DE L'INCARNATION ( SUITE ) LES MERVEILLES DE L'UNION HYPOSTATIQUE
Il faudrait maintenant, pour achever ce grand sujet, arrêter un instant nos regards sur les merveilles de l'union hypostatique. Si, dans le nombre presque infini des êtres créés ou possibles, Dieu en a choisi un pour se l'unir en unité de personne , quelles ont dû être , pour cette créature privilégiée, les conséquences d'un choix pareil? De quels torrents de grâces fut inondée sa sainte âme , pour qu'elle devînt capable de porter un tel poids d'honneur ! Quels dons, quels privilèges, cortège nécessaire de l'union hypostatique ! Et , dès que cette créature incomparable eut conscience de son éminente dignité, quel amour dut jaillir de son cœur étonné! Quelle immense gratitude et quelle humilité 1 Quel besoin de se perdre en celui qui l'avait si extraordinairement aimée!
0 Jésus I je me mets à genoux devant vous pour essayer de peindre votre divin intérieur. Déjà j'eus une première fois cette audace1. Mais ce que j'essayai alors n'était qu'un jeu à côté de ce que j'entreprends aujourd'hui.
* Le Christianisme et les temps présents, t. il, 3* partie.
0 Vierge Marie , mère du Sauveur, venez à mon aide , afin que je peigne, en traits qui ne soient pas trop pâles, la beauté céleste de votre divin Fils. Gravez-en du moins Timage dans mon cœur, avec cet ineffaçable burin dont parle l'Eglise : Cordi meo valide.
Je commencerai , ô Jésus , ô mon Maître , par contempler votre esprit très-saint. Au fond , c'est un esprit semblable au mien, de même nature. Seulement le mien est faible, incomplet. Les plus grands sont pleins d'ombres. En quel esprit trouverez- vous jamais toutes les beautés possibles? Il y a des hommes d'une pénétration infinie; il yen a d'autres d'une sensibilité exquise; en ceux-ci sont les illuminations soudaines, les intuitions qui jettert dans l'extase ; mais tous , et même les plus sublimes , sont courts par quelque endroit.
Il n'y a qu'une exception, ô Jésus, et c'est votre esprit très-saint. Ce n'est rien dire, c'est bégayer misérablement que de prétendre que cet esprit est le plus beau , le plus élevé, le plus vaste, le plus pénétrant, le plus universel qui ait jamais existé. Taisez-vous, froide et vaine parole; ou, si vous ne voulez pas vous taire, dites que c'est l'esprit parfait sous tous rapports, sans ombres, sans lacunes, sans faiblesses, sans imperfections; l'esprit qui possède toutes les beautés possibles, et qui atteint, en tous sens, toute la perfection dont un esprit humain est capable.
N'est-ce pas ce que demandait l'incomparable dignité du Verbe Eternel? Car, choisissant parmi les millions et
millions d'esprits qui naîtront jusqu'à la fin des temps, en choisissant un, n'était-il pas convenable que Dieu le choisît beau par-dessus tous les autres? Pourquoi le prendre moindre? Et l'ayant créé d'une telle splendeur, comme après tout cet être était fini, pourquoi ne pas l'agrandir encore, ne pas lui donner toute la perfection possible, par égard pour la dignité du Verbe, et aussi afin qu'il puisse supporter, sans se briser, les effluves de lumière infinie dont Dieu allait nécessairement le remplir ?
Vous disiez, ô Jésus, en entrant dans ce monde: Vous m'avez formé un corps, vous me l'avez approprié pour bien traduire, corpus aptasti mihi *, afin qu'il fût en rapport avec la prodigieuse mission que vous lui réserviez. Ne faut-il pas en dire autant, et bien davantage, de votre esprit, ô mon Sauveur? Dieu ne l'a pas seulement choisi entre mille ; il l'a approprié divinement. II en a étendu la capacité, autant que cela était possible; après quoi, il y a versé sans mesure les lumières les plus sublimes.
De cette manière, l'esprit très-saint de Notre-Seigneur a su de Dieu tout ce qu'on peut en savoir. Il le voyait mille fois mieux, dans une clarté plus magnifique, que tous les chérubins et les séraphins; car il répugne qu'il y ait eu quelque part des êtres créés qui en sussent plus que lui, et desquels il pût apprendre quelque chose. 11 connaissait donc Dieu, son unité adorable, la trinité de ses personnes, les mystérieuses opérations de chacune d'elles, plus clairement qu'aucune créature ne les verra jamais; et cela non pas comme Verbe, mais par la grandeur des lumières dont le Verbe inondait son âme humaine. Si l'essence infinie n'était pas à jamais inscrutable à tout esprit humain, il
* Paul, ad Hebr. v, o.
''eût pénétrée ; du moins il fut plus près de le faire que ne le sera jamais aucune créature dans toute la suite des éternités *.
En même temps que Dieu versait ainsi dans la sainte âme de Notre-Seigneur ces immenses lumières sur la Divinité, il lui en communiquait de plus complètes encore sur les créatures. Je dis : de plus complètes, en ce sens seulement qu'elles ne rencontraient pas ici, comme plus haut, l'obstacle infranchissable de l'impénétrabilité divine. Par le fait de l'union hypostatique, Notre-Seigneur devenait roi de la création. A ce titre, il reçut nécessairement du Verbe toutes les lumières destinées à lui faire connaître son empire. Tout ce que l'esprit humain devait découvrir dans la suite des siècles; ces mondes immenses que parcourt, lentement et par étapes séculaires, l'œil du philosophe, du mathématicien, du géomètre, de l'astronome; ces secrets cachés dans les entrailles du globe et que commencent à nous révéler la géologie, la physique, la chimie; ces beautés exquises, délicates de la nature que soupçonnent le poëte, le peintre, l'artiste, rien ne se dérobait à son regard. Oh ! qui pourra dire ce que cette seconde lumière, non plus de Dieu en lui-même, mais de Dieu à travers le voile de la création, mettait en lui d'adoration, d'amour, d'admiration, de ravissement! Le moindre rayon de beauté nous jette dans l'extase; qu'était-ce donc cjuand tous les rayons entraient à la fois dans cette âme, la plus sensible de toutes les âmes?
Mais, en vertu de son union hypostatique, Notre-Seigneur n'était pas seulement roi de la création , il devenais chef de l'Église, prêtre, prophète et souverain des âmes. A ce titre encore, et pour qu'il pût en exercer dignement
1 Thom. Sum. 1 p. q. 2, a. 1.
les fonctions, qui peut dire quelles lumières le Verbe éternel mit en lui? Naturellement et nécessairement il lui fit connaître toutes les âmes dont il devenait le chef, toutes celles qui avaient été, toutes celles qui seraient dans la suite des siècles. Il mit chacune d'elles sous son regard l; car il n'eût pas été convenable qu'il ne connût son empire que comme les rois de la terre, qui savent à peine le nombre de leurs sujets, et qui n'en connaissent intimement que quelques-uns. Il dut les connaître tous, et chacun d'eux en particulier, leurs besoins , leurs désirs , leurs tentations , leurs fautes, leurs périls 2, et cela sur toute la surface du monde, et jusqu'à la fin des temps. Roi, prêtre, prophète, chef de l'Eglise, laquelle embrasse tous les lieux et tous les siècles, il connut le passé, le présent et l'avenir; et l'immense drame de l'humanité fut présent sous son regard. Si Dieu versait dans la sainte humanité de Notre-Seigneur de telles lumières sur les créatures, il était impossible qu'il ne lui en eût pas communiqué de plus abondantes encore sur lui-même. Jamais Notre -Seigneur n'a pu croire qu'il n'était qu'un homme. Toujours il a vu clairement , sans ombres , que par un dessein merveilleux de Dieu son humanité sainte était privée de sa personnalité, de son indépendance naturelle, et unie hypostatiquement avec le Verbe. La sainte humanité se connaissait en Jésus-Christ, mais elle ne se connaissait pas comme une personne, et elle ne s'attribuait pas, comme à un centre d'imputabilité morale, ce qui se passait en elle. Et en même temps qu'elle se savait unie au Verbe, elle voyait que Dieu même avait opéré ce grand prodige dans un but d'ineffable miséricorde pour racheter et sau-
1 Joan. ii , 25.
* S. Hilar. ùz Trinit., lib. IX.
ver l'humanité coupable. Toutes les lumières précédentes pâlissaient devant celle-là, et elle le jetait dans une sorte d'anéantissement, d'amiration et d'amour.
