‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 21 sur 44 · LE PÉCHÉ ORIGINEL (SUITE). — LE DOGME · texte numérisé non relu

LE PÉCHÉ ORIGINEL (SUITE). — LE DOGME

Donnons d'abord la formule exacte du dogme catholique.

L'Eglise enseigne que le premier père du genre humain , ayant violé les ordres de Dieu , est tombé de ce haut état de justice et de sainteté dans lequel il avait été créé; et qu'à cause de l'injure faite à Dieu par cette faute, il a mérité sa colère, et encouru la mort dont il avait été menacé '.

L'Eglise ajoute que cette prévarication n'a pas nui seulement à Adam, mais à toute sa race; qu'il a perdu d'abord pour lui, ensuite pour nous, les dons surnaturels

1 Concil. Trident., sess. V, can. i. « Si quis non confitetur primum hominem Adam , cum mandatum Dei in paradiso fuisset transgressus , statim sanctitatem et justitiam in qua constitutus fuerat, amisisse, incurrisseque per offensam praevaricationis hujusmodi iram et indignationem Dei, atque ideo mortem, quam antea illi comminatus fuerat Deus et cum morte captivitatem sub ejus potestate qui mortis deinde habuit imperium, hoc est diaboli, totumque Adam per illam praevaricationis offensam, secundum corpus et animam in deterius commutatum fuisse, anathema sit. »

dont il avait été comblé; et que, souillé par sa désobéissance, il a transmis à ses enfants non-seulement la douleur, la mort, c'est-à-dire les peines du péché, mais le péché lui-même, qui est la mort de l'âme f.

L'Eglise enseigne enfin que le péché, ainsi transmis, est propre et inhérent à chacrue homme, jusqu'à ce qu'il soit eflàcé par l'application des mérites de Jésus-Christ-.

Voilà le dogme catholique, tel qu'il a été formulé par le concile de Trente. Quand on le considère , je ne dis pas dans les contrefaçons du monde, dans les surcharges ridicules ou odieuses qu'y ajoutent la légèreté, l'ignorance, la mauvaise foi , mais qu'on s'en tient à l'enseignement même de l'Eglise tel que nous venons de le formuler, un grand trouble saisit d'abord le cœur. On se demande s'il n'y a rien là qui blesse la sainteté de Dieu et sa justice. Mais lorsque, avançant peu à peu, on discerne bien ce qui est de foi et ce qui ne l'est pas; quand on fait attention à ne forcer ni la pensée ni les expressions de l'Eglise, alors, de ce fond qui reste toujours obscur et mystérieux, jaillit une lumière intense qui éclaire les dernières profondeurs de la nature humaine. Pascal l'a dit : « Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes

1 Goncil. Trident., sess. V, can. n. « Si quis Adae praevaricationem sibi soli, et non ejus propagini asserit nocuisse, et acceptant a Deo sanclitatem et jusliliam quam perdidit, sibi soli et non nobis cliam perdidisse, aul inquinalum illum per inobediontiae peccatum , mortem et pœnas corporis tantum in omne grenus hurnanum transfudisse, non autem peccatum, quod est mors animas*, anathema sit. »>

2 Goncil. Trid., sess. V, can. ni. « Si quis hoc Adae peccatum, quod origine unum est, et propagatione , non imitatione, transfusum omnibus inest unicuique proprium, vel per humanae naturae vires, vel per aliud remedium asserit tolli quam per meritum... J. G...; analhema sit. »

incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans .ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme '. »

Et non-seulement ce dogme porte la lumière sans les dernières profondeurs de la nature humaine ; mais il jette un jour, le plus inattendu et le plus beau, sur la nature divine elle-même. Là où l'on ne s'attendait qu'à voir apparaître la justice et la colère de Dieu, on aperçoit sa bonté, sa délicatesse, ses précautions attentives pour prévenir la faute et la rendre excusable; et quand elle a été commise, alors éclatent, jusque dans le châtiment nécessaire, les splendeurs de l'amour qui pardonne et qui réhabilite.

Voilà ce qu'il faut étudier maintenant. Nous irons pas à pas, progressivement. Nous tâcherons de n'omettre aucun des anneaux de la chaîne , afin que le lecteur puisse se faire une idée nette de ce dogme, tel que l'Eglise le propose à l'admiration profonde des esprits.

Il faut partir de ce principe qu'avant d'être introduits dans le ciel , il était nécessaire que toutes les intelligences, et l'homme en particulier, fussent soumis à une épreuve, et, par conséquent, doués dès le premier instant de leur existence de la liberté de faire le bien et le mal.

On dit : Pourquoi la liberté , ce don funeste dont l'homme devait abuser si vite?

1 Pascal, Pensées, édit. Faugère, t. II, p. 105.

Je réponds : Pourquoi l'existence? Pourquoi la grandeur? Pourquoi la vertu? Pourquoi l'amour? Car toutes ces choses augustes ne vivent que par la liberté, et ne brillent que dans l'épreuve.

Est-il bien sûr d'abord que Dieu pourrait créer un être sans la liberté. De fait, il n'en a jamais créé aucun. Cherchez ce qui peut faire qu'en face de Dieu un être subsiste, qu'en face de ce foyer infini de vie une étincelle puisse demeurer sans être absorbée. Pour ma part, je ne vois qu'une chose : la liberté; la possibilité de dire : oui ou non; de se jeter ravi sur le cœur de Dieu ou de fuir à mille lieues. C'est la liberté qui fait la personnalité. Et si je suis un être distinct de Dieu , c'est que je puis lui résister.

D'ailleurs, comment Dieu nous a-t-il créés? A son image. Or quel est le trait caractéristique de Dieu? C'est ce que les théologiens appellent Yascéité, c'est-à-dire l'état sublime d'un être qui ne doit qu'à lui-même d'être tout ce qu'il est. Ens a se. Or ce que Dieu est par nature, il a voulu que nous le fussions par la liberté. Par elle, l'homme se crée lui-même; il tire, de ce bloc informe qui est sa nature, la divine statue qui y est cachée; et, quand il l'a créée par la liberté, il la révèle dans l'épreuve.

0 spectacle merveilleux! c'est la liberté qui amasse des trésors dans l'âme, et c'est l'épreuve qui les montre à tous les yeux. Tel passe dans la rue, qui est peut-être un grand homme; mais vous le regardez à peine, parce que l'épreuve lui a manqué pour vous dire tout ce que la liberté avait amassé de richesses dans son âme. Et tel autre vous paraît grand, qui, à l'heure du péril, descendra rapidement de sa hauteur usurpée et s'abîmera sous vos yeux.

