‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 23 sur 44 · L INCARNATION. L IDEE DE L INCARNATION · texte numérisé non relu

L INCARNATION. L IDEE DE L INCARNATION

Nous voici arrivés au plus grand de tous les mystères» au plus grand et au plus simple, au plus obscur en apparence, au plus lumineux en réalité, à celui qui, de son merveilleux éclat, irradie le ciel et la terre.

Il y avait donc Dieu dans le ciel ; et il y avait l'homme sur la terre; et entre eux un abîme que le péché rendait tous les jours plus profond.

Et puis , à un certain moment, pour que l'abîme ne fût pas infranchissable, pour que le Créateur et la créature réalisassent l'amour qui les portait l'un vers l'autre, il y a eu l'Homme-Dieu.

Voilà l'Incarnation. C'est le mystère du Fils de Dieu fait homme pour s'unir â Phumaiii.té qu'il aimait, et la diviniser.

Je ne regarde pas encore si cela est, ni même si cela est" possible ; je n'en vois que l'idée et je dis qu'elle est sublime.

C'est la plus grande idée religieuse qui ait jamais existé. Elle est à la fois si profondément humaine que tous les

peuples l'ont pressentie, désirée; et en même temps si hardie qu'aucun peuple n'a osé s'élever jusqu'à l'effrayante grandeur de sa pleine conception. Même après qu'elle eut été révélée à l'homme; que dis-je? après qu'elle eut été réalisée; il n'y a que l'Eglise catholique qui n'ait pas succombé sous le poids de cet enseignement. Toutes les hérésies, toutes les sectes ont été opprimées par la gloire d'un tel amour, et sont descendues les unes après les autres de ce Thabor, où l'on voit Dieu et l'homme unis en unité de personne.

Voilà ce qu'il faut commencer à étudier. Dans toute grande œuvre , il y a trois choses à considérer :

L'idée même qui lui a donné naissance.

La possibilité de sa réalisation.

Enfin la beauté de son exécution.

Nous verrons tout cela successivement. Mais, en ce moment, ne nous préoccupons ni de la possibilité, ni de la réalité historique de l'Incarnation. N'en contemplons que Vidée. Elle est d'une sublimité inexprimable et d'un irrésistible attrait.

Lorsqu'on étudie la nature de l'homme, entre tant de mouvements qui révèlent son origine céleste, on en remarque un, plus profond que les autres, et d'une beauté singulière : c'est le besoin de Dieu. Vainement le péché originel a dégradé notre nature ; il n'a pas détruit ce ressort divin; car s'il l'eût fait, nulle rédemption n'eût été possible. On pourrait presque soutenir qu'il l'a augmenté.

L'homme ne montait autrefois à Dieu que par ses joies; il y monte aujourd'hui par ses tristesses, ses déceptions, ses douleurs; et où n'y en a-t-il pas depuis le péché? Un crêpe s'est étendu sur toutes choses. Nous allons, joyeux, à elles; et elles nous renvoient, meurtris et désenchantés, jusqu'à Dieu.

C'est vrai, me direz-vous, l'homme a besoin de Dieu; mais quel rapport y a-t-il entre cette aspiration invincible de la nature humaine et le mystère de l'Incarnation? Est-ce que l'âme, qui a besoin de Dieu, ne peut pas le trouver partout?

Sans doute Dieu est partout. Il remplit la nature de ses harmonies et de ses tendresses. Mais que voulez -vous? De ce Dieu-là, l'humanité ne s'est jamais contentée. Jamais il ne lui a suffi. Il est si loin, si invisible! Vous dites : Il est partout. Oui , mais je ne puis l'interroger nulle part. Or, ce dont mon âme a besoin, ce que l'humanité a toujours réclamé avant tout, c'est un Dieu qui parle.

Qu'est-ce qu'un Dieu qui ne parle pas? L'enfant est à peine né, et déjà sa mère lui parle; elle l'éveille avec des sourires et des chants : et Dieu qui m'a créé, Dieu qui m'aime, puisque enfin il m'a créé, Dieu ne me parlerait jamais, ni dans mon berceau, ni dans mes périls, ni quand je suis triste, ni quand je dis aux créatures : Taisezvous, vous ne me suffisez plus! Jamais, jamais Dieu ne parlerait à l'humanité qui est sa fille j et qui a besoin de lui : mais c'est absurde, cela!