Cependant, s'il n'eût connu toutes choses que par une science infuse, s'il n'eût rien acquis par un travail personnel et par le procédé humain, le Christ eût-il été vraiment un homme? C'eût été une capacité intellectuelle; aurait-ce été une activité intellectuelle? En tous cas, il n'y aurait eu de développé en lui que les facultés intuitives; les autres seraient restées inertes. Elles auraient été inutiles, puisqu'elles n'auraient pas eu d'opération propre.
Il était donc de la gloire de Notre-Seigneur, qui voulait nous ressembler en tout, et, je l'ose dire, de la vérité de sa nature, qu'il pût acquérir par ses propres forces et en usant du procédé humain la science théorique et pratique dont il se pouvait enrichir. De fait, tous les théologiens l'admettent, il acquérait sans cesse, par un travail personnel. Il pénétrait peu à peu dans le monde de la pensée et dans le monde de la nature, selon les lois ordinaires de l'esprit humain; avec deux différences cependant : d'abord il échappait aux infirmités qui sont les conséquences du péché originel; ensuite, supérieur à tous les hommes, il les dépassait tous par la rapidité, la sûreté, la profondeur avec lesquelles il apprenait toutes choses. Comme il suffit des faits les plus vulgaires pour éveiller la pensée du philosophe, la faire remonter aux principes les plus élevés et aboutir parfois aux plus merveilleuses découvertes : aussi l'intelligence du Sauveur se nourrissait de tout ce qui s'offrait à elle, et s'élevait par des élans rapides jusque dans les plus hautes régions.
En même temps un troisième monde s'ouvrait devant lui, le monde de l'expérience. Si puissant que fut son re-
gard, et quelle qu'ait été l'intuition avec laquelle il vit la faiblesse de l'homme , sa mobilité, ses passions, ses tristes misères, ses horribles déchéances, autre chose est de savoir tout cela en théorie , autre chose est de le connaître par un contact direct avec les hommes. Il l'apprenait de cette manière. Il en souffrait, il en était meurtri; et, par cette expérience douloureuse, il entrait dans une certaine connaissance de l'humanité qu'il n'avait pas. Didicit esc eis quœ passus est i .
Billuart note avec soin les origines, la suite et les conditions de ce progrès intellectuel. Il commença, comme dans les enfants, avec le premier acte de raison, grandit d'année en année, avec cette clause essentielle que Notre- Seigneur eut toujours toute la science acquise, en rapport avec son âge, et que jamais il n'ignora rien, même dans le domaine de cette science humaine, de ce que, selon le temps et le lieu, il devait savoir ».
1 Paul, ad Hebr. v, 8.
2 Nous mettons en note toute la doctrine de saint Thomas sur la science acquise de Notre-Seigneur.
Il pose la question : Si le Christ a possédé une science acquise. Et il répond : Oui; car, dit-il, rien de ce que Dieu a donné à notre nature n'a manqué à la nature humaine que le Verbe de Dieu a prise. Or, il est bien évident que Dieu a donné à la nature humaine non-seulement l'intelligence possible, mais encore l'intelligence active. Il faut donc admettre cette double intelligence dans le Christ. Mais puisque, selon le philosophe, Dieu et la nature ne produisent rien d'inutile, à plus forte raison n'y a-t-il eu rien d'inutile dans l'âme du Christ. Or, une chose est inutile quand elle n'a aucune opération propre... Mais l'opération propre de l'intelligence active est de produire des apparences intelligibles en acte, en les séparant des représentations d'imagination... Ainsi donc il faut dire que, dans le Christ, il y a eu des apparences intelligibles produites par l'opération de l'intelligence active dans son intelligence possible; ou, en d'autres termes, quril s'est trouvé dans le Christ une science acquise que
Comment coexistaient, dans la sainte humanité de Notre -Seigneur, cette science infuse immense et cette science acquise qui croissait chaque jour? 0 Jésus, qui le dira? Qui comprendra ces harmonies? Il faut se taire,
quelques-uns appellent science expérimentale. Voilà pourquoi, bien qu'ailleurs j'aie professé une opinion différente, il laut admettre dans le Christ une science acquise, qui est proprement une science qui s'obtient d'une manière conforme à la nature humaine, non-seulement par rapport au sujet qui la reçoit, mais encore par rapport à la cause. Manifestum est autem quod in humana nalura Deus planlavit non solum intelleclum possibilem , sed etiam intellectum agenlem. Unde necessc est dicere quod in anima ChrisLi fuit non solurn intellectus possibilis , sed eliarn intellectus agens. Si autem in aliis Deus et natura nihil frustra faciunt, ut philosophus dicit, multo minus in anima Christi aliquid fuit frustra. Frustra autem est quod non habet propriam operalionem... , propria autem operatio intellectus agentis est facere specics inlelligibiles aclu abstrahendo eas a phanlasmatibus... Sic igitur necesse est dicere quod in Christo fuerint aliquœ species inlelligibiles per actionem intellectus agentis in intellectu possibili ejus receplœ ; quod est esse in ipso scienliam acquisitam, quam quidam expcrimenlalem nominanl. Et ideo quamvis aliter alibi scripserim, dicendum est in Christo fuisse scienliam acquisitam quœ proprie est scienlia secundum modum humanum , non solum ex parle subjccii recipientis, sed etiam ex parte causœ agentis. (III p., q. ix, a. 4.J
S. Thomas donne une seconde raison de l'existence dans le Christ d'une science acquise.
11 y a deux manières , dit-il , d'acquérir la science, savoir : par ses propres recherches , et en l'apprenant auprès de ceux qui la possèdent. Le premier moyen est supérieur au second; donc il convient mieux au Christ d'avoir une science acquise par ses propres efforts que par l'enseignement. Duplex est modus acquirendi scienliam, scilicet inveniendo et addiscendo ; modus qui est per inventionem est prœcipuus; modus autem qui est per disciplinant est secundarius , et ideo Christo magis compelebal haberc scienliam acquisitam per inventionem quam per disciplinam. (Id., ibid.)
Un peu plus loin, le saint docteur se pose la question de savoir
et convenir que, si Dieu n'eût pas versé en vous des torrents de lumière, il n'eût pas traité votre nature comme le demandait son éminente dignité; et en même temps que s'il vous eût tellement tout appris que vous ne pussiez plus rien apprendre par vous-même , il n'eût pas respecté en vous la nature humaine. Disons, en confessant notre ignorance, que ces deux lumières existaient réellement dans l'âme de Notre-Seigneur, ineffablement unies. Celleci élevant, fortifiant, agrandissant l'autre. Celle-là heureuse de se laisser élever, agrandir par la première. Oh ! qui peindra cette merveille? Comme la lumière créée se trouvait petite à côté de la lumière incréée l Comme elle voyait clairement ses limites! Comme elle avouait amoureusement ses ombres! Dans quelle humble dépendance elle se tenait! 0 mon esprit, forme -toi sur ce modèle. Laisse tes petites lumières, ta raison vacillante. Abaisse tout, même ton génie, devant la lumière éternelle. On
si dans cette science acquise le Christ a pu faire des progrès, et il répond : Oui , « car la science acquise est produite par l'intelligence active, laquelle n'opère pas tout à la fois, mais successivement. Et ainsi par cette science le Christ ne connut pas d'abord toute chose, mais peu à peu et après quelque temps, c'est-à-dire à l'âge parfait. » Scientia acquisita causatur ab inlellectu agentc qui non simut tolum operatur, sed successive; et ideo secundum hanc scientiam Christus non a principio scivil omnia, sed paulatim et post aliquod tempus , scilicet in perfecta œtate. (Id., q. xn, à. 2.)
