LA REDEMPTION
Arrivons maintenant au dogme de la Rédemption.
Nous avons vu que très -probablement, quand môme Adam n'aurait pas péché , l'Incarnation aurait eu lieu. Le Verbe serait descendu au sein de son œuvre pour lui donner une beauté infinie. Le péché n'a influé que sur la forme de l'Incarnation : au lieu d'une Incarnation dans la gloire, l'Incarnation dans la douleur.
Mais ce qui certainement n'aurait pas eu lieu sans le péché, c'est la Rédemption.
En amour comme en puissance , la Rédemption dépasse de cent coudées l'Incarnation. Imaginez un homme qui ne saurait rien , et donnez-lui à deviner ce qu'a dû être la mort d'un Dieu ; puis montrez-lui le gibet du Golgotha : il reculera foudroyé.
De fait l'humanité avait pressenti l'Incarnation; personne n'a jamais soupçonné le Calvaire. Un Dieu descendu sur la terre pour subir le châtiment mérité par l'homme coupable; un Dieu jugé, condamné, crucifié par sa créature, et la régénérant par le supplice même que cette
créature, insensée et odieuse, lui inflige : voilà qui confond la raison et qui d'abord la révolte.
Ce fut la première impression. Judœis scandalum; gentibus stultitiam1 ! Comment les larmes sont-elles venues ensuite? Comment tant de baisers ont-ils été déposés sur ce gibet? Nous Talions voir.
Le gibet du Christ est le dernier mot du Christianisme. Jusque-là on adorait des dieux vivants; le Christianisme est la religion d'un Dieu mort. Là est sa prodigieuse nouveauté. Sous une apparence de folie, là est sa beauté idéale. La croix est le charme inépuisable du Christianisme, et l'éternel attendrissement de l'humanité.
Mais pour bien voir ces choses, il faut regarder attentivement le problème obscur et complexe, résolu par la croix de Jésus-Christ. Les éléments en étaient multiples. Essayons de les dégager.
Le péché, nous l'avons vu, avait vicié la nature humaine. Mais il avait eu un autre résultat plus grave encore : il avait offensé et irrité Dieu. Dieu est la justice infinie. Or la justice, c'est l'aversion du mal; et quand la justice tient un glaive, c'en est la punition. La justice qui voit le mal et qui ne le punit pas n'est plus la justice. La paternité elle-même ne peut pas toujours pardonner; elle doit châtier, si elle veut rester la paternité. Et si tant de mères,
1 1 Paul, ad Corintk., i, 23.
surtout quand elles ont perdu le père de leurs enfants, demeurent incapables de les élever, c'est que leurs mains trop tendres ne savent pas porter le glaive nécessaire de la paternité.
L'humanité ayant péché, il fallait donc qu'elle fût châtiée, à moins qu'elle ne désarmât la justice infinie par une expiation proportionnée à la faute; c'est-à-dire à moins qu'elle ne se châtiât elle-même comme elle le méritait. Car tout péché exige un châtiment. Le péché serait impossible, si l'ordre qu'il trouble n'était rétabli par le châtiment qu'il subit.
Les théologiens se sont demandé si Dieu n'aurait pas pu pardonner purement et simplement à l'homme coupable. Mais après avoir pardonné au premier homme, il aurait fallu pardonner à ses enfants, à ses petits-enfants, à ses arrière-descendants. L'histoire n'aurait été qu'une série de fautes et de pardons, où il n'y aurait plus eu ni dignité du côté de Dieu , ni moralité du côté de l'homme.
D'ailleurs , il ne faut pas juger de Dieu d'après nos pensées et le rapetisser à notre taille. Ecoutons Malebranche dans ses admirables Conversations chrétiennes sur la Religion : « Prenez donc garde, Aristarque; pensez- vous que Dieu soit clément?
« Aristarque. Si je le pense!
« Théodore. Mais pensez-vous qu'il soit juste?
« Aristarque. Oui, certainement.