Et s'il en est ainsi de la grandeur, de la force d'âme,

de la dignité, de la magnanimité du caractère, si tout cela ne brille que dans l'épreuve, que dire de la vertu? Qu'est-ce que la vertu sans la liberté? où se manifeste-t-elle, si ce n'est dans l'épreuve? Vous savez la réponse du ciel aux gémissements de saint Paul : Virtus in infirmitate perficitur * : « La vertu se perfectionne dans l'épreuve. » Si donc vous aspirez à la vertu ou à la gloire , ne souhaitez pas le bonheur. Demandez plutôt le baptême de l'infortune. A quelque degré d'élévation que soit parvenu un homme, il manquera toujours quelque chose à sa destinée, si le malheur ne vient pas toucher son front, et achever de consacrer sa renommée, en montrant que son âme était encore plus grande que sa fortune.

Cela étant, il était juste que l'homme, mis en état d'épreuve, se créât par le bon usage de sa liberté une valeur qui fût son bien propre , afin qu'il ressemblât à Dieu et qu'il portât dans le ciel une ombre de ce privilège , unique , incommunicable, de Dieu, qu'on appelle Vascéité. Après avoir créé l'homme de ses mains, il était de la plus divine tendresse, de la délicatesse la plus ravissante, d'effacer, pour ainsi dire, ce premier acte, et de laisser à l'homme l'honneur de se créer lui-même. Mais tout ceci n'est encore que le préliminaire de la vraie réponse.

Pourquoi Dieu nous a-t-il créés? Est-ce pour que nous devenions grands? Non. Est-ce pour que nous acquérions la vertu, et, par ce moyen, le ciel? Non, mille fois non. Pourquoi donc alors? Il nous a créés pour pouvoir nous aimer et pour que nous l'aimions. Et voilà pourquoi il fallait nous donner la liberté. Est-ce qu'on aime des automates ? Est-ce qu'on aime de froides statues qu'on regarde

* Paul. II Corinth. xm,9.

et qui ne vous regardent pas, ou qui vous regardent au moyen d'une manivelle? Est-ce que la liberté n'est pas nécessaire à l'amour? Est-ce qu'elle n'en est pas la fleur, le charme exquis et enivrant? C'est Ja possibilité de dire : non, qui donne tant de charme au cœur quand il dit : oui.

Vous me direz : Mais est-ce que les saints n'aiment pas dans le ciel? Je réponds : Oui; mais l'amour dont ils sont embrasés n'est pas né dans le ciel. Ils l'ont formé ici-bas par une suite d'actes libres, jusqu'au jour où Dieu les a appelés aux saints embrassements de l'éternité. C'est dans cette vallée de l'épreuve et de la liberté, au milieu des épines, que nous faisons fleurir l'amour; etr, cette fleur sublime, nous l'emportons dans le ciel , où elle garde à jamais le parfum exquis de la liberté qui lui a donné naissance.

Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles, après avoir comblé l'homme de tant de dons, Dieu l'a placé un instant à l'état d'épreuve. A ceux qui disent : Pourquoi la liberté? il faut répondre : Pourquoi l'existence? Pourquoi la grandeur? Pourquoi la vertu? Pourquoi le mérite? Pourquoi l'amour? Toutes ces choses augustes ne vivent que par la liberté et ne brillent que dans l'épreuve.

Maintenant une seconde question se présente. En quoi a consisté, ou, si vous aimez mieux, en quoi devait consister cette épreuve ?

Elle devait consister en une chose, quelle qu'elle fût,

qui obligeât Adam à déclarer son amour, et à prouver à Dieu qu'il le préférait à tout.

J'entends l'Epoux qui dit au Cantique des cantiques : « Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse, avec un seul des cheveux de votre cou. » Vulnerasti cor meum, sorof mea, sponsa, in uno crine colli tui *.

Oui , il y a des circonstances où pour blesser d'amour un cœur, pour le ravir et l'enchanter, il ne faut qu'un mot, un regard, un signe : in uno crine colli tui. [jEt il y a des circonstances aussi où , pour briser un cœur, pour le meurtrir amèrement, pour mettre entre deux âmes un abîme infranchissable, c'est assez ^ c'est trop d'un regardTJPar où vous voyez que, si l'on veut juger d'une épreuve, ce n'est pas aux choses matérielles qu'il faut regarder.

Dieu avait comblé Adam. Il n'y avait, dans cet immense et magnifique ensemble des choses de la nature dont il avait l'empire , qu'un point obscur, atin qu'il humiliât devant Dieu son intelligence; qu'un point réservé, atin qu'il sacrifiât à Dieu sa liberté, et qu'il montrât ainsi, dans ce double sacrifice, qu'il aimait Dieu de tout son esprit et de tout son cœur, et qu'il le préférait à tout.

Voilà l'épreuve éternelle, nécessaire. Ce fut celle des anges ; et la nôtre aujourd'hui n'a pas d'autre caractère. Il s'agit, comme aux jours paradisiaques, de savoir si nous aimons Dieu par-dessus toutes choses. Voilà pourquoi nous avons, nous aussi, un point obscur t c'est le Credo; et un point réservé, c'est le Décalogue; afin qu'humiliant notre intelligence par la foi , et soumettant notre volonté par l'obéissance, nous prouvions à Dieu, par ce

* Gant, iv, 9.

double sacrifice, que nous le préférons à tout. Entre Dieu et l'homme, il n'y a pas trente-six choses; il n'y en a qu'une : l'amour. Et assez peu importe de quelle manière nous soyons appelés à le lui témoigner.

Si le fond de l'épreuve, en effet, reste éternellement et nécessairement le même , il n'en est pas ainsi de la forme. Elle diffère selon les temps et les circonstances. Autre était l'épreuve des chrétiens au XVIIIe siècle, autre au XVIe, autre au temps des martyrs et de Néron. Chaque homme naît au milieu d'une certaine tragédie qui est propre à son temps , et qui cache , sous des formes qui varient , la tragédie éternelle. Et, par conséquent, puisque à aucune époque les formes de l'épreuve ne sont les mêmes sur un fond invariable, il n'est pas étonnant qu'aux premiers jours elle se soit présentée à Adam sous une forme que nous avons peine à comprendre aujourd'hui, mais qui devait correspondre à l'état de l'homme et du monde, tels qu'ils étaient alors.

Au sein de ce jardin de délices donné à Adam , se dressait un arbre auquel il lui était interdit de toucher. Pourquoi? Dieu ne le lui avait pas dit. C'était l'épreuve de son intelligence. Il devait croire que, sur ce point comme sur tous les autres, Dieu en savait plus que lui. Vainement les fruits de cet arbre se présentaient avec un caractère de beauté et de bonté; il devait s'en abstenir. C'était l'épreuve de sa volonté. Et en ce double sacrifice, il montrait à Dieu qu'il l'aimait de tout son esprit, de tout son cœur, de toutes ses forces, et qu'il le préférait à tout.

