‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 20 sur 44 · LE PECHE ORIGINEL. — LE FAIT · texte numérisé non relu

LE PECHE ORIGINEL. — LE FAIT

Quand on a étudié, comme nous venons de le faire, ce beau poëme de la création , et qu'on y a vu éclater partout la puissance, la sagesse, l'amour, l'harmonie, la magnificence ; un Artiste qui donne sans compter et qui se surpasse en se jouant; si le regard vient à s'arrêter sur l'homme, tel qu'il est aujourd'hui, on éprouve une étrange déception. Quoi! c'est là le roi de la création, le fils de l'amour infini?

Assurément le poëme de la création est divin ; ce concert est admirable. Mais chose étrange ! on dirait qu'il y a des notes fausses! Et ces notes fausses, qui font plus que blesser l'oreille, qui déchirent l'aine, le pourrait-on croire? elles sont toutes réunies en celui que Dieu semble avoir créé avec plus de soin, je veux dire : en l'homme!

La première note fausse, c'est la douleur. Comment expliquer la douleur, au sein d'un monde créé par l'amour? Dieu peut- il donner la vie à un être pour qu'il souffre? Est-ce bien dans le sein de la félicité infinie qu'il a été conçu, cet homme qui n'apparaît un instant

sur la terre que pour pleurer? Et est -il vraiment fait à l'image de Dieu , celui que la douleur seule embellit, et qui n'a quelque grandeur que dans les larmes?

La seconde note fausse , c'est la mort. Je voyais récemment, à son heure dernière, une jeune fille, presque une enfant, d'un esprit précoce, d'un cœur magnanime, éblouissante de beauté. Pourquoi couper cette fleur? La beauté ne détruit pas la beauté.

La troisième note fausse, c'est le mal. L'homme en a le goût, quelquefois même la passion. Est-ce possible? Cet être incliné au mal , qui ne fait le bien qu'à la sueur de son front, en se brisant l'âme, ce serait l'image du Dieu, bienheureux et pur, de l'éternité!

Toute l'antiquité a soupçonné ici quelque mystère; elle a cru à un inexplicable dérangement du plan primitif, par suite de quelque faute inconnue. Tant, dans la pensée des anciens, il n'y avait qu'une faute qui pût expliquer ce caractère de malédiction et de châtiment qui pèse sur l'homme, et dont la tristesse fait un si étrange contraste avec les splendeurs sereines de la création.

Cette doctrine d'une faute primitive, qui flottait obscure, incomplète et souvent contradictoire dans la mémoire des peuples, a trouvé sa pleine lumière dans les enseignements du Christianisme. Tous les voiles, sans doute, n'ont pas été déchirés ; on a vu du moins qu'en effet tout ce bel ordre que nous avons décrit , ce plan sublime né de l'amour et où surabondait l'amour, a été détruit par la faute de l'homme.

Abordons cette question d'une importance capitale, surtout aujourd'hui. Le fleuve de vie qui circule dans l'humanité est-il pur, ou a-t-il été souillé? L'homme naît-il bon ou mauvais? Selon qu'on répond : oui ou non, tout

change d'aspect : l'éducation, la liberté, l'autorité, la religion. Et c'est parce que, depuis cent ans, on s'obstine dans l'erreur sur cette question redoutable, que nous avons été brisés par de telles catastrophes. La société moderne porte à faux.

Quand on est malade et qu'on va voir un médecin, après quelques questions sur votre propre constitution, d'ordinaire il vous interroge sur vos pères et mères ; s'ils sont morts, de quelle maladie sont-ils morts? s'ils vivent, quelles peuvent être leurs infirmités ou leurs douleurs? Et remontant souvent plus haut , jusqu'aux ascendants et et aux aïeux, on dirait qu'il essaie de reconnaître, à travers les générations écoulées , le caractère du sang que vous portez dans vos veines. Car, comme le disait l'illustre docteur Dupuytren, le sang, le sang, voilà la grande question !

Encore, si le sang ne se chargeait que des maladies du corps, ce serait déjà quelque chose d'étrange; ce sang qui coule dans nos veines, que nous avons reçu chargé à un certain degré des infirmités et des douleurs de nos pères, et que nous transmettrons à nos enfants chargé de nos propres infirmités , oh! oui , s'il n'y avait que cela, ce serait déjà quelque chose de mystérieux. Mais voici qui l'est bien davantage! Non-seulement le sang se charge des maladies du corps, mais il se charge d'une manière ineffable des affections de l'âme, des tristesses de l'Ame, des douleurs et des défaillances de l'âme. Onand une mère, par

exemple, a beaucoup pleuré en portant son enfant; qu'au lieu de le porter, légère et heureuse, elle l'a porté dans les larmes, il n'est pas rare de retrouver sur la physionomie de cet enfant, dans sa nature, quelque chose des, douleurs de sa mère. Et pour moi, je ne trouve pas du tout exagérée l'opinion de ceux qui pensent que cette génération mélancolique et brillante qui ouvrit le commencement de ce siècle , qui avait des larmes dans la voix et une plaie au cœur, qui n'a laissé à la postérité que des chefsd'œuvre empreints d'une poignante tristesse, a dû un tel caractère à ce qu'elle s'était éveillée à la vie au milieu des commotions de la Révolution, sur des seins desséchés par la terreur.

Et non -seulement le sang se charge des tristesses de l'âme, mais il se charge des fautes de l'âme , des désordres de l'âme, des démérites de l'âme, et, par une sorte de revanche sublime , il se charge aussi des mérites et des belles actions de l'âme. Qui n'a quelquefois rencontré dans le monde des enfants qui ont, dès le berceau, d'effroyables instincts pour le mal? et quand on va à la racine, ne trouve- 1- on pas quelquefois, dans un père, dans une mère , dans un aïeul , la raison de cette perversité précoce? Et qui n'a vu , au contraire , de ces beaux jeunes gens qui ont dans leurs veines un sang pur, un sang noble et vif, et, sur leur physionomie, la preuve qu'ils appartiennent à une race qui s'est transfigurée dans la vertu?