« Théodore. Vous croyez donc qu'il est impossible que ïe péché demeure impuni; que Dieu ne peut qu'il ne se venge de ceux qui l'offensent, et qu'il est nécessaire qu'il se satisfasse en satisfaisant à sa justice?
« Aristarque. Je ne sais, Théodore; car puisque Dieu
est clément, il peut pardonner lorsqu'il le veut.
<.< Théodore. Mais peut-il le vouloir?
« Aristarque. S'il le peut? Les hommes le peuvent bien.
« Théodore. Les hommes peuvent pardonner, lorsqu'on les offense; ils ne doivent pas se venger. Comme ils s'aiment trop, ils excèderoient ; comme ils sont pécheurs, ils se condamneroient; comme tout ce qui les blesse est ordonné de Dieu , on peut dire qu'ils se révolteroient... Mais si les hommes avoient reçu la souveraine sagesse et la souveraine puissance pour juger et pour punir; si la règle de leur volonté étoit l'ordre; s'ils ne pouvoient agir que selon Tordre : pourroient-ils ne pas venger les crimes que l'on auroit commis contre Dieu? Pourroient-ils pardonner le désordre, sans blesser l'ordre?
« Certainement non. Ils abuseroient de leur puissance; ils blesseroient l'ordre immuable de la justice; ils pècheroient; ils n'auroient aucun amour pour Dieu, ni aucun zèle pour sa gloire. Pensez -vous donc que Dieu puisse agir autrement?
« Non, Aristarque; Dieu n'est pas clément comme les hommes; cette clémence dont vous parlez seroit contraire à la justice qu'il se doit à lui-même, à sa loi substantielle. Etant essentiellement juste, il faut qu'il punisse le péché '. »
Voilà, en effet, la loi nécessaire, éternelle. L'homme ayant péché, il fallait qu'il fût puni et qu'il y eût un châtiment proportionné à l'offense. Seulement Dieu avait laissé à l'homme une liberté, qui prouve avec quelle bonté et quel respect il le traite. C'était la liberté de s'imposer à luimême ce châtiment expiateur et régénérateur. En se l'im-
1 Malcbranche, Conversations chrétiennes , Ve entretien.
posant , il s'épargnait îa douleur et la honte de le recevoir d'un autre. C'est la miséricorde infinie qui, ne pouvant désarmer la justice, a inventé cette tendre combinaison, qui permet au coupable, en versant volontairement quelques gouttes de sang , de s'en épargner des flots. La justice voulait le châtiment du coupable ; l'amour a inventé l'expiation.
Mais cette expiation, où la trouver? L'homme était-il capable de se châtier lui-même? Son esprit était-il assez lumineux et assez profond pour sentir quel châtiment il avait mérité; son cœur assez magnanime pour en accepter l'intensité? D'ailleurs le péché avait été deux fois universel : universel en ce que tous avaient péché dans leur père ; universel en ce que tous ensuite , soumis à une épreuve personnelle, avaient péché pour leur propre compte. Il aurait donc fallu une expiation universelle aussi, l'humanité tout entière acceptant l'expiation.
Mais l'humanité, c'est la masse; et la masse est vulgaire, lâche, incapable d'héroïsme et d'amour. Les héros sont rares. A défaut de tous, Dieu ne pourrait -il pas se contenter de quelques-uns? C'est le dialogue de Dieu et d'Abraham. « Seigneur, Seigneur, ce peuple est coupable, mais s'il y avait cinquante justes? — Je l'épargnerais à cause de cinquante justes. — Mais s'il y en avait quarante, trente?... S'il n'y en avait que dix? — Non delebo pr opter decem l . »
Seigneur, Seigneur, l'humanité tout entière est coupable! Mais s'il y avait un juste, un héros, un pur, qui consentît à expier pour tous! D'ailleurs, est-ce que l'humanité n'a pas péri par un seul? Seigneur, Seigneur, pourquoi ne serait-elle pas relevée par un seul ?
* Gen. xvin, 32.