Que dites-vous donc quelquefois, avec votre légèreté mondaine, dans votre frivolité française, que nous faisons reposer toute l'ordonnance du monde sur la pomme d'Adam? Nous la faisons reposer sur la foi à la parole de

Dieu et sur l'obéissance à sa sainte volonté. En ces temps primitifs , Dieu avait imposé une limite à la souveraineté de l'homme. Il lui avait dit « Tu ne toucheras pas à cet arbre ; » comme plus tard , quand la famille fut fondée , Dieu lui dit : « Tu ne toucheras pas à la femme de ton prochain; » et, plus tard, quand il y eut une société, des propriétés : « Tu ne toucheras pas à l'arbre de ton prochain, à sa maison, à sa vie. » En ce moment, Adam était seul en face de Dieu. Il n'y avait ni famille , ni propriété, ni société, ni humanité. L'immense Décalogue qui règle les droits et les devoirs n'existait pas ; du moins n'avait presque pas encore d'objet. Il n'y avait que Dieu et l'homme ; et , entre Dieu et l'homme , un arbre mystérieux sur lequel reposait la majesté et la souveraineté de Dieu. Il se dressait au milieu du paradis terrestre , comme notre drapeau national flotte à la frontière. Ce n'est qu'un arbre aussi , une branche d'arbre avec un chiffon noirci ; mais cet arbre , c'est notre liberté , c'est notre souveraineté , c'est notre nationalité , c'est notre honneur. Qui le trahit parmi nous, est digne de mortl Qui le touche, encourt notre colère, et nous fait bondir dans le feu d'une indignation qui crie vengeance 1

Voilà ce qu'était l'arbre du paradis terrestre. Ce n'était qu'un arbre peut-être ; mais il était le symbole de la souveraineté divine. En s'abstenant d'y porter les mains, l'homme faisait un acte d'obéissance, car Dieu le lui avait défendu. Il faisait un acte de foi; car, en le lui défendant, Dieu ne lui en avait pas donné les motifs; et peut-être n'y en avait-il point d'autres que d'obliger l'homme à obéir. Il faisait un acte d'espérance et un acte d'amour, en se disant que s'il y avait là des trésors de beauté, de bonté, de science mystérieuse et profonde, Dieu les lui donnerait

quand il le jugerait à propos. De même que toute la patrie est, pour ainsi dire, condensée dans le drapeau, la religion tout entière était en ce temps -là condensée dans l'arbre de l'épreuve. C'était comme un autel où l'homme s'immolait dans l'amour, au pied d'un Dieu qui l'avait tant aimé.

Est-il bien sûr, d'ailleurs, que nous sachions au juste en quoi a consisté le péché originel? Lisons une belle page d'un grand apologiste, Msr Gerbet : « Que si le récit de Moïse ne nous dit pas tout ce que nous désirions savoir du grand et fatal événement qui est comme la préface du long livre des douleurs humaines; si les circonstances les plus nettement exprimées y semblent quelquefois appeler des explications que l'historien sacré a laissées dans l'ombre, ce caractère à la fois sensible et mystérieux, ce mélange de ténèbres et de lumière , cette sorte de clair-obscur convenait admirablement à l'exposition du premier mystère du crime. Il nous était bon, il nous était salutaire de savoir que notre nature a été corrompue dans sa source; mais il eût été vraisemblablement très - dangereux pour nous de voir parfaitement clair au fond de cet abîme. Le péché originel, qui n'était sollicité par aucun penchant au mal, diffère, par le caractère qui lui est propre, des fautes postérieures commises sous l'influence des inclinations vicieuses que nous apportons en naissant. Si nous connaissions complètement l'essence de ce désordre extraordinaire |ui »e peut plusse renouveler, nous saurions, eu

fait de perversité, des choses qu'il nous est sans doute heureux d'ignorer. Nous posséderions une science du mal plus étendue et plus profonde que ne le permet notre état actuel. La corruption de la nature humaine en son chef a pu produire en elle un tel affaiblissement, que l'homme ne pourrait plus supporter la pleine intelligence de ce qui a enfanté celte corruption même *. »

Mais si nous ne savons pas au juste en quoi consiste le péché originel , nous connaissons parfaitement ses grands caractères, et, dans ce triste drame, nous pouvons suivre la marche décroissante de l'amour, jusqu'au moment où il expire dans la révolte.

Tout a commencé par l'orgueil. L'amour met dans l'âme l'humilité, la confiance, l'abandon à la parole de celui qu'on aime. On ne la discute pas et on ne la laisse pas discuter devant soi. On bondit d'indignation devant celui qui la nie ou qui la suspecte. Or, voilà qu'au premier mot du tentateur, Eve tient une tout autre conduite. Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas toucher à tous les arbres du paradis ? Elle aurait dû bondir. « Pourquoi ? Je n'en sais rien. Vous n'avez pas le droit de me le demander. Il est mon Seigneur et mon Dieu. Je lui obéis et je l'aime. »

Au lieu de telles paroles qui eussent mis fin à la tentation, Eve entre en conversation avec lui. Elle, si jeune, si ignorante, si innocente, elle commence à disputer avec un esprit supérieur au sien ! Il y a des abîmes d'habileté dans la question qui lui est faite. Elle n'en voit aucun. Elle répond simplement et innocemment à une question où il n'y a ni simplicité ni innocence. Nous pouvons manger, dit-elle , de tous les fruits des arbres du jardin. Mais,

i Gerbet, Vr.es sur le dogme calkoligue de la pénitence, ch. i,

quant à ceux de l'arbre qui est au milieu, Dieu nous a défendu d'en manger, de peur que PEUT-ÊTRE nous n.e mourions.

Toute la chute est en germe dans ce dernier mot : Peutêtre, substitué à la fermeté de la parole de Dieu. Le tentateur en profite. Non, reprend-il vivement, vous ne mourrez pas. Et après avoir nié la vérité du commandement il en calomnie l'auteur : Seulement Dieu sait que, sitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal.

Ce coup renverse la première femme ; il éveille en elle toutes les curiosités et tous les désirs. Etre plus qu'une reine! Etre une déesse! Savoir le bien et le mal! Elle ouvre les yeux et elle commence à regarder le fruit. 0 Eve, tu n'aimes plus; car si tu aimais, tu ne trahirais pas , même pour monter sur un trône!

Mais ce n'est là que le premier pas. L'amour ne met pas seulement dans l'âme la confiance en celui qu'on aime; il y met le mépris de tout ce qui n'est pas lui. Que sont les choses, même les plus séduisantes! Comme on les méprise, quand on aime! C'était l'état d'Eve jusqu'à ce triste moment. Jamais elle n'avait levé les yeux sur le fruit défendu. Elle avait passé devant l'arbre sacré, dans la modestie du respect, les paupières baissées. Elle n'en avait jamais contemplé les fruits. 0 Eve, rien qu'à voir le regard que tu attaches maintenant sur eux , il est trop évident que tu n'aimes plus! La Bible, en accumulant ici les épithètes : Bonum ad vescendum, et pulchrum oculis, aspectuque delectabile * , semble nous montrer Eve qui contemple ce fruit sous toutes ses faces, comme pour s'assure/ qu'il contient bien, dans ses formes exquises, dans sa

beauté savoureuse et charmante, les secrets mystérieux dont on lui a parlé. Que va-t-il arriver? 0 Eve, si tu ne crois plus à l'amour de ton Dieu, pense du moins à sa colère, pense à ses menaces. Mais quand on a dédaigné l'amour, devant quoi s'arrêterait-on ? Eve avance la main et saisit le fruit défendu. Ce que l'orgueil a commencé, ce que la sensualité a poursuivi, se termine par la révolte.

