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CHAPITRE DIXIEME

l'incarnation (suite) de la possibilité et de la réalité de l'incarnation

Ce n'est pas assez de constater la sublimité d'une idée ; il faut voir comment elle a été réalisée. D'abord parce qu'il y a point d'œuvre parfaite, si la beauté de l'exécution ne répond à la grandeur de la conception ; ensuite , parce que souvent c'est dans l'exécution que le génie se révèle avec plus d'éclat. L'idée est grandiose ; mais que de beautés dans les détails ! quelle délicatesse ! quelle grâce ! quel feul quelle vie! des étincelles à chaque mot! on est ébloui.

C'est ce qui apparaît dans le mystère de l'Incarnation. L'amour qui en eu l'idée s'est surpassé en le réalisant.

Mais avant d'entrer dans cette seconde étude, il faut résoudre une objection qui pourrait troubler certains esprits et les empêcher de jouir de ce délicieux spectacle. L'Incarnation est- elle possible? N'est-ce pas un rêve? Quoi! l'union personnelle de Dieu et de l'homme! le fini et l'infini coexistant dans un même être! Autant vaudrait dire l'union du bois sec et du feu!

Voilà l'objection. Nous allons consacrer ce chapitre à la résoudre. Qu'on nous permette un peu de métaphysique et de physiologie; nous tâcherons d'être aussi clair que possible.

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Regardons d'abord cette question : « L'infini peut- il s'allier au fini. » Nous verrons tout de suite qu'il n'y a pas là de question, ou du moins que c'est une question mal posée.

Si l'Infini ne pouvait s'allier au fini, il n'y aurait pas de fini. Sur quoi reposerait -il? Ce serait une statue en l'air.

Partout l'Infini est uni au fini. C'est le mot de saint Paul : In ipso vivimus , movemur et sumus ' .

N'avons -nous que l'être, comme le minéral"/ In ipso sumus. L'Infini est le soutien de l'être.

Avons- nous l'être et le mouvement comme les fluides impondérables et les végétaux? In ipso movemur. L'Infini est le principe du mouvement, le moteur nécessaire. C'est ce que dit Aristote : S'il n'y avait pas un moteur infini, il n'y aurait pas de mouvements finis.

Avons-nous la vie comme l'ange, l'homme? In ipso vivimus. L'Infini l'est en aliment.

Ceci n'est pas de la théologie, de la foi révélée. Ceci est de la pnilosrthie élémentaire.

L'Infini soutient partout le fini; sans quoi le fini détail-

1 Aot. Apost. xvn, 28.

lerait. Partout, sous toutes formes, l'Infini actuel, réel, vivant, est uni au fini.

Il n'y a rien là à contester.

Montons plus haut; entrons dans le règne de l'intelligence, de la liberté et de l'amour.

L'intelligence finie peut-elle s'unir à l'Infini? C'est de* mander si l'intelligence peut penser; car si elle pense, à travers la multitude des choses mobiles, transitoires, elle rencontrera nécessairement l'immuable, l'éternel, l'absolu. Or cet immuable, qu'est-ce donc, si ce n'est l'Infini? « Si je cherche, dit Bossuet, où et en quel sujet ces vérités subsistent éternelles et immuables, je suis obligé d'avouer an Etre où la vérité est éternellement subsislante... C'est en lui, d'une manière qui m'est incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles1. » Fénelon parle de même. A propos de lune de ces idées éternelles et immuables, l'idée de l'infini, il écrit cette phrase : « Il faut conclure invinciblement que c'est l'Etre infiniment parfait qui se rend immédiatement présent à moi quand je le conçois, et qu'il est lui-même l'idée que j'ai de lui 2. » Donc, l'être qui pense, au moment où il perçoit la vérité immuable, s'unit à l'Infini. Donc plus haut que la région de l'être, du mouvement, dans la sphère de la vie intellectuelle, le fini est uni à l'Infini.

J'en dis autant du cœur. Demander si le cœur peut s'unir à l'Infini, c'est demander s'il peut aimer le bien. Car, pas plus que le vrai, le bien n'est quelque chose de variable, de convenu Le bien esl éternel, immuable; le bien, c'est l'Infini. Le cœur qui aime le bien aime l'Infini,

1 Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-rnême, ch. iv, § V. * Fénelon, De l'Existence de Dieu , 2« part., ch. n , 2e et 3° preuve.

et par conséquent s'unit à l'Infini. Car qui dit amour, dit union.

J'en dirais autant du beau; mais je n'insiste pas, tant cela est évident. .

Donc tout être intelligent, toute volonté, tout cœur droit, toute imagination pure est dans un état actuel d'union à l'Infini.