Je sais bien que, dans les temps modernes, on a prétendu qu'il n'était pas de la dignité de Dieu de parler. On a inventé un Dieu muet, un Dieu sourd, un Dieu orgueilleux, un Dieu qui se renferme dans un silence de grand seigneur. Mais ce Dieu-là, savez-vous quel il est? C'est le Dieu de

quelques hommes qui, eux aussi, sont trop grands seigneurs pour parlera Dieu, qui ne le prient jamais, parce qu'il ne convient pas à leur dignité de se mettre à genoux. Ce Dieu-là, ce ne sera jamais le Dieu de l'humanité!

Et de fait, aussi loin qu'on remonte, on rencontre partout, chez les gentils comme chez les Juifs, cet immense besoin d'avoir un Dieu qui parle. Vainement le péché originel a imprimé sur l'humanité je ne sais quel cachet d'épouvante. Vainement de ce fond de terreur sortaient quelquefois des paroles comme celle-ci : « Non loquatur nobis Dominus, Que le Seigneur ne nous parle pas f ; » bientôt la vraie nature reprenait le dessus. « Parlez, Seigneur, lui criait- on, parlez; que votre voix résonne à nos oreilles. Sonet vox tua in auribus nostris 2. » On insistait : « Brise plutôt les cieux et viens! Utinam dirumperes cœlos et ventres *! » On s'interrogeait; on se félicitait : « Le voilà qui va venir, il parlera 4. » Cela dura quatre mille ans, jusqu'à ce qu'un jour, sur les bords du lac de Génésareth, une voix s'éleva, et elle disait : « Nous l'avons entendu, quod audivimus*; » nous nous sommes suspendus, ravis, à ses lèvres; car il parlait comme jamais homme ne Ta fait; et nous y avons trouvé l'apaisement du premier besoin de l'humanité, qui était d'avoir un Dieu qui parle.

A côté de cette aspiration, que devait satisfaire si pleinement le mystère de l'Incarnation, vous en remarquer» une seconde dans les peuples qui ont précédé la venue du Sauveur. Non -seulement ils aspiraient à entendre Dieu,

» Ex. xx, 19.

2 Gen. xxxi , 22.

3 1s. LXIV, 1.

4 Malach. xvu , t.

* 1 Joan. i, 1

mois ils le voulaient voir; et il n'est pas difficile d'en dire la raison. Quand un être nous a parlé, nous souhaitons nécessairement, invinciblement quelque chose de plus : nous voulons le voir. Pourquoi? Eh! mon Dieu! pour le mieux connaître. Est-ce qu'on se connaît, quand on n'a échangé que des lettres? On a beau dire que le style c'est l'homme. Qu'est-ce qui a jamais su mettre toute son âme dans sa parole? A qui faut- il rappeler les douleurs des écrivains, des poètes, des orateurs, et leurs tentations de briser ces instruments infirmes,

Ces mots sans vie et sans aile, De leur pensée immortelle Trop misérables échos?

Ah ! qu'elle vienne elle-même, cette âme désirée! quelle monte au visage! quelle y jette une flamme, un sourire! La voilà. D'un pli de ses lèvres, d'un rayon de ses yeux, elle m'en a dit plus que dans des milliers de lettres. Voilà pourquoi l'humanité voulait voir Dieu, afin d'avoir, dans la contemplation de sa physionomie, une seconde révélation plus pénétrante que la première.

Elle le voulait encore pour une autre raison. Hélas I nous avons de la peine à aimer, même ceux que nous voyons. Les créatures les mieux douées, celles qui nous ravissent par l'éclat de leurs dons, retiennent à peine un instant notre cœur! Que sera-ce donc de Dieu, qu'on ne voit pas? Comment, le cherchant partout, ne le trouvant nulle part, ne parvenant pas même à apercevoir son ombre, ressentirons -nous pour lui cette passion émue qu'on appelle l'amour?