Ce fut la seconde industrie de l'amour infini. La première avait été l'invention de l'expiation; la seconde fut l'invention de l'expiation par un seul.
Mais ce seul, où le trouver? Cet unique, seul capable de satisfaire à la justice de Dieu et d'expier les péchés du monde, où était-il? Car remarquez quelles conditions il devait avoir. Il fallait d'abord que cette victime unique fût aussi humaine que possible ; qu'elle portât de je ne sais quelle manière mystérieuse toute l'humanité en elle; qu'elle fût, non pas un homme, mais I'Homme; en sorte qu'en le frappant, le sacrificateur pût dire: Voilà l'Homme.
Il fallait en second lieu, et ceci paraissait un problème insoluble, que cet homme fût à la fois criminel et innocent : le plus criminel de tous pour qu'il pût être châtié sans injustice; et le plus innocent, que dis-je? d'une innocence absolue, pour que le châtiment pût se transformer en expiation.
Il fallait en troisième lieu, autre difficulté redoutable, que tout en étant un être personnel, distinct de tous, il fût en même temps universel, et qu'il possédât je ne sais quelle vertu qui lui permît d'étendre son action à tous les hommes, de faire jaillir son sang expiateur et réparateur à tous les points de l'espace et du temps.
Encore n'est-ce pas tout. Et il nous faut rendre la parole à Malebranche pour qu'il nous dise la plus haute et la plus introuvable des qualités de cette victime.
« Théodore. Je ne sais, Aristarque, si vous me suivez; que voulez- vous dire?
« Aristarque. Le voici. Dieu est infiniment sage et infiniment puissant : pourquoi ne pourroit-il pas créer une créature assez noble et assez élevée au-dessus des pécheurs pour satisfaire pour eux?
« Théodore. Quoi! Aristarque, une créature se mêlera de réconcilier les pécheurs ? Une créature osera parler pour des pécheurs ? Mais, je le veux, qu'elle parle, qu'elle souffre, qu'elle satisfasse, qu'elle sacrifie pour nous tout ce qu'elle a et tout ce qu'elle est, son sacrifice sera encore indigne de la justice de Dieu ; sa satisfaction n'égalera pas la grandeur de nos offenses, puisque toute offense à Dieu est infinie à cause de la dignité infinie de la majesté divine.
« Faisons un peu agir l'être infiniment parfait selon ce qu'il est, d'une manière qui porte le caractère de ses attributs. Les hommes ont violé sa loi, et il veut en tirer satisfaction. Gomment s'y prendra-t-il sans démentir son infinité, l'attribut essentiel de la divinité? S'il crée une créature mille millions de fois plus excellente que la plus noble des intelligences, afin qu'elle satisfasse pour nous, le voilà qui se dégrade et qui dément son infinité, puisqu'il compte cette créature pour quelque chose par rapport à lui. Car le fini, quelque grand qu'on le suppose, comparé à l'infini, n'est rien. Le plus juste exposant de ce rapport , c'est zéro. Donc la satisfaction de cette créature est nulle. Dieu ne peut donc la compter pour quelque chose par rapport à lui , sans prononcer par là qu'il est fini ; jugement qui dément son attribut essentiel. Comment alors cette excellente créature, qui ne peut plaire à Dieu par elle-même, pourra-t-elle lui rendre agréables des pécheurs et satisfaire pour eux? Non , Aristarque, Dieu ne pouvoit être satisfait par toute autre satisfaction que par celle d'une Personne divine. Rien n'est digne de Dieu que Dieu même. Toute offense de Dieu est infiniment criminelle, et il n'y a rien d'infini que Dieu. Il ne peut donc se satisfaire, s'il ne s'en mêle; telle est sa grandeur *. »
