‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 19 sur 44 · SIBLE · texte numérisé non relu

SIBLE

» Abelly, Medulla Theol. de Incarnat.. t;ap. i, sect. 7.

seule personne, son infinie bonté, qui de soi-même et par soi-même est portée à la communication , se résolut d'en faire une de cette manière, afin que, comme éternellement il y a une communication essentielle en Dieu, par laquelle le Père communique toute son infinie et indivisible divinité au Fils en le produisant, et le Père et le Fils, produisant ensemble le Saint-Esprit, lui communiquent ainsi leur propre unique divinité, de même aussi cette souveraine douceur fut communiquée si parfaitement hors de soi à une créature, que la nature créée et la divinité, gardant une chacune leurs propriétés, fussent néanmoins tellement unies ensemble qu'elles ne fussent qu'une seule personne *. »

Voilà l'idée première de la création : une telle effusion de biens et de dons que du Créateur et de la créature il n'y eût, antérieurement à toute chute, qu'une seule et même personne.

Le saint évêque ajoute : « Or, entre toutes les créatures que cette souveraine Toute- Puissance pouvoit produire, elle trouva bon de choisir l'humanité sacrée de notre Seigneur. Puis, l'ayant ainsi préférée pour ce bonheur, la suprême Providence disposa de ne point retenir sa bonté en In seule personne de ce Fils bien-aimé, ains de la répandre sur plusieurs autres créatures; et sur le gros de cette innombrable quantité de choses qu'elle pouvoit produire, elle fit choix de créer les hommes et les anges, comme pour tenir compagnie à son Fils, participer à ses grâces et à sa gloire, et l'adorer et louer éternellement 2. »

1 S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 11, ch. iv. Édit. Migne, 1. 111, p. 427.

* ld., ibid.

« Ainsi, continue-t-il, tout a été fait pour cet Homme- Dieu, qui pour cela est appelé aîné de toute créature... On ne plante principalement la vigne que pour le fruit, et partant le fruit est le premier désiré et prétendu , quoique les feuilles et les fleurs précèdent en la production. Ainsi le grand Sauveur fut le premier en l'intention divine et en ce projet éternel que la divine Providence fit de la production des créatures; et en contemplation de ce fruit désirable fut plantée la vigne de l'univers , et établie la succession de plusieurs générations qui , à guise de feuilles et de fleurs , le dévoient précéder comme avant-coureurs et préparatifs convenables à la production de ce raisin que l'Epouse sacrée loue tant es Cantiques, et la liqueur duquel réjouit Dieu et les hommes * . »

On entend , dans ces admirables paroles , la doctrine de tous les grands saints que j'ai cités plus haut. C'est une des plus belles doctrines qui aient jamais été enseignées, et elle trouve, dans sa beauté même, une présomption toute-puissante de sa vérité.

Seulement, il faut éviter ici tout excès. Il ne faut pas confondre la beauté avec la nécessité. Parce que cela est beau, il ne faut pas dire : donc cela est nécessaire. Pente facile où manqua de glisser Leibnitz, où glissa tout à fait cet esprit sublime, chimérique et charmant qu'on appelle

1 S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. II, ch. v.

Malebranche. Chimérique en effet, mais combien charmant et sublime ! sorte d'intelligence pure unie à un corps et se mouvant, libre et ailée, dans « cette région heureuse, toute remplie des beautés intelligibles 1 ». Il tirait les rideaux de sa fenêtre , parce que la lumière du soleil eût gêné sa contemplation. Il chassait de sa bibliothèque tous les poètes, quoiqu'il fût un grand poète, et même les historiens et ceux qui avaient beaucoup voyagé, parce que leurs esprits, embarrassés, disait-il, d'images et de souvenirs, étaient moins capables de s'élever jusqu'à la Vérité pure. Retiré au fond de son cabinet, dans un demi-jour, les yeux fermés, les bras croisés sur sa poitrine, il restait assis, sans remuer, des heures entières, l'esprit perdu dans les espaces infinis. D'autres ont eu l'extase de la sainteté; lui, il avait l'extase de la métaphysique. Il ne croyait guère qu'à Dieu et à l'âme; le reste devenait ce qu'il pouvait. Est-il bien sûr qu'il admettait l'existence des corps"? En tout cas il ne les admettait que comme des images de Dieu , des canaux de son action , mais canaux si frêles , images si diaphanes , qu'en réalité c'était Dieu qui tquchait directement l'âme. « C'est Dieu , disait-il , qui nous éclaire par cette lumière qui nous environne; c'est lui qui nous réjouit par ce feu qui nous échauffe, et c'est lui qui nous entretient lorsque nous pensons nous entretenir les uns les autres *. »

