LE PLAN NOUVEAU DU MONDE DE LA CHUTE
J'entends quelques-uns de mes lecteurs dire : « J'entrevois cet ordre profond de la transmission du péché originel. Mais cet ordre est-il juste? est -il miséricordieux , digne de cette création des mondes que vous avez appelée la création de la bonté et de l'amour? »
Je réponds : Oui. 1° Parce que, l'épreuve étant nécessaire, c'est la bonté et l'amour infinis qui avaient imaginé l'épreuve collective, afin que le salut fût plus facile, et que , s'il y avait faute , la faute fût pardonnable. 2° Parce qu'en effet, dès que le péché eut été commis, la bonté et l'amour apparurent pour désarmer la justice, relever l'homme tombé, et, avec les débris de la création déchue, refaire un monde encore plus beau.
L'ingratitude et la révolte venaient d'apparaître. Or, en face de l'ingratitude , il n'y a que deux choses possibles : ou punir l'ingrat et le rejeter à jamais; ou essayer de le vaincre à force de bienfaits.
Ce fut ce second dessein qui prévalut. Dieu vit l'homme
tombé; il vit, dans ses flancs, cette génération d'êtres qui n'avaient pas péché personnellement, dont il pouvait tirer un amour d'autant plus cher à son cœur qu'il avait été plus près d'en être privé; il s'attendrit, et, sur les ruines du monde déchu, il décréta la restauration de son œuvre, d'après un plan nouveau.
Nous allons étudier ce monde nouveau. C'est le nôtre. C'est le monde de la convalescence. Dieu reprend l'homme ; il le soigne comme un malade; il travaille à le guérir, afin de pouvoir le réintégrer dans la gloire perdue. Quel est ce nouveau plan du monde? Quelles modifications furent nécessitées, dans le plan primitif, par l'apparition du péché? Comment ont-elles été acceptées et transfigurées par l'amour infini? Voilà les questions qu'il faut résoudre avant d'aller plus loin , sous peine de ne rien comprendre, ni au dogme catholique, ni surtout à la morale.
La première modification que Dieu, en conséquence du péché, a introduite dans le plan primitif de la création est une modification dans le caractère même de l'épreuve. L'épreuve reste; elle ne peut pas cesser; mais elle change de forme. Nous avons vu que, dans le premier plan, toute la race humaine avait été comme enfermée dans Adam et soumise en lui à une seule épreuve, une épreuve collective. Maintenant cette épreuve va devenir individuelle et personnelle. La partie qu'Adam a perdue pour nous, ou que nous avons perdue en lui, chacun de nous va être mis en posi-
tion de la regagner. On recommence l'épreuve ; mais cette fois chacun y est pour sa part.
Et non-seulement l'épreuve devient personnelle , mais, au lieu d'être unique, l'épreuve sera successive et multipliée. Les âmes sont trop faibles maintenant , pour qu'on ose leur demander de jouer leur éternité dans un seul acte. Il y aura cent, mille, dix mille actes, avec des facilités infinies de se relever à chaque chute. Le temps va être donné aux âmes, dans une succession et sous une forme pleine de lumière. Ce ne sera plus un printemps perpétuel, chose trop séduisante. Il y aura un printemps, un été, un automne, un hiver, avec des révélations éloquentes à chaque saison. De même, la vie ne sera pas un point unique, un épanouissement de l'âme à trente ans. Il y aura les faiblesses du premier âge, les illusions de l'adolescence, les passions fougueuses de la jeunesse, qui rendent les fautes plus pardonnables; puis les douleurs, les désenchantements et les satiétés qui les font moins attrayantes, les infirmités qui les rendent moins nombreuses. A mesure d'ailleurs qu'on avancera, les secours se multiplieront; des sacrements augustes, des rites pleins d'une énergie divine , viendront fortifier l'homme à chaque étape de la vie. Enfin, à cause de sa faiblesse, il n'y aura plus de fautes irrémissibles ; pas un péché qui ne soit réparable. L'ange du pardon, le véritable ange gardien, accompagnera chaque homme, et versera la miséricorde sur la trace de ses pas pour en effacer la souillure. Supposez cependant qu'un homme ait résisté à tout cela, méprisé toutes ces lumières, profané toutes ces grâces, il lui resterait encore une ressource : ce serait de tout réparer par un acte unique, facile; ce serait de dire, sur son lit de mort, à ce monde qui s'en va : « Va-t'en! » et à ce Dieu qui
vient : « Je me repens de tout mon cœur et je vous aime par-dessus toutes choses ! » 0 bonté de Dieu ! 0 Cœur insatiable d'aimer et d'être aimé ! que je te reconnais bien à ces traits!