Joignez à cela la terreur causée par le péché originel , et vous comprendrez ces cris de l'humanité : « 0 Seigneur,

montrez-nous votre visage. Venez, Seigneur, ne tardez plus1. » Elle le poursuivait de ses supplications, comme on fait d'un homme irrité qui s'en va : « Retournez-vous, retournez- vous, lui criait-elle; montrez-nous votre visage, et nous serons sauvés 8. »

Et ce n'étaient pas seulement les Juifs qui le poursuivaient ainsi, les gentils ne le faisaient pas avec moins de passion, ils appelaient Dieu des entrailles de la terre, du sein de la mer, des hauteurs du ciel. Ils lui criaient : Viens, fais- toi homme, fais -toi pierre, mais ne nous laisse pas seuls. Ils étaient tellement sûrs d'être exaucés, que dès qu'un être leur apparaissait, portant au front la flamme du génie , sortant de l'écume des flots avec l'auréole de la beauté, ils criaient: Voilà Dieu. Deus! ecce Deus ! Incessu patuit dea !

L'Orient allait plus loin encore. Ce n'étaient, dans son culte et dans son histoire, qu'incarnations sur incarnations, apparitions perpétuelles de Dieu sur la terre. Mais, hélas! ces incarnations n'étaient que des chimères, incapables par conséquent de satisfaire le besoin croissant de l'humanité.

Il fallait donc, si Dieu voulait répondre aux aspirations les plus ardentes du cœur de l'homme, qu'il apparût sur la terre, et qu'il nous montrât cette physionomie divine qu'Adam avait vue, et qui faisait fondre son cœur d'amour. Et c'est ce qui arriva enfin. « Nous l'avons vu, s'écrie l'apôtre saint Jean, quod vidimus. » Nous avons contemplé la beauté divine de son visage, et, en le regardant, nous avons senti fuir la terreur et recommencer l'amour.

1 Daniel, ix , 17.

* Baruch. m, 38.

Est-ce tout? Ohl non. Le doux et sublime apôtre, qui nous sert de guide, indique une troisième aspiration du cœur de l'homme, plus étrange encore, non moins divinement satisfaite. Non-seulement on voulait voir Dieu , on voulait l'entendre ; mais on voulait le toucher. Qui peut-on toucher en ce monde? Quelques êtres à peine, les plus intimes, les plus chers à notre âme. Et ceux-là même, quand on les a offensés, ce père, cette mère, si la colère apparaît sur leur front, on n'ose plus approcher. Il faut qu'ils viennent les premiers et qu'ils tendent leurs bras ou leurs lèvres. Voilà pourquoi l'humanité aspirait à toucher Dieu de ses mains. Elle avait encore dans les yeux ses regards irrités, au moment où l'homme avait été chassé du paradis terrestre ; elle entendait encore sur sa tête le bruit de ses menaces; et bien que Dieu lui eût fait dire par ses prophètes qu'il était toujours bon et plein de miséricorde , qu'il aimait toujours l'homme, rien ne pouvait rassurer l'humanité ! Elle sentait bien qu'elle ne cesserait de trembler que le jour où Dieu lui aurait permis de se jeter dans ses bras et de reposer sur son cœur.

Aussi écoutez le dernier cri, le cri triomphal de l'Apôtre bien-aimé : « Non-seulement nous l'avons vu , nous l'avons entendu; mais nous l'avons touché de nos mains, quod manus nostrœ contrectaverunt de Verbo vitœ ; » et , en le touchant ainsi de nos mains, dans cette intime familiarité, nous avons compris qu'il était redevenu notre ami.

C'est-à-dire que l'Incarnation sortait des entrailles mêmes de l'humanité. Tombée de son trône, déchue, misérable, elle ne pouvait pas se passer de Dieu, elle l'appelait de ses cris les plus passionnés. Mais le Dieu dont elle avait besoin, c'était un Dieu qu'elle pût entendre, qu'elle pût voir, qu'elle pût toucher, auquel elle pût s'unir

tendrement et intimement; c'est-à-dire un Dieu incarné. Que dites-vous donc quelquefois que l'Incarnation est un dogme étrange? Mais il a été attendu par tous les peuples, rêvé, pressenti, espéré, désiré par l'humanité tout entière, et désiré d'une telle ardeur, que si, par impossible, l'homme eût été capable de le créer, il l'aurait fait!

C'est la première partie du chant sublime, du Prophète: a Aperiatur terra et germinet Salvatorem! Que la terre s'entr'ouvre et qu'elle germe le Sauveur » I »

Ah ! oui , elle s'est entr'ouverte; elle s'est comme fendue profondément sous l'effort sublime de son désir!