Mais le trait le plus profond de cette scène, c'est le récit de la chute d'Adam. Jusqu'ici Adam n'avait pas paru. Soit qu'il fût survenu tout à coup, soit qu'Eve l'eût appelé, elle lui présente le fruit. La Bible ne nous a pas initiés aux perplexités du premier homme. Eut-il les mêmes illusions que sa compagne, la même exaltation d'orgueil, le même mouvement de sensualité? Beaucoup croient qu'il ne succomba que par faiblesse. Le serpent avait disparu ; Eve était seule devant lui. Il ne vit ni le fruit ni sa beauté; il ne vit que sa compagne, sa compagne déchue , et il tomba pour ne pas se séparer de celle qu'il aimait.

Et aussitôt, que se passa- 1- il? Comment s'acheva la faute? La Bible se contente dire que leurs yeux s'ouvrirent, et qu'ils s'aperçurent qu'ils étaient nus. Ils ne l'avaient pas vu jusque-là; ou plutôt ils l'avaient vu sans confusion , sans rougir. Pourquoi le voient-ils maintenant? Pourquoi n'en peuvent-ils supporter la vue? Tout ici est indiqué, rien n'est achevé. Un voile mystérieux couvre toutes ces choses et devait les couvrir, semblable à ce manteau jeté un jour par la piété filiale sur la nudité paternelle.

Tel fut le premier péché! Tous ceux qui en ont étudié le récit dans la Bible ont admiré non -seulement la beauté grandiose de la scène, mais sa profondeur physiologique. C'est la chute éternelle et universelle. Cherche dans les

souvenirs de ta conscience coupable, fils d'Adam, tu y trouveras je ne sais quel reflet vivant et reconnaissable de la faute de ton père : le même mélange d'orgueil, de concupiscence et de révolte, la même influence de la tentation ex érieure, la même Eve séductrice, la même faiblesse pour ta compagne, et, après la faute, le même vide et le même dégoût! Et toi aussi, ô fille d'Eve, que tu ressembles bien à ta mère ! C'est la même légèreté, la même frivolité, le même goût pour le fruit défendu, la même hardiesse! Et, dans l'un et dans l'autre, c est le même besoin de la grâce de Dieu et de la Rédemption.

Arrivons maintenant à la grande question. Si l'Église se contentait de dire qu'Adam et Eve ayant désobéi à Dieu en ont été punis, la raison ne trouverait rien là que de juste; si même l'Eglise ajoutait qu'ils ont été punis dans leurs enfants, la raison se résignerait encore. Mais l'Eglise va bien plus loin. Elle enseigne qu'Adam a transmis à sa postérité non-seulement sa punition , mais son péché ; que ce péché d'Adam est le péché propre de chaque homme; et que, selon l'énergique expression de saint Paul, tous les hommes ont péché en Adam. Qu'est-ce à dire? N'y a-t-il pas là une injustice flagrante, une énormité morale que nul homme droit n'acceptera jamais?

Pour résoudre cette difficulté , il faut se rendre bien compte du plan de la création d'Adam et de sa race. L'unité de chute correspond à l'unité d'être ; et toutes deux ne

s'expliquent que par la connaissance du plan de notre création. Redoublons ici d'attention.

Il y avait déjà eu, dans les profondeurs du ciel, une première épreuve. Un monde entier, neuf mondes peutêtre, l'immense multitude des neuf chœurs des anges, y avait été soumis. Là, soit à cause des lumières et de la perfection des dons, soit à cause de la personnalité de l'épreuve et de l'absence de tentation extérieure, soit pour d'autres raisons que nous ne connaissons pas , nul pardon n'avait été octroyé ; nulle rédemption n'avait été possible. Chaque esprit pur avait, dans un acte unique, solennel, définitif, consommé sa félicité ou son malheur.

Maintenant que Dieu allait passer à de nouvelles créations, il avait résolu de construire sur un plan nouveau, qui laissât plus de jeu à sa bonté. On eût dit qu'averti par la chute irrémédiable des anges , Dieu avait voulu prendre d'avance ses mesures pour atténuer la faute, et se ménager, dans le cas où elle aurait lieu , la possibilité du pardon.

Dans ce but, il avait d'abord diminué l'intelligence et affaibli ces feux sublimes qui , dans l'ange , poussaient la culpabilité à des degrés impardonnables. De plus, il avait uni l'esprit pur à un corps , afin que ce lui fût comme un poids qui, en l'humiliant, le préservât de l'enflure, et en même temps comme un voile qui , en permettant plus facilement l'erreur, donnât plus de place à la bonne foi, et, par conséquent , à l'excuse. Enfin il avait permis à l'ange déchu de tenter l'homme, afin que Dieu trouvât, dans cette tentation même, une raison d'être moins sévère.

C'étaient déjà bien des circonstances atténuantes, préparées par l'amour infini. Mais voici le coup de maître. Dans les divines hiérarchies, tous les anges ont été créés,

directement et immédiatement, de la main de Dieu. Là, comme dit Notre-Seigneur, neque nubent neque nubentur ». Ces grands noms de père, de mère, de fils sont inconnus. Chaque ange est à l'état individuel. Ce n'est pas assez dire : chaque ange forme une espèce. Il est seul de sa nature. Il faut des milliers de roses pour réaliser le type de la rose; le monde sera probablement fini avant que les hommes aient réalisé le type de l'homme ; ici , au contraire, il n'a fallu qu'un ange, un seul, pour réaliser pleinement, sublimement le type de l'ange. Dès lors, l'épreuve de chaque ange a été nécessairement individuelle, et sa chute, s'il venait à succomber, ne pouvait avoir et n'a eu en réalité aucun contre-coup sur personne, puisqu'il n'y avait personne de la même espèce. Pour la même raison , et aussi à cause de l'immensité des dons , cette chute n'admettait aucune sorte d'excuse; car d'où la tirer? de l'ignorance, de la séduction, de l'influence des autres ? Non, puisque l'ange était seul, dans la pure lumière, n'était tenté par personne , et savait clairement ce qu'il faisait.