Voilà pourquoi, dans les temps anciens, où l'on avait des idées plus profondes que de nos jours, on ne voyait pas dans le mariage l'union de deux personnes seulement et encore moins l'union de deux dots; on y voyait l'union de deux sangs. Et aussi , avant de donner sa fille, le père s'assurait que le jeune homme qui la demandait portait

dans ses veines un sang qui, dans les dernières générations au moins, s'était chargé d'honneur et de vertu; parce que c'est le sang qui fait la race, c'est le sang qui fait la famille, et, dans les mariages profondément conçus, la première dot , c'est la dot du sang.

Eh bien ! cela étant , je regarde l'humanité , et je me demande : Quel est donc le sang qui coule dans ses veines? Et sans avoir besoin d'un examen profond, à première vue, je dis : Le sang qui coule dans les veines de l'humanité est un sang vicié ; car enfin , abandonnée à elle-même, où va l'humanité? Est-ce au bien ou au mal?

Oh! sans doute, il y a en elle des aspirations vers le bien, de sublimes élans vers la vertu. L'homme est resté grand dans sa chute , comme un temple écroulé qui garde dans ses ruines quelque chose de la majesté du Dieu qui l'habita. Mais, je le répète, laissée à elle-même, à sa pente naturelle, où va l'humanité? Hélas, nulle discussion ici n'est possible : elle va au mal !

Comprenez- vous cela? L'homme est sorti des mains de Dieu; il a jailli de son cœur, source ineffable de toute pureté! et, laissé à lui-même, à sa pente naturelle, il va au mal! C'est étrange.

Et notez que le fait est certain, absolument certain, attesté mille fois et sous mille formes, par les philosophes, les médecins, les pères de famille et tous les vrais observateurs. Que si quelqu'un néanmoins ne paraissait pas convaincu , je lui dirais : « Vous avez trente ans, quarante ans; vous connaissez la vie. Eh bien! n'avez- vous jamais senti la pente mystérieuse et violente qui , à de certains jours, emporte l'homme au mal? » Je dirais à la meilleure des mères, à une de ces femmes comme le Christianisme en a fait, incarnations charmantes de la pureté et de la

tendresse; je lui dirais: « Voilà votre enfant; il est sorti de vos flancs bénis; il n'a respiré sur vos lèvres que des souffles célestes. Il est pur, n'est-ce pas? dites -moi cependant : n'avez-vous pas remarqué en lui, presque dès le berceau, la pente mystérieuse dont je parle : la pente au mal, à la révolte, à la colère, à la domination injuste, à l'orgueil?

Malheur aux familles, aux pères, aux mères qui ignorent ces choses ou qui les méprisent! Le sang vicié, non contenu ni transformé aux veines de leurs fils, retombera un jour sur eux en pluie de douleur et peut-être de honte! Malheur aux sociétés , aux gouvernements qui ne posent pas à leiirs bases la doctrine du sang vicié ! Comme ils croient niaisement que toutes les âmes sont saines, ils délient toutes les langues, ils arment tous les bras, ils abaissent toutes les digues, ils diminuent tous les freins, et ils s'étonnent ensuite d'être emportés à toutes les catastrophes. Certes la société court de grands périls; mais les plus redoutables ne viennent ni des forêts de la Germanie , ni des steppes de la Scandinavie : ils viennent des profondeurs du péché originel.

Mais continuons : comme un médecin , creusons la plaie. Non-seulement le sang que nous avons dans les veines est un sang vicié, un sang qui, laissé à sa pente naturelle, va au mal ; voici quelque chose de plus triste. C'est un sang révolté. Révolté contre qui? contre l'âme. Il va au mal malgré l'âme et contre l'âme. Ah! j'aurais conçu la liberté du bien et du mal; les deux plateaux égaux. J'aurais conçu aussi que l'âme , une fois séduite par le mal , entraînât , comme une reine , sa nature tout entière après elle. Mais ce n'est pas cela. C'est la nature viciée qui s'ébranle la première; c'est le sang mauvais qui bouillonne en pré-

sence du mal et qui s'y précipite, sans l'âme, contre l'âme, malgré l'âme. La désharmonie est complète, et tel est l'éclat de ce phénomène, étrange et cependant universel et perpétuel , que tout le monde le signale depuis six mille ans, et, pour le signaler, rencontre les mêmes termes.

Vous souvenez-vous de cette incomparable scène du théâtre grec? Une femme apparaît, pâle, troublée, les yeux battus par l'insomnie. Rien qu'à la voir, on sent qu'elle sort d'un profond et douloureux combat. C'est la Phèdre antique. Ecoutez ses gémissements :

« Souvent, dans mes longues insomnies, j'ai réfléchi sur la source des vices de l'humanité. Nous voyons le bien, ET NOUS faisons LE MAL; nous connaissons la vertu, ET nous nous livrons AU vice. La vie est semée de divers écueils vers lesquels un dangereux penchant nous EN- TRAÎNE l. » Quel accent! quelle peinture de l'âme! Mais, si cette peinture est vraie, quelle étrange désharmonie elle révèle !

Changeons de théâtre, de lieu, de climat, de langue. Voilà Ovide qui verse sur les misères de l'humanité ses pleurs immortels. Écoutez ce cri :

Video meliora proboque, Détériora sequorl

Je vois le bien et je l'acclame; et néanmoins je fais le mal. C'est le même cri, aussi amer que celui de Phèdre, et presque dans les mêmes termes.