Un jour ces soupirs de l'humanité tombèrent dans le cœur d'une Vierge idéalement pure, consumée pour Dieu d'un amour qui dépassait tous les amours. Ils prirent une intensité qui émut le ciel. A la lettre, par cette Vierge, sa tille, l'humanité a attiré Dieu sur la terre. En elle et par elle, s'est réalisé le mot du Prophète: Aperiatur terra et germinet Salvatorem!

Oh ! qu'à cette hauteur, certaines objections paraissent frivoles! Ces objections, je ne les examine pas encore. L'humanité ne s'y est pas arrêtée non plus. Elle a dit: Je suis faite pour Dieu, je traîne mes jours dans la misère, tant que je ne les aime pas; je ne puis pas l'aimer si je ne l'entends pas, si je ne le vois pas, si je ne le touche pas. Qu'il vienne donc! Qu'il paraisse! Qu'il m'apporte son beau visage afin de ravir mon cœur! Qu'il m'apporte ses pieds à baiser, ses mains à arroser de mes larmes, son cœur pour reposer ma tête fatiguée! Qu'il le fasse, et je l'aimerai. Dieu l'a fait! Et il a été aimé. Que répondez -vous à cela?

» ls. XLV, 8.

Dieu était-il aimé avant l'incarnation? L'est-il depuis? Est-ce que ce n'est pas de là, du baisement de ses pieds, de son cœur, que sont sortis toutes les vierges, tous les apôtres, tous les martyrs, toutes ces âmes qui foulent la terre d'un pied dédaigneux, et qui montent si sublimement jusqu'à Dieu!

Voilà le premier aspect du mystère. Le second est encore plus beau. Méditons— le maintenant. C'est l'autre partie du chant du Prophète : Rorate, cœli, desuper, et nubes gluant Justum * /

Si l'humanité désirait l'Incarnation, si elle la désirait avec une telle ardeur que par impossible elle l'eût créée, il y a quelqu'un qui la désirait bien davantage; c'était Dieu. Pourquoi? Parce que Dieu nous aime d'un amour dont nous n'aurons jamais l'idée.

Quand je veux me représenter la grandeur de cet anour, je pense à cette loi, une des plus mystérieuses de la paternité : l'amour descend et ne remonte pas. Enfa.its, nous avons été aimés par nos pères et mères, comme nous ne les aimerons jamais. Et aujourd'hui que vous êtes devenus pères à votre tour, vous couvrez vos enfants d'un smour qu'ils ne vous rendront pas. Et quand les années auront blanchi vos cheveux, et que, dans ce petit berceau, ce ne sera plus votre enfant que vous contemplerez, mais l'enfant de votre enfant , vous sentirez votre amour s'en-

1 Is. xlv, 8.

flammer sous vos cheveux blancs, devenir une sorte de passion pour ce petit être que vous entourerez d'une folle tendresse, et qui, emporté dans les routes ardentes de la vie, vous en rendra si peu! Voilà l'image de Dieu. Il nous aime comme aime un père, comme aime un grand-père, avec une passion dont nous n'aurons jamais l'idée.

Or, quand on aime, quel est le besoin du cœur? C'est de se donner selon toute l'étendue de son amour, de trouver un don où on puisse l'épuiser! C'est là l'explication du mystère de l'Incarnation. Il n'y en a pas d'autre.

Oui, pour convaincre l'homme, même le plus étonné de la grandeur de ce mystère, je ne voudrais que lui faire avouer deux choses : l'une que Dieu est un amour, l'autre qu'il est un amour tout-puissant. Car s'il me concédait ces deux vérités, s'il me permettait d'allumer devant lui ces deux astres, j'en tirerais de telles lumières, qu'il n'y a pas de ténèbres qui ne fussent obligées de disparaître.

Or, que Dieu soit un amour, ou plutôt l'amour même, comme dit saint Jean, Deus charitas est l, je l'ai assez souvent établi pour n'avoir pas besoin d'y revenir. Déjà il avait créé par amour; il avait fait le ciel, la terre, les astres; mais qu'était-ce que cela? Il avait pétri l'homme de ses mains; il l'avait orné de tous les dons de la nature et de la grâce; ce n'était pas encore assez. Il avait élevé certains hommes jusqu'à l'union intime du cœur, jusqu'à l'extase de l'amour; il voulait aller plus loin. Plus haut que tout cela, il y a l'union personnelle, l'union hypostatique, cette union ineffable qui, de deux êtres, n'en fait plus qu'un. Il voulait aller jusque-là. Est-ce que cela vous étonne ? Ne regardez pas encore si cette union est possible

1 1 Joan. iv, 16.

ou impossible. Supposez-la possible : est-ce que vous ne comprenez pas que Dieu Tait voulue? Le propre de l'amour, c'est de se communiquer. Le propre d'un amour infini, c'est de se communiquer infiniment.