Et comme Dieu touchait directement l'âme, l'âme aussi remontait directement à Dieu. Elle ne voyait pas les corps en eux-mêmes, elle les voyait dans leurs idées; et ces

1 Entretiens sur la métaphysique. Ier Entret. * Malebranche, Conversations chrétiennes, 1 vol. in-12, Cologne, 18G3, p. 11.

idées résidant en Dieu, dans le Verbe, elle voyait tout en Dieu. C'était là sa philosophie.

Tout plein ainsi de cette grandeur, de cette majesté de Dieu, il en vint à se demander comment Dieu avait créé les mondes et pourquoi. Un Dieu infini ne peut agir que pour une gloire infinie; il doit avoir en vue quelque chose qui soit digne de lui, quelque être qui puisse lui rendre un honneur qui ait rapport à sa majesté. Or, que sont les créatures vis-à-vis de Dieu? quelles louanges peuvent-elles lui donner? louanges bornées, sans rapport avec l'infini; car le rapport du fini avec l'infini s'exprime par zéro. Donc la création n'a été possible qu'à la condition de l'Incarnation. Sans elle le monde est indigne de Dieu- Tout ce que Dieu lui avait donné de génie, cet éclat de style, cette poésie brillante, cette puissance d'esprit, ces épanchements affectueux et délicats, cette religieuse onction , toutes ces ressources d'un esprit incomparable furent employées, pendant vingt ans, à développer cette thèse. Le traité de la Nature et de la Grâce, où il l'expose plus complètement , est une sorte de poëme avec des strophes et des chants. Il a la beauté d'un temple. Citons-en quelques strophes au moins.

Dieu ne pouvant agir que pour sa gloire, et ne la pouvant trouver qu'en lui-même, n'a pu avoir d'autre dessein dans la création du monde que l'établissement de son Église.

Jésus- Christ, qui en est le Chef, est le commencement des ▼oies du Seigneur : c'est le premier-né des créatures; et, quoi-

qu'il naisse parmi les hommes dans la plénitude des temps, c'est lui qui est leur modèle dans les desseins éternels de son Père. C'est à son image que tous les hommes ont été formés, ceux qui ont précédé sa naissance temporelle aussi bien que nous. En un mot, c'est en lui que tout subsiste, car il n'y a que lui qui puisse rendre l'ouvrage de Dieu parfaitement digne de son auteur.

Il doit y avoir quelque rapport entre le monde et l'action par laquelle il est produit. Or l'action par laquelle le monde est tiré du néant est l'action de Dieu; son prix est infini, et le monde, quelque parfait qu'il puisse être, n'est point infiniment aimable et ne peut rendre à Dieu un honneur digne de lui. Ainsi séparez Jésus-Christ du reste des créatures , et voyez si Celui qui ne peut agir que pour sa gloire et dont la sagesse n'a point de bornes, pourra prendre le dessein de rien produire au dehors. Mais si vous joignez Jésus -Christ à son Eglise et l'Eglise au reste du monde, alors vous élèverez à la gloire de Dieu un temple si auguste et si saint, que vous serez peut-être surpris qu'on en ait jeté si tard les fondements.

Et il continue, dans cette élévation, dans cette lumière de style et de pensée, à examiner les origines, les dimensions, les beautés intérieures et extérieures du temple. Chacun de ces paragraphes est comme un de ces beaux degrés de marbre blanc que les Grecs mettaient à la porte de leurs temples.

Citons encore un fragment.

► Dieu s'aimant par la nécessité de son être et se voulant procurer une gloire infinie, un honneur parfaitement digne de lui, consulte sa Sagesse sur l'accomplissement de ses désirs. Celte divine Sagesse, remplie d'amour pour Celui dont elle reçoit l'être par une génération éternelle et ineffable, ne voyant rien dans toutes les créatures possibles, dont elle renferme les idées inlel-

ligibles, qui soit digne de la majesté de son Père, s'offre ellemême pour établir en son honneur un culte éternel , et comme souverain Prêtre lui offrir une victime qui , par la dignité de sa personne, soit capable de le contenir. Elle lui représente une infinité de desseins pour le temple qu'elle veut élever à sa gloire, et en même temps toutes les manières possibles de les exécuter. Le dessein qui paraît le plus grand et le plus magnifique, le plus juste et le mieux entendu, est celui dont toutes les parties ont le plus de rapport à la Personne qui en fait toute la gloire et toute la sainteté.