1 Malebranche , Conversations chrétiennes, Ve entreti en.
Voilà donc la troisième invention de l'amour divin pour tirer l'homme du misérable état où il était tombé, sans offenser la justice infinie qui en réclamait la punition. A la place du châtiment qui détruit, l'expiation qui relève; à la place de l'expiation impossible de tous, l'expiation volontaire d'un seul ; et ce seul étant à la fois Dieu et homme, portant en lui d'une manière ineffable tous les temps , tous les lieux, tous les crimes, toutes les innocences, et le ciel et la terre, et la divinité même et l'humanité, pour tout réconcilier en lui, tout purifier et tout réunir! Il faut avouer que si Dieu pouvait pardonner purement et simplement à l'homme coupable, ce qui pour beaucoup eût été l'idéal, il y avait quelque chose de plus beau , de plus profond, de plus digne de Dieu, de mieux adapté aux plaies de notre nature, de plus capable d'enchanter et d'attendrir éternellement l'humanité, c'est ce qu'il a fait.
En même temps que Dieu prédestinait la Victime, il préparait l'autel pour l'immolation. La mort venait de naître, cachant dans ses flancs tout ce qui était nécessaire à la pleine réparation de l'humanité.
1° La séparation violente , douloureuse de l'âme et du corps, conséquence et en même temps punition de la séparation de l'âme d'avec Dieu produite par le péché.
2° La destruction du corps souillé par le mal; le sang vicié éteint et chassé de ces veines de l'homme , où il n'était plus digne de demeurer.
3° Le brisement de tout l'être dans l'humiliation, la douleur et l'obéissance ; vertus précisément opposées aux trois éléments constitutifs du péché, l'orgueil, la concupiscence et la révolte.
4° La proclamation solennelle, éclatante du souverain domaine de Dieu sur toutes choses; ce qui était le rétablissement de l'ordre et la nécessaire réparation du péché, qui avait dit : « Nous n'obéirons pas ; nous serons comme des dieux! »
Voilà la mort : c'est le plus grand acte par lequel Dieu puisse manifester la haine infinie qu'il a pour le mal. Car où trouver une vengeance plus complète? Qu'y a-t-il au delà de la mort? Elle exprime donc, d'une manière souveraine, la haine de Dieu pour le mal; et si elle est persévérante, si elle devient éternelle, elle prend le degré de l'infini.
Mais c'est précisément parce que , dans la mort, la peine est adéquate au péché, qu'elle pouvait devenir l'instrument de la régénération. Elle rétablissait tout dans l'ordre. Il ne fallait pour cela que deux choses : d'abord , qu'elle fût acceptée volontairement; ensuite, comme le péché avait eu le caractère de l'infini, que cette acceptation se fît dans des conditions où elle revêtirait le caractère de l'infini.
N'allez pas croire, en effet, que l'expiation réside dans la peine. C'est là une des plus grandes erreurs modernes. La peine ne répare rien, n'expie rien , n'efface rien. Quand un misérable se fait traîner de force à l'échafaud , sa mort n'est qu'une honte de plus, ajoutée à toutes celles de sa vie. Ce qui répare, ce qui expie, c'est la peine acceptée, c'est la mort volontaire.
Oui, accepter volontairement la mort comme un châtiment, c'est entrer dans les pensées de Dieu sur le péché;
c'est participer à la haine infinie qu'il a pour le mal , c'est chasser celui-ci de son âme , autant que cela est possible à l'homme. Accepter volontairement la mort plutôt que de manquer à un devoir, c'est aimer le bien comme Dieu l'aime, par-dessus tout; c'est monter aux derniers sommets de l'amour!
Et voilà pourquoi, dans toutes les nations, par une sorte d'intuition universelle et invincible, on n'a jamais rien conçu de plus grand que la mort volontaire. C'est elle qui fait la gloire du soldat, et qui marque d'une grandeur si touchante celui qui donne volontairement sa vie pour son pays. Que dis— je? elle transforme le criminel lui-même et le relève de l'infamie; et il y a eu des éehafauds qui sont devenus des autels, par le seul fait d'une magnanime acceptation.