Et remarquez que cette union n'est pas la même dans tous. En quelques-uns, elle va jusqu'au génie. Car qu'est-ce que le génie, si ce n'est le vol plus puissant d'un esprit dans l'Infini? En d'autres, elle va jusqu'à la sainteté, c'est-à-dire à l'union libre, volontaire, héroïque de la volonté et de l'Infini. En ceux-ci, elle va jusqu'à l'extase. L'extase c'est une telle union du créé et de l'incréé, que les facultés de l'être créé en sont momentanément suspendues. L'extase est ce qui approche le plus de l'Incarnation. Il y a encore deux personnes : Dieu et l'homme ; mais l'homme absorbé et comme perdu en Dieu. De là à l'Incarnation , il n'y a plus qu'un pas , qui à la vérité est un abîme.

Ce pas peut-il être franchi? Voilà la question.

La question est de savoir si cette union du fini et de l'Infini, cette union si admirable en quelques-uns, pourrait, dans un être privilégié, s'élever jusqu'à l'union personnelle?

Qu'est-ce donc que l'union personnelle? Où est le nœud qui, saisissant plusieurs natures diverses, peut les lier assez puissamment pour ne faire, de ces différentes substances, qu'une seule personne? Voilà le point précis de la difficulté.

On aurait peine à la résoudre, si nous n'étions pas nousmêmes une personne. Heureusement l'homme est une

incarnation. C'est un esprit uni à la chair, en unité de personne. Rentrons donc en nous-mêmes, écoutons-nous respirer; tâchons de sentir où est, dans la dualité de notre nature, le nœud de notre unique personnalité, et préparons-nous par là à entrevoir quelque chose du mystère de la personnalité divine en Jésus-Christ.

Considérée dans sa notion la plus générale, l'Incarnation est l'assomption d'un être inférieur par un être supérieur. L'esprit, par exemple, s'abat sur le corps, le saisit, le dépouille de son individualité, se l'approprie, le fait sien , et, des deux réunis, constitue un être nouveau : l'homme. Avant, ils étaient deux qui auraient pu avoir, l'un et l'autre , un être distinct. L'âme avait une intelligence, une volonté; elle aurait pu être une personne. Le corps, organisé, vivant, aurait pu, lui aussi, être un individu. Mais un jour l'esprit l'a saisi, et, dans cette assomption , le corps a perdu son individualité. Qu'il ne se plaigne pas du reste. Il ne sera plus un être distinct, une bête : il sera un homme.

Voilà l'Incarnation en général'. C'est l'union de deux êtres , l'un supérieur, l'autre inférieur, à l'aide d'une pénétration intime et réciproque qui, sans les confondre, fait d'eux une seule personnalité.

Eh bien ! cette union poussée jusque-là , à la personnalité, est-elle possible entre Dieu et l'homme? Comme l'âme a saisi le corps et l'a élevé jusqu'à elle, en unité de

personne, Dieu pourrait-il saisir l'homme, et se l'unir en unité de personne?

Pourquoi pas?

De ces dilï'érents termes à unir, Dieu et l'homme, l'esprit et le corps, on s'imagine que la plus grande difficulté était d'unir Dieu et l'homme; rien n'est moins sûr. L'âme est bien plus près de Dieu qu'elle n'est près de son corps. Dieu est un esprit, l'âme est un esprit. Ils sont de même ordre. Ils sont semblables, s'ils ne sont pas égaux. Or la société est possible entre des êtres semblables. Mais entre le corps et l'àme, où est le point de contact? L'esprit est simple, actif, indivisible, indestructible. Le corps est inerte, étendu, divisible, corruptible. Comment les unir? Si on vous eût dit qu'un jour l'esprit, l'esprit pur, s'unirait à cette matière en unité de personne, l'associerait à sa pensée, à sa liberté, à son amour, vous auriez été

confondu!

0 Dieu, quel mystère que celui de la création de l'homme, c'est-à-dire de l'incarnation d'une âme! 11 y a donc eu un jour où il n'y avait, sur la terre et au ciel, que des êtres matériels et des êtres spirituels, des âmes et des corps, des anges et des bêtes. Et puis il y a eu un jour où tout à coup Dieu a pris un de ces corps et une de ces âmes, et les a unis de cette unité mystérieuse, la plus profonde de toutes, qu'on appelle l'union personnelle. L'ange s'est abattu sur la bête; l'esprit a assumé la matière, l'a relevée, se l'est unie. Ils étaient deux tout à l'heure. Les voilà un. Et cet un est vivant : c'est

l'homme.

Et ce que l'histoire divine raconte, la science le constate, le touche du doigt. Il y a un moment où le corps de l'homme, renfermé dans le sein maternel , subsiste comme

un point étendu , à peine visible. La science qui le regarde au microscope y entrevoit déjà toute l'organisation qui se développera plus tard ; mais point de vie ; et puis il y a un moment où je ne sais quelle secousse électrique touche tout à coup ce germe. La mère s'émeut. Elle a entendu re* muer. C'est la venue de l'esprit. L'esprit s'abat sur c& germe inanimé, se l'unit et l'élève à la dignité d'une seule personne avec lui.

Tout à l'heure ils étaient deux, l'un matériel et l'autre spirituel. Ici la matière , là l'esprit. Et si un nœud divin n'était pas venu les unir, ils seraient restés deux, celuilà bête, celui-ci ange. Cherchez maintenant où commence la bête, où finit l'ange. Vous ne le trouverez pas. Les deux sont en un. Et pour les unir, il y a un nœud, sans doute; mais où est-il? Personne encore n'a pu le dire.

