LA RÉDEMPTION (SUITE
Approchons-nous maintenant de la croix, et essayons de voir Jésus-Christ, à la lumière de la mort.
Je viens de relire le récit de la Passion dans les quatre Evangélistes. J'en suis à la fois étonné et ému. Jamais peut-être la nature humaine n'avait paru si laide. On dirait que toutes les passions s'étaient donné rendez-vous au pied de ce gibet. La trahison, l'odieuse trahison ouvre la marche ; puis viennent la faiblesse des uns, la perfidie des autres, la lâcheté de tous. Un Judas qui vend son maître pour trente deniers; un Pilate qui le condamne, le sachant innocent, et qui se lave les mains; un Hérode qui se moque de lui; des prêtres qui l'insultent; et cette foule, imbécile et cruelle, que nous avons vue hier à la rue Haxo, et qui crie : A mort, à mort, sans savoir pourquoi. 0 mon Dieu, mon Dieu! apporter en ce monde une doctrine sublime, une vie idéalement pure, un cœur incomparable, des mains pleines de bienfaits, et succomber sous la conjuration de toutes les lâchetés et de tous les crimes; il y aurait de quoi faire désespérer <le la vérité et décourager de la vertu!
Mais bientôt la conscience indignée se relève. Après tout, qu'ont-ils pu contre l'auguste Victime? Quand on presse l'eau, elle jaillit avec plus de force. Quand on comprime le feu, il pétille avec plus d'ardeur. Quand on éprouve une grande âme, ô spectacle divin! on la rend plus belle encore. Voilà tout ce qu'ils ont pu. La mort, l'odieuse mort n'a servi qu a faire resplendir l'adorable beauté du Crucifié.
Et, avec cette beauté idéale qui grandit dans la douleur, elle a mis en lumière la profondeur toute divine de sa mission, la sublimité de son sacrifice, la grandeur de son amour. Nous sommes ici au pied d'un nouveau Sinaï. Il s'en échappe des éclairs; on y entend des coups de foudres. Mais ce sont les foudres de l'amour. Et c'est par là que Jésus-Christ a achevé de guérir et de racheter le monde.
Voilà ce que je voudrais essayer de dire. O mon Dieu, jamais l'esprit humain ne s'est senti plus impuissant qu'au pied de la croix. On ne devrait pas même essayer d'y parler. Je regarde le Calvaire ; personne n'y a parlé. Marie s'y est évanouie de douleur; mais elle n'a pas parlé. Madeleine s'y est suspendue aux pieds de Jésus mourant ; mais elle n'a pas parlé. Saint Jean a fixé sur le côté percé du Sauveur de longs et amoureux regards; mais il n'a pas parlé. On n'y a entendu que les gémissements de la Victime. Ah! que seuls encore ils retentissent dans nos âmes, et qu'ils illuminent eux-mêmes le mystère de la Rédemption!
Contemplons d'abord la Virtime.
Jamais, ni par le pinceau, m par la plume, ni par la parole , on ne peindra l'adorable beauté de Celui dont Jean- Baptiste disait : « Voici l'Agneau de Dieu; voici celui qui efface vraiment le péché du monde '. » Tout ce que l'antiquité avait attendu, désiré, pressenti; tout ce qu'elle avait cherché vainement : cette union des qualités les plus contradictoires; ces termes opposés du plus redoutable des problèmes; tout cela apparaissait réuni, concilié, divinement entrelacé. Quelle victime plus belle monta jamais plus volontairement sur l'échafaud ! Seigneur, les holocaustes et les sacrifices ne vous ont pas plu; vous m'avez donné un corps, et j'ai dit : Me voici *. Quelle victime plus courageuse et plus magnanime 1 Levons -nous , marchons ; voici l'heure2. Quand mit-on plus d'amour dans une immolation plus douloureuse? Il y a un baptême dans lequel. il faut que je sois plongé ; et combien le temps me dure en attendant l'heure* ! Et quelques jours après : J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous 5. Pourquoi? parce que c'était Ja dernière, celle où, « après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, » il allait les « aimer jusqu'à la tin ».
1 Joan. i,29.
* Paul, ad Hebr.x, 5.
3 Joan. xiv, 21.
A Luc. xn, 50.
c Ibid., xxn , \>.
