‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 25 sur 44 · L'INCARNATION (SUITE). — LA BEAUTÉ DE INEXÉCUTION · texte numérisé non relu

L'INCARNATION (SUITE). — LA BEAUTÉ DE INEXÉCUTION

Arrivons maintenant à la question que nous avons réservée au commencement du chapitre précédent.

Si la simple idée du Dieu-Homme descendu sur la terre pour unir le Créateur et la créature, pour relever celle-ci, la guérir et la diviniser, est pleine d'une sublimité inexprimable et d'un irrésistible attrait; si le Messager de Wandsbeck a pu dire : « On se ferait volontiers martyriser et rouer pour la simple idée d'une telle vie; » que n'éprouverons-nous pas quand nous verrons avec quelle magnificence cette idée a été réalisée ?

Il y avait, en effet, mille manières d'exécuter un tel plan. On pouvait le faire petitement, médiocrement; et ainsi eût fait l'homme, qui, même dans ses plus grandes conceptions, est petit. Mais l'attribut suprême de Dieu c'est la magnificence. Cette idée de l'Incarnation, si haute déjà par elle-même, il l'a réalisée splendidement; et comme la grandeur inhérente au plan qu'il avait choisi aurait pu nous écraser, il a mis dans l'exécution des délicatesses exquises

Entrons avec joie dans un si bel examen. Nous sommes en présence d'un Artiste, pour lequel c'est un jeu de se surpasser.

Posons d'abord en principe, avec tous les théologiens, que l'homme étant déchu , Dieu avait mille manières de le racheter. Mais hâtons -nous d'ajouter qu'il n'y en avait point de plus convenable, de mieux adaptée à notre nature que l'Incarnation. Pourquoi? Parce que l'homme est un être incarné. Pourquoi encore? Parce que, telle étant sa nature, rien n'est accessible à son esprit, rien ne va à son cœur que ce qui se présente à lui sous la forme de l'Incarnation.

Avant nous, dans les profondeurs de l'éternité, il y avait eu d'autres créations , des mondes qui étaient les mondes de l'esprit pur. Gomment Dieu se communiquait-il à eux? Nous l'ignorons. Ce devait être sous une forme spirituelle comme leur nature. Peut-être aussi qu'à côté de nous, dans l'immensité de l'espace , il y a des milliers d'astres qui sont habités. De quelle manière Dieu entre-t-il en rapport avec eux? On le sait encore moins. Comme saint Thomas enseigne qu'il y a, pour chaque Personne de la sainte Trinité, des milliers de moyens de s'unir à la créature, je me dis quelquefois que chaque monde a peut-être été créé sur le type d'un de ces modes d'union ; en d'autres termes, que le plan de chaque monde a peut-être été ordonné en vue du moyen dont Dieu se servirait un jour pour le glorifier ou le racheter.

Quoi qu'il en soit, notre monde, à nous, c'est le monde de l'Incarnation. Tout y est incarné : l'esprit, le cœur, la parole, l'art, la poésie, la musique. Qu'y a-t-il de plus spirituel que la pensée? Et néanmoins, dès que nous voulons la saisir complètement et surtout la révéler aux autres, nous lui créons un vêtement de chair. Et plus ce vêtement est transparent, adapté à l'idée, mieux il pénètre dans l'âme. Les grands écrivains ne sont que de puissants incarnateurs d'idées.

Dites-en autant de la peinture, de la sculpture, de la musique. Qu'est-ce qu'une beile statue? C'est une idée incarnée , un esprit caché sous la pierre. Aux statues sublimes, ce n'est pas l'âme qui manque; c'est la parole.

Et c'est là ce qui fait que la forme humaine, et en particulier le visage de l'homme, est l'idéal des formes créées. La matière y est comme spiritualisée. Dans les yeux, sur les lèvres, à travers le sourire ou les larmes, on voit apparaître l'âme.

Et non- seulement nous sommes ainsi faits, que, pour que nous soyons émus, il faut qu'il y ait une transpiration de l'esprit à travers la matière; mais, quand on étudie plus profondément la nature humaine , on aperçoit une bien autre merveille. Dans les choses divines, même les plus hautes, qu'est-ce que nous cherchons? Nous cherchons l'humain. Et dans les choses humaines, même les plus charmantes, pour y reposer notre cœur, que voulons-nous trouver? Nous voulons trouver le divin. Ah! les choses humaines, comme elles vont bien à mon âme! Elles m'enchantent; eiles m'enivrent. Mais quoi! elles passent trop vite; n'y pourrait-on pas mêler un peu d'éternité ? De plus elles sont trop superficielles, pas assez profondes; je les ai pénétrées en une minute. Connue ces belles oranges de

la côte de Gênes que le voyageur altéré porte à ses lèvres ; quoi! voilà déjà l'écorce, la peau sèche et dure! Et puis, disons tout, ces choses humaines si charmantes, elles ont une bien autre infirmité : ce que j'aime, je ne veux pas seulement l'aimer; l'aimer longtemps, l'aimer toujours; je voudrais pouvoir l'adorer, lui rendre un culte. Retirezvous, pauvres choses humaines, terrestres, inférieures. Vous ne pouvez pas suffire à mon âme. Il me faut l'éternel ; il me faut le divin.

Que si, lassé des choses qui passent, je me retourne vers les choses infinies, oh! qu'elles aussi, elles vont bien à mon âme! Elles me calment, elles me fortifient, elles me consolent, elles m'enchantent. Mais, mon Dieu! qu'elles sont donc loin de moi, élevées au-dessus des nuages, éthérées, inaccessibles ! 0 choses divines, approchezvous. Je ne vous vois pas assez ; je ne vous sens pas assez ; humanisez-vous un peu. Il me faut le sensible, il me faut l'humain.