C'est tout cela que Dieu résolut de changer, afin qu'en faisant sa créature plus faible, il lui préparât un sort moins redoutable. Au lieu de créer directement et immédiatement tous les hommes, il n'en créera qu'un seul. Et il mettra tous les hommes en lui, « dans ses reins, » comme dit énergiquement la Bible. De même aussi, au lieu de soumettre les hommes à autant d'épreuves qu'il y aura d'individus, il les soumettra tous à une seule épreuve dans la personne de celui qui les contient tous. En face de cette épreuve, Adam ne sera pas un homme, ce sera l'fiOMME. Il portera en lui toute l'espèce. Au fond, c'est la même

* Alalth. xii, 25.

loi que dans le monde angélique, puisque, là, chaque espèce aussi a son épreuve distincte. Seulement dans le monde angélique il n'y a qu'un individu par espèce. Ici il y en aura des milliards. Mais ils ne feront à eux tous qu'une seule espèce, soumise à une seule épreuve, dans la personne de celui en qui ils sont tous.

Au premier coup d'oeil , ce plan paraît être à notre désavantage. Mais, en regardant bien, c'est le contraire qui apparaît. Et en effet :

1° Si l'homme qui portait en lui toute l'espèce humaine sortait victorieux de l'épreuve, l'espèce était sauvée. Et, comme Dieu avait fait l'épreuve très-facile , il y avait mille chances d'un salut universel.

2° Supposé cependant qu'il succombât, il y aurait précisément , pour incliner Dieu à sa miséricorde, cette grande considération que, si tous les hommes étaient solidaires de la faute d'Adam, leur chef, cependant cette faute, ils ne l'avaient pas commise par un acte de leur volonté propre. Dès lors qui empêchait de reprendre la création en sous-œuvre , et d'offrir à cette humanité qui était tombée en masse la possibilité de se relever individuellement? On se retrouvait ainsi en présence de cette épreuve personnelle qu'avaient connue les anges et dont nous n'avions été exemptés que par bonté.

3° Ii est vrai que, par suite de la chute, chaque indi* vidu était affaibli; mais c'était un avantage. Il semble, en effet, qu'Adam avait encore été comblé de trop de dons. Vainement l'amour créateur avait essayé de se restreindre, il avait encore trop donné. Il fallait ramener l'homme plus près de son néant, de sa pauvreté native, pour le tenir plus facilement dans l'humilité, et pouvoir le combler impunément de plus d'amour.

Voilà le plan divin de l'épreuve à laquelle a été soumise notre race. Tout a été mis en un, afin que le salut fût presque certain, et que, s'il y avait chute, le pardon fût plus facile. En quoi la justice pourrait- elle être violée ici? Et qui ne voit, au contraire, éclater, du côté de Dieu, la tendresse, la plus délicate bonté? Tout y est digne de cet ordre de choses que nous avons appelé l'ordre de l'amour infini.

On dira : Mais si les choses se sont passées ainsi , il n'est pas exact de dire que nous avons péché. Le mot péché est un mot impropre.

Assurément nous n'avons pas péché, comme nous péchons aujourd'hui. Notre péché n'a pas été un péché personnel, un acte de notre volonté. Et la preuve, c'est que l'Eglise, pour le remettre au saint baptême, n'en demande à personne, pas même à l'adulte, la contrition. Et la preuve encore, c'est que si un homme sort de ce monde, n'ayant sur l'âme que la seule souillure du péché originel, l'enfant par exemple, il n'est pas condamné aux peines dont le péché personnel est menacé. Quelques théologiens ont pu le dire : jamais l'Eglise.

Comment donc avons-nous péché?

Nous avons péché en Adam, in quo omnes peccaverunt '. Non pas en nous, mais EN lui. Il portait en lui toute l'espèce humaine, toute la race, comme père, possédant

1 Paul, ad Rom. r, 12.

dans ses veines toute la vie qui devait se répandre sur le globe. Il est tombé ; toute la race est tombée en lui. Il a perdu ses dons merveilleux; toute l'espèce les a perdus avec lui. Il a souillé sa vie, et, par conséquent, toute la vie qui devait s'en échapper; comme une source qu'on empoisonne, et dont les moindres infiltrations se trouveront, à dix lieues de là, empoisonnées *.

A la bonne heure! me direz -vous. Mais jusqu'où cela s'étend -il? Jusqu'où va cette communication à la race humaine de la nature affaiblie, corrompue d'Adam? Là est la difficulté. L'Eglise , qui affirme si énergiquement le fait de cette communication, de cette transmission du péché d'Adam à sa postérité, ne dit ni comment elle se fait, ni jusqu'où elle va. Elle laisse à ses docteurs le soin de sonder ces difficiles problèmes. Or, des études psychologiques et physiologiques poursuivies pendant des siècles , il est résulté deux grands systèmes qui semblent» en être le dernier mot. L'un que j'appellerais volontiers le minimum du péché originel, l'autre qui en est le maximum. Je vais les exposer successivement tous les deux. Le lecteur choisira.

1 On trouve sans cesse dans les Pères ;cette explication : « Fecit Adam et in illo fuimus omnes. Periit Adam et in illo omnes perierunt. » (S. Ambr., in Luc, lib. VIII, n. 234.) — « Omnes enim fuimus in illo uno ( Adam ) , quando omnes fuimus ille unus, qui lapsus est... »(S. August., de Civ. Dei, lib. XIII, c. xiv.) — « Omnes homines, qui nascuntur ex Adam, possunt considerari ut unus homo, in quantum conveniunt in nalura quam a primo parente accipiunt... Sicut etiam Porphyrius dicit quod participatione speciei plures homines sunt unus homo... » (S. Thom. 1,2, q. lxxxi, a. 1.)

Voici d'abord ce que j'appelle le minimum du péché originel. Il faut au moins admettre cela, si on veut rester catholique.

D'après ce système , qui s'enseigne publiquement à Rome, le péché originel ne serait en nous que la privation violente, par voie de déchéance, des dons admirables dont Dieu avait comblé notre nature humaine et qui ne lui étaient pas dus. Dépouillé et affaibli en punition de son péché , Adam engendre à son image des enfants dont tout le péché consiste à n'avoir plus ces dons sublimes dont leur père avait été comblé, et que Dieu, dans sa bonté, leur avait destinés.

Expliquons-nous, afin que, si tout consiste en effet dans ce dépouillement des dons surnaturels , nous voyions bien comment cela peut constituer un péché.

Le concile de Trente a défini le péché transmis par Adam à sa postérité : « la mort de l'âme. » Or qu'est-ce que la mort? Ce n'est pas simplement Y absence de la vie; c'en est la cessation violente, la privation contre nature. Voilà pourquoi un cadavre fait horreur; non pas parce qu'il n'a pas la vie , mais parce qu'il ne l'a plus. Si Dieu l'eût créé sans le don de la vie, il eût été beau, comme le Jupiter de Phidias ou la Vénus de Praxitèle; mais parce qu'ayant fait une si divine statue, Dieu l'a rendue plus divine encore, en lui donnant le regard , la parole, le mouvement, la vie, elle ne peut pas perdre de tels dons sans nous inspirer le dégoût.