Voilà déjà une modification capitale, que l'amour infini a apportée au plan primitif des choses. Pour atténuer les conséquences de la chute, l'amour a créé un monde nouveau, le monde de l'épreuve personnelle, successive et multi<* plièe; le monde de la faute rèmissible et du péché pardonnable.
Mais ce n'est là que la première modification , nécessitée par la chute et apportée par la bonté de Dieu au plan primitif de la création; il y en a une seconde, profondément douloureuse mais admirable, et où l'amour va se révéler, avec un éclat nouveau.
C'est une chose certaine que, dans le plan primitif, l'homme, roi du monde, se serait sanctifié en faisant des actes de roi, c'est-à-dire des actes de jouissance. Sauf une seule créature, soustraite à son empire, afin qu'il reconnût qu'il avait un maître et un seigneur, le monde entier était à lui. Il se serait sanctifié, en jouissant de ses biens. La sainteté aurait offert au monde le plus doux de tous les spectacles : celui de la beauté embellie par l'innocence, et l'alliance du bonheur avec la vertu.
Mais, si bon que soit Dieu, maintenant que la révolte s'était montrée, il était impossible qu'un autre attribut n'apparût à sou tour : la justice. La justice est l'horreur
du mal; et, quand la justice porte un glaive, c'en est la punition. Dieu n'a pas même besoin d'intervenir. La punition naît d'elle-même; elle sort de la faute comme une conséquence sort d'un principe, nécessairement. Si donc Dieu consentait à remettre à l'homme la punition infinie, c'est-à-dire éternelle, que méritait l'offense faite à une majesté infinie, il était impossible qu'il n'y eût pas du moins un châtiment temporel ; car le péché qui n'est pas puni est un nouveau désordre. Seulement, comme ce châtiment allait être réglé par une bonté infinie , par la délicatesse même , on pouvait être sûr qu'il y aurait , entre le châtiment et la faute, une harmonie divine. Reprenons donc le récit de la Genèse, et, en écoutant la sentence qui nous condamne, admirons l'amour qui transforme la peine, et qui , du châtiment qui devait nous briser, fait un des moyens les plus puissants de la régénération de l'humanité.
Gen. m, 17. Et Dieu dit à Adam : « Parce que tu as mangé du fruit de l'arbre défendu, la terre sera maudite à cause de toi. Elle te produira des ronces et des épines , et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »
Voilà la première loi du monde de la chute. Le péché a élé un acte d'orgueil, une extension coupable de la souveraineté accordée à l'homme ; la pénitence du péché sera la diminution divine de cette souveraineté. L'homme sera moins roi de la nature; et s'il n'en devient pas l'esclave, du moins, dans son travail, il en sentira à chaque instant la résistance.
Sans doute le travail existait déjà dans le paradis terrestre ; mais il avait un autre caractère. C'était le travail de l'homme riche, heureux, qui par goût cultive des roses, et, en croisant les espèces, embellit sa demeure et enrichit la
création ; le travail de l'artiste, qui prend comme Dieu un peu de terre dans sa main , et y souffle l'inspiration et la vie; le travail du poëte, du contemplateur, qui sent les harmonies du monde et leur donne une voix.
Aussi, étudiez nos sentiments les plus profonds, nous n'avons pas, pour le travail , la répugnance invincible que nous avons pour la douleur et la mort. Nous l'aimons, nous sentons qu'il a été éternellement la' loi de notre nature, industrieuse, inventive et ardente. Ce qui nous répugne, c'est le travail forcé; c'est ce genre nouveau de travail dont Dieu a dit : La terre te produira des ronces et des épines : et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.