Eh bien, ce que nous observons ici dans l'incarnation humaine, on le retrouve exactement dans l'Incarnation divine. Avant la naissance du Christ, Dieu et l'homme étaient deux aussi. Le Verbe était dans le sein du Père, Dieu parfait, personne vivante, ayant la conscience de son moi. Sur la terre, dans le sein immaculé de la Vierge Marie, il y avait un corps qui aspirait à la vie; organisé déjà, non encore vivant. Or, au moment où l'âme humaine de Jésus , saisissant ce corps comme il arrive en nous tous, allait l'élever à la dignité d'une personne humaine, elle fut saisie elle-même avec son corps par le Verbe et élevée à la dignité infinie de l'union personnelle avec lui. Elle ne subsista pas en elle-même, quoiqu'elle eût en elle tout ce qu'il fallait pour cela; elle subsista dans le Verbe. Le Verbe, s'abattant sur elle, la dépouilla de son moi; ou plutôt empêcha ce moi qui allait naître, pour lui donner un moi divin, dans l'adorable personne du Verbe. Ils au-

raient pu être deux, deux personnes distinctes. Ici l'homme, là le Dieu. Ils sont un. Mais qui dira où finit l'homme, où commence le Dieu? Qui trouvera le point de jonction, le nœud mystérieux qui, saisissant deux natures si opposées, la nature humaine et la nature divine, les a unies si intimement, que, dans cette union extraordinaire, il n'y a qu'une Personne, le Christ, l'Homme-Dieu?

Continuons. Il faut regarder de plus près encore; et pour arriver à toute la lumière possible sur la nature de ce grand mystère, il faut essayer de descendre dans les dernières profondeurs de l'incarnation humaine.

J'ai un corps; j'ai une âme. Je les sens profondément distincts, mais je les sens intimement unis. Il y en a qui prétendent que je n'ai qu'un corps ; cependant je sens mon âme aussi nettement que je sens mon corps. Je la sens même plus vivante. Il y a des jours où le corps aggrave l'âme, c'est vrai; mais à d'autres moments, je sens mon âme soulever mon corps. Manifestement elle le déborde. Elle est plus grande que lui. Elle va plus haut et plus loin. Elle pense; et de quelque manière que je tourne et retourne ma pensée, je n'y trouve rien de matériel. Ma pensée n'a ni divisibilité, ni corruptibilité, ni étendue. Elle est libre, spontanée, pleinement, parfaitement immatérielle. Or, là où il y a un produit immatériel, il y a nécessairement un creuset producteur qui est immatériel aussi. Je suis donc une âme en même temps que je suis un corps. L'un et l'autre sont en moi profondément distincts.

Mais si je sens leur distinction absolue, je ne sens pas moins leur pénétration réciproque. Je les sens plus unis peut-être encore que je ne les sens distincts. Ils se touchent tendrement, harmonieusement en moi; ils s'entre- * croisent en un point que je ne saurais dire. Et ce que j'éprouve, la science le voit. Il n'y a pas dans mon esprit une pensée, un rêve, pas dans mon cœur une émotion, une tendresse, qui ne laisse une trace sur un de mes organes. On me montrait l'autre jour le cerveau d'un enfant qui n'avait vécu que quelques jours. C'était comme une surface plane, molle, veinée d'un rose délicat et ailleurs d'un pâle azur; comme une page immaculée qui attendait qu'on écrivît dessus. Je vis ensuite le cerveau d'un jeune étudiant. C'était déjà tout autre chose. Ce cerveau était ferme, nettement dessiné, enrichi d'une multitude de volutes, de plis et replis d'une douceur singulière. J'en vis d'autres, d'hommes âgés de quarante ans, de cinquante ans; le cerveau était rayé des milliers de fois, à des profondeurs étranges, remué, tourmenté, sillonné. J'en étais tout ému, et je me disais : Grand Dieu I voilà donc le travail de la pensée. Je touche ici du doigt l'étrange union de l'âme et du corps. Chaque pensée de l'esprit met sur le cerveau sa trace. Mais à son tour, chaque molécule du cerveau, de cette substance si délicate, d'une sensibilité si vive, que Dieu aussi a si puissamment enchâssée sous la solide beauté du front, chaque molécule, dis-je, réagit sur la pensée. Une goutte d'eau qui s'introduirait là, la plus légère strie, voilà l'esprit paralysé ou qui extra vague, comme un grand musicien dont l'instrument est détérioré, brisé.