Voilà l'image du péché originel. Si Adam eût été créé dans l'état de pure nature, doué seulement des dons que celle-ci réclamait : l'intelligence, la liberté, l'amour; il eût été beau, même sans la grâce sanctifiante. L'absence de dons plus hauts n'aurait pas même été remarquée, puisqu'on n'en soupçonnait pas l'existence. Mais Dieu ayant voulu, dans sa bonté, élever l'homme à un état plus haut, à cette vie que nous appelons surnaturelle, parce qu'elle est au-dessus de toutes les exigences de la nature; ayant voulu que cette sainteté originelle fût accompagnée de dons merveilleux, tels que la soumission parfaite du corps à l'âme, l'illumination de l'âme par la science infuse, l'exemption de la souffrance et l'immortalité; ayant réglé de plus que ces dons seraient toujours dans Adam et sa race et constitueraient en eux l'intégrité de leur nature , il est bien évident qu'Adam et sa race ne pouvaient plaire à Dieu qu'ornés de cette grâce sanctifiante et de tous les dons qui en étaient l'accompagnement divin.

Les perdre, c'était déchoir, c'était devenir laids aux yeux de Dieu; c'était pour l'âme être morte, comme le corps quand l'âme n'y est plus.

Or, disent les théologiens dont je parle, tel fut le résultat du péché d'Adam. Il perdit la grâce sanctifiante, et, comme ce n'était qu'à cause de cette grâce sanctifiante que Dieu avait fait à l'homme tous ces dons merveilleux dont nous venons de parler, ils s'évanouirent avec elle.

Ces dons, nous l'avons vu, n'étaient pas dus à la nature humaine. C'étaient les surajoutés de l'amour infini. Dieu aurait pu créer l'homme sans eux. En les perdant par le péché , l'homme n'a donc rien perdu de ce qui appartenait à la nature humaine; il a été simplement réduit à un

état dans lequel, absolument parlant, Dieu aurait pu le créer.

Avec cette différence, cependant, que cette cessation de dons, qui, sans être dus, avaient été unis à la nature humaine au moment de la création , a amené un ébranlement dans cette nature , un manque d'équilibre. Comme un édifice dont on renverse la coupole; les piliers et les murs faits pour la porter s'étonnent, s'ébranlent, et on y remarque des lézardes.

Voilà le péché originel. Ce n'est pas simplement Y absence de la vie surnaturelle et des dons merveilleux dont Dieu l'avait librement accompagnée; c'en est la cessation violente et contre nature, le dépouillement douloureux par déchéance.

Prenons des exemples. Voyez-vous ces soldats qui passent vêtus grossièrement, qui travaillent, qui obéissent? Ils sont beaux néanmoins. Dans le nombre , remarquez celui-ci : en apparence il ressemble aux autres ; en réalité , qu'il est différent ! Hier, il était officier; mais, en punition d'une faute, il a été dégradé. On lui a arraché ses épaulettes, sa croix. On l'a réduit à l'état où vous le voyez. Voilà le péché originel. Le péché originel, ce n'est pas d'être dans l'état où nous sommes, c'est d'être tombés dans cet état.

Voulez-vous une autre comparaison, encore plus juste? Voilà une bande d'enfants pauvres, déguenillés. Ils sont beaux, sous leurs haillons, pleins de jeunesse, de vie, de gaieté. Au milieu d'eux, il y en a un qui leur ressemble: mais son père était un grand seigneur, un prince de sang royal. Condamné à mort pour crime de révolte, dégradé de ses titres, et dépouillé de ses biens, il n'a laissé à son fils que la pauvreté et la honte. En apparence, cet enfant

ressemble aux autres; cependant quelle différence! La misère de ceux-ci n'est qu'une misère : la misère de celui-ci est une déchéance et un châtiment. Et aussi regardez à son front ; il y plane une ombre.

Il pourrait y avoir, dans tel monde planétaire , une race qui nous ressemblât exactement, qui fût, comme nous, soumise à la douleur, à la mort, qui fût sujette à l'ignorance, à l'erreur, mais chez laquelle rien de tout cela ne fût un désordre , parce que ce serait la condition même dans laquelle Dieu l'aurait créée. Pour nous, qui étions nés dans une région supérieure, nous n'avons pas pu tomber à un état moindre sans déchéance. Eh bien l cette déchéance, c'est le péché originel. Il n'y en a pas d'autre.

En Adam , cette déchéance a été un acte; en nous, c'est un état. Adam s'est dépouillé lui-même, voilà son péché. Le nôtre , c'est de naître semblables à lui , c'est-à-dire dépouillés comme lui , dès lors laids aux yeux de Dieu, objets de dégoût et de colère , non par notre volonté , mais par notre nature; natura filii irœ ».

Et si vous me disiez : C'est là un malheur, ce n'est pas un péché. Je répondrais, toujours dans l'esprit de ce grand système théologique: Etre en naissant dans un tel état, dépouillé de la grâce sanctifiante que l'on devrait avoir, c'est un désordre. Etre en naissant privé de la vie divine pour laquelle on avait été créé , c'est un désordre ; c'est naître mort, comme une mère qui engendrerait un cadavre.

Voilà ce qui s'enseigne publiquement à Rome , ce qui n'a jamais mérité une censure, et ce qui, je le pense, ne

l Paul, ad Galat., iv, 8.

saurait présenter, à l'esprit le plus ombrageux , aucune espèce de difficulté.

A mon sens, c'est même là le défaut de ce système. Il me montre bien, dans l'humanité, les conséquences et les peines de la faute ; je n'y vois pas assez la faute ellemême, ce péché d'Adam dont l'Eglise dit qu'il est le péché propre de chacun de nous. Je n'y vois pas non plus assez la profonde blessure faite à l'humanité , ni cette violente inclination vers le mal qui a été de tout temps son péril et sa honte. La Rédemption non plus ne s'illumine pas assez à ce système. Bref, je le trouve superficiel.

Cependant, je le répète, il n'a jamais été censuré. De grands théologiens l'acceptent. On peut y demeurer. On y est en bonne compagnie.

J'arrive maintenant à ce que j'appelle le maximum du péché originel. Là, à mon sens, est la vraie doctrine, mystérieuse mais sublime, impénétrable et inaccessible directement, mais jetant de tous côtés des éclairs.

Nous avons vu que Dieu a créé notre race sous la loi de la paternité. Or, c'est là, dans les profondeurs cachées de cette loi auguste, que se trouve , à mon sens, l'explication du péché originel. Qu'est-ce donc que la paternité?- Je le répète, les anges ne la connaissent pas : ils ont été créés à l'état individuel. Les immenses hiérarchies des çieux n'en soupçonnent ni la gloire ni la félicité. Elle ne règne que sur la terre; mais là, j'ose dire qu'elle n'y est pas seulement à la première place, elle en <'st la loi unique*

Cherchez ce qui fait la famille , l'école , la société , la patrie , l'humanité, la religion. C'est toujours la paternité. Prêtres, rois, magistrats, soldats, ce sont des pères; et ils accomplissent d'autant mieux leur mission qu'ils sont plus pères.