Mais ne nous arrêtons pas à ces merveilles, après tout secondaires. On cherchait une victime qui fût à la fois innocente et criminelle; la plus criminelle de toutes pour qu'elle pût être châtiée sans injustice : et en même temps d'une innocence absolue pour qu'elle pût transformer le châtiment en expiation. « Il fallait un juste, dit saint Augustin ; mais un juste sur qui pût tomber la malédiction que traîne après soi le péché et le châtiment qui lui est dû *. » Comment accorder des choses aussi contradictoires? Si la victime n'est que coupable, Dieu la rejettera; il aura sa mort en mépris. Si elle n'est que juste, comment décharger sur elle la vengeance? Où trouver une victime, à la fois innocente et coupable? La voici; la voici. Qui devous me convaincra de péché2? Entendez-vous le cri du juste? « Il est saint, saint, saint à Dieu, sans aucun péché, » dit Pascal, traduisant saint Paul : Sanctus, innocens, impollutus, segregatus a peccatoribus 3. Et en même temps qu'il est saint, l'Apôtre nous le montre chargé des malédictions de Dieu , parce qu'il est couvert de péchés. Est-ce lui qui les a commis? Non, non, mais il en est couvert; il s'en est chargé. Comme autrefois on imposait les péchés du peuple sur le bouc émissaire et qu'ensuite on le chassait avec mépris et malédiction, ainsi Dieu met sur lui tous les péchés de l'humanité. Le voilà cet innocent, cet agneau sans tache, devenu tout à coup un bouc d'abomination, chargé des crimes, des impiétés, des blasphèmes de tous les hommes. Et n'imaginez pas qu'il ne les ait pris qu'en apparence, du bout des doigts, osant à peine y toucher; il les a pris si vraiment, il s'en est enveloppé si complètement que saint
1 Aug. De Mitera et spirilu, § 17.
* Joan. i, 46.
8 Paul, ad Hebr. vu, 26.
Paul ne distingue plus. Lui qui l'appelait tout à l'heure: Saint, saint , saint à Dieu, tout à coup il change de langage : « Celui qui ne connaissait pas le péché, pour nous IL A fait LE PÉCHÉ. » Eum qui non noverat peccatum pro nobis peccatum fecit l. Ne nous scandalisons pas de l'énergie de ces paroles. Le grand apôtre n'en a pas trouvé de meilleures pour rendre la vérité de l'imputation du péché de l'homme. Elles veulent dire : Celui qui ne connaissait pas le péché, a paru devant Dieu comme ayant fait le péché, et, en conséquence, il a été traité comme le méritait le péché.
Mais ce n'était pas assez que cette victime auguste fût sainte, innocente, exempte de péché. Ni l'ange même le plus pur, ni l'homme même le plus innocent n'auraient pu offrir à Dieu qu'un sacrifice d'une valeur finie, sans rapport par conséquent avec la malice infinie du péché; d'après ces deux axiomes admis par le droit de tous les peuples : « La gravité de l'injure se tire de la dignité de l'offensé. » Et d'autre part : « La valeur de la réparation vient de la dignité de celui qui l'offre. » Il fallait donc, puisque le péché avait revêtu une malice infinie, à cause de la dignité de l'offensé, que la réparation revêtit une valeur infinie par la dignité de celui qui l'offrirait. Et par conséquent ce n'était pas assez qu'il fût saint, innocent; il fallait qu'il fût Dieu. A la fois Dieu et homme. Homme pour souffrir et mourir, puisque la mort est le châtiment du péché; Dieu, pour communiquera ses souffrances, à sa mort, une valeur infinie. 0 prohlème insoluble, destiné à illuminer d'un dernier trait vainqueur l'adorable physionomie ue Jésus-Christ!
5 Paul. II ad Corinlh. vu, 21.
Regardez -le sur la croix; et tout le mystère de la Rédemption commencera à se dévoiler à vos regards. Il est Dieu , engendré avant tous les siècles , égal et consubstantiel à son Père, ayant pris la nature humaine pour se procurer la possibilité de souffrir; mais , dans cet abaissement d'amour, n'ayant ni affaibli ni dégradé la nature divine; au contraire, ayant surélevé jusqu'à elle la nature humaine; et les unissant toutes deux dans l'unité de sa personne adorable. Et comme c'est un principe qu'en nous les actions, soit du corps, soit de l'âme, appartiennent à la personne; ainsi, en Jésus-Christ, toutes les actions, soit de la nature divine, soit de la nature humaine, appartiennent à la personne du Verbe. Elles ont donc un prix infini; et par conséquent, par la moindre d'entre elles, et à plus forte raison par toutes, Jésus-Christ, à cause de la dignité de sa personne, pouvait offrir une réparation infinie.