Billuart, interprétant saint Thomas, marque bien le commencement, la suite et le progrès de cette science acquise. Incœpil Christus hanc scientiam acquirere cum primum cœpit uti rations modo aliis hominibus connaturali, et semper habuit omnem scientiam, seu omnem scientiœ perfectionem singulis œlatibus accommodatam , ita ut nunqam aliquid ignoraverit , eliam secundum scientiam acquisitam, eorum quœ secundum tempus etlocum ipsi conveniebanl. ( Dissert, xu , a. 2.)
n'est jamais plus grand que quand on avoue qu'on n'est rien devant l'Infini.
Je voudrais maintenant appliquer à votre cœur, ô Jésus , la parole que je prononçais tout à l'heure : Corpus aptasti rnihi, vous m'avez approprié un cœur; vous l'avez fait exprès ; avec encore plus de soin que l'esprit , avec encore plus d'art. C'est ici, en effet, dans les profondeurs sacrées du cœur, que se cache l'union hypostatique. J'ignore quelle en peut-être la nature; mais ce lien, de quelque manière qu'on l'envisage, a été créé par l'amour. Qu'est-ce qui a pu unir le Verbe à l'humanité adorable, à l'âme très -sainte, au corps très -pur de Notre -Seigneur? Cherchez; vous verrez que c'est l'amour. Et quand l'humanité de Notre-Seigneur s'est éveillée à la vie, enveloppée, baignée, pénétrée par un tel amour, qui peut dire comment elle y a répondu? Elle se serait brisée, anéantie sous l'effort, si Dieu ne l'eût soutenue miraculeusement, et ne l'eût creusée encore, et dilatée, pour qu'elle fût capable d'aimer davantage. Et comme tout cet amour, si grand fût-il, n'était pas suffisant, dans ce cœur humain Dieu a versé, si on peut le dire, son amour infini, l'amour même dont s'aiment au ciel les trois Personnes de l'adorable Trinité. Ainsi l'amour infini descend du Verbe à l'humanité sainte de Notre-Seigneur, et remonte de l'humanité sainte au Verbe. Il est le trait d'union, le nœud sacré, et dès lors indissoluble. Qui me séparera de l'amour que j'ai pour
elle'i c'est ce que dit le Verbe en parlant de l'humanité de Notre -Seigneur. Qui me séparera de l'amour que j'ai pour lui! C'est ce que répète l'humanité sainte de Notre -Seigneur en regardant le Verbe. Et toute l'éternité entendra le Verbe et l'humanité adorable de Notre-Seigneur répéter: Qui nous séparera !
0 Jésus, comment peindre les torrents d'amour dont le Verbe vous inonde ! mais comment dire les élans sublimes avec lesquels vous essayez d'y répondre! Quels efforts pour n'être pas trop au-dessous d'un tel amour ! mais quel bonheur d'être si complètement au-dessous! quelle humilité ravie! Quel abandon! Quelles flammes! Quels saints transports ! Quels élans de reconnaissance et de dévouement! Quelles tentatives de transformer le monde entier en supplément de son impuissance ! Toute la vie de Jésus est là, non pas contemplée à découvert, mais entrevue comme à travers un voile, dans un demi-jour divin.
Mais en même temps que Dieu versait dans le cœur de Jésus tout l'amour dont il s'aime lui-même, afin de le rendre capable de cette union hypostatique dont le nœud sacré est un nœud d'amour, il y versait tout l'amour dont il aime les hommes : car pourquoi s'était-il uni , en unité de personne, à l'adorable humanité de Notre-Seigneur? C'était pour qu'il fût Christ, Sauveur, Rédempteur des hommes; Sauveur et Rédempteur par amour. Et ici encore, ah! que la capacité affectueuse, aimante, de l'homme était petite! Non, non, ce n'est pas assez d'un cœur d'homme pour aimer Dieu comme il le mérite; mais non, non , ce n'est pas assez non plus d'un cœur d'homme pour aimer l'humanité ccmme elle en a besoin, l'humanité coupable, l'humanité déchue, l'humanité malade au corps comme à l'âme! Apportez, apportez tout ce qu'il y a de
meilleur, de plus tendre, de plus dévoué, de plus persévérant, de plus magnanime. Il nous faut un cœur qui ait toutes les sensibilités, afin qu'il ne puisse pas voir une larme sans se briser de tendresse! Il nous faut un cœur qui ait toutes les puretés , et qui néanmoins ne puisse pas regarder un pécheur, un misérable sans s'émouvoir 1 II nous faut un cœur qui ait toutes les impatiences, les saintes hâtes de l'amour, et qui néanmoins sache attendre; heureux si , après avoir attendu vingt ans, trente ans, il parvient à sauver une seule âme! Il nous faut un cœur que rien ne puisse arrêter : ni les indifférences , ni les révoltes, ni les trahisons; qui s'anime au contraire sous les ingratitudes: et qui, abandonné, méprisé, conspué, par ceux qu'il a le plus aimés, n'éprouve qu'un besoin, celui de les aimer encore! Il nous faut un cœur qui, après avoir tout donné, gémisse de ne pas pouvoir donner davantage, rêve de se survivre dans l'amour, et trouve d'inénarrables industries pour aimer à jamais, en tous temps, en tous lieux, tous les hommes, et jusqu'à la fin du monde!
Voilà ce dont nous avions besoin et ce que nous avons trouvé en vous, ô mon Jésus. Ah! il était bien juste qu'il y eût sur cette pauvre terre un cœur qui aimât Dieu comme il le mérite ! mais il était bien nécessaire aussi qu'il y eût un cœur qui aimât l'humanité avec tendresse, avec passion, comme elle en a besoin.
« Mais quoi ! le cœur de Jésus aurait-il éprouvé dans son amour pour Dieu ces étreintes cruelles, ce martyre de la douleur, ces angoisses et ces peines indéfinissables qui sont le tourment des cœurs passionnés?
« Et quoi encore! le cœur de Jésus connut-il, dans son amour pour les âmes, les sollicitudes poignantes, les amertumes du zèle, et les épouvantes et les brisements
d'une affection froissée, et cette jalousie déchirante d'un cœur qui craint de n'être pas aimé de ceux qu'il aime, et cet autre, plus déchirante encore, d'un cœur qui craint d'être aimé plus qu'il n'aime *?... »
Et quoi enfin I nierons -nous le progrès de l'amour dan le cœur de Jésus? « Ignora-t-il cette belle loi de la marche qui fait que l'amour ne peut vivre qu'à la condition de grandir; et cette loi encore plus belle du terme, qui veut qu'à un certain moment , ne connaissant plus rien qui satisfasse ses désirs, ayant épuisé tous ses dons, l'amour ne trouve plus qu'une chose à faire, qui est de se donner soi-même, et d'épuiser ainsi en une seule fois, mais pour toujours, toutes les ressources de la générosité *. » Et n'est-ce pas là ce que crie l'apôtre : « Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin, c'est-àdire jusqu'à l'excès, jusqu'à la dernière limite, jusqu'au terme , in finem dilexit eos 3. »
0 Jésus, je vous contemple et je vous adore. Ni les flammes de la plus pure charité dont brûlent les chérubins et les séraphins, ni les extases des saints sur la terre, ni les enthousiasmes qui ont ravi les plus grandes âmes et qui quelquefois les ont brisées, ni la tendresse réunie de toutes les mères pour leurs enfants, ni les cris de la passion la plus pure avec les sacrifices du dévouement le plus généreux, ni rien qui soit au monde ne peut donner une idée de ce qu'il y a d'amour pour Dieu et les hommes dans ce cœur prédestiné. Le vase est de terre, comme l'humanité; mais la flamme qui y brûle vient du ciel , et c'est assez de ce beau
feu pour donner à toute la création un éclat digne de Dieu!