C'est-à-dire que pour que nous soyons émus, pleinement satisfaits, il ne suffit pas que l'esprit transpire à travers la matière, il faut je ne sais quel mélange, quelle ineffable mixtion du divin et de l'humain. Mais, dites-moi, est-ce le Verbe incarné qui a été fait pour satisfaire une telle nature? Ou bien est-ce cette nature qui a été mystérieusement préparée pour comprendre le Verbe-Incarné?

Je le regarde, et qu'est-ce que j'aperçois? Il y a donc un homme que je puis aimer jusqu'à l'adoration, jusqu'à l'extase, dont je puis baiser les pieds, étreindre la poitrine , sans craindre jamais l'excès, puisqu'il est Dieu ! Et il y a un Dieu , que je puis trouver dans mes peines , qui n'est pas perdu dans des lointains impossibles, dans des intensités de lumière impénétrables, qui au contraire est

accessible, abordable, puisqu'il est homme! Tout ce qu'il y a en moi de tendre et de pur, d'enthousiaste et de triste , d'humain et de divin , se repose et se satisfait dans niomme-Dieu.

Mais ce n'est là encore que le premier degré de la descente du Fils de Dieu; et ce n'est aussi, au front du Verbe- Incarné , que le premier degré de sa beauté. Cette nature humaine, comment va-t-il la prendre? La dépouillera-t-il des misères, des infirmités que le péché a accumulées sur elle? La prendra-t-il telle qu'elle était avant la chute, impassible, immortelle, glorieuse? Il le pouvait assurément. Jamais l'homme, dans ses intuitions les plus hardies, dans ses désirs les plus saintement passionnés, n'était allé jusqu'à la pensée d'un Dieu qui naîtrait dans la pauvreté, qui vivrait dans la douleur. Et cependant j'aurais à peine compris qu'il en eût été autrement. Car enfin, si le Verbe n'eût pas pris les misères de notre nature déchue, on eût pu croire qu'il les méprisait; et, en les méprisant, il eût achevé de nous séparer de lui. Sa chair glorieuse n'eût pas été notre chair. Nous aurions douté même de la réalité de son âme humaine. Les grands, les riches auraient pu l'acclamer comme leur Dieu. Mais je me demande ce qu'en auraient pensé les petits, les pauvres, tous ceux qui souffrent et qui ont besoin d'être consolés. Du côté de la terre, c'eût été une incarnation médiocre.

Mais combien plus du côté du ciel ! Dieu aurait donc pris la nature humaine; mais il en aurait écarté les misères,

la pauvreté, la souffrance! Il se serait donné la compensation du luxe et de la gloire ! C'eût été misérable. Quels sont sur la terre les hommes qui se revêtent d'or et d'argent? Les sots. Quand la grandeur est dans l'âme, on ne la met pas dans les vêtements. Affaires de vêtements, petites affaires, à l'usage des petites gens! Ah! que mon Sauveur a été mieux inspiré, en prenant la nature humaine, telle que le péché l'a faite, misérable, déchue, humiliée, souffrante; car, en descendant ce second échelon, il a mis sur son front un second degré de beauté, plus haut que le premier.

Chose singulière! nous sommes faits pour le bonheur, et nous n'aimons pas les gens heureux; nous leur donnons à peine un regard! Ceux qui souffrent, au contraire, nous les aimons, nous nous inclinons respectueusement devant eux. Et s'ils souffrent, comme nous, des mêmes douleurs, s'ils ont souffert avec nous, il en résulte une irrésistible sympathie. Avoir souffert ensemble, quel lien! C'est plus, c'est mieux que d'avoir joui ensemble. Avoir été brisés du même coup, et, sous l'éclair du même orage, s'être tenu la main, quel ciment entre les âmes! Mais supposez que celui qui souffre ne l'ait pas mérité; s'il unissait l'innocence avec la douleur et s'il portait la majesté dans l'humiliation; s'il s'était livré pour des ingrats, on toucherait à ces sommets de la beauté morale , au delà desquels il n'y a rien. Or c'est là le caractère de l'Incarnation. Joignez tous ces traits ensemble; poussez-les à l'infini; et vous aurez cette adorable physionomie de Notre-Seigneur, où la douleur a creusé son sillon, et où le malheur ajoute je ne sais quoi d'achevé, même à la divinité.

Est-ce tout? Oh! non. Cette nature que Jésus-Christ va prendre, cette nature passible, souffrante, d'autant plus belle, d'autant plus chère à mon âme, comment va-t-il la prendre? Est-ce par voie de création? Va-t-il apparaître à trente ans sur le globe, comme autrefois Adam dans le paradis terrestre? Ah! c'eût encore été, de sa part, l'acte d'un amour infini ! Mais, dans ce cas , Jésus-Christ aurait été séparé de nous par son origine, par sa substance, par sa vie, sans lien, sans parenté avec nous. Pour qu'il fût réellement delà race d'Adam, pour qu'il eût vraiment dans les veines le sang de l'humanité, il fallait qu'il allât le chercher dans le sein d'une fille d'Adam, et que, tout Dieu qu'il est, il consentît à entrer dans le monde par la porte humiliante du berceau. Ici l'esprit se trouble, et il se demande avec effroi si, dans un tel abaissement, ne sombrera pas la majesté même d'un Dieu. Mais n'ayez pas peur. Nous avons affaire à un grand maître; et c'est de ce troisième abaissement, plus profond que les autres, que va jaillir un nouveau trait de beauté, d'une douceur ineffable.