En voulez-vous un troisième que vous n'accuserez pas d'être un écho? Voilà un homme illustre par le génie,

1 Euripide, Tragédie d:IIippolylc, act. Il, se. il.

plus illustre encore par la grandeur de son caractère et l'énergie de sa volonté : l'apôtre saint Paul. Ecoutez ses angoisses :

« Je cherche à me comprendre moi-même, et je n'en viens pas à bout : Quod enim operor, non intelligo.. Car le bien que je veux, je ne le fais pas; non enim quod volo bonum, hoc ago. Et le mal que je hais, c'est celui-là que j'opère. Sed quod odi malum , illud facio l . » Et le tout se termine par ce cri douloureux : « înfelix ego homo ! Malheureux que je suis! Quis me liberabit de corpore mortis ejus *! Qui jettera hors de mes veines ce misérable sang vicié ! »

Descendez dix-sept siècles ; nous sommes aux portes de Versailles, à Saint-Cyr, en présence de Louis XIV et de Mme de Maintenon. Un chœur de jeunes filles entonne le cantique célèbre :

Mon Dieu! quelle guerre cruelle!

Je trouve deux hommes en moi.

L'un veut que, plein d'amour pour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle.

L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi. v

Et Louis XIV de se tourner vers Mme de Maintenon et de lui dire : « Madame, voilà deux hommes que je connais bien 3 ! »

Et le chœur continuait :

Hélas! en guerre avec moi-même, Où pourrais-je trouver la paix?

Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais 4 1

* Paul, ad Rom. vu, 15.

2 Id., v, 25.

3 Mémoires de Louis Racine, p. 310.

4 Racine, Œuvres complètes. Edition Régnier, t. IV, p. 156,

Voilà ie cœur humain ; voilà la nature prise sur le fait. Oui, nous avons devant nous le bien, le beau, l'idéal ravissant de la vertu; et, à sa vue, nous tressaillons d'enthousiasme; video meliora, proboque. Mais si nos battements d'ailes sont sublimes, oh! qu'ils sont impuissants! Nous ne faisons pas le bien ; ou si nous le faisons , c'est avec peine, avec efforts, la sueur au front. Comme un paralytique qu'on porte dans les montagnes, il faut mille secours, la religion, la conscience, la société, pour que nous soyons capables des moindres ascensions; et quand un homme arrive à ces sommets où nous devrions tous monter, nous lui faisons de telles ovations que c'est la preuve manifeste que nous sommes affaiblis du côté du bien.

Et pendant que nous contemplons, impuissants, les sommets radieux de la vertu, il y a, à côté de nous, audessous de nous, un abîme ténébreux, abject, infâme, qui nous fait horreur, et qui néanmoins nous appelle, nous sollicite, nous attire à lui, sans cependant nous cacher jamais cet idéal sublime et inoubliable du bien ; et ainsi emportés, fascinés, pleins de remords et pleins de joie, nous descendons dans la misère morale, nous roulons dans cet abîme abject, où l'âme goûte dans la honte un bonheur qui la déshonore.

Voilà le second caractère du sang qui coule dans nos veines : ce n'est pas seulement un sang vicié , c'est un sang révolté.

Il faudrait maintenant, pour achever cette étude, indiquer ie troisième et plus lamentable caractère de notre nature. Quand un poison est dans les veines et qu'on ne le combat pas ou qu'on le combat mollement, il marche, il s'insinue partout; il ronge les organes; bientôt il n'y a plus de remède. C'est l'histoire du sang vicié aux veines

de l'homme, si vous n'y introduisez pas le contre-poison nécessaire de la religion.

Oui , si un jeune homme ne naît pas dans une famille qui verse en lui, goutte à goutte, les enseignements du bien; si la tendresse vigilante d'une mère, si la sévérité protectrice d'un père, ne le sèvrent pas du côté du mal, il ne tardera pas à faire les plus honteuses fautes. Et, tombé dans cet abîme, s'il ne recourt pas à Dieu, il y restera. Vainement les années passeront sur sa tête; ses cheveux blanchiront; ses sens s'éteindront; tout périra en lui, excepté sa faiblesse lamentable. Que dis-je! elle grandira avec les années. La gangrène s'étendra peu à peu , cachée dans les uns sous un vernis d'apparente moralité, non contenue dans les autres et faisant irruption au dehors. Ce n'était au début qu'un penchant, une pente, une inclination, comme dit si bien la belle langue française; c'est maintenant une passion, c'est-à-dire un mouvement si violent qu'à peine on peut lui résister. N'est-ce pas cette même langue française, si délicate, si mesurée, qui dit : la fureur des passions , Y ivresse de l'orgueil , le délire de la volupté ?

Ce que je dis des âmes, disons-le hardiment des sociétés. Toute société est rongée par le péché originel. Le jour où elle chasse Dieu , la religion , la conscience , ce jour-là la gangrène éclate; le virus monte à la peau et fait irruption.

C'est ce qui était arrivé à l'empire romain. Consumé, dévoré par le mal, il descendait dans l'esclavage, dans l'infanticide, dans le déshonneur des femmes, dans le mépris des enfants, dans le meurtre des pauvres, c'est-àdire dans des crimes et des malheurs qui, croissant toujours , auraient iini, sans l'apparition du Christianisme, par amener la ruine de la société.

Certes, le Christianisme a singulièrement assaini l'humanité. Comment cela? En apportant un contre -poison sublime. Mais la gangrène reste; et, même aujourd'hui , après dix-huit siècles de civilisation chrétienne, pour peu qu'on éloigne ou qu'on paralyse le remède divin , la gangrène reparaît hideuse. Voyez le xviir9 siècle. Il rit de Dieu, de Jésus- Christ, de la religion; voilà aussitôt 93, ses échafauds et sa terreur. Voyez le XIXe siècle. Vous vous obstinez à arracher Dieu de l'âme du peuple français. Vous avez la Commune, pleine d'impudicité, de blasphèmes et de sang.

Non, non, vous n'expliquerez jamais de telles horreurs en disant simplement que l'homme a la liberté du bien et du mal. Il y a autre chose. Le sang est vicié dans les veines de l'homme. Il incline au mal, et quand il n'est pas contenu, il s'y précipite.