Mais en même temps qu'il est Dieu, il est homme, afin de pouvoir souffrir et mourir; ou plutôt il est l'Homme, et c'est là ce qui achevait la perfection du sacrifice. Ce n'était pas en effet un homme, un simple homme qui s'immolait pour d'autres hommes; nous étions tous en lui au moment où il s'offrait à Dieu , acceptant en lui et avec lui le châtiment que nous avions mérité. Comment étions -nous en lui? Qui le dira?- Il faudrait savoir pour cela comment nous étions en Adam. Disons seulement que nous étions mille fois plus en Jésus -Christ que nous n'avons été en Adam. C'est la même loi , mais bien plus réelle ici. Car là où avait abondé le péché 3 a surabondé la miséricorde ' .
Comment étions-nous en Adam? Au plus comme des germes morts; comme des forces endormies qui s'éveilleront un jour; comme tous les chênes ont été dans le gland
1 Paul, ad Rom. v, 20.
primitif; comme tous les globules vivants du sang ont circulé d'abord dans les veines du seul Adam. Il n'y avait en ce dernier, si j'ose ainsi dire, que nos corps; toutes nos âmes, au contraire, étaient en Jésus-Christ. Quand il disait à Dieu : Seigneur, les holocaustes et les sacrifices ne vous plaisent pas; me voici, il voyait toutes les âmes capables de souffrir avec lui , au jour où elles en auraient la lumière. Il réunissait par avance tous ces consentements, tous ces sacrifices, toutes ces oblations futures; il les unissait à la sienne, et, jetant sur ce faisceau à la fois divin et humain sa beauté et son amour, il faisait dire à l'humanité, ramassée et divinisée en lui, une parole que jusque-là elle n'avait pas pu dire, mais d'où dépendait son salut : Seigneur, me voici.
Assurément tout est divin, tout surpasse nos pensées dans les actions de l'Homme -Dieu. Mais quand on voit l'humanité, qui avait péri par la faute d'un seul, se relever ainsi dans un seul; quand tous ces germes, qui étaient enfouis dans un seul homme et qui y furent souillés, se retrouvent tous enfouis dans un second Adam pour y être vivifiés, agrandis, épanouis, élevés à des beautés qu'ils n'eussent jamaies eues, même avant la chute; quand le second Adam se dirige vers Téchafaud qu'a dressé le premier, portant en lui toute l'humanité, et lui communiquant par cette union la force d'accepter son supplice , et mille fois plus de vertu qu'il n'en faut pour l'expier, puisque cette expiation qui est celle de l'humanité est aussi celle d'un Dieu; on s'arrête involontairement, étonné et attendri, en préseï ce d'une harmonie pareille, et on n'a plus le courage de se plaindre d'une solidarité qui nous a été si funeste en Adam, puisqu'on la retrouve si glorieuse et si féconde en Jésus-Christ.
Mais l'oblation n'était que le premier élément du sacrifice ; le second était l'immolation. Ce n'était pas assez, en effet, d'accepter le châtiment, il fallait le subir, et qu'en punition de s'être séparée d'avec Dieu, l'âme fût vraiment séparée de son corps. Et c'est là la seconde chose, absolument sublime, que la croix offre à nos adorations.
« Mourir, disait un jour un grand écrivain, découvrir son cou, poser sa tête sur un bloc en s'agenouillant devant Dieu , puis la sentir tomber en témoignage de la vérité et de la justice, voilà la plus grande destinée ici-bas! Les anciens eux-mêmes le savaient; combien plus nous, qui avons vu mourir Jésus-Christ 1 Aussi, remarquez-le, il a trouvé la mort trop belle et trop douce pour la prendre toute seule. Il l'a revêtue de l'habit des souffrances et des opprobres. C'est pourquoi désirer seulement la charmante mort de l'échafaud , c'est aimer à la manière des grands hommes de l'antiquité, et non à la manière des chrétiens. Ce qu'il nous faut souhaiter, c'est la mort de la croix. »
Oui, voilà la sublimité de l'immolation de Jésus-Christ. La mort toute seule eût suffi et au delà pour nous racheter; mais elle lui a paru trop belle; et voyez comment il l'a arrangée!