Oui, pour qui sait dans quel état était tombée l'humanité coupable, quelle effroyable peur elle avait de Dieu, et quel obstacle une telle frayeur mettait à son relèvement; pour qui sait que la première condition de la régénération de l'humanité, c'était de chasser la peur et d'y substituer l'amour, il y a là, dans le berceau du Fils de Dieu, je ne sais quoi de si délicat et de si tendre qu'on ne peut le

contempler qu'à genoux. J'y trouve toutes les industries, et, si je l'osais dire, toutes les ruses de l'amour. Cet enfant si humble et si auguste qui tend ses petits bras à l'humanité effrayée; cette étable en ruines, cette crèche, cette paille dont n'aurait pas voulu l'enfant des pauvres; ces bergers appelés les premiers de préférence aux riches; et aussi ces riches pour lesquels il naît et qui ne s'en doutent pas; et ces anges qui chantent dans les airs leur cantique de paix et de gloire; tout cela est ineffable. On y sent la justice qui s'apaise, la colère qui se désarme, la majesté qui se couvre, la grandeur qui se voile, la tendresse qui éclate, l'amour qui triomphe, et enfin tout ce qu'une délicatesse infinie ajoute à une bonté suprême.

Et comme si ce n'était pas encore assez , pour chasser la crainte, pour ravir et enchanter l'humanité, à cet Enfant si aimable, Dieu donne une mère, et quelle mère! C'est l'humanité qui l'enfante, et qui par elle, par la plus belle . et la plus pure de ses filles, donne la vie à l'Enfant-Dieu. Dès lors, comment tremblerions-nous devant lui? Il est le fils de notre fille. Sa mère, nous l'avons tirée de nos entrailles. Elle nous appartient, et par conséquent son fils. 0 bonté infinie 1 Que disiez- vous donc que Dieu était irrité contre nous? Que me parliez-vous de ce visage sévère, de ces anges placés à la porte du paradis avec des épées flamboyantes? S'ils y étaient, ils n'y sont plus. On les a relevés de* leur garde. Le paradis est rouvert. J'y aperçois, non pas la justice, ni la colère, pas même la majesté; j'y aperçois la bonté, la grâce, l'amabilité, l'amour sous sa forme la plus charmante : la forme d'un petit enfant qui appelle les lèvres et qui sollicite les baisers. Et à la porte de ce paradis nouveau, non pas pour en éloigner avec une épée, mais pour y appeler par un sourire, une femme,

une vierge, une mère, notre fille, notre sœur, nous aimant comme aime une fille et une sœur, et capable de nous introduire auprès de l'Enfant-Dieu, puisqu'elle est sa mère. Ah ! j'ai dit plus haut que Dieu était un grand maître, sachant unir ineffablement les choses opposées ; je ne crois pas que cet art merveilleux se soit jamais révélé d'une manière plus charmante que dans la crèche.

Restait un dernier problème. C'était de savoir comment le Verbe-Incarné sortirait de ce monde. Il avait fallu qu'il y entrât par la porte du berceau; sans quoi il n'eût pas été de l'humanité : mais quelle nécessité qu'il en sortît par la porte de la mort? Notre rédemption ne l'exigeait pas, puisqu'un seul soupir de son cœur y suffisait. Et d'autre part sa dignité semblait le lui défendre. La mort est la porte du pécheur. C'est le péché qui a fait cette sortie ténébreuse et honteuse à l'usage de l'homme coupable. L'homme innocent en aurait eu une autre : l'ascension, l'élévation glorieuse d'une âme transfigurée par la vertu, s'élevant de terre et emportant son corps avec elle.

Pourquoi le Verbe incarné ne serait-il pas sorti du monde par cette porte triomphale? Un jour, sur une montagne, comme il priait, son visage devint tout à coup brillant comme le soleil , et son habit blanc comme la neige. On le vit s'élever de terre. C'était l'ascension qui commençait; et s'il n'eût contenu cette force divine qui l'emportait, l'ascension aurait eu lieu immédiatement.

Mais, dans ce cas, que serait devenue l'humanité, condamnée à mourir? Aurait- elle cru à la réalité d'une incarnation qui se terminait d'une manère si peu humaine? Aurait-elle aimé jusqu'à la mort un Dieu qui n'aurait pas eu le courage de mourir comme nous ? Mon Sauveur, n'hésitez pas, et, en passant sous la porte ignominieuse et douloureuse de la mort, achevez de mettre sur votre front le dernier rayon de la beauté.

Pendant qu'il resplendissait ainsi aux yeux de ses apôtres, deux hommes apparurent, s'entretenant avec lui. C'était Moïse et Elie. « Ils parlaient, dit l'Evangéliste, de la manière dont Jésus sortirait du monde. » Elie en était sorti sur un char de feu, par la voie triomphale de l'ascension. Moïse en était sorti par la mort, mais par une mort si douce que l'Ecriture dit qu'il expira dans le baiser de l'Eternel. Tous deux venaient apprendre du Verbe- Incarné une science plus haute. Elie venait apprendre qu'il y a quelque chose de plus beau que l'ascension , même sur un char de feu : c'est de renoncer à l'ascension et de lui préférer la mort. Moïse venait apprendre qu'il y a quelque chose de plus divin que de mourir suavement dans le baiser de l'Eternel : c'est de mourir ignominieusement sur une croix l C'est de consacrer trente années à faire du bien et de ne récolter que des ingratitudes ! C'est d'être cloué à un gibet par ceux mêmes qu'on a le plus aimés! C'est de délier la haine, même la plus violente, de s'élever à la hauteur de notre amour ! C'est de finir, insulté , méprisé, hué, et cependant heureux, et inondant de son pardon , de sa tendresse , ceux qui nous font mourir !