Mais pour donner à cette pensée toute sa force, il faut allumer le second astre; il faut dire que Dieu est un amour tout-puissant; et j'avoue que ces deux mots réunis me ravissent; ils préparent mon esprit à ce je ne sais quoi d'extraordinaire.

Nous, nous sommes bien un amour; mais nous sommes un amour impuissant. Nous avons des rêves sublimes; mais ce ne sont que des rêves. Nous ne parvenons pas à réaliser les aspirations de notre cœur; et de là ce mot si mélancolique et si tendre de Pascal : « La plus grande infirmité de l'homme, c'est de pouvoir si peu pour ceux qu'il aime! »

Et cependant cet amour impuissant, qu'est-ce qu'il ne fait pas! J'entends l'auteur de limitation qui crie : Amor magna operdtur. « L'amour fait de grandes choses. L'amour est hardi, impétueux, invincible! L'amour brise tous les obstacles 1 l'amour tente l'impossible! » Lisez tout ce chapitre V du IIIe livre de l'Imitation; il est merveilleux. Et quel magnifique commentaire en donne Bossuet ! « Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses, s'écrie ce grand homme, l'amour de la gloire; aux âmes les plus vulgaires, l'amour des richesses ; à tous enfin , tout ce qui porte le nom d'amour! Rien ne coûte, ni périls, ni travaux, ni peines : et voilà les prodiges dont l'homme est capable. Que si l'homme, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible ; Dieu, pour contenter son amour, nexécutera-t-il rien d'extraordinaire? Disons donc, pour toute raison, dans tous les mystères : Dieu a tant aimé le monde! C'est la doctrine du maître, et le disciple bien -aimé l'a voit bien

comprise. De son temps, un Gérinthe, un hérésiarque ne vouloit pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme; que lui répond cet apôtre vierge, ce prophète du nouveau Testament, cet aigle, ce théologien par excellence, ce saint vieillard qui n'avoit de force que pour prêcher la charité, que répond -il à cet hérésiarque? Quel symbole, quelle nouvelle confession de foi, oppose-t-il à son hérésie naissante? Ecoutez et admirez. « Nous croyons, dit-il, et nous confessons l'amour que Dieu a pour nous. Et nos credidimus charitati quam, habet Deus in nobis *. » C'est là toute la foi du chrétien. C'est la cause et l'abrégé de tout le symbole. Dieu a aimé. C'est tout dire 2. »

Oui, Dieu a aimé; c'est tout dire. Il n'y a plus d'objections possibles. Car quelles objections? Que Dieu s'unisse à l'humanité; qu'il ait un corps et une âme comme les nôtres; que ce corps , il le puise dans le sein d'une femme ! Quoi ! Dieu naîtra comme nous ! Dieu souffrira comme nous! Dieu mourra comme nousl mais ce sont là des impossibilités! Oui, oui, mais l'amour fait des impossibilités.

Mais ce sont là des excès, des folies! Oui, oui, mais l'amour fait des folies !

Mais ce sont là des indignités. « Je n'en disconviens pas , » disait Tertullien 3 ; mais les âmes les plus hautes , les plus hères , quand elles aiment , elles s'abaissent , elles s'humilient, trop heureuses si, à ce prix, elles parviennent à sauver ceux qu'elles aiment.

Ou plutôt non, reprend saint Augustin avec une élo-

1 Joan. iv. 16.

^ Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Gonzayue, IIe partie.

3 Tcrtull. De carn. Christ, vu.

quence incomparable, dès que l'amour paraît, il n'y a plus d'indignités ».

Cette femme, cette mère qui s'échappe à moitié vêtue, pour courir après son enfant en péril, elle est vénérable; elle est digne de tout respect. Et celui qui hasarderait un sourire serait un misérable au-dessous de tout mépris!