Considérons maintenant les grands mouvements de ce sang vicié. Il y en a trois principaux : d'abord il se porte au cerveau, et il jette Thomme dans des exaltations insensées; ensuite il descend aux entrailles, si j'ose ainsi dire, et il jette l'homme dans des concupiscences odieuses; et, comme dans ce double mouvement, en haut et en bas, il rencontre Dieu, sa loi , sa volonté sainte, alors il bouillonne dans une révolte effroyable. Voilà le triple battement du cœur déchu de l'homme, le triple bouillonnement de ce que j'appelle son sang vicié.

C'est ce que dit expressément saint Jean : Omne quod est in mundo concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum,

et superbia vitœ1. L'observation physiologique et psychologique parlent de même.

Manifestement d'abord, nous naissons dans l'orgueil. Monte, monte encore, monte toujours et ne t'arrête jamais; voilà le fond de notre âme. « J'aimerais mieux être le premier dans un village, disait César, que le second à Rome. » Le premier, toujours; le second, jamais. Sang vicié! Car enfin est-ce juste? est-ce même possible? Ce que veut la justice, c'est que la première place soit à celui qui a le plus de talent, de vertu, d'âge, d'expérience, de mérites de toutes sortes. Mais, aux yeux de l'orgueil, qui est plus grand que nous ?

« Nous naissons injustes , dit Pascal , car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre. Quiconque ne hait point en soi cet instinct qui le porte à se mettre au-dessus de tout est bien aveugle, puisque rien n'est si opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela , et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés. » Manifeste et cependant si violente, qu'avec cela on empoisonne sa vie, on bouleverse la société, on entasse quelquefois des ruines autour de soi; mais qu'importe à l'orgueil, pourvu qu'il « se mette au-dessus de tout » !

En même temps que le sang vicié monte au cerveau et jette l'homme dans des exaltations si manifestement injustes, il descend aux entrailles, et, si ignominieux que ce soit, il faut le répéter, il jette l'homme dans des concupiscences odieuses. « De quoi s'entretient la jeunesse, dit Bossuet, dans cet âge où l'on se fait un opprobre de la

1 I Joan. h, 16.

pudeur? Que regrettent les vieillards lorsqu'ils déplorent leurs ans écoulés? Qu'est-ce qu'ils souhaitent continuellement rappeler, s'ils pou voient, avec leur jeunesse, si ce n'est les plaisirs des sens? » Et quels plaisirs? « Qui oseroit en parler, ou oseroit y penser, puisqu'on n'en parle point sans pudeur, et qu'on n'y pense point sans péril, même pour le blâmer? 0 Dieu, encore un coup, qui oseroit parler de cette profonde et honteuse plaie de la nature, qui cause dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d'où sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui s'élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la lumière *! » Et comment les aime-t-on ces passions ténébreuses? jusqu'à la folie, jusqu'à la frénésie, jusqu'à y jouer sa fortune, sa santé, son honneur, jusqu'à y exposer l'avenir de ses enfants; jusqu'à tout oublier, tout mépriser pour les satisfaire ; jusqu'à dire : Une minute de bonheur, et mourons ensuite et pour toujours ! 0 perversion abominable où se cache quelque reste d'un instinct sublime! 0 nature de l'homme, à ce point dévoyée, et retournée contre sa fin !

Et comme , dans ce double mouvement d'orgueil et de concupiscence, le sang vicié rencontre un barrage, la loi de Dieu, il bouillonne dans la révolte. Horace a tout dit sur ce point en un mot célèbre : Gens humana mit per vetitum nefas. Il se précipite avec fureur : mit.

Voilà la triple plaie de l'homme déchu. Elle est universelle et perpétuelle. On l'a retrouvée jusque dans les sauvages de l'Océanie. On peut l'observer même dans les âmes

1 Bossuet, Traité de la concupiscence, ch v.

les plus pures. Elle y est à l'état d'instinct qui humilie, de tentation qui les rend plus vigilantes; mais enfin elle y est. Le père, la mère, peuvent l'étudier dans leurs petits enfants, presque au berceau. Aurore sinistre des feux périlleux qui les feront trembler plus tard .

Et cependant, si étrange que soit cette inclination de notre nature au mal , ce sang si évidemment vicié et son triple mouvement, ce n'est pas ce qui me frappe le plus. J'ai besoin de revenir sur un mot que j'ai prononcé plus haut : la dèsharmonie intime de l'homme, et d'y insister ; car c'est le vrai mot. Tous les êtres sont harmoniques entre eux. On y admire la proportion des moyens avec la fin, et chacun d'eux concourt à la beauté universelle. Il n'y a qu'une seule exception, c'est l'homme. L'homme est un être désharmonisé ; j'allais dire : disloqué.

C'est la conclusion à laquelle arrivaient, les uns après les autres, tous les génies de l'antiquité. Ils ne pouvaient pas revenir de l'étrange condition de l'homme sur la terre. « L'homme, dit Pline, est le seul, entre les animaux, que la nature jette nu sur la terre nue, livré, dès son premier instant, aux cris et aux larmes... Voyez-le, étendu pieds et mains liés, cet être qui pleure, lui qui doit commander à tout. Il commence sa vie par des supplices, et cela pour avoir commis une seule faute : celle d'être né. Tant de périls , tant de maladies, tant de craintes, tant de soucis, et la mort invoquée si souvent que nous n'avons pas dans

l'âme de vœu plus fréquent. La nature n'a fait qu'un beau cadeau à l'homme; c'est la brièveté de la vie '. »

Cicéron ne peint pas avec une tristesse moins amère la dure condition de l'homme ici -bas. « La nature traite l'homme en marâtre, non en mère. Un corps nu, fragile et informe ; une âme agitée de soucis, écrasée d'inquiétudes, molle au travail , prompte aux dérèglements , et en laquelle pourtant se retrouve je ne sais quelle étincelle divine comme enfouie dans des décombres 2. »