Ah! l'humanité a succombé à ce dernier trait. Elle a cru à la divinité d'une incarnation, marquée d'un tel caractère Au bord de sa tombe, dans les angoisses de l'agonie, aux

prises avec la mort, elle a reconnu son Dieu. Elle lui a lit avec une sorte d'ivresse :

Tu sais, tu sais mourir!

Et, faisant un retour sur elle- même, on l'a entendue

murmurer :

Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton sein ce douloureux soupir: Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, 0 toi qui sais mourir i 1

Voilà donc la manière dont le Verbe s'est fait homme. Rien ne l'a arrêté : ni les abaissements de la nature humaine, ni les misères de la nature déchue, ni les humiliations du berceau, ni les souffrances de la vie, pas même les douleurs de la mort. Aucun échelon ne lui a paru trop bas, trop vil, trop indigne de lui. Il a été jusqu'au fond. Et comme il descendait par amour, et que l'amour transligure tout, à chacun de ses abaissements a correspondu un charme de plus sur son front, un attrait ineffable et adorable. Et c'est de tous ces attraits réunis qu'est résulté cette figure de Notre -Seigneur, l'éternel ravissement de l'humanité!

Mais en même temps, comme c'était pour nous qu'il descendait, pas un rayon de beauté n'a apparu sur son front sans qu'il y en ait eu un reflet sur le nôtre. La surélévation de l'homme a été égale à la descente du Dieu.

Lamartine, le Crucifix.

Pour peindre cette double merveille, saint Augustin a une comparaison superbe. Il compare le Verbe-Incarné à ces montures intelligentes qu'on trouve dans les déserts de l'Afrique, qui s'abaissent et s'agenouillent a6n qu'on puisse les monter plus facilement; puis qui se relèvent et nous emportent avec elles dans l'espace. Voilà ce qu'a fait le Verbe. Du ciel il est descendu dans la boue; puis, se relevant, il nous a emportés avec lui jusqu'au ciel. Au Dieu fait homme, correspond l'homme fait Dieu.

Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que, pour relever * ainsi l'homme, il s'est servi de la chair elle-même, de cette chair déchue, corrompue, dégradée et dégradante. Elle ne semblait plus bonne à rien. Il en a fait le marchepied divin de l'ascension des âmes à Dieu.

La chair est opaque, ténébreuse. Elle aveugle l'homme. Dieu, qui est hardi dans ses conceptions, la prendra cette chair opaque. Il la rendra transparente. Il fera étinceler, à travers son opacité naturelle, non-seulement les lumières de l'esprit, mais toutes les flammes de la Divinité. Le foyer sera si intense, que l'éclat même des cieux pâlira devant les clartés dont rayonnera la chair assumée par le Verbe.

La chair est corrompue et corruptrice. Elle est affreuse de séduction. Dieu la prendra, cette chair déchue, il en fera la source de toute humilité, de toute chasteté. Elle, l'ennemie de l'amour, la destructrice du cœur, il en fera le foyer de tout amour céleste. Prêtiez et mangez; ceci est ma chair. En vérité je vous le dis , si vous ne mangez ma chair, vous n'aurez -pas la vie en vous.

Dans sa déchéance et sa corruption , la chair est encore séduisante et charmante. L'homme tombé ne voyait qu'elle, n'aimait qu'elle; il l'adorait. Il fallait donc lui donner une

chair qu'il pût adorer sans péril ; des pieds et des mains qu'il pût baiser; un cœur sur lequel il pût reposer sa tête. Ce n'est qu'en adorant le corps du Verbe -Incarné que l'humanité a cessé d'adorer le corps de l'homme déchu.

Enfin cette chair odieuse abaisse l'homme; elle le dégrade; elle le fait descendre au-dessous des brutes. Dieu la prendra, cette chair avilie et avilissante; il y enfermera un principe de force, de grandeur, de surélévation infinie. Par elle, il nous fera monter, au-dessus des anges, presque à la hauteur de Dieu.

Voilà le second côté sublime de l'Incarnation. Il ne faut pas courir sur dételles choses. Etendons-les un peu, pour leur donner tout leur éclat. \J

Et d'abord, la chair est naturellement opaque; elle enténèbre l'homme. Mais, depuis le péché originel, c'était bien autre chose. On n'y voyait plus. L'homme, tombé dans les sens, était aveuglé par eux. Il fallait donc, si Dieu voulait nous relever, qu'il nous rendît la lumière; et il n'y avait pour cela que deux moyens. Cette création qui a été faite pour être comme un globe lumineux à travers lequel on aperçoit les grands attributs de Dieu, il fallait la rendre plus lumineuse, comme on remonte la flamme d'une lampe quand, on n'y voit plus ; ou bien , laissant la création telle qu'elle était, il fallait allumer à côté d'elle un nouvel astre dont la vive lumière fût en rapport avec l'obscurcissement de nos yeux malades. Ce fut ce qui eut lieu par l'Incarnation.

M. Olier dit quelque part que, depuis la chute, Dieu a fermé le livre de la création, et qu'à sa place il a ouvert un autre livre mille fois plus beau, celui de l'Incarnation. Tout n'est pas complètement vrai dans ce point de vue. Même après la chute , la création a gardé sa beauté radieuse. Ce qui manque à beaucoup,, ce sont des yeux pour la voir, et une âme pour la sentir. La création est le livre des esprits élevés et des cœurs purs. Joignez l'élévation de l'âme à la pureté du cœur, vous ne contemplerez plus la création sans une sorte d'extase. Cependant, même pour ces natures exquises, l'Incarnation est encore plus belle. Tout ce que dit la création, l'Incarnation ledit aussi, mais avec des accents plus pénétrants. Et que de choses elle nous apprend, dont il n'y a pas trace dans la création !

Qu'y a-t-il, par exemple, de plus éclatant dans la nature que la grandeur, de Dieu?