Or, cette loi de la paternité, cette loi suprême, unique, de la race humaine, en quoi consiste-t-elle? Quelle est son essence? Je disais tout à l'heure qu'elle n'est pas connue au ciel. Elle ne l'est pas parmi les anges; mais elle règne au sein de l'adorable Trinité, et c'est un des sens peut-être de cette parole de Dieu : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Qu'il soit père dans le temps, comme je suis père dans l'éternité.

Et par conséquent, ô homme, si tu veux savoir ce qu'est la paternité, contemples-en, dans le ciel, le divin exemplaire. Là, au sein de l'auguste Trinité, le Père engendre son Fils. Et quel est le caractère de ce Fils? Il ressemble à son Père. Est-ce assez dire? Non; il lui ressemble parfaitement. Est-ce assez? Non, non, il est sa reproduction totale, adéquate, consubstantielle. Le Père est tout entier dans le Fils; il lui donne tout ce qu'il a, même sa substance, et, avec sa substance, il lui donne tous ses attributs; voilà l'essence de la paternité dans le ciel. Or c'est sur ce modèle qu'a été faite la paternité d'Adam. Et aussi , rien ne donnera jamais une idée de ce qu'était la plénitude et l'énergie de cette paternité, au moment de l'épreuve humanitaire. Celle que l'homme possède aujourd'hui en est à peine une ombre. Regardons- la cependant; et, comme après tout elle est de même ordre et n'en diffère qu'en intensité, peut-être nous aidera-t-elle à apercevoir quelque chose de l'immense, incommensurable et universelle paternité d'Adam?

Aujourd'hui donc, dans le monde si différent de Tépreuve individuelle, qu'est-ce que le père donne à son enfant?

1° D'abord , il lui donne son sang ; non pas un sang quelconque, vague, indéterminé; mais le sien, tel qu'il l'a individualisé dans ses veines. Il se peut que, chimiquement parlant, tous les globules de sang se ressemblent; mais cela n'est pas vrai à un point de vue plus élevé. Le sang, aux veines de l'homme, s'anime; il prend des habitudes et des pentes. Il y a un sang pur, noble, habitué à se verser pour l'honneur ; et il y a un sang vil, plein de tressaillements honteux. C'est ce sang -là, noble ou vil, que le père communique à son fils , tel que l'ont fait vingt ans , trente ans de généreux efforts ou d'abaissements misérables. Et comme c'est le sang qui fait la race, il y a une première et redoutable responsabilité.

2° Après que le père a donné son sang à son fils, que lui donne-t-il encore? J'allais dire qu'il lui donne son âme. Ce serait inexact. Mais ce qui ne l'est pas, c'est que l'âme du père revit d'une manière ineffable dans le fils. Oh ! je le sais, il y a là un profond mystère; mais il y a un fait aussi, incontestable et éclatant. 11 y a de l'âme du père dans le fils. Le fils n'est pas, il s'en faut bien, un être radicalement, absolument distinct du père. C'est le père reproduit. Comment? Jusqu'où? Où sont les limites? Il ne faut pas essayer de le dire. On voit dans le fils, dès les premiers jours, des choses qui viennent manifestement du père. Il y en a d'autres, plus cachées, enveloppées, latentes, qui n'apparaîtront que plus tard, à quinze ans, à vingt ans. Il y en a même qu'on ne verra qu'à la fin. Cette jeune fille si fine d'aspect, si délicate, si différente de sa mère, c'est étrange, comme à mesure

qu'elle avance en âge, elle en prend la ressemblance. Et ce ne sont pas seulement les linéaments extérieurs, sans importance, qui se montrent successivement; des vertus, des qualités, des inclinations, des défauts, des habitudes, des choses cachées jusque-là, dominées peut-être par ma fougue de jeune homme , se dégagent , font leur apparition , me donnent chaque jour une ressemblance plus profonde avec mon père. /Je le réalise en avançant, profondément distinct de lui , mais profondément semblable. Je suis sa chair, je suis sou sang; j'ai de son âme, j'ai de ses qualités, j'ai de ses défauts. Je n'analyse pas tout cela, c'est trop profond; je ne le vois pas, c'est trop caché; ou plutôt je le vois parfaitement. Je sais ce qui en moi vient de mon père; je sais parfaitement ce qui vient de ma mère. J'en fais le décompte exact. De moi, il vient peu de chose. Je suis un composé des inclinations, des vertus, des qualités, des défauts, des habitudes de mon père et de ma mère, unis, mêlés, entrelacés d'une manière si profonde qu'il y a un point où mon regard expire. On me dirait donc que là, dans ces plis et replis par où l'être de mon père est dans mon être , il y a des choses encore plus cachées qui n'apparaissent qu'à l'œil qui sonde les cœurs et les reins, je ne contesterais pas. Il faut dire de la génération de l'homme ce qui est dit de la génération du Verbe : Generationem ejus quis enarrabit l ! L'antiquité avait jeté un voile sur ce mystère. Il faut l'y laisser. C'est le secret de Dieu.

3° Et non-seulement le père donne son sang à son fils, et il lui communique quelque chose de son âme; mais voici qui est plus merveilleux. C'est en lui donnant son

1 là. lui, 8.

sang qu'il lui donne son âme. Ces qualités, ces défauts, ces habitudes, ces vives inclinations qui de l'âme du père passent dans celle du fils et la font à sa ressemblance, c'est le sang qui en est le véhicule. On dit d'un jeune homme : Il est d'un bon sang, pour indiquer qu'il a reçu de son père, de sa mère, un riche trésor de qualités. J'ai touché tout cela au chapitre précédent; je n'y reviens pas.

Voilà donc comment les choses se passent, même aujourd'hui, sous le règne de l'épreuve personnelle, avec une paternité renfermée dans de si étroites limites. De même qu'au sein de l'auguste Trinité, le Père est tout entier dans le Fils; de même, ici-bas, dans la famille, toutes proportions gardées, le père est dans son fils. Que devait-ce donc être aux jours de l'épreuve humanitaire, quand la paternité était en Adam dans toute sa plénitude et toute son énergie?

Or, cela dit, je pose deux questions :

1° N'y a-t-il pas des circonstances où même aujourd'hui, sous l'empire si différent de l'épreuve personnelle, le péché non- seulement souille la personne, mais blesse la nature, et quelquefois la bouleverse de fond en comble?

2° Une nature ainsi blessée peut-elle, dans une certaine mesure, se transmettre du père aux enfants? de quelle manière, et jusqu'à quelles limites?