D'où a pu nous venir une création pareille? Tous les génies de l'antiquité soupçonnent qu'il y a eu quelque dérangement. Ecoutons encore Cicéron, dans lequel on entend toute l'antiquité : « Ces erreurs et ces calamités de la vie humaine ont fait dire aux anciens prêtres ou interprètes chargés d'expliquer aux initiés les mystères divins, que nous n'étions nés dans cet état de misère que POUR

EXPIER QUELQUE GRAND CRIME COMMIS DANS UNE VIE SUPÉ- RIEURE; et il me parait, ajoute Cicéron, qu'ils ont vu quelque chose de la vérité à cet égard : ALIQUID vidisse VIDEANtur3. »

Nous reviendrons tout à l'heure sur ce mot prodigieux de Cicéron. Ces fouilles profondes, opérées dans les ruines de notre nature et déjà poussées si loin par les génies de l'antiquité, ont été reprises, avec encore plus de bonheur et de succès, par les grands métaphysiciens chrétiens: saint Augustin, saint Thomas, Bossuet , Malebranche, Pascal. Ils n'ont pas seulement vu ces douleurs, cette mort, si inexplicables sous le règne d'un Dieu bon; ils n'ont pas seulement noté cette pente au mal et cette répu-

1 Plin. Natur. hist. lib. VII, proœm. etc. 50.

* Gicer. De Republ. lib. II.

'* Cicer. Fragmentum Hortensii.

gnance pour le bien, encore plus inexplicables sous le règne d'un Dieu saint; ce qui les a le plus frappés, c'est ce quelque chose de dérangé dans l'ensemble, de mal lié; je ne sais quelle désharmonie , absolument incompréhensible au milieu de l'harmonie universelle. Ils en ont conclu, et ils ont prouvé que quelqu'un avait touché à l'œuvre du grand Artiste, quelqu'un de maladroit ou de coupable, et l'avait abîmée : « C'est, dit Bossuet, comme des restes d'un édifice autrefois très -régulier et très -magnifique, renversé maintenant et porté en terre, mais qui conserve encore dans sa ruine quelques vestiges de son ancienne grandeur et de la science de son architecte. D'où vient une si étrange disproportion? Et pourquoi vois-je des parties si mal rapportées? Faut-il le dire? Et ces masures mal assorties, avec ces fondements si magnifiques, ne crient -elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas dans son entier? Contemplez cet édifice; vous y verrez des marques d'une main divine; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché y a mêlé du sien *. »

C'est ce double point de vue que Pascal a creusé. Il a cherché à démêler ce qui est de la main divine et ce que « le péché a mis du sien »; et pénétrant, avec l'intuition du génie éclairé par la foi, dans les derniers replis de la nature humaine, il a écrit ces pages d'une profondeur un peu triste, mais d'une vérité si poignante et d'une éloquence si haute. Rien ne lui a échappé : ni la contradiction de cet état de douleur avec le besoin de félicité qui est dans l'homme; ni la contradiction plus étrange encore du besoin de vérité avec les ténèbres et les erreurs qui sont

t Bossuet, sermon I, pour la Pentecôte. Sur la mort.

le nécessaire apanage de l'humanité : « Car enfin , si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité et de la félicité avec assurance; et si l'homme avoit toujours été corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais malheureux que nous sommes, et plus que s'il n'y avoit aucune grandeur dans notre condition , nous avons une idée de bonheur et ne pouvons y arriver! Nous sentons une image de la vérité et ne possédons que le mensonge ! Incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement; tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection d'où nous sommes malheureusement tombés I »

Plus bas , c'est cette autre poignante contradiction entre la raison et les passions. Lisez cette note lumineuse :

« Guerre intestine de l'homme entre la raison et les passions.

« S'il n'avoit que la raison sans passions...

« S'il n'avoit que les passions sans raison...

« Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l'un qu'ayant guerre avec l'autre.

« Aussi il est toujours divisé et contraire à luimême *. »

Pascal touche ainsi successivement toutes les contrariétés de l'homme : sa misère, son ennui perpétuel, son effroi du repos, sa distraction insensée, ses ténèbres, son ignorance, cette vaine fuite de lui-même; et cependant sa grandeur, son besoin d'ordre et de paix, ses élans vers la vérité qu'il croit atteindre et qui lui échappe. Il le pousse

i Pascal, n,79.

à bout; il le convainc de néant, de contradiction, de désharmonie incompréhensible. Le tout se termine par ce cri célèbre : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre I dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur! gloire et rebut de l'univers! qui démêlera cet embrouillement? »

Et enfin ce mot amer : « S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. »

Arrivons maintenant à la vraie question; car ce n'est rien faire que de constater une maladie, il faut en savoir la cause. D'où vient le mal qui manifestement est dans !e monde? Qui nous a donné une nature aussi mal équilibrée? si faible du côté du bien, si violemment inclinée du côté du mal, en guerre avec elle-même?

Est-ce Dieu? Mais ce qui caractérise Dieu , c'est l'amour du bien et l'horreur du mal. Et par conséquent il répugne qu'il ait mis en nous une difficulté pour le bien et une facilité pour le mal. De plus, Dieu est souverainement parfait. Il peut sans doute créer des êtres d'une perfection graduée, et il l'a fait de l'atome à l'astre, de l'astre à l'homme. Mais ce qu'il ne peut pas faire, c'est une œuvre contradictoire, désharmonique, dont les parties se battent les unes contre les autres ; et, ce qui eût été étrange, c'est

qu'ayant mis dans Yharmonie tous les êtres, l'insecte, la plante, l'astre, il n'eût mis que l'homme dans la désharmonie. Et aussi la sainte Ecriture dit : Fecit Dominus hominem rectum : « Dieu a fait l'homme droit1. » Et si vous étudiez les traditions des peuples, vous verrez que tous, remontant de siècle en siècle, arrivent à un point lumineux où ils voient l'homme apparaître sur la terre dans un état d'innocence et de justice : en sorte que sur la ligne droite de la vérité comme sur la ligne divergente de l'erreur, il n'y a qu'un seul témoignage : l'homme est né dans la rectitude.