Tout l'univers est plein de sa magnificence.

Qu'est-ce cependant que cette magnificence, à côté de elle qui éclate dans l'Incarnation? J'interroge la création; t que me dit-elle de mes rapports avec Dieu? Que Dieu st grand et que nous sommes petits. L'Incarnation va )lus loin. Elle nous dit que nous ne sommes rien, absoument rien à ses yeux , pas même capables de lui adreser une louange qui l'honore, une expiation qui le satisasse , et qu'un Dieu seul peut traiter avec un Dieu.

Il en faut dire autant de la bonté, de l'amour. Certes n blasphémerait , si on prétendait que l'amour ne transire pas à travers la création. Regardez cependant l'Incaration, et comparez. Donner l'être, la vie, l'intelligence, ji liberté, c'est d'une bonté infinie ; mais pour que l'amour

apparaisse , il faut se donner soi-même , et c'est le caractère réservé de l'Incarnation.

Je pourrais prolonger le parallèle. Il y a dans la création des notes superbes ; elles sont toutes éclipsées par la beauté de celles de l'Incarnation; et combien il y en a ici de magnifiques, dont la création n'a aucune idée! Cherchez par exemple ce que la création nous dit de la sainteté de Dieu, de l'horreur qu'il a pour le mal. Pas un mot. Pas un mot non plus de sa redoutable justice, des conditions sans lesquelles il lui est impossible de pardonner. La création est un livre sublime, mais ce n'est pas le livre de l'homme pécheur. Il n'y trouverait pas ses devoirs. C'est un concert incomplet depuis la chute. Il en fallait un autre qui dît d'une manière plus pénétrante ce que chantait déjà la création, et qui, suppléant à ses lacunes, nous apprît à connaître la sainteté et la justice infinies de Dieu.

Nous verrons plus tard , avec plus de détails , la grandeur rigoureuse et redoutable de cette justice. Elle est telle que toutes les larmes, et le sang même de l'humanité, ne pouvaient pas suffire à l'apaiser. Il y a fallu le sang d'un Dieu. Mais ces grandes leçons de la croix , en quels traits de feu n'apparaissent- elles pas déjà dans la crèche? Cette pauvreté, cette paille humide, cette obéissance, cette mortification nous disent que nous sommes sur les avenues du Golgotha. Le grand drame est commencé, et l'enfant qui naît a déjà, dans les bras de sa mère, les traits augustes d'une victime.

J'ai passé, à différentes époques de ma vie, de longues heures à contempler à Florence une des toiles les plus merveilleuses de Raphaël : la Vierge à la chaise. La Vierge est assise, comme courbée sur son fils, l'enveloppant de ses bras , de son amour, le serrant sur son cœur, dans une

fierté modeste, un bonheur humble, absolument ineffable. N'ai-je pas entendu des barbares prétendre que la Vierge est un peu mondaine, occupée à regarder le public? 0 blasphème ! Elle est trop occupée de son enfant pour vous regarder. Elle voit sans voir, comme quand on est absorbé. Mais dans cette peinture divine, ce qui me frappe, ce n'est pas la mère, c'est l'enfant; et, dans l'enfant, ce qui m'émeut, ce n'est pas sa beauté qui est adorable; c'est sa tristesse, son doux regard, profond et compatissant. Voilà déjà la victime qui, dans les bras de sa mère, se sent prédestinée à la croix. Passez dans la salle voisine, regardez la Vierge au grand-duc, cette autre merveille, encore plus incomparable. L'enfant a le même caractère : une gravité triste. C'est par de pareils traits que Raphaël est divin , qu'il est comme le Dante un profond théologien , élevé de mille pieds au-dessus des Andréa del Sarte , des Murillo , des Corrége , de tous les peintres de ces charmants petits enfants roses qui jouent et qui sourient.

Mais en voilà assez sur ce point. L'Incarnation a donc le même caractère que la création. C'est une lumière sous un globe, mais une lumière plus vive, plus complète. Du reste comparez les deux impressions. Vous vous promenez le soir au milieu de la campagne. L'air est tiède et doux à respirer. Les plantes se ferment; l'ombre descend. Quelle paix ! quel silence ! une sorte d'atmosphère religieuse vous enveloppe. Vos yeux se lèvent vers la voûte azurée où étincellent mille feux. Que Dieu est grand 1 dites-vous. Et vous ajoutez : Que Dieu est bon !

Maintenant quittez la campagne, rentrez chez vous, à cette heure où, avant de se mettre au lit, le chrétien se recueille un instant. Vous regardez votre crucifix. Voilà mon Dieu ! Il est mort pour moi ! Est-ce possible? Ces pieds

percés, ces mains meurtries, ce cœur ouvert, cette tête couronnée d'épines et d'amour, c'est pour moi qu'il a enduré tout cela! Pour me rendre pur, chaste, pour m'arracher à la terre , pour m'aider à devenir digne du Dieu qui m'a créé! Les larmes montent aux yeux, les résolutions généreuses font battre le cœur ; et les lèvres se posent sur ses pieds adorés dans un amour inexprimable!

Mais ce n'était pas seulement la lumière qui faisait défaut à l'homme déchu et qui courbait les peuples enténébrés sur une terre qui leur cachait le ciel. Chose bien autrement triste! l'amour avait péri; et si c'est trop dire d'un sentiment qui est tout l'homme, il s'était affaibli et dégradé. Il avait reçu deux blessures à la fois : du côté de l'âme par l'orgueil ; du côté du corps par la sensualité. L'orgueil l'avait desséché et rendu incapable de dévouement; la sensualité l'avait plongé dans He honteuses jouissances qui l'avaient abruti. On ne voyait plus que la chair; et comme elle passe, qu'elle se décolore vite, l'amour n'était qu'un rêve d'une heure, d'où l'homme sortait déçu, trompé, avec le sarcasme sur les lèvres et le mépris dans le cœur. Tout avait péri, même la foi à l'amour.