De fait, livrée à elle-même, la terre ne produit aujourd'hui que des épines et des ronces. Oh ! même dans ce cas, elle est divinement belle, parce que l'homme n'a pas pu en chasser Dieu. Ces ronces , ces épines , elle les entrelace avec un art infini. Ces sables qu'elle roule sous les pieds de l'homme qui ne travaille plus, elle les étend sur nos ruines avec une majesté dont la grandeur saisit. Mais, privée des saintes sueurs du travail, elle n'est plus féconde. Voilà six mille ans que nous la travaillons , nous ne l'avons pas encore ensemencée tout entière. Elle nourrit un peu plus d'un milliard d'hommes; bien cultivée, elle pourrait en nourrir treize. Que dis-je? nous n'avons même pas su garder nos conquêtes. Nous avons perdu des jardins sublimes : l'Afrique, qui était le grenier de l'empire romain; la Grèce, dont les anciens avaient fait un bouquet de grenadiers et de lauriers- roses; l'Orient presque tout entier*. Dès que notre bêche s'arrête, dès <|uc notre sueur cesse de couler, la terre reprend ses ronces sous lesquelles glissent, des serpents; ses déserts et ses steppes sauvages où rugissent des bêtes fauves.
Mais aussi, quand nous travaillons , quelles merveilles I Les forêts plantées , les marais desséchés , les fleuves endigués, ^'atmosphère purifiée, le climat changé, et l'homme qui grandit I car voilà la beauté divine de la loi du travail. En faisant la terre, nous faisons notre âme. En refoulant dans le néant les ronces et les épines , nous chas* sons de notre esprit, de notre cœur, les stérilités honteuses, les miasmes dormants, les concupiscences odieuses. On dirait que la terre n'est que la prolongation de notre corps. La même révolte est dans les deux; en réduisant l'une, nous réduisons l'autre. Le fait est qu'à mesure que, sous l'effort de notre travail, la terre s'embellit et se féconde, dans la même proportion notre sang se purifie, notre poitrine s'élargit, nos muscles se fortifient, les parties basses et marécageuses de notre nature se sèchent, ses parties révoltées s'apaisent, les fumées d'un sang corrompu s'é* vanouissent, et la régénération de l'homme commence. Les peuples laborieux ont toujours été des peuples chastes; et les peuples chastes ont toujours été des peuples laborieux. Après six mille ans d'expérience, la grandeur, la beauté, la vertu, la noblesse, la force s'élèvent dans l'homme en proportion du travail.
Et cependant, si puissant et si régénérateur que soit le travail, il ne pouvait pas suffire à contenir la nature révoltée de l'homme, et encore moins à la transfigurer; il fallait un agent plus actif, qui pénétrât plus avant dans sa
chair, et qui allât chercher, jusque dans ses veines, le sang qui s'y était souillé.
Et Dieu dit à l'homme : « Ce que ton travail aura fait naître de la terre, tu le mangeras dans la douleur , tous les jours de ta vie. »
Et Dieu dit à la femme : « Je multiplierai tes souffrances et tes enfantements. Tu enfanteras dans la douleur. »
Voilà ce grand nom de la douleur. C'est la première fois qu'il apparaît. A la place du travail heureux , le travail dans la douleur! A la place de cette extase de béatitude, pendant laquelle Eve sortit du cœur et des flancs d'Adam, l'enfantement dans la souffrance! Telle est la seconde loi du monde nouveau.
C'est que le péché n'a pas été seulement un acte d'orgueil , il a été un acte de concupiscence. Dans toute exaltation de l'âme, par une réaction inévitable, il y a une soumission au joug des sens. Et par conséquent pour rétablir l'ordre , il fallait que la douleur apparût.
Depuis six mille ans, l'homme a tout essayé pour échapper à sa domination, 11 a déployé en mille choses le plus sublime génie; il a couvert le globe de créations presque divines; il n'a rien pu contre la souveraineté de la douleur. Tous les temps, toutes les civilisations, tous les cieux ont vu l'homme pleurer, et les larmes sont encore le plus sûr héritage qu'il léguera à sa postérité l
0 hommes qui n'acceptez pas la révélation de Dieu, qu'en dites-vous? Comment expliquez-vous la présence de ce compagnon si fidèle? Dieu a-t-il pu créer un être pour qu'il pleure! Etre et souffrir, c'est contradictoire! Être, c'est avoir la vie; or la vie, c'est la félicité. Comment la douleur a-t-elle pu se glisser là , au sein de la félicité ? Par
quelle fissure est-elle entrée ? Elle est horrible à voir ; expliquez-moi maintenant pourquoi elle est si féconde? Oui, dites-moi pourquoi nous n'avons pas de meilleur ami que cette odieuse ennemie ? Ah ! soupçonnez donc ici quelque immense désordre. Sans la chute, la douleur serait un mystère qui foudroierait la pensée.