Vous vous rappelez ce qui a été dit plus haut de l'état de l'homme déchu. Nous avons analysé son sang vicié par le péché , et nous y avons trouvé un triple mouvement
mauvais. D'abord, avons-nous dit, il se porte au cerveau, et il jette l'homme dans des exaltations insensées; ensuite il descend aux entrailles, et il le jette dans des concupiscences odieuses. Et comme, dans ce double mouvement, il rencontre un obstacle : Dieu , sa loi , sa volonté sainte , il bouillonne dans une révolte effroyable.
Voilà pourquoi , quand Dieu voulut préparer la régénération de l'humanité , il prit les trois mouvements opposés : l'humilité, la mortification, l'obéissance; il les pétrit ensemble et en fit la douleur. Puis, les poussant à leurs limites extrêmes afin d'offrir à l'homme un suprême moyen de salut , il en fit la mort.
Jésus-Christ, venu pour régénérer l'humanité, s'empara de ce double moyen. Après donc qu'il eut fait de sa vie entière un drame d'humilité, d'obéissance et de sacrifice auquel rien ne se comparera jamais; voulant se surpasser dans la mort, comme ces grands maîtres de la parole qui gardent pour la fin de leur discours les accents suprêmes , les coups de foudre, afin que l'auditeur s'en aille renversé , terrassé, Jésus -Christ réserva pour la dernière heure, pour la péroraison de sa vie, quoi? un gibet?
De quels éléments ce gibet est-il composé ?
L'homme était tombé par orgueil ; aussi le premier caractère de la mort, peine et conséquence du péché, c'est l'humiliation. Jésus -Christ résolut de s'emparer de ce premier élément, et de le pousser à ses dernières limites. Avec quel art profond ce grand Maître a réuni , tressé , préparé pour sa dernière heure toutes les humiliations possibles ! Il est trahi par un disciple, renié par un autre, abandonné par tous. Il est arrêté comme un voleur, méprisé, conspué comme un scélérat. Suivez-le devant les tribunaux, sur cette sellette où ne s'assoient que les
escrocs, les femmes de mauvaise vie, les repris de justice. 0 Jésus! c'en est trop, arrêtez -vous. Notre orgueil n'est-il pas assez expié? Non, ce n'est que le début. Voilà Pilate qui le condamne comme un séditieux. Voilà Hérode qui le renvoie couvert d'une robe de théâtre et qui s'amuse de lui comme d'un imbécile. Voilà Caïphe qui le traite d'impie et de blasphémateur. Toutes les justices se réunissent pour le flétrir, et il faut encore qu'il devienne le jouet de la populace. Il s'est dit prophète : on lui bande les yeux, et, avec des soufflets, on l'invite à prophétiser. Il s'est dit roi : on lui met une couronne d'épines sur la tête, et un sceptre de roseau dans la main. Il s'est dit homme : et après qu'on l'a meurtri et défiguré , qu'il n'a plus face humaine, on le montre au peuple avec ce mot ironique : Voilà l'homme. Il s'est dit Fils de Dieu, et la populace insulte à son agonie parce qu'il appelle Dieu à son aide et que Dieu ne répond pas. Il meurt ainsi, seul, nu, méprisé, conspué, sur un gibet. Voilà sa mort. « 0 orgueil, s'écrie Bossuet, viens crever ici au pied de la croix I »
Mais l'orgueil n'est que la première plaie de l'humanité. La seconde, c'est la volupté, l'odieux amour du plaisir. Jouir, toujours jouir, jouir à tout prix, dût-on troubler son pays, déshonorer sa famille, perdre son âme! Et dès lors vous entrevoyez ce que sera le second caractère de la mort de Jésus -Christ. Aussi regardez , regardez! Ah! ce n'est plus un jeu ; ce ne sont plus des génuflexions; ce ne sont plus même des soufflets. Voilà qu'ils le dépouillent. 0 Dieu! que vont-ils faire? Sa tête est couronnée d'épines; ses pieds et ses mains sont percés de clous ; son corps, sous les verges de la flagellation , devient une plaie ; son cœur est ouvert. Chacun de ses sens, par où nous buvons le
plaisir, lui apporte une souffrance. « Nous l'avons vu, dit le prophète, et nous ne l'avons pas reconnu. De la plante des pieds à la tête, il n'y avait pas en lui une place saine *. » Comme dans l'homme, hélas 1 où il n'y a pas non plus de place saine. Seulement, dans l'homme, tout est souillé par l'odieux amour du plaisir : la tête , les pieds, les mains, le corps entier, et surtout le cœur; et c'est tout cela qui, dans l'Homme -Dieu, est brisé, meurtri et en sang.