Relativement à la première question, si le péché ne souillait que la personne, le mystère de la transmission du péché originel serait indéchiffrable; car manifestement le père ne transmet pas sa personne à ses enfants. Mais le péché ne va-t-il que là? N'est- il pas vrai qu'après avoir souillé l'âme, souvent il blesse la nature; qu'il l'avilit; qu'il la dégrade; qu'il en éteint quelquefois et successivement toutes les facultés? Prenez l'orgueil, par exemple.

A un certain degré, est-ce qu'il ne trouble pas le jugement? Est-ce qu'on ne voit pas certains êtres, enivrés d'eux-mêmes, ne croyant qu'à leur propre infaillibilité, et capables, dès lors, des fautes les plus monstrueuses? Et de même, est-ce qu'à un certain degré l'orgueil ne détruit pas le cœur, ne le rend pas sec, égoïste, personnel, injuste jusqu'à la cruauté? Prenez la volupté; qui en pourra dire les ravages? L'intelligence s'affaiblit, la mémoire s'éteint, la volonté perd ses ressorts; toute flamme, toute ardeur, tout enthousiasme disparaissent; toute tendresse, toute générosité; c'est la mort. Prenez la sensualité, l'ivrognerie. Ce n'est plus un homme, c'est une brute.

Et ces blessures de l'âme, on les retrouve dans le corps. Chaque péché est comme un coup de stylet qui va toucher la partie matérielle de notre être. Sans doute ce temple si parfait , où habite notre âme , ne succombe pas du premier coup. Il se défend ; il répare ses pertes ; mais il ne peut pas résister indéfiniment. Quand les coups se répètent, ou bien quand les coups, sans se répéter si souvent, ont une certaine intensité, la démolition commence. Les cheveux tombent avant l'âge, les yeux se cavent, la taille se voûte, le sang s'appauvrit ou s'exalte, la phthisie arrive, l'apoplexie se prépare : Plus occidit gula quam gladius. Les médecins le savent; et beaucoup parlent plus haut que la Bible.

Et qu'on ne s'imagine pas qu'il faille une si longue série d'actes pour blesser la nature et la bouleverser de fond en comble. Tout dépend de leur intensité. Il y a des jeunes gens de vingt ans chez lesquels l'œuvre abominable est achevée. En quelques jours, en quelques années, ils ont tout ravagé, même le corps. Les voilà incapables

d'être hommes, d'être pères; ou ils ne le seront que pour transmettre à leurs enfants une vie rachitique , pour verser dans leurs veines un virus fatal qui sera le châtiment du père dans ses enfants.

Ceci posé, qui empêche qu'Adam ait, dans un seul acte, non-seulement souillé sa personne, mais corrompu sa nature? Tout dépend de l'intensité de cet acte. Et où y en eut-il jamais un pareil? Ce n'est pas l'objet qu'il faut regarder ici, nous l'avons vu; ce sont les circonstances de l'acte. Tant de lumières qui remplissaient son esprit; des dons merveilleux qui élevaient si haut sa volonté; une obéissance si facile; une si pleine, une si épouvantable responsabilité! Quoi! il sait que, s'il désobéit, il perd pour jamais tous ses enfants ; il se sent le représentant de la race humaine; non pas un homme, mais I'homme , appelé à sauver sa postérité tout entière par la plus légère de toutes les obéissances, et il désobéit! Non, jamais il n'y eut un péché pareil 1 Pour juger ce que fut alors la souillure de l'âme, et jusqu'où la nature humaine tout entière put être bouleversée et blessée, il faudrait voir ce que fut l'odieuse intensité de l'acte d'Adam.

J'arrive maintenant à la seconde question. Quand , par le péché, un homme a, je ne dis pas seulement souillé son âme et sa personne, mais blessé, affaibli et dégradé sa nature, un tel état se transmet -il à ses enfants? De cette nature ainsi dégradée, est-ce qu'il ne passe rien, même aujourd'hui , à sa postérité?

J'entends dire, par une science sophistique, que, dans un prochain cataclysme du globe, surgira une race nouvelle et supérieure à la nôtre, comme nous avons surgi nous-mêmes dans la dernière des révolutions terrestres '.

1 Quinot, De la Création.

Tristes chimères, au fond desquelles j'aperçois cependant une vérité! C'est qu'il dépend des pères de famille, non pas de créer une race supérieure à l'homme, mais d'élever la race humaine au-dessus de ce qu'elle est maintenant; de faire monter de génération en génération le niveau physique, intellectuel et moral de notre grande espèce.

Mais, en même temps, savez- vous ce que j'entends dire par une science, celle-ci non plus sophistique, mais abominable? C'est qu'il serait possible, par sélection, de faire disparaître les hommes et de multiplier les brutes. Oui, accoupler des hommes sans foi, sans loi, sans mœurs, avec des femmes sans cœur, sans pudeur; qui sait si on n'obtiendrait pas ainsi des êtres de plus en plus trempés dans l'animalité ? On assure que l'épreuve est déjà commencée. Tant la paternité est une chose puissante aux yeux de tous ! Tant elle est capable de transmettre toute sa nature !

Mais, sans aller si loin, est-ce que, en dehors de ces exagérations, cette transmission , au moins partielle, n'est pas un fait admis de tous ? Ceux qui le contestent en parole l'affirment dans leur conduite. Vous êtes père, je suppose; vous avez une fille à marier : pourquoi vous informezvous si soigneusement de ce qu'ont été le père, la mère, l'aïeul de celui qui aspire à la main de votre enfant? Je concevrais que tous fussiez préoccupé de la question des maladies physiques : de la folie par exemple, de l'épilepsie, quoique ce soit un grand mystère que l'hérédité d'une maladie physique. Mais que vous importent les taches morales du père? Est-ce que le fils n'est pas une personne absolument, radicalement distincte du père? Encore si, dans la re-

1 Gratry, De la Religion,

cherche si minutieuse que vous faites, vous ne vous préoccupiez que de la déconsidération qui peut en rejaillir sur le nom , je le concevrais encore. Mais on dirait que vous craignez que les inclinations perverses du père, de l'aïeul, se retrouvent un jour dans ses petits-enfants! Pensez-y : les inclinations perverses d'un père, d'un grand-père qui n'est plus, pourraient se retrouver dans un enfant qui n'est pas encore! Il n'y a pas autre chose dans la doctrine du péché originel , et vous touchez du doigt sa transmission.

Arrêtons -nous ici , dans cette question très -mystérieuse. Comme ces volcans dont on voit la lumière, mais dont on ne peut pas contempler le foyer, le péché originel éclaire de sa lueur sinistre toutes les contradictions de notre nature, mais il échappe lui-même au regard. Il se perd dans un autre mystère , aussi peu éclairé que lui : le mystère de la génération humaine. Il est la conséquence du plan de notre création , sous la loi de la paternité. C'est la profondeur de l'unité de la race humaine qui explique la communication à tous du péché commis par le père de cette race. Unité de chute, et aussi, grâce à Dieu, nous Talions voir, unité de rédemption, parce qu'il y a unité d'espèce!

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