Et non-seulement la douleur est entrée dans l'œuvre de la félicité, dans ce monde né de l'extase et pour l'extase; mais elle y joue un rôle utile, nécessaire, un rôle glorieux. Elle restaure l'homme; elle le conduit, comme par la main, et le réinstalle dans la félicité.
Enflés d'orgueil , la douleur nous remet d'abord à notre place. Elle vient souffler, comme un vent âpre, sur nos vaines élévations; elle les abat. Ce que nous appelons notre esprit, notre science, notre beauté, elle les emporte comme des fleurs fragiles dans son tourbillon. Elle nous laisse faibles, dépouillés, infirmes, sans force, sans grâce; elle nous réapprend, bon gré, mai gré, notre véritable situation. Nous nous perdions dans l'orgueil ; elle nous remet dans l'humilité.
En second lieu, tombés dans les sens, esclaves du plaisir, collés à terre, abdiquant de plus en plus toute énergie dans la mollesse, la douleur vient à nous avec son fouet sublime. Oh ! que chaque coup tombe bien à sa place! Elle nous relève et nous ramène à l'épreuve. Ce corps qui nous aggrave, elle l'affaiblit; ce cœur qui se sèche dans Tégoïsme, elle l'attendrit. Sous ce crayon de feu qu'une main tendre et intelligente promène successivement partout où il faut ramener la vie, peu à peu nous nous détachons de la terre ; nous méprisons ce qui passe ; nous sentons s'affaiblir en nous le triple bouillonnement d'orgueil , de concupiscence et de révolte qui a fait le péril de
nos jeunes années; nous devenons doux, patients, c'est-àdire prêts à être éternels.
Ces magnifiques fruits de la douleur, on les observe dans les peuples comme dans les individus. Qui ne connaît les belles considérations de M. de Maistre sur la guerre »? Il faut les étendre à la peste, à la famine, à tous les grands fléaux. Les païens l'avaient entrevu : Euripide fait dire à Apollon dans la tragédie d'Oreste : « Il ne faut pas s'en prendre à Hélène de la guerre de Troie. La beauté de cette femme ne fut que le moyen dont les dieux se servirent pour allumer la guerre entre deux peuples, et faire couler le sajig qui devait purifier la terre, souillée par le débordement de tous les crimes. »
Voilà le vrai rôle delà douleur. Auxiliaire de la création après le malheur de la chute , la douleur est le grand levier du relèvement de l'homme, le second bras de l'amour infini pour la régénération de l'humanité.
Il y en a un troisième, plus puissant que les deux autres, dont la douleur n'est que le messager, et qui vient achever l'œuvre commencée. C'est la mort.
Et Dieu dit à Adam : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré; car tu es poussière, et tu retourneras en poussière. »
Voilà la troisième loi du monde déchu : le brisement
1 De Maistre, Suh-cca de iSainl-Pcicrsbourg.
violent de l'union ineffable qui constitue l'homme; un brisement plein de colère dont la seule pensée courbe l'âme sous la terreur. Or qui a pu faire cela? Ce que Dieu a uni dans la tendresse, qui peut le briser dans la colère? Je plaindrais celui qui ne sentirait pas qu'une telle désharmonie physique ne peut être que la conséquence d'une grande catastrophe morale.
Dieu n'a pas fait la mort , dit la sainte Ecriture. Oh ! non , il est trop bon pour avoir fait une chose si douloureuse! Il est trop beau pour avoir fait une chose si laide. Le créateur de la laide mort, c'est le péché, encore plus laid. Il l'a faite de deux manières. D'abord par voie de conséquence : la séparation de l'âme d'avec Dieu a amené la séparation de l'âme et du corps, à peu près comme, dans une machine, la rupture du grand ressort amène la rupture de tous les autres. Ensuite le péché a amené la mort d'une seconde manière, comme une faute crée le châtiment. L'homme qui s'est séparé de Dieu pour s'attacher à la matière, sera violemment arraché à la matière, et il goûtera, dans l'amertume de cette séparation, l'amertume bien autrement amère de sa séparation d'avec Dieu.