Ce père, ce vieillard, ce roi, ce Priam qui vient s'agenouiller aux pieds d'Achille, qui baise ses mains sanglantes et qui lui dit : « Juge de la grandeur de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon fils! » Ah 1 il ne s'avilit pas ; il ne se dégrade pas; il s'élève, parce qu'il aime. Et s'il se trouvait quelqu'un pour plaisanter... Mais non, il n'y aura jamais d'être assez dégradé, assez haïssable pour cela 1

Voilà les procédés de l'amour. Il n'y a qu'eux qui puissent donner une idée du mystère de l'Incarnation. Nous venons d'entendre Bossuet. Ecoutons maintenant une autre voix, bien différente, un homme du monde, un philosophe, un incroyant, mais un grand esprit. Il raille agréablement les philosophes. « Il leur faut au moins, dit- il, un Dieu raisonnable; en sorte qu'ils sont moins larges pour Dieu que pour l'homme ; car on concède que l'homme peut s'élever au-dessus de la simple raison. On loue certainement un homme, en disant qu'il est raisonnable; cependant chacun comprend que ce n'est pas beaucoup dire. Etre raisonnable est la chose la plus vulgaire, tandis qu'être héroïque, par exemple, n'est pas le fait de tout homme. Faire du bien à ses ennemis , les aimer, ceci est au-dessus de la raison. Bien d'autres préceptes, des plus beaux , des plus capables d'élever l'homme, seraient

* August. Epist. ad Volusian.

impraticables, si l'homme ne savait rien faire qui fût audessus de la raison. Pourquoi donc, à son tour, Dieu ne pourrait rien faire qui surpassât la raison?... Ces braves gens qui veulent à toute force d'un Dieu raisonnable, on pourrait leur répondre avec Hamann que , s'ils n'ont pu encore s'élever jusqu'à considérer Dieu comme un génie, il importe assez peu de savoir ce qu'ils entendent par raisonnable et irraisonnable. Quand il s'agit d'une grande action, croit-on la rabaisser en disant qu'elle passe toule conception humaine? Pourquoi serait-ce rabaisser les mystères chrétiens que de parler de même? 11 y a des actions et des œuvres même humaines que personne ne comprend. Or Dieu surpasse intiniment plus l'homme, quel qu'il soit, qu'un homme n'en surpasse un autre par la hauteur de ses sentiments f. »

Ces paroles sont fort remarquables. C'est là, en effet, dans cette nature de Dieu qui surpasse infiniment toute nature humaine, qui la surpasse en génie, en bonté, en tendresse, en amour, qu'il faut chercher la dernière raison du mystère de l'Incarnation. Il avait créé l'homme par amour; et, au lieu d'être satisfait comme l'aurait été un cœur vulgaire, il n'avait fait que se mettre en goût de faire davantage, de faire l'impossible, afin de ravir éternellement l'homme par le spectacle d'une union dont il n'aurait jamais eu l'idée.

Voilà le second aspect du mystère; la seconde partie du chant du Prophète, plus belle que la première : Rerate s cœli, desuper, et nubes pluant Justum.

1 Schelling, Philosophie de la révélation, IIe partie, t. ÏV, p. 23.

Ainsi cet être adorable , à la fois Dieu et homme , q\xj nous appelons Notre-Seigneur Jésus-Christ, il est le produit d'un double amour, l'amour de Dieu pour l'homme et l'amour de l'homme pour Dieu. Il est le confluent de deux fleuves sublimes C'est l'amour du ciel pour la terre et l'amour de la terre pour le ciel, qui l'ont engendré. Et par conséquent c'est ce qu'il y a jamais eu de plus beau.

Mais, pour comprendre cette beauté ineffable, il faudrait creuser encore cette idée, l'analyser d'une main plus profonde et plus délicate, afin de réunir ici toute la lumière possible. Essayons-le.

Il y a en Jésus- Christ trois mystères qui n'en font qu'un, trois mystères, indissolublement liés, et dont on ne peut rien retrancher, sous peine de n'y rien comprendre.

Le premier, c'est l'Incarnation, c'est-à-dire Tassomption par le Verbe de la nature humaine.

Le second, c'est la Rédemption, c'est-à-dire le brisement de cette nature et l'effusion de ce sang divin.

Le troisième, c'est l'Eucharistie ou le mystère de l'humanité se régénérant, en mangeant cette chair et en buvant ce sang.