Et ce que je voyais là, on le constate aussi, quoique plu? difficilement, dans le coeur. Mon âme n'a pas une

affection, une tendresse, qu'il n'y ait là, au centre de ma poitrine, une répercussion instantanée. Le clavier le plus parfait n'est pas uni à la main de l'artiste comme mon cœur à mon âme aimante. Il bat plus vite ou plus lentement, d'un rhythme plus doux ou plus fort, plus plein ou plus pur, selon la nature des attraits , des amours ou des enthousiasmes qui remplissent mon âme. Si un ange avait la main sur mon cœur, il saurait ma vie. Il connaîtrait, à ses battements, les différentes nuances de pureté, de tendresse, de liberté, de désintéressement, d'oubli de moi, d'amour pur ou de passion coupable , qui ont tour à tour élevé, agrandi, abaissé ou déshonoré mon âme.

Il en est ainsi de tous mes autres organes. Ils sont matériels de leur nature, mais , unis à mon âme , ils ont pris une espèce de spiritualité. Ils vibrent avec elle, ils pensent avec elle, ils aiment avec elle, dans une vie mille fois plus haute que celle qu'ils auraient eue sans elle.

Image, incomplète mais juste, de la coexistence des deux natures en Jésus-Christ, de leur union mystérieuse, de leur distinction parfaite, de la surélévation de la nature humaine par la nature divine.

Je regarde Jésus- Christ. Il est vraiment homme. Il a un esprit comme le nôtre, une imagination, une sensibilité, une volonté, un cœur, et aussi un corps semblables aux nôtres. En lui la nature humaine est complète, sans omissions, sans lacunes. Nul homme n'a été plus homme que lui. Et en même temps, il est Dieu, vrai Dieu, pleinement, parfaitement Dieu. Et il suffit d'un regard pour s'en assurer, comme il suffit d'un regard pour voir, dans l'homme, l'esprit et le corps. « Il naît, dit Bossuet, mais il naît d'une Vierge. Il mange, mais quand il lui plaît; il se passe même de nourritures mortelles, et il n'a pour

tout aliment que la volonté de son Père. II dort; mais, pendant son sommeil, il empêche la barque de couler à fond, d'être renversée. Il marche; mais, quand il l'ordonne, l'eau devient ferme sous ses pieds. Il meurt; mais, en mourant, il met en crainte toute la nature. Voyez qu'il tient partout un milieu si juste qu'où il paraît en homme , il nous sait bien montrer qu'il est Dieu : où il se déclare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme. L'économie est si sage, la dispensation si prudente; c'est-à-dire toutes choses sont tellement ménagées, que la divinité paraît tout entière, et l'infirmité tout entière, cela est admirable * . »

Mais ce qui est plus admirable encore que la coexistence de ces deux natures et leur distinction éclatante , c'est leur mystérieuse union. Elles ne sont pas juxtaposées, chacune d'elles n'ayant que ses propres opérations. Sans qu'elles se confondent , tout en restant distinctes , elles agissent ensemble d'une manière ineffable. « Jésus-Christ, dit saint Denys l'Aréopagite, ne faisait pas les choses divines en Dieu, ni les choses humaines en homme. Mais comme il était Dieu et homme, il avait, en vivant parmi nous, une certaine manière d'agir tout à fait nouvelle, qu'on peut appeler théandrique, c'est-à-dire divinement humaine f. »

Oui, de même que, dans l'homme, le corps est élevé audessus de lui-même et, pour ainsi dire, spiritualisé par son union avec l'âme, ainsi, en Jésus -Christ, le corps et l'âme sont, pour ainsi dire, divinisés. C'est encore une âme humaine ; ce sont encore des actions humaines; mais l'âme les fait d'une autre manière, divinement. Et puis, elle en

t Bossuet, Ier Sermon sur la Nativité du Sauveur, 2» partie. * Saint Denys. Ep. ad Caïum.

fait qui sont absolument au-dessus des exigences de sa nature. Qui aurait jamais pu croire que le cerveau, cette pâte molle, pourrait concourir, j'allais dire aider à la pensée? Ainsi, dans son union avec le Verbe, l'âme humaine est élevée jusqu'à concourir à des actes qui n'appartiennent plus à l'humanité, qui sont les actes mêmes de la divinité.

Bossuet, parlant de ces choses, citait le saint pape Ilormisdas « ravi en admiration de cette céleste économie ». On pourrait citei également Origène, saint Justin, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Léon, tous les Pères de l'Eglise, tous les grands théologiens, tous les commentateurs de l'Evangile. Tous ont été ravis de ce double caractère de Jésus-Christ, à la fois Dieu et homme, faisant toutes les actions d'un Dieu et toutes les actions d'un homme, et mêlant si merveilleusement ces deux opérations, qu'il a fallu créer un mot nouveau, le mot théaadrique , pour peindre cette vie, divinement humaine et humainement divine.

Continuons encore cette étude comparée de l'incarnation humaine et de l'Incarnation divine, si autorisée par l'Eglise, creusée si profondément par les docteurs, et qui, si elle n'explique pas le mystère, sert du moins à en faire entrevoir la possibilité.