Mais si la mort volontaire touche toujours au sublime, il y a des circonstances où elle semble le dépasser, et prendre des proportions qui ne sont plus de la terre. A la place d'un criminel, mettez un innocent traîné à l'échafaud par des scélérats; un innocent, une âme pure, offrant à Dieu sa vie pour ceux qui la lui ravissent; et essayez de mesurer la grandeur d'un pareil acte. C'est de Louis XVI encore plus que de Madame Elisabeth qu'il faut dire avec M. de Maistre : « 11 a pu y avoir dans ce cœur telle acceptation capable de sauver un monde. »
Encore n'est-ce pas le dernier mot de la transfiguration de la mort par l'acceptation volontaire, et les hommes ont entrevu et réalisé quelque chose de plus profond. Prenez saint Charles Borromée, par exemple, descendant pieds nus, une corde au cou, sur la place publique de Milan; et après avoir lutté vainement contre le fléau, vainement
soigné les malades au péril de sa vie, et enthousiasmé par son exemple lés serviteurs des pauvres, voyant que rien ne sert, que la mort continue ses ravages, se retournant vers le ciel et criant à Dieu : Seigneur, frappez moi, mais épargnez mon peuple! La conscience sent instinctivement que nous sommes ici aux dernières limites de la grandeur humaine. Le fléau cessa, et on concevrait à peine qu'il en eût été autrement.
Maintenant agrandissez la scène et la personne. A la place d'une ville, d'une nation, placez l'humanité; supposez un Etre, plus innocent que Louis XVI, plus magnanime que saint Charles Borromée , capable de mettre dans son immolation volontaire non- seulement toute la sublimité humaine, mais la réalité même de l'infini, vous avez le mystère de la Rédemption de l'humanité par le sacrifice volontaire de la croix.
Cette victime qu'exigeaient la justice de Dieu et les péchés de l'homme, l'antiquité, qui avait l'intuition qu'elle devait se trouver quelque part, la cherchait partout. Elle en avait besoin. Elle l'appelait avec une anxiété croissante. L'histoire des cultes anciens n'est guère que le récit des efforts, quelquefois bizarres, souvent odieux, toujours inutiles, par lesquels le monde, impatient d'expiation et de réconciliation avec Dieu , cherche la victime qui pourra l'accomplir.
Comment cette idée de la substitution d'une victime entra-t-elle dans l'esprit des peuples? comment vint-on à
se persuader qu'à la place de l'humanité coupable, de ce sang vicié qu'on devrait verser dans la douleur et la honte , Dieu accepterait un sang étranger? En dehors du Christianisme, je n'en sais rien. La chose est tout à fait inexplicable. Pythagore proteste ; Plutarque s'étonne ; Platon , plus profond, s'en réfère à de vieilles traditions qui ne sont pas à dédaigner. Mais, en dépit de la raison qui ne comprend pas et qui sourit, le fait est universel, perpétuel, indestructible. Partout, sur tous les points du globe , cet acte singulier se retrouve. A l'homme coupable, partout on substitue une victime. On la prend aussi belle , aussi pure que possible, la plus précieuse de toutes. Surtout on la choisit la plus humaine , la plus approchante de l'homme; celle qui sert à sa nourriture, qui n'est pas encore l'homme, mais qui, par la manducation, va en quelque sorte le devenir. On lui impose les mains , on la charge des péchés de l'humanité; on lui infuse, si j'ose ainsi dire, le crime de l'homme; on la fait anathème à cause de lui; puis on l'immole, avec des chants, des génuflexions , des prières , avec les rites religieux les plus solennels. Divisés sur tout le reste, différents de langue, de mœurs, de coutumes, les peuples se retrouvent tous unanimes ici. C'est partout le plus grand acte de la Religion.