Ainsi naquit la mort. Après quoi, Dieu s'en empara, et comment peindre l'art infini avec lequel il a fait servir cette chose odieuse à la régénération totale de l'homme!
La mort est la refonte du corps, souillé par le péché. Elle va chercher, dans ses veines , les dernières gouttes de sang vicié. Elle n'en affaiblit pas seulement les fumées impures, elle les éteint. Elle détruit jusqu'aux dernières fibres; elle anéantit tout, parce que tout est gâté. Elle ne respecte que ces éléments simples, non vivants, avec lesquels Dieu refera un jour le corps de l'homme, un corps pur et glorifié. Savez-vous pourquoi un cimetière est un
lieu socré, pourquoi sa terre est appelée une terre sainte? ce n'est pas seulement parce que le corps de l'homme y repose; c'est parce qu'il s'y dissout; parce qu'il y fait sa pénitence; parce qu'en y devenant poussière, la chair de l'homme se purilie, et se prépare à la glorification. Le cimelière n'est pas seulement un dortoir; c'est déjà un ouvrier, préparant le nouvel éditice par la destruction de l'ancien.
Si tel est le travail de la mort sur le corps déchu de l'homme, que dirons-nous de son travail sur l'âme? Là, rien n'est détruit; tout est agrandi; tout monte à des proportions sublimes. En se séparant premièrement des choses créées, secondement de son propre corps, l'âme expie sa séparation d'avec Dieu; elle lui offre une expiation égale au péché, une expiation en quelque sorte infinie, car elle ne peut pas la pousser plus loin. Elle proclame la souveraineté de Dieu sur toutes choses et elle adore son éternité, en se décomposant; elle confesse sa justice, en acceptant celte décomposition; et, si elle descend avec soumission, avec obéissance, dans cet abîme d'humiliation, de sacrifice et de douleur qui s'appelle l'agonie, elle pousse l'amour à ses dernières limites. 0 beauté divine du lit de mort, quand l'âme est digne d'en entendre les leçons 1 La chute est réparée. L'épreuve est finie. Elle avait commencé par le travail, elle s'est continuée dans la souffrance, elle s'achève dans la mort. Et qu'à chaque pas l'homme s'est élevé, s'il l'a voulu 1 II est grand dans le travail ; il est sublime dans la douleur; il est divin dans la mort. Arrivée là, l'âme rejette son corps comme un vêteicsn: mé, souillé, irréparable; et, en attendant qu'on lui er. fa3se un digne d'elle, elle va cacher sa nudité céleste dans le sein de Dieu.
Voilà le plan du monde nouveau. En voilà les lois, où se révèlent une sagesse, une puissance, une bonté, un amour inlinis. Là où la punition éternelle semblait indispensable, voilà qu'une mort temporelle va suffire. Là où les ruines étaient si profondes que nulle réparation ne paraissait possible, voilà que commence une reconstruction plus belle. L'or souillé passera par trois fournaises et en sortira plus brillant et de plus grand prix. Adam dut s'étonner en entendant de telles choses , et les larmes montèrent à ses yeux pour ne plus cesser de couler.
Et cependant si grande que fût cette révélation de l'amour intini, cette apparition inattendue de la miséricorde et de la tendresse, ce n'était que le commencement. Un mot allait sortir des lèvres de Dieu, qui retentirait p'us profondément encore au cœur de l'humanité déchue, et, après les larmes du repentir, lui arracherait cel.es <Ie Ja reconnaissance, de l'admira]ion et de l'amour.
Et Dieu dit à la femme ( il l'avait foudroyée et écrasée; maintenant il la relève, en révélant une des plus sublimes inventions de son cœur) : Et Dieu dit à la femme (mais en s'adressant au serpent) : « Je mettrai une inimitié entre la femme et toi, entre sa postérité et la tienne. Et un jour elle te brisera la tête. »
Ainsi, il y aura une revanche sublime. Celui qui a fait tomber la femme sera brisé par elle. Ces flancs sacrés de la femme ne contiennent pas seulement une postérité maudite. Dans le nombre des êtres qui en sortiront, il
y en a un , pur, lumineux, puissant; une semence bénie, par qui toute l'humanité sera vengée. Qu'est-ce à. dire? Et quelles perspectives s'ouvrent devant nous?