Voilà Jésus-Christ complet. Car Jésus- Christ n'a pris ce sang que pour le verser, et il ne l'a versé que pour l'insérer dans nos veines et pour nous régénérer.

Or, je maintiens que ces trois actes qui constituent

l'Homme-Dieu correspondent aux trois grands mouvements de l'amour dans le cœur de l'homme, et par conséquent dans le cœur de Dieu ; car, il ne faut pas se lasser de le répéter, il n'y a pas deux amours, l'un en Dieu, l'autre dans l'homme. L'amour qui est dans le cœur de l'homme et l'amour qui est dans le cœur de Dieu sont le même, avec cette différence que l'amour de Dieu est infini; et par conséquent quand vous voudrez savoir ce qui se passe dans le cœur de Dieu, écoutez le battement de votre propre cœur et ajoutez-y seulement l'infini.

Eh bien ! quand je mets la main sur mon cœur, j'y sens une triple pulsation, un triple mouvement d'une beauté singulière.

Le premier, c'est le besoin de demeurer avec ceux que j'aime. Voilà pourquoi on souffre en les quittant, on pleure au départ, on bout d'impatience au retour; on fait quelquefois des folies pour abréger le temps et les distances. Voilà pourquoi nous avons créé ces chemins de fer, ces télégraphes, non pas certes au bénéfice du commerce seulement, mais encore et surtout au bénéfice des affections du cœur, afin que nous puissions, plus souvent, plus longuement, demeurer avec ceux que nous aimons. Eh bien ! si nous, qui sommes des êtres finis, égoïstes, enfermés en nous-mêmes , nous avons ce besoin de la présence réelle de ceux que nous aimons, pourquoi Dieu, qui est l'amour infini, ne l'aurait-il pas? Il l'a ressenti, en effet, avec une puissance que nous ne soupçonnerons jamais, ei c'est de ce mouvement qu'est résulté le premier mystère qui constitue l'Homme-Dieu : Et Verbum caro fadum est, et habitavit in nobis.

Le second battement du cœur de l'homme, la seconde moitié de l'amour, dirai-je la moitié douloureuse ? disons

plutôt la moitié heureuse, plus heureuse que l'autre, c'es, de souffrir pour ceux qu'on aime; de s'abaisser pour eux, s'ils sont petits; de se dépouiller pour eux, s'ils sont pauvres; de diminuer leurs sueurs et leurs fatigues au prix même de son sang; et, si on ne peut les diminuer, de les partager au moins et de leur donner ainsi la révélation sublime de son amour. Voilà ce qui est dans tout cœur digne d'aimer, et par conséquent voilà ce qui est en Dieu. Comment cela se peut-il faire? Comment Dieu peut- il éprouver le besoin de souffrir pour ceux qu'il aime? Je l'ignore. Et cependant, s'il ne l'éprouvait pas, comment i'éprouverais-je moi-même? D'où me viendrait cette grandeur? Car c'est une grandeur assurément, et la plus sublime de toutes. Et d'ailleurs, à quoi bon discuter? Il l'a éprouvé ce noble, ce sublime besoin de souffrir pour ceux qu'il aimait, de se faire aussi petit qu'eux, aussi pauvre qu'eux, plus petit, plus pauvre; et voilà pourquoi après Bethléhem il y a eu le jardin des Olives ; et après Gethsémani, il y a eu le Calvaire.

Enfin, il y a un troisième battement dans notre cœur, un troisième élément de l'amour: c'est de vivifier ceux qu'on aime, de les exalter, de les agrandir. Quel est le père qui, usant sa vie dans le travail, n'a pas tressailli de joie en disant : Mon fils en sera plus grand? Quel est le jeune homme qui, montant dans la vie et sentant qu'il arrive à la réputation, à la grandeur, à la gloire, n'a pas tressailli et n'a pas dit : Cette gloire, il y en aura la moitié pour mon vieux père! de tout cela, je ferai une couronne, et je la poserai sur le front de ma vieille mère.

Et si les fatigues ne suffisent pas pour vivifier ceux qu'on aime, s'il fallait son sang, quel est celui qui ne le donnerait pas? Une mère, allaitant son enfant et sentant

son lait tari, disait: « Oh! si je pouvais lui faire sucer mon sang! » Voilà ce que j'appelle le divin dans l'homme!