1 Le Cœur de Jésus, par Mgr Baudry, p. 478.
- Perreyve, une Station à la Sorbonne , p. 213. 3 .Toan. xiii, '21 .
Ces dernières paroles nous conduisent tout naturellement à contempler une autre conséquence de l'union hypostatique, je veux parler de la sainteté qui brillait dans l'âme de Notre-Seigneur. Il était saint ; il le fut nécessairement, et dès le premier jour, d'une sainteté absolue, essentielle, sans lacunes et sans ombres. Sur bien des points, étant donné tel plan de Dieu, on pouvait modifier les conditions de l'union hypostatique. Puisque Dieu daignait s'unir à une nature finie, il pouvait lui donner tel ou tel don, retarder, ajourner tel ou tel privilège. Mais, sur la question de sainteté, aucune concession n'était possible. Au moment de l'union hypostatique, et par le fait de cette union, la nature humaine était nécessairement élevée à un état de sainteté parfaite *.
J'entends par ce mot non -seulement l'exemption de tout péché entendue comme un simple fait; mais l'impeccabilité, l'impossibilité absolue de faire le mal. Jésus restait libre dans la sphère du bien; mais descendre dans la sphère du mal ne lui était pas possible. Autrement, comment serait-il demeuré uni à la personne même du Verbe en unité de personne? La seule pensée d'une chose pareille est odieuse et extravagante.
Mais ce que l'union hypostatique exigeait, ce n'était pas seulement l'impeccabilité, c'était l'abondance de toutes les grâces. A qui les donnerait-on, si ce n'est à Celui qui était uni au Verbe, et qui d'ailleurs devait en être la source
1 S. August. Enchir., c. x.l.
pour l'humanité? Aussi, Dieu réunit et renferme dans la sainte humanité de Notre-Seigneur toutes les perfections qu'il avait répandues dans les patriarches, les juges, les prophètes, les rois de l'ancien Testament, et toutes celles qu'il devait répandre dans les âmes les plus éminentes du nouveau *. Ou plutôt réunissez-les toutes; elles ne seront pas même une ombre à côté de ce soleil de sainteté ; pas même un filet d'eau à côté de cet océan. Quelques théologiens ont été jusqu'à dire que la grâce sanctifiante , versée dans l'âme de Notre-Seigneur, était infinie. Cela n'est pas, le vase qui la contient étant lui-même fini; mais cet excès de langage montre l'embarras où sont les docteurs pour parler d'une telle merveille , et le peu de mots dont on peut se servir pour en dire l'intensité3.
A ce don général de la grâce sanctifiante, qui peut douter que le Verbe n'ait ajouté, dans l'âme très -sainte de Notre-Seigneur, ces grâces spéciales qu'on nomme les dons du Saint-Esprit : le don de sagesse et d'intelligence, le don de conseil et de force, le don de science et de piété, le don de crainte de Dieu? Le moindre rayon de ces dons, posé sur le front d'un homme, nous prosterne, émus, devant lui! Ici, ils sont à l'état sublime, dépassant toute mesure. Ils constituent la sainte âme de Notre-Seigneur dans une sorte de vie surhumaine , transcendante , dans une sorte d'extase habituelle , non de pensées et de sentiments seulement, mais d'existence.
1 Origen. Periarch., lib. II.
2 Saint Thomas : Gratia est quiddam creatum in anima. Sed omne creatum est flnitum. Ergo gratia Christinon est infinita. Gratia est in anima Christi sicut in subjecto; anima autem Christi est crealura quœdam habens capacitatem finitam; unde esse gratiœ , quod non excédât suum subjectum , non potest esse infinitum. (Suram. III p., q. vu, a. 11.)
Il faut encore joindre à cette merveilleuse abondance des dons du Saint-Esprit l'abîme presque infini des grâces d'état. Car enfin quel est son état, ou plutôt quel n'est-il pas? Il est prêtre, pontife, prophète, roi des âmes; il est sauveur, rédempteur, Ce qu'il dut recevoir de grâces à ces différents titres, qui le dira? Et par-dessus tous ces titres, il en a un qui effraye la pensée; il est uni en unité de personne avec le Verbe, c'est-à-dire que le Verbe devient responsable de tous ses actes. Comment une humble créature humaine tiendra-t-elle une pareille position? Autant demander quels torrents de grâces descendront dans cet esprit, dans ce cœur, dans cette volonté, dans cette âme! Ah! que je comprends bien ce que dit l'apôtre : L'Esprit ne lui a pas été donné avec mesure *. Oh ! non; comment dans ce cas aurait-il porté, sans être écrasé, le poids d'une telle situation? Il lui a été donné sans mesure, avec» une pleine, parfaite et suréminente abondance: pour lui d'abord, à cause de sa dignité infinie; ensuite pour nous, afin que tout ce dont nous avons besoin, nous le reçussions de sa plénitude 2. Ce qui a fait dire à Isaïe : Le Saint-Esprit reposera sur lui*; et, selon une ancienne version plus énergique : Toute la source, tous les torrents du Saint-Esprit descendront sur lui. Quelle intelligence créée pourrait sonder la portée d'une telle parole? On se perd dans cetle immensité, et on dit : Cela va à l'infini.
Mais quand certains théologiens concluent de l'abondance de ces grâces qu'elles n'auraient jamais pu être augmentées, il est difficile de l'admettre avec eux. Car il en est de ces grâces comme des lumières dont nous parlions tout à
1 Joan. i , 34.
8 Joan. i, 26.
8 lsai. xi, 2 el
l'heure; si éminentes qu'on les suppose, elles sont finies; et dès lors, comment imposer des limites à la puissance divine 1 ? Il n'y a qu'une grâce qui est entièrement et absolument infinie, c'est la grâce de l'union hypostatique, d'où toutes les autres découlent.
0 âme, la plus belle de toutes les âmes humaines I vous êtes vraiment pleine de grâce ; non p?s à la manière de Marie votre mère ou de toute autre créature; mais dans un sens absolu et divin. Toutes les vertus sont en vous. Il n'y a d'absentes que celles qui sont incompatibles avec l'excès môme de votre élévation!
Mais pour voir, dans tout son éclat , l'adorable sainteté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , il ne surfit pas de con-
1 Le P. Faber : « Quelques théologiens ont soutenu que la grâce habituelle n'aurait pas pu être augmentée dans rame de Jésus, même par la puissance absolue de Dieu, et cela par la raison qu'elle lui avait été conférée au plus haut degré où la grâce elle-même fût capable d'exister, et une âme créée de là recevoir. Mais d'autres maintiennent l'opinion contraire, non qu'ils soient tentés d'enlever quoi que ce soit à la grandeur des grâces de Notre- Seigneur, mais pour d'autres motifs : les uns, parce qu'ils n'admettent pas que la grâce habituelle ait été en effet infinie dans l'âme de Jésus-Christ; les autres, parce qu'ils n'osent point im poser des limites à la toute- puissance divine. Bien plus, ils ne veulent pas admettre qu'une simple créature soit incapable de recevoir de la toute -puissance de Dieu la grâce habituelle dans la même mesure que Notre-Seigneur. Quoi qu'il en soit, il est impossible à une simple créature d'arriver, même à l'aide du pouvoir absolu de Dieu, à égaler Jésus en sainteté ; car la grâce d'adoption, poussée jusqu'à l'infini, ne saurait atteindre à la grâce ineffable de l'union hypostatique. » (Le Saint Sacrement, t. II, p. 255.)