Nulle part, cependant, il ne suffit d'immoler la victime. Partout il faut que son sang coule sur l'autel. C'est dans l'efïiision du sang que réside la vertu du sacrifice. « Sans l'effusion du sang, dit saint Paul, il n'y a point de rémission du péché l. » En parlan* ainsi, l'Apôtre n'annonce point une doctrine nouvelle; >' ne fait qu'exposer la doc- Tau I. ad JJebr. va, 22.
trine du genre humain depuis l'origine du monde. « C'était, comme le remarque un célèbre orientaliste , Bryant , une opinion unanime et qui avait prévalu de toutes parts que la rémission du péché ne pouvait s'obtenir que par l'effusion du sang1. » Et la Bible donne la clef divine de cet étrange sentiment. « La vie , dit le Lévitique , est dans le sang; c'est pourquoi il sera répandu sur l'autel pour l'expiation de vos péchés; et c'est par le sang que l'âme sera purifiée 5. »
Quand donc le sang, dans' le sacrifice antique, a commencé à couler, et que, selon la vieille tradition des peuples, cette effusion du sang a apaisé la colère des dieux et détourné, sur la victime immolée, les coups destinés aux hommes , on s'approche de l'autel , on se couvre de ce sang; on s'en marque le front; on en met sur les portes de sa maison; quelquefois on creuse une fosse sous l'autel , de manière que le sang expiateur tombe en pluie sur les épaules de celui qui offre le sacrifice; il sort de là purifié. Souvent on y appelle, pour les adoucir, les ombres plaintives des morts. Elles viennent boire ce sang, et quelquefois en si grand nombre, comme Homère le raconte, qu'elles gênent les vivants et qu'il faut les écarter de l'épée. Que dis-je? Les dieux y viennent aussi; ils s'y apaisent; et alors on peut tout obtenir d'eux.
Et ce n'est pas seulement dans les nations assises à l'ombre de la mort qu'on voit ces étranges traditions. Séparé d'elles par tout le reste, le peuple juif a, plus qu'elles encore, la passion du salut par le sang. Tout est en sang dans la loi; tout en est purifié, protégé, sanctifié :
1 Bryant, Mythologis explaned , t. II, in-4*
2 Levit. xm, 2.
l'autel, le tabernacle, les vases sacrés, les mains des prêtres, et surtout le peuple. Le grand prêtre lui-même, bien qu'il n'entre qu'une seule fois l'année dans le Saint des saints, n'y entre que par le sang de la victime. Il le porte sur ses mains; il en marque les coins de l'autel; il en purifie les murs du propitiatoire ; il ne s'approche de Dieu que protégé par le sang. Voilà ce que note Bossuet dans cette admirable Élévation que j'ai déjà citée, et dont le titre est lumineux par lui-même : Les Sacrifices sanglants et le sang employé partout '.
Mais vains efforts! La réconciliation ne s'opérait pas. On avait beau multiplier les victimes, Dieu restait irrité; le ciel ne s'approchait pas de la terre. A quoi cela tenait- il? Les druides le proclamaient sur leurs dolmens en sang : « A moins, disait le prêtre, que la souillure de notre race coupable ne soit lavée DANS LE SANG d'un homme, la colère des dieux ne sera jamais apaisée *. » Qu'est-ce, en effet, que le sang des animaux pour apaiser le Ciel irrité? Qu'est-ce surtout pour laver la souillure de l'homme? Il y avait là une atfreuse tentation. Toute l'antiquité, excepté le peuple juif, y succomba; et partout, même chez les nations les plus brillantes, on vit l'homme traîner l'homme à l'autel, et chercher dans ses veines cette goutte de sang, expiatrice et purifiante, dont le monde avait besoin.
Mais, dans cette immolation de l'homme, il y eut deux oscillations affreuses. Il fallait que la victime fût criminelle, chargée de péchés; on se jeta donc sur les criminels, on les traîna à l'autel, persuadé, comme l'étaient les
1 Ni sur cette croyance des Juifs, ni sur ces traditions des peuples, je ne cite de textes. 11 en faudrait mettre des milliers; et d'ailleurs on les trouve partout.