Et vous savez ce que raconte le Dante, que ce soit réel et historique , ou bien que ce grand homme Tait trouvé dans les inspirations de son génie, qu'importe! vous savez ce qui se passa dans la tour où Ugolin et ses quatre fils avaient été enfermés et condamnés à mourir de faim. Pendant trois jours Ugolin reste assis contre la muraille, la tête dans ses mains, muet, morne, ne levant pas les yeux pour ne pas voir ses enfants qui agonisent; puis, le quatrième jour, la douleur devient plus forte que son courage, et des convulsions, signes précurseurs de la mort, commencent à l'agiter. Alors, ô divine beauté du cœur de l'homme! deux de ses petits enfants se soulèvent, se traînent jusqu'à lui, et lui montrant leurs petits bras « Père, mange de nous! mange de nous ! » Eh bien! si l'homme a des aspirations pareilles, si quand on voit mourir et agoniser ceux qu'on aime, on donnerait sa chair, on donnerait son sang, étonnez-vous donc d'entendre Jésus-Christ dire à ses apôtres : « Prenez et mangez : ceci est ma chair; buvez, ceci est mon sang! »

Voilà le mystère de l'Incarnation. C'est-à-dire que l'Homme- Dieu est l'épanouissement de l'amour infini. C'est Dieu écoutant son cœur, et se donnant une joie que nous n'aurons jamais, misérables que nous sommes, la joie d'en réaliser les plus divines aspirations.

Et voilà pourquoi la religion de Jésus-Christ restera la religion éternelle de l'humanité. Un instant, dans un jour d'é^oïsme, on peut l'oublier; on ne la comprend même plus. Mais vient une heure où le cœur se retrouve, où le dévouement remonte à la surface, où l'on soutire de ne pouvoir donner à ceux qu'on aime que des larmes; ce

jour-là, par hasard, on aperçoit un crucifix; on s'émeut; on se dit : Oh ! mais Jésus-Christ n'a fait que ce que j'aurais tant désiré faire I

On voit maintenant ce que cest que l'Incarnation et comment elle est née :

C'est la terre, triste, désolée, déchue , ne pouvant plus se passer de Dieu, qui, en aspirant après lui, d'un élan plus poignant, a attiré, j'allais dire a créé I'IIomme-Dieu.

C'est le ciel qui, s'inclinant tendrement, misérieordieusement, vers la terre, a, d'un souffle d'amour, créé le Dieu-Homme.

Tout ce qu'il y a de divin dans le cœur de l'homme se trouve dans I'Homme-Dieu. Tout ce qu'il y a d'humain dans le cœur de Dieu se trouve dans le Dieu-Homme.

En lui et par lui, le ciel et la terre, séparés par la distance, désunis par le péché, se sont rencontrés et s'embrassent.

Et non -seulement ils s'embrassent et ils s'aiment, mais ils s'aiment infiniment.

Oui, depuis l'Incarnation, l'homme aime Dieu infiniment. L'adoration, la louange, l'action de grâces, l'amour, qui sortaient de son cœur, ne traînent plus par terre, impuissants; ils se relèvent et prennent, dans l'HoMME- Dieu, un accent et comme un vol intini.

Et de même, depuis l'Incarnation, Dieu aime l'homme infiniment. A cause de Jésus Christ, de la beauté qu'il lui a communiquée, Dieu aime l'homme, non plus seulement

par bonté, par miséricorde; non plus même avec l'ardeur d'un père pour son enfant; il l'aime du même amour dont il aime son Verbe ; c'est-à-dire d'un amour infini.

Depuis l'Incarnation, il y a dans le ciel un amour infini pour la terre.

Et sur la terre , il y a un amour infini pour le ciel.

Et de ces deux amours également beaux, puisqu'ils sont tous deux infinis, Jésus-Christ est à la fois le principe et le produit.

Il est l'épanouissement de l'amour de Dieu pour l'homme, et de l'amour de l'homme pour Dieu.

0 beauté des mystères chrétiens ! on peut les blasphémer quand on les ignore; on peut leur trouver un air étrange quand on ne les regarde qu'à la superficie ; mais quand on en a étudié les profondeurs cachées, quand on les a vus sortir si naturellement du cœur de l'homme et du cœur de Dieu, pour élever l'un à la hauteur de»l'autre et les unir tous deux, les larmes montent aux yeux, et ta parole expire dans l'adoration !

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