Encore ces ruines de l'amour humain n'étaient rien à côté des ruines de l'amour de Dieu! Ou plutôt ici il n'y avait plus même de ruines.

Eliam periero ruiru

« Qu'y a-t-il de plus nécessaire que d'aimer Dieu ? di( Pascal , et cependant aucune religion ne l'a jamais enseigné. » Elle ne l'osait pas, se sentant trop incapable de se faire obéir.

Et pendant que l'orgueil et les sens desséchaient le cœur et commençaient ainsi la ruine de l'amour, ils l'achevaient en altérant la physionomie humaine. L'amour est une passion qui naît de la beauté. Or la vraie beauté avait disparu. Même cette beauté charnelle, qui n'est qu'un piège, diminuait tous les jours sous les coups répétés de l'orgueil et de la sensualité. Je ne sais quoi de bas, de vulgaire , de voluptueux, d'immonde et de brutal se posait sur ces physionomies que Dieu avait faites si belles, sur ces visages d'un galbe naturellement si pur. Allez voir au Capitole les bustes des empereurs romains, et contemplez avec douleur la physionomie humaine qui s'en va. Dieu avait été chassé du visage de l'homme, comme on l'avait chassé de son cœur, et, demeuré seul, l'homme se trouvait aussi incapable de donner l'amour que de l'inspirer.

Il fallait donc, si Dieu voulait avoir pitié de nous, qu'il ressuscitât l'amour, et il ne le pouvait qu'en faisant deux choses.

D'abord il fallait que la vraie beauté nous réapparut; que ce visage de Dieu irrité , que ce visage de l'homme , fané , flétri par le mal, disparussent, et qu'à leur place nous revissions la physionomie de Dieu aux jours de la création; la physionomie d'Adam, la physionomie d'Eve, cette beauté virginale qui fait que , quand nos premiers pères se regardaient l'un l'autre sous les ombrages du paradis terrestre, ils se sentaient émus d'un amour qui était à la fois humain et divin ; car ils ne se pouvaient voir sans s'aimer, et ils ne pouvaient s'aimer sans aimer le Dieut

grand et bon , qui habitait en eux. Ah ! c'était un beau temps que celui où l'amour de Dieu et l'amour dti l'homme étaient ainsi entrelacés ; où régnait cette beauté à la fois divine et humaine qui n'excitait que de purs élans; où la religion et l'amour étaient sœurs; où l'oc aimait Dieu à travers le pur cristal d'un cœur aimé !

Ce fut ce qui arriva. Le monde vit tout à coup réapparaître, éclatante d'une beauté idéale, la physionomie de Dieu et celle de l'homme divinement fondues ensemble. L'impression fut profonde. Les foules s'ébranlèrent. D'un regard les apôtres furent conquis. Ce fut quelque chose de si élevé, de si pur, de si saintement passionné, que le monde, désaccoutumé de l'amour, fut un instant à se remettre de cette commotion.

Et ce qu'on avait adoré sur le visage du maître, on le contempla bientôt avec étonnement sur celui des disciples. Devenu père de l'humanité, le Christ engendra des enfants semblables à lui. On vit apparaître des types nouveaux, une beauté inconnue : ces visages d'enfants, de jeunes filles, de vierges, de pontifes; quelque chose d'idéal : une gravité, une dignité, une paix, une modestie, et déjà un sourire céleste. La chair reprit son vrai rôle : elle introduisait à l'âme, et l'âme introduisait à Dieu. Ce fut là le commencement de la résurrection de l'amour.

Mais je l'ai dit, ce n'était pas seulement la beauté qui avait disparu, c'était le cœur qui était atteint. L'orgueil l'avait desséché; la volupté l'avait flétri. On ne voyait plus que la chair, et il montait de cette chair adorée à l'âme qu'on méprisait des tressaillements honteux qui achevaient de l'avilir. Après donc que , pour commencer à ravir l'homme et à le relever, on lui avait montré une physionomie d'une beauté idéale, il fallait, s*» oroportionnant

à sa faiblesse, lui présenter des pieds qu'il pût baiser, une poitrine sur laquelle il pût reposer sa tête , une chair si imprégnée de la divinité, qu'il ne pût y poser les lèvres sans aspirer tous les parfums de l'humilité, de la chasteté et du sacrifice. Ce fut ce qui arriva encore, et l'Evangile en donne dès les premiers jours un exemple célèbre.

Certes la Madeleine était assez déchue ! Intelligence , imagination , cœur, sens , le mal avait tout souillé. Elle avait porté si loin le scandale de sa vie qu'on la montrait du doigt dans les rues et qu'un pharisien disait : « Si le maître savait qui est cette femme-là , il ne la laisserait pas s'approcher de lui. »

Et cependant, cette créature dégradée, elle est devenue l'amante très- chaste de Notre-Seigneur, l'amie de la Vierge immaculée! Sa chair est sur nos autels, et son souvenir est beau, dans nos cœurs, à l'égal de celui des Vierges.

Qui a fait ce miracle? Comment s'est-elle levée de la boue et est-elle montée à la lumière?

Par la pureté qui s'exhale de la chair divine de Jésus- Christ. Elle est venue ; elle a baisé le pieds du Fils de Dieu , ces pieds purs et sacrés; et l'arôme divin qu'elle y a respiré l'a transfigurée. Et ce qui est arrivé à la Madeleine arrive tous les jours. Tous les jours, l'être le plus dégradé, le plus abaissé dans les ignominies de la chair, s'il vient, s'il touche avec foi la chair divinisée du Christ, il s'en \a transfiguré; et on en a vu, de ces infâmes, qui montaient à la gloire d'une telle pureté que les vierges mêmes auraient pu en être jalouses.