naître les dons qu'il a reçus, les lumières et les grâces dont il a été comblé; il faut voir quel usage il en a fait; il faut essayer de jeter un regard sur un des abîmes insondables de cette sainte âme, l'abîme de ses mérites. Notre- Seigneur avait tout ce qui est requis pour mériter. Il avait la liberté de faire le bien ou le mieux , de se contenter d'une action toujours et nécessairement bonne, ou de s'élever à une action héroïque. Il avait, dans la volonté, une ardeur, un courage, une lumière, une intensité qu'aucun de nous ne peut ni apprécier ni mesurer. Il avait l'état de grâce, la grâce habituelle et la grâce actuelle, l'union avec Dieu la plus haute qui se puisse concevoir. Quelles pensées, quels sentiments, quelles actions devaient incessamment sortir d'une telle âme , semblables à ces étincelles embrasées qui s'échappent sans cesse d'un foyer incandescent! Comment chacune de ces actions n'aurait-elle pas été agréable à Dieu, digne en toute justice d'une récompense proportionnée à sa valeur? Et puisque les actions sont toujours attribuées à la personne, et que la personne ici était la Personne même du Fils de Dieu, chacune de ces actions avait évidemment un prix infini.
Or, qui les comptera? Quelle imagination pourrait en supputer non-seulement le nombre, mais la beauté, l'élévation, la grandeur, la sainteté, l'héroïsme? Du premier souffle au dernier, c'est un océan où le flot pousse le flot, où les grandes actions succèdent aux grandes actions, jusqu'à la plus auguste de toutes, la mort sur la croix.
Il est vrai que, selon certains théologiens , Vasquez, par exemple, Jésus-Christ n'était pas libre de ne pas racheter le monde en mourant sur la croix; Dieu lui en ayant fait un précepte formel. C'est ainsi qu'ils interprètent le texte de saint Paul : Il a été obéissant jusqu'à la mort et à la mort
de la croix ». Et cet autre texte de Notre -Seigneur en saint Jean : Personne ne me prend ma vie, c'est moi qui la quitte, selon le commandement de mon Père*. Mais on peut croire que même dans cette hypothèse d'un commandement formel, il y avait dans les circonstances du sacrifice ordonné et dans la manière de l'accomplir, un champ suffisamment vaste laissé à la liberté de Notre-Seigneur. Il avait reçu l'ordre de souffrir et de mourir; soit, c'est ce qui faisait de sa vie entière une immense et magnifique obéissance. Mais tout autour de ce point central, de ce pivot immuable, il y avait assez d'espace et d'air libre pour que toutes les vertus pussent y apparaître, selon les inspirations de son cœur.
Combien j'aime mieux cependant une autre hypothèse de certains théologiens, du P. Petau en particulier! Ils enseignent qu'en envoyant Notre-Seigneur racheter l'humanité, Dieu l'avait laissé entièrement et absolument libre de choisir les voies et moyens. C'est saint Paul qui insinue cette belle doctrine adoptée par une foule de Pères et de théologiens. Proposito sibi gaudio sustinuit crucem , confusione contempta. Ce que dom Calmet traduit ainsi : « Au lieu de la vie tranquille et heureuse dont il pouvait jouir, Jésus-Christ a souffert la croix, en méprisant l'igno minie. » Jésus-Christ aurait donc pu, s'il l'avait voulu, ne rien souffrir, disent saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, Rupert, Estius, et une foule de. commentateurs et de théologiens. Sa passion a été absolument volontaire, libre, non pas acceptée seulement, mais choisie par lui. Au
* Paul, ad Philip, h, 8. Factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis.
2 Joann. x, 18. Nemo tollit eam a me; sed ego pono eam a meipso... hoc mandatum accepi a Paire meo.
moment de l'incarnation, Dieu lui donna le choix de sauver les hommes, ou en souffrant pour eux, ou en ne souffrant pas, et même en jouissant de toutes sortes de biens, dont le choix, quoique moins parfait, aurait été d'un prix inestimable, à cause de la dignité infinie du Verbe qui se le serait approprié, et l'aurait en quelque sorte divinisé.
Libre ainsi de choisir entre ces différents plans, que fit la sainte humanité de Notre-Seigneur? Elle alla tout droit au plus haut et au plus sublime. Elle résolut de souffrir et de mourir pour accomplir dans toute ia grandeur possible l'œuvre dont elle était chargée. Elle voulut surtout la marquer du caractère qui émeut le plus les hommes : le désintéressement, l'oubli de soi, le plein et absolu dévouement; et pouvant racheter le monde sans verser une larme, elle se voua librement, volontairement, amoureusement, aux derniers excès de la souffrance.
C'est l'enseignement formel du P. Petau. Je sais bien que Suarez tremble d'admettre cette conclusion , parce qu'à son avis ce serait placer dans la volonté humaine de Notre-Seigneur toute l'économie de la Rédemption. Mais ce qui épouvante Suarez m'attirerait plutôt et me charme. N'est-ce pas beau, en effet, de penser que le Verbe, s'étant uni la sainte humanité de Notre-Seigneur pour racheter le monde, a laissé à cette sainte humanité le soin de choisir le moyen ? Et qu'y a-t-iî de plus touchant que de voir cette sainte humanité choisir précisément, entre mille moyens, le plus sublime?
Et, l'ayant choisi, ce plan merveilleux, qui dira comment il l'exécuta? écartant toutes les consolations; appelant toutes les douleurs, y apportant toute son Ame, toute sa pensée, toute sa conscience, un esprit lucide, une attention intense, une coopération vivante et
ardente; se plongeant dans la souffrance, n'en ayant jamais assez...
0 Jésus! on s'arrête ici involontairement, et on fléchit le genou. Qui sondera la beauté d'un tel sentiment, et comment le nommer? Le nom d'amour que j'ai prononcé plus haut ne paraît plus assez grand, « Les hommes, en leur tendre langage, dit un évêque, lui donnent un nom étrange , à la fois triste et ravissant ; un nom qui dit tout ce qu'il y a de plus grand et tout ce qu'il y a de plus misérable; ils l'appellent la Passion!
« La passion ! c'est la conviction et l'amour poussés jusqu'à l'abnégation de soi , jusqu'à la soumission absolue à l'objet de sa pensée et de son amour.
« C'est le cœur se faisant l'esclave de ce qu'il aime , ne cherchant plus que cet objet, ne voyant plus que lui, se sacrifiant à lui, et expirant, s'il le faut, à ses pieds1. »
0 Jésus, voilà ce que vous avez été pour le salut de l'humanité ! vous l'avez aimée avec passion ! c'est-à-dire qu'après avoir conçu un plan qui dépasse tous les rêves de l'amour, vous l'avez exécuté d'une manière plus sublime encore.
Mais n'insistons pas. Nous allons nous trouver, au chapitre suivant, en face de ce mystère; nous essayerons d'en bégayer quelque chose.