On entrevoit le plan général et les grandes lignes de l'ensemble. Il n'y avait qu'un mot de trop : le mot néoessaire à la place du mot convenable. Mais un mot pareil , avec un esprit comme celui de Malebranche , mène loin. Bossuet s'alarmait, et, dans une lettre éloquente, indiquait les abîmes !. Fénelon taillait sa plume , jeune encore , déjà brillante *. Arnauld rangeait en ligne ses pesants in-403. Mais, en dépit de tels adversaires, la foule s'enthousiasmait. Moins sensible aux conséquences extrêmes du système qu'à la beauté du plan de Malebranche, à la lumière de son langage , à toute cette chaleur vraie d'une âme aussi aimante que noble et élevée , elle applaudissait avec une ardeur qui forme un des épisodes les plus poétiques de l'histoire littéraire du XVIIe siècle. « Malebranche! admirable dans sa vie, dans sa pensée, dans sa parole 1 Idéal ravissant, où se retrouve harmonieusement fondu tout ce que la nature morale garde de précieux dans ses trésors. Austérité, doctrine, enthousiasme, amour, simplicité, pu-

1 Bossuet, Lettres cxxxix. Voir aussi les lettres lxxx et cv et les notes mises par lui à la réfutation de Malebranche, par Fénelon.

2 Fénelon, Réfutation du système de P. Malebranche.

3 Réflexions philosophiques et théologiques sur le traité de la nature et de la grâce, 1G85. Des vraies et des fausses idées, etc.

reté. Qui est plus grand, plus beau et plus doux que Malebranche! » C'est ainsi que le jugeait la foule. Il y avait des malebranchistes fervents.

Il est vrai qu'on venait de traverser des régions bien sombres, des systèmes odieux, d'une tristesse désespérante. Ecoutez Nicole : « Le monde entier est un lieu de supplices où l'on ne découvre par les yeux delà foi que les effets effroyables de la justice de Dieu, et si nous voulons nous le représenter par quelque image qui en approche, figurons-nous un lieu vaste, plein de tous les instruments de la cruauté des hommes et rempli d'une part de bourreaux, et de l'autre d'un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage... Et néanmoins la foi nous expose un bien autre spectacle devant les yeux; car elle nous fait voir les démons répandus par tout le monde, qui tourmentent et affligent tous les hommes en mille manières, et qui les précipitent PRESQUE TOUS, premièrement dans le crime, et ensuite dans la mort1. »

Placez en face de ces sombres peintures le système de Malebranche, cet édifice harmonieux, lumineux, vaste; ce beau monde fait pour Jésus -Christ, tout plein de sa gloire , ruisselant et étincelant de son amour ; vous comprendrez l'enthousiasme. On sortait d'un souterrain obscur; on entrait dans la lumière; c'était une délivrance intellectuelle.

Maintenant ôtez de ce système un mot, un seul , le mot nécessaire; substituez-y le mot convenable. Au lieu de dire : Il était impossible que Dieu créât le monde sans l'incarnation du Verbe , parce que le monde ne lui aurait donné qu'une gloire indigne de lui; dites qu'après avoir créé le

1 De In Crainte de Dieu, 6h. v.

monde librement, par l'inclination de son cœur, Dieu, librement aussi, amoureusement, a voulu lui faire cet honneur immense de se l'unir en unité de personne; dites que Dieu y était décidé avant toute création; qu'en créant les hommes il les faisait à l'image de son Fils, en qui seul sont toutes ses complaisances; allez même plus loin, jusqu'à dire que jamais il ne se serait décidé à créer le monde, s'il n'avait eu la pensée de l'Incarnation. Dites cela, et, si vous ajoutez qu'en agissant ainsi Dieu agissait librement, gratuitement, par le seul mouvement de son cœur, vous pourrez garder tout ce qu'il y a de beau dans le système de Malebranche. Que dis- je? vous arriverez, sans franchir les limites de la foi catholique, à une vue de la création plus harmonieuse, plus ample, plus lumineuse encore que celle de ce grand philosophe. Ce sera le même temple; seulement au lieu que, dans le système de Malebranche, l'Agneau qui est au centre du monde et qui en fait la gloire y a été placé par la nécessité même de la nature de Dieu; ici, il est le don de son cœur aux hommes, le libre fruit de son amour.

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