Il y a donc en moi deux natures, une nature spirituelle et une nature matérielle, mystérieusement unies, quoique parfaitement distinctes. Mais, chose étrange! à ce point

confus où je sens que mes deux natures se touchent et, pour ainsi parler, s'entre-croisent, il me semble parfois qu'il y a là comme un troisième; quelqu'un qui dit : Mon corps f et qui dit : Mon âme; quelqu'un qui parle à mon âme comme à un autre et qui lui dit : 0 mon âme, pourquoi te troubles-tu? Espère dans le Seigneur l; et qui dit à mon corps : Qui me délivrera de ce corps de mort 2 ?

Qu'est-ce donc que ce troisième ?

Ce troisième, c'est moi. Moi, ce n'est pas le corps. Moi, ce n'est pas l'âme. Moi, c'est l'âme unie au corps. C'est la conscience vivante de l'union de mes deux natures. Et ce Moi, où réside-t-il ? Dans l'âme assurément. Car c'est un principe que quand deux êtres inégaux sont unis, le Moi réside dans l'être le plus élevé.

Mais quand je dis qu'il réside dans l'âme, entendonsnous bien. Non pas dans l'âme, en tant qu'elle est un foyer d'action, qu'elle agit ou qu'elle fait agir le corps; mais dans l'âme en tant qu'elle s'attribue tous ces différents actes, et qu'elle s'en déclare responsable. C'est là ce qu'on appelle la Personne. Un mot caractérise la Personne : non pas action, ni direction, ni même influence, mais responsabilité.

Dans un tel état de choses, étant donnée en l'homme cette double sphère d'action, spirituelle et corporelle, dont la Personne humaine porte la responsabilité, serait-il possible qu'un principe supérieur intervint, qui laissa à l'homme son action , sans laquelle on ne concevrait plus l'homme, mais qui s'en lit responsable; qui s'appropria les différents actes d'une créature choisie , et qui dit : Les

* Ps. XLIl, 5.

* Paul, ad Rom. vu , 24.

actions de cette créature sont miennes ; c'est moi qui en réponds?

Ici la raison se trouble et déclare qu'elle n'en sait rien. Mais la foi vient à son aide, et affirme que cela est possible et que cela est arrivé une fois. Elle affirme qu'en Notre- Seigneur Jésus-Christ il y a deux foyers d'action : un foyer d'actions humaines parce qu'il est homme, et un foyer d'actions divines parce qu'il est Dieu, mais qu'il n'y a qu'un seul centre d'imputabilité et de responsabilité; c'est-à-dire qu'il n'y a qu'un seul Moi , qu'une seule Personne.

Elle affirme que ce Moi réside dans la Personne adorable du Verbe; d'après le principe énoncé plus haut, que quand deux êtres de valeur inégale sont unis, le centre d'appropriation et de responsabilité appartient au plus élevé.

Ainsi l'humanité de Notre-Seigneur conserve son foyer d'actions, spirituelles et corporelles; mais la responsabilité de ces actions, qui naturellement devait appartenir à sa sainte âme, est transférée au Verbe.

D'autre part, le Verbe conserve son foyer distinct d'actions divines.

Et de là résulte une individualité unique, composée de deux natures : une nature humaine qui fait des actions humaines ; une nature divine qui fait des actions divines; mais toutes deux sous un seul centre d'attribution et de responsabilité, c'est-à-dire sous une seule Personne.

Voilà le fond du mystère de l'Incarnation, le côté le plus obscur de ce dogme : obscur, parce que nous ne savons qu'imparfaitement ce que c'est qu'une Personne. Car, du reste , cette obscurité qui nous étonne en Jésus-Christ, nous la portons en nous-mêmes sans nous en étonner.

Voyez, par exemple : quand un enfant naît, que dit-on Y

Est-ce qu'on dit : L'âme de tel enfant est née? Le corps de tel enfant est né? Non; on dit : Il est né. Qui? II. L'individu qui résulte de l'union de l'âme et du corps, la Personne. De même, quand on dit : Il pense. Il a faim. Il pleure. Qui pense? est-ce son âme? Qui a faim? est-ce son corps? Non. Celui qui pense et qui pleure, qui a faim et qui aime, à qui sont attribués tous les actes spirituels et corporels, c'est l'individu, c'est la Personne, c'est le Moi.

Eh bien! en Jésus-Christ, il n'y a qu'une Personne, c'est la Personne du Fils de Dieu; il n'y a qu'un Moi, et il est dans le Verbe. Donc toutes les actions de Jésus-Christ, spirituelles et corporelles, humaines et divines, appartiennent au Verbe , au Fils de Dieu. Il naît ; il meurt; il pense; il souffre. Qui? l'âme de Jésus-Christ? le corps de Jésus- Christ? la divinité de Jésus-Christ? Non; la personne de Jésus-Christ, c'est-à-dire le Verbe, qui est Dieu. Donc il est vrai de dire : Dieu est né; Dieu est mort; comme on dit : L'homme est mort, quoique son âme soit immortelle; l'homme pense, quoique son corps ne pense pas. Les actes de son âme et de son corps se réfèrent tous à sa personne. Ainsi en Jésus-Christ les actes de sa double nature, humaine et divine, appartiennent à sa personne, qui est la Personne du Verbe éternel, du Fils de Dieu.