Il faudrait maintenant dire un mot du corps très-saint de JNotre-Seigneur, de son harmonie avec sa sainte âme,
Mgr Baudrv, id., ibid.
de sa majestueuse beauté ! Mais pour cela il faudrait savoir ce que c'est qu'un corps sans péché , où la concupiscence n'a pas mis sa révolte , où la mort n'a pas imprimé de stigmates. Tout ce qu'on peut dire , c'est qu'un tel corps était merveilleusement approprié à l'âme glorieuse à laquelle il devait servir d'instrument. Harmonique en toutes ses parties, sans division et sans luttes intestines, beau et parfait, jamais il n'envoya à l'âme ni un accablement ni une gêne. 11 résonnait sous l'action de la pensée la plus puissante, du cœur le plus vigoureux, comme une lyre mélodieuse. Il aidait l'âme , si on ose dire que le corps puisse jamais aider l'âme. Il lui fournissait les images les plus vraies, les plus lumineuses; il envoyait au cœur les battements du sang le plus pur. Jamais im mouvement ni vain, ni faux; jamais un regard, un geste qui ne fût un réflecteur parfait de l'âme. Bien que d'une délicatesse infinie, les années, en s'écoulant, n'auraient amené en lui ni altération, ni déformation, ni rien de ce qui fait désirer la mort comme une refonte. Destiné à beaucoup souffrir et créé pour cela , il reçut, en partage une sensibilité exquise, la plus grande dont un être humain ait jamais été capable. Qui eût vu, tel qu'il était, ce vase d'une fragilité céleste , aurait cru qu'il se serait brisé au premier cottact de la douleur, et il en porta des torrents ; comme il reçut aussi, sans se briser davantage, les flots impétueux de la gloire. Imaginez la plus parfaite harmonie vitale qui fut jamais , l'organisme à la fois le plus délicat et le plus fort, le plus sensible et le plus inaltérable; adaptez-le au service de la plus grande âme, et vous aurez une idée du corps très-saint et très-beau de Notre-Seigneur. Dans l'impuissance de le peindre, contentons-nous de dire de lui ce que saint Jean a dit de la personne du Verbe incarné : « En
lui était la vie , » in ipso vita erat ; la vie , c'est-à-dire la beauté ; et vita erat lux ; et bien que, par un dessein de la divine Providence, un voile discret enveloppât le foyer, il s'en échappait comme une atmosphère lumineuse, et par moments de vifs rayons. Habituellement, le visage en était doucement éclairé ! Un seul de ces regards conquérait un apôtre et transformait un homme; un mot ravissait des âmes pour toujours. L'Evangile le dit, et on ne concevrait pas qu'il en pût être autrement.
« On sait, écrit M. de Montalembert, que cette conviction de la beauté de Notre-Seigneur, si utile à la piété, source féconde et merveilleuse inspiratrice de tous les arts, fut un instant menacée par une controverse très-curieuse entre les Pères les plus illustres de l'Eglise latine et quelques Pères de l'Eglise grecque, appuyés par les moines de Saint- Basile. Ceux-ci soutenaient que Jésus-Christ avait été le plus laid des enfants des hommes , tandis que leurs adversaires disaient, comme plus tard saint Bernard, que la merveilleuse beauté du Christ surpassait celle des anges et faisait l'admiration de ces êtres célestes. » L'éminent écrivain ajoute qu'en voyant certains tableaux modernes, certaines œuvres d'art, et, nous l'osons dire, certains livres de piété morose, on se demande si leurs auteurs n'auraient pas été imbus de ces idées et ne se seraient pas proposé de représenter Notre-Seigneur et tous les personnages religieux comme les plus laids d'entre les enfants des hommes l. Pour nous, c'est notre bonheur de penser avec saint Jean Chrysostome 2, saint Grégoire de
1 Montalembert, Œuvres complètes, t. VII, arts et littérature; p. 36.
2 3. Jean Chrysostome, Hom. xvm, in Matth.
Nysse f et saint Jean Damascène en Orient J ; avec saint Augustin3 et saint Jérôme en Occident 4 , avec saint Thomas5, Albert le Grand 6, Denis le Chartreux 7, Suarez 8; avec les plus vieilles traditions de l'Eglise primitive9, que l'ineffable beauté de l'âme du Christ rejaillissait sur son corps, et qu'il ne voilait sa divinité que par délicatesse et autant qu'il était nécessaire pour ne pas blesser d'un éclat trop vif nos pauvres yeux infirmes. Oh! que vous êtes beau, mon bien-aimê 10/ La grâce est répandue sur vos lèvres li. Votre langue est pleine de suavité 12. Des torrents de douceur découlent de votre visage 13. Vous êtes le plus beau des enfants des hommes. Levez-vous donc et régnez*'. Car enfin, en dépit du voile qui vous fait ressembler à nous , la plénitude de la divinité habite en vous corporellement 15.
1 S. Grégoire de Nysse, III p., xvn.
2 S. Jean Damascène, in Malthœum , xxn.
3 S. Augustin, Psalm. c. m, Serm. m, ri. 43.
* S. Jérôme, in Malthœum., c. xxi et c. ix. — Ep. lxv, n. 8.
5 S. Thomas, in Psalm. xliv. Sum., 111 p., q. xlvi, a. 6. — Q. liv, a. 1.
6 Albert le Grand, in Psalm. xliv, v. 3.
7 Denis le Chartreux. Corn, a Lap., in Prov., c. xxxm.
8 Si arez , de Incarnat., q. xiv, a. 4 , Disp. xxxn.
9 Nous rappellerons ce que nous avons dit plus haut des peintures du Christ dans les catacombes, et en particulier de cette tête de Notre- Seigneur en terre cuite, l'idéal de la beauté humaine, trouvée au cimetière de Sainte- Agnès, et qui arracha de si belles larmes d'admiration à M. Ingres. (Le Christianisme, t. III, p. 43.)
io Cant. i , 15.
" Ps. xliv, 3.
i* Cant. v, 10.
13 Ps. XLIV, 4.
u Ps. xi. iv, 5,
« Coioss. u, y.
Ainsi, soit qu'on étudie l'esprit de notre divin Maître, son cœur, sa sainteté, son corps adorable, ses mérites infinis, et les dons et les privilèges qui furent la conséquence de son union hypostatique », la beauté ineffable de sa sainte humanité échappe à toute description. Qui pourra jamais la comprendre? Qui jamais, par le pinceau, par la plume, par le ciseau, par la parole, pourra en mettre sous nos yeux quelque ombre? Voilà dix-huit siècles que le génie s'y essaye , mais en vain. Ecoutez Pascal : « Quand on a à parler de Jésus -Christ, fût-ce par la bouche de Pascal , on entre, dit un critique 2, dans une sorte de resserrement involontaire. On craint, dès qu'on ne le prononce pas ù genoux et en l'adorant, de profaner, rien qu'à le répéter, ce nom ineffable, et pour qui le plus profond même des respects pourrait encore être un blasphème, hedisons du moins, sans réserve et avec abondance de cœur, ces paroles que rien ne désavouera : « Quand il n'y aurait point de prophéties pour Jésus-Christ et qu'il serait sans miracles , il y a quelque chose de si divin dans sa
1 Nous avions abordé ici, dans notre première édition, la grande et magnifique question de savoir à quel moment et d'après quelle loi tous ces dons et ces privilèges ont été faits à la sainte humanité de Notre-Seigneur. Mais nous avons acquis la conviction que cette thèse est trop vaste et trop délicate pour être abordée en si peu d'espace, et nous y avons renoncé.
i Sainte-Beuve, Port-Royal, Paris, 1848, t. 111, p. 368.