Si cette maladie ne vient pas de Dieu, est-ce qu'elle résulterait de l'organisation de la société? On l'a dit; Rousseau a rempli tout le XVIIIe siècle de ce mot fatal : « L'homme naît bon, c'est la société qui le déprave. » Rousseau ne pouvait se dissimuler l'étendue du mal, ni admettre que Dieu en fût l'auteur. Voyant donc la société gangrenée, et privé de la seule lumière qui lui donnât l'explication du mal , il disait : « L'homme naît pur parce qu'il vient de Dieu; mais dès l'instant de sa naissance, il tombe dans ce cloaque que l'on appelle la société humaine, où il n'apprend que l'orgueil, l'amour de soi-même et le mépris des autres; il tombe au milieu de vos intrigues, de vos injustices, de vos corruptions; et là, étonné d'abord, indigné, révolté, puis bientôt complice et victime, il fait comme vous , il se gâte jusqu'à la moelle des os. » Voilà comment parlait Rousseau, et, n'osant pas tirer la conséquence, il disait : « L'homme naît bon, ce sont vos lois, vos institutions sociales qui le dépravent. Fuyez-les; allez à la campagne, au fond des bois; c'est là qu'est la pureté

1 fcxcles. vu, 30.

originelle. » — « Mais quoi? a dit le XIXe siècle, fuir au désert! et pourquoi? Si les institutions sont détestables, changeons- les; si la société est corruptrice, détruisons-la. »

Je ne réfuterai pas cette doctrine. La vraie réfutation d'une doctrine, ce sont les ruines qu'elle engendre, et, nous Talions voir bientôt, il n'y en a jamais eu de plus grandes. D'ailleurs , qui donc a fait la société , qui en a organisé les lois? n'est-ce pas l'homme? L'homme a vécu sous toutes les lois, sous tous les régimes, dans tous les milieux, avec toutes les formes de civilisation, et partout on le trouve le même, gâté, corrompu. Et, par conséquent, refaites la société comme vous voudrez; reconstruisez -la avec de nouvelles lois ; mettez-y tout ce que la succession des temps a pu donner d'expérience; et, en huit jours, les passions humaines auront tout corrompu de nouveau : elles ont corrompu la monarchie; elles ont corrompu la république; elles ont corrompu la liberté; elles ont corrompu l'autorité; elles ont corrompu la civilisation; elles corrompraient Dieu, si Dieu était corruptible! Voilà comment est fait le cœur de l'homme. Non, non, la corruption n'est pas dans les lois, dans les institutions, dans les formes sociales, dans les choses extérieures, ou elle n'y est qu'accidentellement. Où elle est, c'est là, au fond du cœur humain , dans ce triple mouvement que je décrivais tout à l'heure, exaltation en haut, concupiscence en bas, et au milieu , dans la rage de se satisfaire , un mouvement effréné de révolte et de désobéissance. Voilà le cœur humain.

Cette maladie ne venant donc ni de Dieu ni de l'organisation de la société, il est bien évident qu'elle vient de l'homme. Mais alors comment? Est-ce l'homme qui se

corrompt individuellement par l'abus de sa liberté? Non; car si cela était, il y aurait des exceptions : on trouverait des individus qui auraient conservé la perfection originelle, des races qui n'auraient pas failli, quelques coins de terre préservés du naufrage et possédant le sang primitif. C'était l'idée du xviii6 siècle. Il disait : « Retournez à l'état sauvage , là est la pureté. » Eh bien ! on y a été, on a interrogé les forêts vierges de l'Amérique. Chateaubriand y a été; il en a rapporté Atala... Ce n'était pas précisément en rapporter la pureté.

Oui, on a été partout, on a parcouru toutes les îles, jusqu'ici inexplorées, de l'Océanie; qu'a- 1 -on trouvé? Partout la même nature, la même constitution, le même sang vicié dans les veines de l'homme, le même bouillonnement d'orgueil, de concupiscence et de révolte; et s'il fallait une nouvelle preuve de l'unité de la race humaine, j'en sais une, éclatante et saisissante, c'est l'unité de ses passions.

Et non-seulement il n'y a pas de race pure; mais dans chaque homme il n'y a pas même un instant qui ait précédé la corruption. Je le disais : dans les petits enfants eux-mêmes, dès qu'ils commencent à parler, on entrevoit le mouvement du sang vicié, la pente vers le mal. Broussais * parle ici comme saint Augustin *, et M. Le Play fait écho à saint Thomas. « La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, dit M. Le Play, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez l'enfant3. »

Cette dépravation, dans les enfants, est si précoce; on

1 Broussais, De la Folie, p. 101.

* S. Augustin, Confessions.

3 Le Programme des Unions, p. 57.

est conduit par l'observation à remonter d'année en année, et de semaine en semaine, si près du berceau pour en trouver la première apparition, que les philosophes anciens, ne pouvant saisir le premier germe, prirent un grand parti; ils franchirent résolument l'abîme, et ils déclarèrent que cette corruption innée devait avoir sa source, avant la naissance de l'homme, dans quelque vie antérieure dont nous n'avons pas conscience; et que, si nous sommes ici-bas meurtris, inclinés au mal, c'est en conséquence et en punition de fautes que nous avons commises dans un autre monde avant de naître en celui-ci.