Un peu après ce n'est plus la femme pécheresse, la femme faible par le cœur encore plus que par les sens, qui vient se sanctifier au contact de la chair du Christ.

C'est un jeune homme, pur encore, et qui veut, au milieu des illusions de la jeunesse et du monde, rester pur. Que fait saint Jean? Il ne s'agenouille pas, comme Madeleine, aux pieds du Christ. Son innocence, son amour lui permettent plus de familiarité; il pose sa tête sur la poitrine du Sauveur, sur son cœur adoré; et il y puise la force de dompter son corps pour Dieu, de mépriser sa chair, et au besoin de la briser et de l'immoler; car on le trouve bientôt au Calvaire, où il vient recevoir, comme l'a dit si éloquemment Bossuet, les trois plus grandes récompenses qu'un Dieu puisse donner à une créature : son cœur, sa croix et sa mère !

Ces merveilles, accomplies pendant la vie du Christ, n'ont plus cessé depuis. En quittant le monde, il nous a laissé sa chair, tout imprégnée des parfums de l'humilité, de la chasteté, de l'amour pur. Quiconque veut cesser d'être charnel , mange cette chair. Elle sanctifie, elle élève, elle spiritualise. De pauvres créatures tombées dans les sens, elle fait des anges de pureté. Là, à cette table où se distribue le vin qui fait germer les Vierges , viennent les victimes des passions humaines pour se relever. Sublime rendez-vous, où elles se rencontrent avec les jeunes filles qui veulent rester toujours vierges. Les Madeleine et les saint Jean s'asseyent à la même table; et celui qui avait péri par la chair de l'homme, se relève et se transfigure par la chair du Christ.

On entrevoit, dans ces derniers mots, la divine économie de l'Incarnation, et on doit commencer à sentir la sublimité de Ja parole de saint Jean : Et Verbum caro factum est : « Le Verbe s'est fait chair. » Il semble qu'il eût été mieux de dire : Le Verbe s'est fait âme humaine, esprit humain; nommant d'abord ce qui est essentiel, et laissant

à sa place , comme une chose qu'on subit et dont on ne parle pas, car elle est trop misérable, la chair. Du moins il fallait s'en tenir à la parole, déjà si prodigieuse, de l'Eglise : Et homo factus est : « Le Verbe s'est fait homme. » Mais l'aigle des Evangélistes, dont l'œil venait de sonder tous les sommets, descend d'un vol hardi jusque dans les derniers abîmes, et il prononce cette parole que l'Eglise ne répète jamais qu'à genoux : Et Verbum caro factum est : « Et le Verbe s'est fait chair! »

Il n'a pas pris l'esprit et subi la chair; il a pris la chair telle que le péché l'avait faite, misérable, ruinée, dégradée; et, comme ces grands artistes qui avec des ruines immondes refont de splendides édifices, il a fait de la chair déchue la base de la régénération de l'humanité.

C'est par la chair que l'homme avait péri ; c'est par elle qu'il sera sauvé.

Mais continuons.

En même temps que l'esprit de l'homme avait été ooscurci par la chute et son cœur desséché et dégradé, sa volonté s'était affaiblie. Tombé de son heureux état d'innocence et d'inclination vers le bien , l'homme pouvait remonter à Dieu, mais par le rude escalier de la pénitence et du sacrifice; enfoui dans les sens, enveloppé de choses terrestres, il fallait qu'il les méprisât, les foulât aux pieds, et qu'il marchât, les yeux et le corps en haut. Mais comment s'y prendre? Et quand il l'eût su clairement, en au-

rait-il eu le courage ? C'est ici peut-être qu'est le coup de maître de l'Incarnation.

Quiconque a étudié la nature humaine sait que tous les traités de morale ne valent pas, pour soulever une âme, un grand exemple. L'exemple éclaircit le devoir, le montre vivant dans un acte, et il excite l'âme à l'accomplir. Le soldat hésite-t-il devant un péril? qu'un chef, un roi, un génie se jette en avant; tous suivent enthousiasmés, électrisés par cet exemple. Voilà ce qu'il aurait fallu à l'homme affaibli par sa chute, effrayé par son épreuve. Il fallait quelqu'un qui marchât devant lui; quelqu'un qui, s'enfonçant le premier dans les obscurités et les épines douloureuses du travail, de la souffrance, engageât par son exemple l'humanité à le suivre; qui, enveloppé de chair comme nous, vécût divinement; qui, accablé par les dernières extrémités des infortunes humaines, ravît le monde, en lui montrant, vivants dans sa personne, le pardon et l'amour des ennemis, la sainteté et l'humilité, la calme et douce patience dans les douleurs, la soumission joyeuse à la sainte volonté de Dieu. Qui eût fait cela, eût sauvé et régénéré l'humanité. Mais où était-il celui qui eût été capable d'une telle vie?