On se rappelle le plan primitif de la création, cette grande conception de Dieu qui avait résolu de descendre au milieu des mondes, de se les unir en unité de personne, et, après les avoir baignés dans la lumière de toutes les beautés finies, d'en achever la merveille, en les inondant d'une lumière et d'une beauté infinies. Comment se serait faite cette descente? Certainement dans la félicité et la gloire. Le Verbe aurait paru sur la terre, comme sur un Thabor, pour recueillir toutes les créatures et monter avec elles dans le ciel.
Mais maintenant que la terre est révoltée, que va-t-il advenir de ce plan? Quoi! Dieu descendrait au sein d'un pareil monde! il s'unirait à cette nature déchue, souillée par le péché ! Cela paraît impossible.
Et cependant, si Dieu ne le fait pas, que deviendra l'humanité? Comment, dans un tel affaiblissement de ses forces, supporter noblement , magnanimement, un si rude châtiment? La punition temporelle, au lieu de régénérer l'humanité, ne serait -elle que l'affreux portique d'une punition éternelle? Encore s'il n'y avait qu'Adam et Eve' Mais il y a, dans leurs flancs, une génération innombrable d'êtres qui n'ont pas personnellement commis le péché d'Adam. Ils seront donc punis avec lui et autant que lui! Dieu s'émut à ces pensées. L'amour battit de nouveau des ailes, ^t, sur les ruines du monde déchu, il décréta l'Incarnation.
Non pas l'Incarnation dans la gloire, décidée dans le premier plan du monde; mais quelque chose de mille fois plus beau : l'Incarnation dans la douleur.
L'homme a été condamné au travail; le Verbe de Dieu se fera homme, et il viendra travailler avec nous et comme nous, pour nous apprendre à travailler noblement et saintement.
L'homme a été condamné à la douleur; le Verbe se créera une possibilité de souffrir, et il viendra épuiser la coupe de toutes les souffrances, pour nous révéler et nous donner le courage de les accepter.
L'homme a été condamné à la mort; et lui, l'éternel, l'impassible , il trouvera le moyen , pour nous adoucir un tel châtiment, de mourir de la plus ignominieuse, la plus infâme et la plus cruelle de toutes les morts!
Et, en portant ainsi notre peine, il la transfigurera. De même qu'aux jours de l'innocence, il serait descendu au milieu de nos joies, de nos cantiques d'adoration et d'actions de grâces pour leur communiquer une valeur infinie, il descendra maintenant au milieu de nos tristesses, de nos découragements, de nos souffrances, de nos douloureuses agonies, pour leur donner un prix infini!
0 bonté de Dieu dans nos malheurs! Comme il y a eu autrefois dans le paradis terrestre un arbre mystérieux au pied duquel se sont perdues les destinées du genre humain, il y aura désormais, au centre du monde, un arbre plus auguste encore, autour duquel se joueront et se gagneront les destinées de l'humanité. Comme Adam s'est approché de l'arbre de l'épreuve, portant en lui sa race tout entière dans la grandeur tragique d'une responsabilité universelle , Jésus-Christ montera sur l'arbre du salut, portant en lui toutes les âmes dans l'ineffable beauté d'une rédemption universelle. En touchant par orgueil à l'arbre de l'épreuve , Adam avait troublé sa nature et chargé d'orgueil, de concupiscence et de révolte le sang de l'huma-
nité; en s'étendant par humilité sur l'arbre de la croix, Jésus-Christ rétablira l'équilibre, et, de ce sang qu'il a purifié dans ses veines et versé pour nos péchés, il fera le véhicule divin de l'humilité, de l'obéissance et du sacrifice. Adam nous a moins dépouillés que Jésus-Christ ne nous a enrichis; il nous a moins courbés vers la terre que Jésus- Christ ne nous a relevés vers le ciel. Quand on ne voit qu'un côté du tableau, on est tenté de maudire Adam et de blasphémer Dieu, qui a permis que toute l'humanité pérît en un seul ; mais quand on regarde l'ensemble, cette race humaine sonant d'abord du cœur de Dieu comblée de tous les dons, puis enfermée dans Adam et déchue par sa faute dans une épreuve si facile, mais aussitôt relevée en Jésus-Christ, divinisée par l'Incarnation, et comblée de plus de biens que l'état de l'innocence ne lui en aurait donné, les larmes montent aux yeux et on adore un Dieu dont l'amour ne saurait être vaincu par aucune espèce d'ingratitude 1