On revient aujourd'hui à cette hypothèse, effort désespéré pour se passer du péché originel, et pour expliquer « des vices dont le principe ne peut être cherché, ni dans l'être lui-même, s'il n'a encore rien fait; ni dans les parents , puisqu'ils ne sont pas les créateurs ; ni en Dieu , des mains duquel nulle difformité ne peut sortir * ». Mais peut-on imaginer une doctrine plus révoltante que celle-là? Du moins, quand le condamné entre dans son cachot, il y descend avec le souvenir de son crime, avec le remords qui peut lui faire accepter l'expiation. Mais supposez qu'au moment où il franchit le seuil de sa prison, d'un coup de baguette on lui enlève la mémoire, que signifie alors ce cachot, ce pain noir, cette excommunication de la .société, ce travail forcé? Tout cela est odieux, sans moralité, sans dignité. Otez à un homme la mémoire totale; ce n'est plus le même homme, il n'y a plus d'identité. Aussi Gicéron, après avoir dit : « Ces calamités ont fait croire aux anciens que nous n'étions nés dans cet état de misère que pour expier quelque grand crime commis dans une vie antérieure, »

1 Jean Reynaud, Terre et Ciel, en. ni, p. 186.

ajoute aussitôt : « Il paraît qu'en cela ils ont vu quelque chose de la vérité. Aliquid vidisse videantur. » Ce quelque chose qu'ils ont vu, c'est que la corruption, qui est dans l'homme, est antérieure à l'éveil même de sa raison; c'est que, dès qu'il paraît dans son berceau, on aperçoit en lui cette corruption et sur lui le châtiment. Voilà ce qu'ils ont vu : Aliquid vidisse videantur; mais ce qu'ils n'ont pas vu , c'est que ce grand crime commis dans une vie antérieure n'a pas été commis personnellement par chaque homme, mais par le père de l'humanité. Voilà ce que ne savait pas Cicéron , mais ce que connaissait Platon , plus profond que lui, plus curieux des traditions de l'humanité. « La nature et les facutés de l'homme, dit-il, ont été changées et corrompues dans son Chef dès sa naissance !. »

J'ai appelé tout à l'heure le mot de Rousseau : L'homme riait bon, c'est la société qui le déprave, un mot fatal. Il faut qu'on me permette d'y revenir, pour payer un juste tribu d'éloges à M. Le Play, à son intelligence, à sa pénétration, à son courage, et pour saluer, dans la page qu'on va lire, un des signes avant- coureurs d'un meilleur avenir.

Dans son dernier ouvrage : La Réforme en Europe et le salut en France -, après avoir osé intituler son premier

1 Platon , Timér. Voir aussi le Phédon. Oper. t. 1 , p. 107. * Le Play, La Réforme en Europe el le salut en France. Le programme des unions de la paix sociale , 1 vol. in-18, Marne,

l ours.

chapitre : Les faux dogmes de 1789, source de nos révolutions , il écrit : « La plus grave et la plus dangereuse de toutes ces erreurs (qui ont empoisonné le dernier siècle), la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. Selon les adeptes de cette nouveauté , l'enfant serait naturellement porté au bien, et n'aurait qu'à suivre ses inclinations pour être bon et vertueux. La société ainsi composée d'hommes « de la nature » jouirait sans effort de la paix et du bonheur, qui seraient comme les fruits spontanés de toute société libre. Dès lors, pour les hommes imbus de cette erreur, le mal serait uniquement imputable aux institutions coercitives qui, depuis les premiers âges, ont sans cesse changé et contrarié les tendances naturelles de l'humanité. »

M. Le Play ajoute : « Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine; et, en cela, ils se sont mis en opposition formelle avec l'expérience de tous les temps. La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères , peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs qui ont observé personnellement l'enfance , sont arrivés à la même conclusion. Enfin tous les maîtres qui ont formé des hommes éminents n'ont réussi qu'en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves. »

Voici maintenant les dangers de cette idée fausse, merveilleusement exposés par M. Le Play. « Quand la perfection originelle, dit- il, est admise comme un fait, malgré l'évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d'une source impure , plusieurs f&ux dogmes d'au

sont sortis les fléaux déchaînés par la révolution française et l'abaissement actuel de notre patrie. En effet, si les individus naissaient en état de perfection, on commettrait un attentat contre l'ordre naturel en restreignant leur liberté , on violerait la justice en tolérant l'inégalité des conditions; enfin partout où ces deux abus sont consacrés par les institutions, les hommes de cœur, les bons citoyens auraient non-seulement le droit, mais le devoir de se révolter contre elles.

« En résumé, la croyance à la perfection originelle de 'enfant a rapidement affaibli les forces morales de notre race. Elle lui a fait perdre, dans le cours d'une génération, le rang qu'elle avait occupé à la tête de l'Europe jusqu'en 1789. Depuis lors, les faux dogmes ont continué leur œuvre funeste, ils ont paralysé tous les efforts d'un peuple intelligent et laborieux; en 1871, ils ont fait de la France la plus malheureuse des nations '. »

Le lecteur me saura gré de lui avoir cité cette belle page. Le jour où les classes dirigeantes l'adopteront comme programme, la France sera bien près du salut.

L'homme ne naît donc pas bon ; il naît corrompu , incliné au mal. Voilà ce que constatent tous les vrais observateurs ; et c'est ce que disent aussi les traditions de tous les peuples. J'achèverai ce chapitre en choisissant, dans les traditions innombrables que l'on trouvera recueil-

1 Le Play, La Réforme en Europe et le salut en France, p. 59.

lies partout1, trois ou quatre faits, humainement incompréhensibles, et cependant antiques, universels, perpétuels ; et qui , en dehors du dogme catholique , ne seraient explicables que par la folie, si la folie pouvait être une, "X universelle et perpétuelle.

1° On sait partout que l'homme est coupable, et qu'à cause de cette culpabilité, Dieu est irrité contre lui. De là ce tremblement des hommes à la seule pensée de Dieu; de là ces rites d'expiation qui remplissent toutes les religions : expiations par l'eau, par le feu, par le sang; sacrifices multipliés, renouvelés sans cesse. L'humanité qui se sentait coupable ne savait quel moyen employer pour apaiser le Ciel irrité et suspendre les châtiments dont elle reconnaissait la justice.