Or, c'est là une des merveilles de l'Incarnation. Les Pères y insistent constamment. Ils dkent que, par une admirable disposition de la Providence, le Christ a été envoyé pour montrer la Religion dans sa personne même. Cette vie d'humilité, de travail, de détachement de la terre, de saint élan vers le ciel, cette vie d'expiation et de sacrifice, cette vie d'union intime avec Dieu, commencée dès ici-bas, il n'est pas venu pour nous l'enseigner de ses lèvres, pour nous en tracer les lois dans un livre : chose que font les hommes; il est venu pour la vivre sous nos

yeux , afin que nous n'ayons qu'à l'imiter. Il a été la réalisation vivante de la Religion , et, dans un sens trèsvrai, la Religion elle-même. De fait, le plus beau traité de spiritualité qui ait jamais été écrit, s'appelle De Imitatione Christi. Spectacle prodigieux que celui d'un Dieu descendu sur la terre pour être notre exemple! Mystère qui accable la raison, mais mystère d'une inspiration si manifestement divine que la tête et le cœur s'inclinent en adorant, et que les lèvres ne contiennent pas le cri de la joie et de la reconnaissance! Un Dieu marchant devant nous à travers les tristesses de la vie! Un Dieu trahi comme nous, abandonné, pauvre, seul comme on l'est quelquefois! Un Dieu portant sa croix qui est la nôtre! Cela peut paraître étrange à quelques heureux de la terre ; mais, en dépit de leur étonnement, cela ravira éternellement l'humanité.

Mais ici quelles pensées plus hautes se présentent à mon esprit! Ce n'est pas seulement la purification et un relèvement divin que l'Incarnation apporte à l'humanité, c'est une sorte de déification. C'est le mot de l'apôtre : Divinœ consortes naturœ : « En Jésus-Christ, nous avons été faits participants de la nature divine * . »

Sans doute il ne faut rien exagérer. De tous les enfants d'Adam, il n'y en a qu'un qui soit Dieu. La nature humaine n'a été unie personnellement au Verbe que dans la

1 Jac. m, 7.

personne de Jésus, le fils de la Vierge Marie;. Lui seul est à la fois Dieu et homme. Etendre ce titre à d'autres, serait un blasphème. Il n'en est pas moins vrai que la chair unie au Verbe est la chair même de l'humanité. De même qu'Adam, voyant sortir Eve de son flanc, ou plutôt de son cœur, chantait dans l'extase : « Celle-ci est vraiment l'os de mes os et la chair de ma chair : » Hoc nunc os ex ossibus mets, et caro de carne mea; ainsi, pendant les éternités, l'humanité, montant plus haut que les chœurs des anges, regardera le Verbe-ïncarné, et, tressaillant d'enthousiasme, elle dira : « Celui-ci est vraiment l'os de mes os et la chair de ma chair. »

De plus, en s'unissant à la nature humaine, comme un roi qui , ayant épousé une jeune fille , verse un éclat royal sur sa famille jusque-là obscure, ainsi le Sauveur Jésus a voulu enrichir l'humanité en s'unissant à elle. Et ce qu'il était par nature, à savoir Fils de Dieu, il a voulu que nous le devinssions par adoption.

Et comme il eût été indigne de lui que nous ne fussions enfants de Dieu qu'en apparence, il ne s'est pas contenté de nous en donner le nom , ut filii Dei nominernur, il a voulu que nous en ayons la glorieuse réalité : ut filii Dei nominernur et simus 4.

« Dans l'ordre des choses humaines, dit excellemment Msr de Poitiers, si un homme et une femme, privés du bienfait de la fécondité, veulent introduire à titre de fils un étranger dans la famille, un acte est dressé devant l'officier public, un contrat est signé, des engagements sont pris, le nom et l'héritage des adoptants passent à l'adopté. Mais tout cela est extérieur. Celui qui prend dé-

i Joun. 111 , 1.

sormais le nom n'appartient pas pour cela à la race. S'il porte un cœur noble et reconnaissant, il épousera les sentiments, les pensées, les traditions de la famille adoptive; il lui vouera amour et obéissance. Mais à cette filiation factice et conventionnelle il manquera toujours le lien d'origine, le cri du sang1. »

Cette dernière parole est admirable. Il ajoute : « Il n'en va pas ainsi 'dans l'ordre de notre filiation surnaturelle. Le jour où nous devenons chrétiens, notre initiation ne nous confère pas seulement le nom ; elle ne nous agrège pas seulement à la maison ; elle ne nous engage pas seulement envers la doctrine de Jésus-Christ; elle imprime dans notre âme un sceau de ressemblance, un caractère indélébile; elle nous communique intérieurement « l'esprit d'adoption 2 dans lequel nous crions : Père » ; enfin par l'action sacramentelle du baptême et des autres signes, et mieux encore par la liqueur eucharistique, elle insinue au plus intime de notre être le sang de « Celui en qui nous sommes adoptés 3 ». Par là, nous entrons authentiquement dans sa race : Ipsius enim genus sumus. Et parce que nous sommes de la race de Dieu : Genus ergocum simus Dei4; parce que notre filiation n'est pas purement nominale, mais rigoureusement vraie et réelle 5, nous devenons héritiers de plein droit et à titre de stricte justice; héritiers du Père commun que nous avons avec Jésus-Christ, cohéritiers par conséquent de l'aîné de notre race : Si

1 Troisième instruction synodale de M?r l'évêque de Poitiers, Sur les principales erreurs du temps présent , § xvz.

2 Paul, ad Rom. vm, 15.

3 Paul, ad Hebr. ix , 13.

* Act. xvn , 28 , 29.

6 Joan. m, 1.

fllii et hœredes, hœredes quidem Dei, cohœredes autem Chrisli >. »

Voilà le dernier mot de l'Incarnation : voilà comment a été réalisée cette idée sublime. Le Verbe est descendu jusqu'à notre misère, et il nous a relevés jusqu'à sa hauteur.

Avions-nous tort de dire que les hommes, dans leurs intuitions les plus hardies, n'avaient rien imaginé de si parfaitement beau? Et cependant ce n'est là, si j'ose ainsi parler, que l'extérieur du mystère. Allons plus loin; et, pénétrant jusque dans l'âme du Sauveur, essayons de contempler les magnificences de l'union hypostatiquè.

1 Pau), ad Rom. vin, 17.

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