doctrine et dans sa vie, qu'il en faut au moins être charmé; et que, comme il n'y a ni véritable vertu ni droiture de cœur sans l'amour de Jésus -Christ, il n'y a non plus ni hauteur d'intelligence ni délicatesse de sentiment sans l'admiration de Jésus-Christ *. » Et plus bas ces ineffables paroles de Pascal : « Jésus-Christ est un Dieu dont on s'approche sans orgueil et sous lequel on s'abaisse sans désespoir. » Et, à la fin de ce merveilleux passage où, dans l'échelle des grandeurs charnelles, spirituelles et saintes, et à propos des divers ordres de vénération et de royauté, Archimède (dernier souvenir!) est si magnifiquement posé comme le Prince des esprits de la terre, voyez venir Jésus-Christ, le Prince de son ordre aussi, mais de l'ordre de sainteté, avec tout l'éclat de cet ordre, dans son avènement de douceur, humblement, patiemment, et par là même en grande pompe et en prodigieuse magnificence aux yeux du cœur : « Jésus- Christ, sans bien, et sans aucune production de science au dehors, est dans son ordre de Sainteté. 11 n'a point donné d'invention, il n'a point régné; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh! qu'il est venu en grande pompe et en prodigieuse magnificence aux yeux du cœur et qui voient la sagesse:
a II eût été inutile à Archimède de faire le Prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fût. 11 eût été inutile à Notre -Seigneur Jésus -Christ, pour éclater dans son
1 Sainte-Beuve remarque ici que ces paroles sont de M. de la Chaise dans la préface des Pensées, et à titre de rapporteur, mais on croit y sentir l'accent d'un plus éloquent que lui. Puis il ajoute : « Prenez les plus grands des modernes antichrétiens, Frédéric, La Place, Goethe; quiconque a méconnu complètement Jésus-Christ, regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur, il lui a manqué quelque chose. »> (Id. ibid.)
règne de sainteté, de venir en Roi ; mais qu'il est bien venu dans l'éclat de son ordre ! »
Et Pascal continue ainsi, ravi jusqu'au plus profond de son être, devant cet idéal de beauté surnaturelle et de sainteté.
Après Pascal , écoutez Bossuet : « Un trait vient par le regard , qui fait que le cœur épris des beautés de Jésus- Christ lui dit : Ah! que vous êtes beau, mon bien-aimè, que vous êtes beau et agréable! Cette admiration attire l'âme à un certain silence, qui fait taire toutes choses, pour s'occuper des beautés de Celui qu'elle aime. De sorte que tout ce que l'âme peut dans cette bienheureuse admiration, c'est de se laisser attirer de plus en plus aux charmes de Jésus- Christ, et de ne répondre à l'attrait que par un certain ah 1 d'admiration. 0 Jésus-Christ, ô Jésus-Christ, ô Jésus-Chrisl ! C'est tout ce qu'on sait dire. Peu à peu , tout autre objet s'efface du cœur ; ou bien le cœur dit : Cela est beau , mais enfin ce n'est pas Jésus-Christ*. » — « Alors, par une sainte impatience , tantôt on semble presser toutes lés créatures de parler hautement de ce bien-aimé. Eh! parlez donc, ehl parlez donc , et dites encore ; et on impose le silence à tout ce qui ne parle pas de lui. Après, on ne peut souftrir qu'on parle de lui, parce que toutes les créatures n'en peuvent parler comme il faut, et il devient insupportable à l'âme d'en parler faiblement. Elle demande donc qu'on se taise, et elle prie Jésus de parler lui seul de ce qu'il est. Et puis elle le prie bientôt de ne plus parler lui-même; car que peut-il dire qui soit digne de lui? Elle le prie donc de se taire, et seulement de s'imprimer en elle dans le fond du cœur, d'attirer à lui toutes ses puissances , et de la laisser dire en secret : O Jésus-Christ, ô Jésus-Christ 2 ! »
1 Lettres de piété, lre lettre.
* Ibid., 2e lettre.
C'est le même sentiment , la même pensée qui , à deux siècles de distance, faisait battre le cœur du P. Lacordaire, et lui inspirait cette page d'un style plus moderne, mais d'une émotion non moins profonde : « Un jour, au détour d'une rue, dans un sentier solitaire, on s'arrête, on écoute, et une voix nous dit dans la conscience : Voilà Jésus-Christ! Moment céleste où , après tant de beautés qu'on a goûtées et qui l'ont déçue, l'âme découvre d'un regard fixe la beauté qui ne trompe pas. On peut l'accuser d'être un songe quand on ne l'a pas vue ; mais ceux qui l'ont vue ne peuvent plus l'oublier *... » — « Oh! qui vous dira ce que c'est que Jésus-Christ ! Ni les voluptés de l'orgueil au jour de ses plus grands triomphes, ni les fascinations du monde à l'heure de ses plus trompeuses délices, ni la mère recevant au monde un fils des mains de Dieu, ni l'époux introduisant l'épouse dans la chasteté du foyer nuptial, ni le poëte au premier souffle de son génie, ni rien qui soit et rien qui ait été ne contient ou l'image ou l'ombre ou l'avant -coureur de ce qu'est en une âme le culte de Jésus- Christ. Toute autre chose est trop ou trop peu; elle nous passe ou ne nous remplit pas. Jésus-Christ seul a la mesure de notre être. Seul il a fait de la grandeur et de l'infirmité, de la force et de l'onction, de la vie et de la mort, un breuvage tel que notre cœur le souhaitait sans le connaître, et ceux qui ont bu à cette coupe une fois, à leur âge d'homme , savent que je dis vrai et que c'est un enivrement dont on ne revient pas ■• »
1 5e Conférence de Toulouse, p. 165.
s Lettres à un jeune homme sur la piété, 1™ lettre.
l::s dogmes du credo 425
Si la parole est ainsi incapable de dire quelque chose de la divine beauté de Notre- Seigneur, que pourra le pinceau? Il faut rendre cette justice à l'art qu'aussitôt que cette adorable physionomie lui a apparu, il en a senti la grandeur. Il a compris que c'était là un sujet digne de lui. Il l'a abordé en tremblant et à genoux ; et voilà dix-huit siècles que, sous toutes les formes, par le pinceau, par le ciseau, il essaye de reproduire cette divine figure, sans parvenir à se satisfaire. Rien ne lui a manqué, ni le génie, ni la sainteté, et on les a vainement unis. Regardez le bienheureux Angélique de Fiésole. Il consacre à cette œuvre sublime tout ce que Dieu lui avait donné de génie, tout ce que son chaste cœur avait amassé d'idéal, tout ce que la plus ardente contemplation avait mis en lui de lumière. Pendant quarante ans de recueillement, de silence, de fuite des hommes, il s'essaye en peignant des anges, des vierges, des madones, les profils les plus purs, les physionomies les plus idéales; puis s'enhardissant avec l'âge, avec l'amour, il se hasarde enfin à reproduire quelque chose de cette adorable ligure. Il recommence vingt fois : dans la salle capitulaire du couvent de Saint -Marc, sous les arcades du cloître, dans le réfectoire, dans les corridors, jusque dans les cellules; toujours nouveau, se surpassant chaque fois, jamais satisfait. Il s'y préparait par le jeûne, par la pénitence, par la prière; souvent le pinceau lui tombait des mains; des larmes ruisselaient sur ses
joues; des larmes d'extase à la vue de la figure rêvée, des larmes de douleur en sentant à quel point son pinceau le trahissait. Allez voir cependant à Florence , au couvent de Saint-Marc, cette tête du Christ mourant qui laisse tomber un regard de tendresse sur saint Dominique en pleurs au pied de la croix ; ou cet Ecce homo à moitié effacé dans une cellule , mais dont le regard de la plus attendrissante beauté ne rappelle rien qu'on ait jamais vu sur la terre; ou, à l'Académie, ce cortège ineffable de tous ceux qui ont aimé Jésus, et qui le transportent à son tombeau, transfiguré en quelque sorte sous leurs baisers. Ah! sans doute, même là, on sent que l'art est vaincu, et qu'il ne reproduit qu'imparfaitement la beauté dont on porte l'image dans son cœur. Mais on s'agenouille involontairement devant ces compositions vraiment divines , et on comprend ce que disaient les contemporains qu'à un certain moment, quand le pinceau s'échappait des mains du bienheureux, et que, les yeux noyés de larmes, il s'oubliait dans l'extase , les anges relevaient le pinceau et achevaient la divine figure.