2° Non -seulement on sait que l'homme est coupable mais on sait que cette culpabilité est en lui dès l'origine , antécédente à toute action, à toute faute personnelle. Aussi partout on purifie l'enfant à son entrée dans le monde. Qu'y a-t-il qui évoque plus l'idée d'innocence que l'enfant qui vient de naître? Quelle pureté! Il apporte la joie à sa mère ! il n'a encore rien trahi , rien déshonoré l N'importe, il faut qu'il soit passé par l'eau, par le feu, quelquefois par le sang. Et remarquez qu'il ne s'agit pas ici d'une purification physique. C'est une purification religieuse, solennelle, faite par le prêtre, avec imposition des mains, prières, chants de cantiques, et avec des paroles significatives , où l'on confesse la corruption de notre nature par suite d'un premier péché. Et malheur aux en^ fants qui mourraient avant ces purifications I L'entrée des

1 Bonnetty, Annales de philosophie chrétienne, dans presque tous les volumes de cette riche collection. De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg ; Nicolas ^Études sur le Christianisme, etc. etc.

27o LES DOGMES DU CREDO

champs Elysées leur est interdite. Virgile lui-même, le doux Virgile, nous les montre à l'entrée, pleurant et poussant de longs gémissements. Vagitus ingens. Pourquoi ces pleurs*, ces voix douloureuses, cette exclusion des joies éternelles? Pourquoi ces purifications religieuses? Qui a pu établir dans le monde, sur toute la surface de la terre, des coutumes si étranges, si opposées aux inclinations et aux intuitions spontanées du cœur, sinon la croyance que l'homme naît dans le péché?

3° Mais voici quelque chose de plus étrange. Après avoir purifié l'enfant, on excommunie la mère; on la répute, à cause.de son enfantement, indigne de la communion avec les dieux et avec les hommes. Qu'y a-t-il de plus saint que la maternité? Qui peut inspirer une joie plus divine, un plus légitime orgueil que de mettre un enfant au monde? Et néanmoins il faut purifier la mère ; il faut la séquestrer pendant quarante jours. Est-ce donc un crime d'être mère? Et ce qui augmente Tétonnement, c'est que la maternité est honorée; on ne voit pas de plus belle couronne. Avouez qu'en dehors du dogme catholique, de telles coutumes, universelles, perpétuelles, sont absolument inconcevables.

4° Ce que je vais dire l'est bien davantage encore. k Un sentiment universel , qui est la racine même de la puJeur, a toujours joint à l'œuvre de chair une idée mystérieuse de souillure. Sentiment inexplicable s'il ne tient pas à un souvenir confus de la corruption originelle l. » A ce sentiment se rattache l'inexplicable usage de la circoncision pratiquée chez tant de nations de l'antiquité, et que les navigateurs de ces derniers siècles ont retrouvé dans l'archipel de la mer Pacifique, au Mexique, et dans

* (jtorbet, Dogmt gin,, p. 76.

l'Amérique septentrionale. « Quelques nations, dit M. de Maistre, ont pu varier dans la manière; mais toujours on retrouve une opération douloureuse et sanglante faite sur les organes de la reproduction *. »

5° Qu'ajouterai -je, pour mettre le comble à tous les étonnements? Non -seulement l'humanité sait que nous sommes coupables; que nos pères nous ont engendré dans l'iniquité et que nos mères nous ont conçu dans le péché; non -seulement elle sait que le péché se transmet par la génération ; mais elle sait que c'est en lui donnant son sang que le père donne à son fils la tache originelle. Elle sait que le péché affecte la nature avant de souiller la personne ; qu'il est dans le sang; qu'il se transmet par le sang ; que le sang est vicié ; et que dès lors il doit être versé, répandu, méprisé, chassé des veines de l'homme où il est en perpétuel déshonneur, où il ne mérite plus de couler, où Dieu ne le voit circuler qu'avec indignation. On fait ce que Dieu ferait, si sa bonté n'arrêtait sa justice. Il verserait ce sang comme une liqueur. On veut le faire à sa place, dans l'espérance que Dieu s'apaisera. On croit même que ce sang , versé avec mépris , traité comme il le mérite, pourra redevenir un instrument de purification. Aussi on le verse partout. Bossuet a écrit un chapitre intitulé : Sacrifices sanglants et le sang employé partout.

Voilà des faits antiques, universels, irrécusables.

Eh bien, je le demande maintenant, qu'on me les explique, ces faits, ces traditions! On trouve quelquefois des malades imaginaires; comment le genre humain tout entier serait-il devenu un coupable imaginaire? Comment surtout, de cette culpabilité étrange, inexplicable, a-t-il

1 De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , II, p. 151.

chargé ses ancêtres? Ce n'est pas ainsi qu'on agit d'ordinaire. On honore son père ; on met une auréole sur le front de sa vieille mère. On aime à se donner des aïeux qui se perdent non-seulement dans une antiquité sans bornes, mais surtout dans un honneur sans tache. Tous les peuples ont agi ainsi vis-à-vis de leurs fondateurs. Il n'y a qu'une seule exception; c'est à l'égard des premiers pères de l'humanité. On les a déshonorés.

Et remarquez que, dans aucune tradition, dans aucun culte, on n'accuse Dieu. C'est assez l'habitude pourtant. On rejette volontiers sur Dieu tous ses malheurs. Ici, non. On proclame que Dieu a été bon, généreux, magnifique; ce sont nos premiers parents qui, par leur faiblesse, nous ont jetés à bas de ce trône, dans un abîme de maux. Je le répète, tout cela est inexplicable en dehors de la doctrine du péché originel.

Abordons- la donc maintenant, cette grande doctrine. Et après avoir vu ce qu'est le péché originel comme fait avoué par la psychologie, la physiologie, la médecine, l'histoire, voyons ce qu'il est comme dogme enseigné par l'Eglise catholique.

Page 1