— On insiste : Comment peut-on dire que Dieu est né? la Personne du Verbe a-t-elle commencé d'être?

Non , la Personne du Verbe est éternelle. Mais un jour, Celui qui était déjà, qui était avant tous les siècles, a pris la nature humaine, s'est approprié une humanité, formée dans le sein de la Vierge Marie , et c'est cette susception qu'on appelle naissance. Il n'est pas né comme Dieu. Si nous parlions ainsi , ce ne serait pas un mystère ; ce serait

une absurdité. Il est né comme homme; c'est-à-dire que ce jour-là, à sa divinité préexistante et éternelle, il a joint une humanité formée dans le sein de Marie.

Ainsi est né le Christ. Maintenant comment s'est opérée sa mort? Comme la nôtre, par la séparation du corps et de l'âme. Seulement le corps et l'âme , en se séparant l'un de l'autre, ne se sont pas séparés du Verbe ; il n'y a eu de brisé que le lien qui unissait le corps à l'âme; l'autre lien, plus merveilleux, qui unissait le corps au Verbe et l'âme au Verbe, ce lien qu'on appelle l'union hypostatique, est resté intact. D'où il résulte que, même au tombeau, le corps du Christ était toujours adorable, parce qu'il était toujours uni à la Personne du Fils de Dieu.

De là on peut conclure quelle était la valeur des moindres actions du Christ : une larme de ses yeux, un soupir de son cœur, un acte d'adoration et d'amour. Elles avaient un prix infini, puisque le Verbe se les appropriait, les faisait siennes et en prenait la responsabilité. Mais par là aussi on peut entrevoir de quels dons dut être ornée la sainte humanité du Sauveur, quelle grâce toute-puissante et surabondante fut donnée à sa volonté et à sa liberté, pour qu'il ne posât jamais que des actes dont le Verbe pût prendre la responsabilité.

11 est inutile d'avertir le lecteur que, par les considérations qui précèdent, je n'entends ni diminuer ni éclaircir

le mystère. L'incarnation humaine échappe à tout regard fie l'esprit; combien plus l'Incarnation divine! Mais, veuillez le remarquer, ce qui est un mystère dans l'homme, ce n'est ni la présence du corps, ni la présence de l'âme, ni même la transpiration de l'âme à travers le corps; ce sont là, au contraire, pour toute saine philosophie, trois points absolument lumineux. Ce qui est un mystère, c'est le comment, c'est le nœud qui unit toutes ces choses dans une si harmonieuse unité. Il en est de même en Jésus- Christ. Ce qui est un mystère, ce n'est ni la présence de l'humanité dans le Christ, ni la présence de la divinité, ni même la transpiration de la divinité à travers l'humanité. Tout cela ruisselle de lumière. Ce qui est obscur, impénétrable dans l'Incarnation divine comme dans l'incarnation humaine, c'est le nœud. Ici commencent des ombres qu'aucun regard ne peut percer.

Je n'insiste donc pas. Mais je veux achever ce chapitre en faisant remarquer une admirable analogie qui ajoute une grande lumière à tout ce que nous avons dit jusqu'à présent.

Telle est, dans cette mixtion si singulière du corps et de l'âme qu'on appelle un homme, la visibilité de ces deux substances diverses et de leur réciproque pénétration , que tous les systèmes de philosophie qui se disputent la gloire d'expliquer l'homme, depuis les origines du monde, se réduisent à deux. Les uns sont tellement frappés de l'enveloppe extérieure, matérielle de l'homme, qu'ils ne voient que le corps; les autres sont tellement éblouis de la flamme intérieure, qu'ils ne voient que l'âme. Ceux-là, frappés surtout des phénomènes de la sensation, lui rapportent, non pas un certain nombre de nos idées, de nos sentiments, ce qui serait fort admissible, mais toutes

nos idées; vont jusqu'à prétendre qu'il n'y a pas, dans notre intelligence, dans notre conscience même, un seul phénomène qui ne se puisse ramener à cette origine; posent en axiome indiscutable que la sensation est le principe, unique des phénomènes de l'activité; se voient conduits [« peu à peu à ne faire de l'âme qu'une pure passivité, le simple résultat de la collection de nos sensations, une idée abstraite; et après quelques résistances, car l'âme répugne à mourir, arrivent de degré en degré au pur matérialisme. Il y a six mille ans que ce système existe, qu'il succombe sans cesse sous le poids des objections, mais qu'il renaît sans cesse, mille fois modifié, mais toujours le même, et toujours résumé, malgré lui, dans ce mot qui le condamne : l'homme n'est qu'un corps.

