces d'oiseaux , tant rapaces que domestiques , etc. Et toutes ces espèces sont contemporaines des reptiles et enfouies dans les mêmes couches. En sorte qu'aucun doute n'est maintenant possible sur l'apparition des oiseaux à cette époque *. Que veut-on de plus, et quelle plus originale et plus éclatante confirmation du récit de Moïse aurait -on pu imaginer? Mais ce qui va suivre est encore plus inattendu

Gen., i, 24, 25. — « Et dieu dit : Que la terre produise DES ANIMAUX VIVANTS, SELON LEUR ESPÈCE, DES BES- TIAUX ET DES ANIMAUX RAMPANTS, ET DE TOUTE ESPÈCE DE BÊTE TERRESTRE. Et IL EN FUT AINSI. DlEU FIT DONC LES ANIMAUX TERRESTRES, ET IL VIT QUE CELA ÉTAIT BON. »

Voilà, d'après Moïse, l'œuvre du sixième jour. Écou- » Pozzy, p. 119.

tons maintenant la géologie. Au-dessus des terrains jurassiques se trouvent des terrains plus récents, les plâtrières par exemple, les lits de craie souvent d'une immense épaisseur qu'on rencontre à Paris , en Normandie, en Angleterre, en Pologne, en Poméranie. On les a étudiés, et là, pour la première fois, on y a rencontré des animaux terrestres : bœuf, cheval , ours , lion , éléphant ; on n'en avait point vu avant, dans les couches inférieures; et de plus des animaux inconnus, énormes, le mammouth, le mastodonte, que Cuvier a le premier décrits.

« La période tertiaire, dit Hugues Miller, a eu aussi sa classe particulière d'existences. Sa flore ne paraît pas avoir été plus remarquable que la flore actuelle; ses reptiles jouent un rôle très-secondaire; mais ces animaux terrestres furent alors plus développés , tant en grandeur qu'en nombre, qu'ils ne l'ont jamais été. Ses mammouths et ses mastodontes, ses rhinocéros et ses hippopotames, ses énormes dinotherium et megatherium égalèrent au moins en grosseur les plus grands mammifères de l'époque actuelle et les dépassèrent beaucoup en nombre. Les restes de l'un de ces éléphants [elephas prirnigenius) sont encore si abondants au milieu des plages glacées de la Sibérie, qu'ils ont donné lieu à ce qu'on a appelé , avec assez de raison , des carrières d'ivoire, carrières exploitées depuis plus d'un siècle. Vraiment cette époque tertiaire, la troisième et dernière des périodes géologiques, fut particulièrement l'âge des grands animaux sauvages selon leurs différentes espèces, et des animaux domestiques, chacun selon son espèce f. »

Cuvier parle de même. « Malgré les recherches les plus

* Testimony ofthe rocks, p. 127-128.

suivies , il ma été impossible de découvrir aucune trace distincte de mammifères terrestres avant le terrain déposé sur le calcaire grossier. Au contraire, aussitôt qu'on est arrivé aux terrains qui surmontent le calcaire grossier, LES

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