* Faber, Horœ Mosaicœ.
druides, et comme le remarque Platon, que le supplice des coupables était fort agréable à la Divinité. Des coupables, on passa aux étrangers ; car étranger et ennemi étaient synonymes; on fouilla leurs veines pour en tirer un sang plus humain que celui des animaux, plus chargé de péchés, et par conséquent plus apte à désarmer la colère de Dieu. Et, pour ajouter une efficacité à toutes celles-là, on imposait sur la tête de cette victime humaine tous les péchés du peuple ; ou bien, comme chez les Perses et les Babyloniens, on la faisait asseoir sur le trône du roi ; on lui mettait sa couronne; on la revêtait de ses habits royaux, puis quand, avec tous les péchés du peuple, elle en avait revêtu la majesté, on la conduisait, avec des chants et des prières, à l'autel de l'immolation.
Mais, hélas! hélas! pas plus avec des hommes qu'avec des animaux, on ne réussissait à rapprocher le ciel de la terre. Une seconde tentation s'empara du cœur des hommes. Quoi ! des criminels pourraient apaiser la colère de Dieu ! Ils paient pour eux-mêmes; comment pourraient-ils payer pour les autres? ce sont des suppliciés; ce ne sont pas des victimes. Est-ce que la première qualité d'une victime, ce n'est pas la beauté? La beauté et l'amour? La beauté, pour charmer le cœur de Dieu; l'amour, c'est-à-dire l'acceptation libre, volontaire, généreuse, sublime de la douleur et de la mort? Mais où trouver de telles victimes? Si on mettait la main sur les enfants! Et partout, en effet, on égorgea des enfants. Et, ne les trouvant pas encore assez beaux, on mit la main sur des jeunes gens, sur des jeunes filles, à l'âge le plus exquis de la beauté; cherchant avec passion cette goutte de sang pur qui apaiserait le cœur de Dieu. Mais si nulle part, dans aucune victime, on ne trouvait la beauté, on y trouvait bien moins encore
l'amour, l'acceptation héroïque de l'expiation pour le salut du monde.
Aussi l'antiquité multipliait les sacrifices; elle inondait tout de sang; elle recommençait toujours, et elle ne parvenait nulle part à trouver la beauté dans l'amour et l'amour dans la beauté; c'est-à-dire le seul sacrifice capable, pensait-elle, de racheter le monde coupable.
Vienne donc la grande Victime, la victime à la fois divine et humaine! Qu'elle monte sur la croix, et que, par une expiation proportionnée au péché , elle réconcilie enfin le ciel et la terre I
Elle vint en effet; et nous allons voir dans quelle beauté et avec quel amour; dans quelle proportion parfaite avec les besoins, les aspirations, les désirs, les espérances de l'humanité. Elle vint, et le problème qui torturait le monde est, dans cette auguste Victime, si divinement et si clairement résolu, qu'aussitôt l'angoisse cesse. On ne savait où trouver une victime capable d'apaiser la colère de Dieu; on n'en cherche plus! On multipliait les sacrifices; ils disparaissent partout et en peu d'années! Le sang ne coule plus nulle part. L'homme se sent pardonné; il n'a plus peur de Dieu; il le traite comme un père.
Non pas que le genre humain ait cessé de croire à la nécessité d'une Victime! Au contraire, il proclame, encore plus haut que dans l'antiquité, le besoin du sang expiateur. Mais il n'a plus besoin de le chercher, parce qu'il le
possède. Il se tourne vers la croix où est mort Jésus- Christ; il l'appelle son Rédempteur; il vient assister à l'éternel renouvellement de son sacrifice; il reçoit sur ses lèvres son sang divin; et il y trouve, avec le pardon de ses fautes, la source toujours jaillissante de la régénération et de la v'e.
Ce seul fait de la cessation des sacrifices au lendemain du Calvaire, et de l'apaisement des angoisses de l'humanité à la recherche d'une victime, suffirait à prouver qu'elle est venue; et tant de paix, après tant d'inquiétude, montre assez que le problème a été résolu.
Mais ces aperçus vont recevoir une confirmation magnifique de la contemplation même de l'auguste Victime.