Mais, chose digne d'être remarquée, aussi vieux que lui, toujours accablé comme lui sous le poids d'invincibles objections, sans cesse renaissant comme lui, il y a un autre système qui dit : L'homme n'est qu'une âme. L'idéalisme a reconnu dans l'homme autre chose que des sensations, le phénomène de la liberté, la personnalité humaine, l'identité du moi, et mille autres faits qu'il est impossible de réduire à des éléments sensibles; il a pénétré dans ce sanctuaire de l'âme où les phénomènes sont non-seulement plus beaux, plus vastes, mais, j'ose le dire, plus réels que ceux du corps ; il oublie ceux-ci ; il les met de côté pour considérer plus à son aise et en euxmêmes les phénomènes de l'âme; puis il ne se contente pas de les mettre à part; s'il est timide, il n'en tient pas compte; il les nie hardiment, s'il est absolu; et après avoir rejeté avec raison le matérialisme, c'est à-dire l'existence exclusive de la matière, il en vient à ne croire qu'au seul esprit. Tout à l'heure le matérialisme disait à l'homme :

Tu n'es qu'un corps. Maintenant l'idéalisme lui dit : Tu n'es qu'une âme.

Heureusement à côté de ces deux systèmes, tous deux absolus, et tous deux faux parce qu'ils sont absolus, il y en a un troisième, ni moins vieux, ni moins éternel qu'eux, mais plus sage, plus sensé, plus profond aussi; c'est le spiritualisme. Le spiritualisme, c'est le système de l'union du corps et de l'âme, de leur pénétration réciproque, de la transpiration de Tâme à travers le corps. Le spiritualisme dit au matérialisme : Vous vous trompez, l'homme a une âme immortelle; j'en prends à témoin l'idéalisme. Puis se tournant vers celui-ci : Vous vous trompez aussi, l'homme a un corps; j'en appelle au matérialisme. Il emprunte au matérialisme sa science de la matière, ses belles études d'anatomie et de physiologie, ses analyses approfondies de la sensation; il emprunte à l'idéalisme ses recherches si délicates de la liberté, de la faculté de connaître, de l'unité et de l'identité du moi; et réunissant en un ces deux faisceaux lumineux, il dit à l'un et à l'autre: Savez-vous ce que vous prouvez? Vous, matérialistes, vous prouvez admirablement que l'homme a un corps. Et vous, idéalistes, vous prouvez à merveille qu'il a une âme. Et tous deux réunis vous faites la grande preuve, la preuve irrécusable que l'homme est une âme unie à un corps , un esprit qui transpire à travers la matière.

Or ces instructives oscillations de la pensée en face de l'incarnation humaine sont exactement semblables à celles de la même pensée contemplant l'Incarnation divine. Là aussi il n'y a que deux systèmes : les uns qui ne voient en Jésus-Christ qu'un homme; les autres qui ne voient en lui qu'un Dieu*

Ceux-ci naquirent les premiers, comme si l'impression de la divinité sur les contemporains de Jésus-Christ avait été plus saisissante que celle dtf son humanité. A leurs yeux le Christ n'était qu'un Dieu. Il n'avait pas de corps humain, pas d'âme humaine. Ce n'était que l'apparence et la forme d'un homme. C'est ce que disaient Simon le Magicien, Ménandre, Saturnin, Basilide, Valentin. Cerdon, Marcion, Tatien, qui, éblouis par la splendeur de la divinité en Jésus-Christ, ne voulaient pas voir son humanité et proclamaient qu'il était tout Dieu.

Et en même temps, presque à la même heure, on en voyait paraître d'autres : Cérinthe, Ébion, Artémon , Paul de Samosate, qui, frappés des infirmités, des douleurs, de la passion et de la mort du Christ, convaincus par là de son humanité, ne sachant comment la concilier avec la présence de la divinité en lui, déclaraient qu'il n'était qu'un homme. Ils ne niaient pas, ceci est remarquable, que la divinité ne fût en lui, mais elle n'y était qu'acciden- ! tellement, depuis son baptême seulement, et elle était remontée au ciel à la veille de la passion ; si bien que pendant ses trente premières années, c'est-à-dire pendant les humiliations de la crèche et de Nazareth, et pendant les derniers jours de sa vie , c'est-à-dire pendant les douleurs du Calvaire, Jésus- Christ n'était qu'un homme. Encore durant ce court instant où la divinité avait été en lui, ce n'avait été que comme un ami dans le cœur d'un ami, comme un Dieu dans le sanctuaire d'un temple.

Et en face de ces deux systèmes absolus qui ne croyaient l'un qu'à la divinité, l'autre qu'à l'humanité du Christ, saint Jean se levait et il écrivait cet adorable Évangile qui se résume dans cette parole énergique : a Et Verbum caro fartum est. Le Verbe s'est fait chair. » Saint Paul se levait

et il remplissait ses Epîtres de mots comme ceux-ci : Huynanitas et benignitas apparuit Salvatoris nostri Dei ». Et encore : « Lui qui était formellement Dieu et qui pouvait sans injustice se dire égal à Dieu, il s'est fait formellement esclave et il s'est anéanti à la ressemblance de l'homme*. » Les Pères se levaient et ils écrivaient les uns des traités sur la divinité du Christ, les autres des traités sur son humanité; « et ils avoient autant de peine, dit Pascal, à montrer que Jésus-Christ étoit homme contre ceux qui nioient, qu'à montrer qu'il étoit Dieu. Et les apparences étoient aussi grandes3. »

Ce que nous voyons aux trois premiers siècles, on le voit avec plus d'éclat et de grandeur encore aux iv° et Ve siècles , à ce moment où l'immense coup de lumière du Christianisme réveillant enfin tous les esprits, et la liberté chrétienne relâchant les liens du despotisme, on eut une si belle explosion de génie et de si grandes luttes intellectuelles. Jésus -Christ en fut naturellement le centre, et aussitôt les deux systèmes théologiques qui correspondent en philosophie à l'idéalisme et au sensualisme réapparurent dans les plus vastes proportions.