Un siècle après le bienheureux Angélique, un autre maître aborda le redoutable problème. Léonard de Vinci n'avait pas la sainteté du bienheureux ; mais il avait plus de génie encore : c'était un de ces esprits grandioses et tout-puissants pour lesquels il semble qu'aucune science n'a de secrets; métaphysicien, astronome, architecte, sculpteur, peintre, mathématicien, et supérieur en tout; qui entrevit et devina les plus mystérieuses découvertes des temps modernes; qui eut en géologie et en cosmogonie des pressentiments qui étonnent; qui sculptait comme Donatello, et qui peignait aussi, mais à ses heures perdues, et pourtant avec une telle perfection , que ce côté de son
génie a fait oublier tous les autres. Malheureusement il éparpilla trop ses forces et toucha à trop de choses , sans cependant avoir été jamais superficiel en rien. Dans la peinture en particulier, subjugué par la beauté des chefsd'œuvre de l'art antique, plein d'une sympathie toute chevaleresque pour les hommes de guerre, chargé d'ailleurs par les Médicis d'une foule de portraits , de statues équestres, de représentations de chevaux ou de batailles, il n'aborda que de loin en loin la peinture religieuse. Vint un jour pourtant où, après des ébauches admirables, des tableaux du premier ordre, il résolut de chercher un sujet où il épuiserait son génie, et il se tourna vers Jésus-Christ. Mais ce ne fut pas, comme le bienheureux Angélique, la scène de la crucifixion qu'il choisit, soit qu'il ne trouvât pas, dans sa vie trop dissipée, les sources d'un assez haut pathétique, soit pour d'autres causes. Il avisa une autre page de l'Evangile, celle où Jésus, qui avait aimé les siens qui étaient dans le monde, voulant les aimer jusqu'à la lin, institua en leur faveur le mystère auguste de la sainte Eucharistie. Léonard de Vinci se prépara pendant longtemps à sa grande œuvre. Les musées de Saint- Pétersbourg possèdent une foule de dessins où l'on voit ce grand artiste étudier, avec une puissance et une patience merveilleuses , les têtes des différents apôtres qu'il voulait grouper autour du Maître. Quant à la figure principale, comme on lui demandait où il en trouverait le modèle, il répondit qu'il ne le chercherait pas sur la terre. « La tête du Christ, dit Lomazzo, fut pour lui l'objet des plus longues méditations. » Et il nous montre ce beau génie continuellement absorbé dans cette contemplation. Lorsque enfin tout ému de ce qu'il avait entrevu, voulant le réaliser, il approcha son pinceau de la toile, ce même dis-
ciple nous apprend que la main du maître tremblait d'émotion. Cependant rien n'égale le calme, la grandeur, la haute sérénité, la tendresse infinie du Christ de Léonard de Vinci. Ses yeux d'une beauté ravissante , ses lèvres entr'ouvertes par l'amour, ses mains étendues, je ne sais quelle tendre inclination de tout le corps du côté du cœur, donnent à cette figure une onction pénétrante. Elle a été mille fois gravée; mais ni le burin, ni la photographie, ni même la parole ne donneront jamais une idée de cette scène divine. Outragée par les hommes, retouchée par d'indignes peintres , abandonnée dans un réfectoire changé en magasin de fourrage et en écurie, elle étincelle encore aux regards qui la contemplent. C'est un des plus sublimes efforts qui aient jamais été faits pour peindre l'adorable figure, divine et humaine, de Jésus-Christ.
Il semble qu'une pareille tentative n'aurait pas pu être surpassée. Elle le fut cependant. On vit tout à coup apparaître un jeune homme dont les premiers essais à vingt ans firent pâlir tout ce qu'avaient montré au monde les maîtres les plus consommés, et qui, mort à la fleur de l'âge, avant d'avoir atteint la maturité, est resté à jamais sans rival. Il unissait la sobriété et la majesté romaines à l'idéal le plus exquis; la science du dessin, le goût des détails , le sens du fini , du correct , à l'intuition des grandes lignes, à la beauté des couleurs et à la fougue du génie le plus hardi. Avec cela, plein de foi, pieux, chaste quoi qu'on en ait dit, n'ayant pas tracé une seule figure que ne puisse contempler une vierge l, en ayant tracé des milliers que contempleront éternellement les saints, et où ils viendront, même les plus extatiques, élever encore leur âme
1 A la Farnésine, il faut bien distinguer ce qui appartient au maître, et ce qui est l'œuvre de ses disciples.
et échauffer leur amour : tel fut Raphaël. Il a fait descendre le ciel sur la terre. Il a entr'ouvert la nue, et il nous a montré les apôtres, les martyrs, les anges, tels qu'ils doivent être dans les splendeurs célestes. On ne les conçoit pas plus beaux. Il a agrandi, dans l'esprit des fidèles, l'image de la Vierge Marie et de son divin Enfant. Qui pourrait compter le nombre, qui pourrait dire la beauté idéale et pure de ses Vierges-Mères? Il recommence sans cesse sans se répéter jamais. Où donc habitait ce merveilleux esprit pour en rapporter chaque matin des visions où la Vierge apparaît tous les jours plus belle? A de certains moments il se surpasse. Et cela sans peine, sans efforts, dans un calme céleste, dans un travail doux, tranquille, qui jamais ne s'exalte et qui jamais non plus ne s'arrête. Il n'avait plus que quelques mois à vivre, à peine âgé de trente-sept ans , lorsqu'il conçut la pensée d'un tableau où il donnerait à la figure du Christ toute la beauté dont il se sentait capable. Il choisit pour sujet la scène éclatante de la Transfiguration. Jamais sa main n'avait été plus sûre d'elle-même; jamais son esprit plus lumineux; jamais de plus ineffables visions de beauté n'avaient ravi son âme. Une unité magistrale mêle le ciel et la terre dans ce tableau, et les groupe autour du Christ en extase. Des raccourcis superbes, du plus grand effet, permettent à tant de personnages de se mouvoir libres dans un espace relativement petit. Des contrastes saisissants mettent en lumière la céleste apparition de l'Homme -Dieu. Avec quel art il place à ses pieds cet enfant agité , torturé par l'esprit mauvais, mais beau dans sa douleur comme le Laocoon; cette mère sublime dont les bras étendus rappellent la Niobé de Praxitèle! Et que cette humanité déchue, souffrante, fait bien ressortir la lumière, le calme, la paix céleste et
la gloire de L'humanité transfigurée en Jésus-Christ! Où ai-je entendu dire que cette mère auguste, dont les vêtements sont dans un si chaste désordre pour montrer le trouble et la naïve hardiesse de la douleur, était le commencement de l'invasion de l'art païen? 0 blasphème! ô fanatiques, incapables de rien comprendre! Lorsque, s'élevant par degrés des premiers plans du tableau, on arrive à contempler la figure même du Sauveur, ce front radieux, ces yeux noyés dans l'extase, ces lèvres brûlant d'amour, tout cet ensemble si aérien et cependant si solide, où s'unissent, dans un art si consommé, l'humanité et la divinité, le ciel et la terre, les larmes jaillissent des yeux, et une émotion toute sainte fait battre le cœur. Ce fut l'impression générale à Rome, au moment où éclata tout à coup ce cri : « Le maître est malade! Le maître est mort! » On accourt; on envahit l'atelier. Le jeune maître est là, pâle, éteint à trente -sept ans; et à côté de son lit, radieuse, l'œuvre qui a eu les derniers coups de son pinceau. On la porta à ses funérailles, le pape l'ayant voulu, afin que les larmes et les cris d'admiration, s'alternant dans la foule, fissent au peintre un cortège digne de lui, et que l'Eglise et le monde, l'Eglise encore plus que le monde , sussent quel voyant ils venaient de perdre ! Et cependant , ô art divin , avoue ta défaite. Même avec le Beato, même avec Raphaël, tu ne nous donneras jamais qu'une ombre de l'adorable beauté de Notre - Seigneur Jésus-Christ 1