Arius ne voyait en Jésus -Christ que l'humanité, une humanité habitée par le Verbe sans doute, mais par un Verbe qui n'était pas de même nature que le Père, inférieur à lui, et qui par conséquent n'était pas Dieu. Dès lors Jésus-Christ était un homme privilégié, supérieur à tous en beauté morale , en puissance, en sainteté , en union avec Dieu, mais enfin c'était un homme. C'est ce que disait aussi Nestorius; car, obligé par la puissante logique

i Paul, ad Tit. m, 4.

2 Paul, ad Philipp. n, 6.

3 Pascal, Pensées. Édit. Faug., II, 324.

Je saint Athanase, de saint Hilaire, de saint Epiphane, de reconnaître que le Verbe était égal à son Père, de même substance, consubstantiel , comme l'avait défini le concile de Nicée, et par conséquent Dieu, il niait que l'humanité de Jésus-Christ lui fût unie en unité de personne. La personne divine du Verbe et la personne humaine de Jésus cohabitaient ensemble comme deux amis; et il en tirait hardiment cette conclusion que la Vierge immaculée, n'étant mère que de la personne humaine, ne pouvait pas être dite Mère de Dieu. C'était là le premier système. Jésus-Christ n'était pas Dieu. C'était un homme supérieur, saint, immaculé, ami de Dieu, uni au Verbe plus que personne ne le fut jamais, mais enfin et en définitive un pur homme.

Et comme si un dé ces systèmes ne pouvait pas paraître sans faire immédiatement jaillir l'autre, Eutychès se levait après Arius et en face de Nestorius, et déclarait que le Christ était tout Dieu. Le Verbe avait bien pris la nature humaine, mais en la touchant il l'avait consumée, pour ainsi dire, en n'en gardant que l'apparence. Il était arrivé de l'âme de Jésus-Christ, de son intelligence, de sa volonté, de sa chair, ce qui arriverait d'une goutte de miel qu'on jetterait dans l'Océan et qui s'y dissoudrait, ou d'une branche sèche qu'on jetterait dans un brasier. Tout avait été consumé. Il n'était resté qu'une apparence. Le Christ, à la lettre, était tout Dieu.

Et en face de ces deux systèmes, tous deux absolus, tous deux excessifs, l'Eglise disait à Arius, au concile de Nicée : Non, le Christ n'est pas seulement homme; il est Dieu. Et, se retournant vers Eutychès, elle ajoutait : Non, Jésus-Christ n'est pas tout Dieu; il est homme. Il est l'Homme-Dieu. Ce qui vous trompe l'un et l'autre, c'est la

mystérieuse et sublime union de la divinité et de l'humanité.

On eut le même spectacle au moment où éclata le protestantisme. D'un côté les anabaptistes, les quakers et une foule d'autres sectes illuminées qui, ne voyant en Jésus- Christ qu'un Dieu, au lieu d'une chair réelle, d'une vraie humanité, admettaient en lui, pour lui tenir lieu de corps, un je ne sais quoi de céleste qu'ils ne savaient ni nommer ni définir; et de l'autre la foule immense et bien plus redoutable des rationalistes hardis qui ne voient en Jésus- Christ qu'un homme.

Et il en sera toujours ainsi; comme toujours aussi on verra renaître l'immortelle lutte entre l'idéalisme, qui n'admet dans l'homme qu'un esprit, et le matérialisme, qui ne voit en lui qu'un corps. Mais de même aussi que le genre humain n'admettra jamais ni l'une ni l'autre de ces deux extrémités, toutes deux excessives et toutes deux immorales, et que toujours renaîtra et en définitive triomphera cette noble philosophie spiritualiste , qui maintient la réalité de l'âme et la réalité du corps, et leur mystérieuse et divine union, et la beauté singulière de la transpiration de l'âme à travers le corps; de même aussi toujours, quelque puisse être le réveil des luttes anciennes autour du Christ, on entendra la voix de l'Eglise, qui, s'éloignant des deux excès et de leurs folles et funestes conséquences, maintiendra dans le monde l'incomparable physionomie de Jésus-Christ, Dieu parfait et homme parfait, vrai Dieu et vrai homme, nous laissant voir, comme dit saint Paul, l'adorable beauté du Dieu Sauveur à travers le voile de sa belle et aimable humanité. Humanitas et benignitas apparuit Salvatoris nostri Dei1.

1 Paul, ad Titum. m , 4.

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