Faut-il, pour achever la scène, que je vous peigne l'obéissance de Jésus mourant? C'est le dernier élément de la mort. Proficiscere , anima! Voilà ce que crie l'Eglise au lit de mort. Mais ce cri, c'est en réalité Dieu qui le pousse; et le dernier acte de l'homme , plus profond encore que son acte d'humilité et de douleur, c'est un acta d'obéissance. Qui dira à quelle perfection inouïe il voulut pousser ce dernier élément de la mort? Lui qui est la souveraineté absolue, il obéit à tout le monde. « On le veut baiser, il donne les lèvres; on le veut lier, il présente les mains ; on le veut souffleter, il tend les joues; frapper à coups de bâton, il tend le dos; flageller inhumainement, il tend les épaules. On l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-même. Cette face, autrefois si majestueuse, qui ravissoit en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille. On lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot, il ne souffle pas s. » Bref, il pousse l'obéissance à ses limites extrêmes, et on peut dire que jamais homme n'a été révolté contre Dieu , dans la mesure où Dieu a été obéissant à l'homme.
i Isaï. i, 1G.
* Bôsstiet, Sermon sur la Passion.
Ainsi il monte au Calvaire; ainsi il s'étend sur l'arbre de la croix comme sur un autel ; ainsi il offre à Dieu un sacrifice égal au péché. Pour réparer un acte où l'orgueil, la concupiscence et la révolte avaient eu un caractère infini, il meurt, lui, l'infini, dans les derniers excès de l'humilité, de la douleur et de l'obéissance! Qu'est-ce que la justice la plus implacable pourrait exiger encore? L'expiation est égale à la faute.
Et n'oublions pas un trait qui achève la sublimité de cette immolation , comme il avait achevé déjà la beauté de l'offrande. En ce moment auguste, sur le Calvaire, nous étions tous en Jésus-Christ, non -seulement parce que le sang qui coulait était le nôtre, puisé dans nos veines et non altéré par cette union avec la Divinité; non -seulement parce que Celui qui souffrait était notre chef, la tête et le cœur de l'humanité , et que, quand la tête et le cœur meurent, tout le corps meurt avec eux; mais pour une raison plus mystérieuse que nous avons touchée plus haut, et qui tient aux racines les plus profondes du Christianisme. Saint Paul y faisait allusion, quand, imprimant sur ses épaules les stigmates sacrés de la pénitence, il disait : Adimpleo ea quœ desunt passionum Christi. « J'accomplis ce qui manque à la passion de Jésus -Christ *. » Mais que peut-il manquer à la passion dû Christ, nécessairement infinie à cause de la dignité de sa personne? Il y manque, dit saint Paul, mon sang. Il y manque, dit saint Etienne, ma lapidation. Il y manque, dit sainte Agnès, mes opprobres. Il y manque, dit saint Laurent, mon gril. Il y manque, dit sainte Agathe, mes soufflets. Il y manque, dit saint Augustin, mes larmes. Il y manque,
1 Paul, ad Coloss. i, 24.
dit l'humanité , mes douleurs; il y manque mon agonie; il y manque ma mort. Ou plutôt non, elle n'y a pas manqué. Du haut de sa croix, Jésus-Christ a vu toutes ces douleurs. 11 a fait de sa mort et des nôtres une seule immolation; et, se mettant au centre de cet immense holocauste pour lui donner un prix infini par la dignité de sa Personne, il en a fait cette victime unique, à la fois innocente et criminelle, humaine et divine, dont parle l'Apôtre, par laquelle a été faite à jamais la réconciliation : Una oblatione consummavit in œternum sanctificatos *.
Mais ne nous éloignons pas si vite d'un tel spectacle. Le sacrifice n'est pas encore consommé. Monter sur la croix dans les derniers excès de l'humilité, de l'obéissance et de la douleur, et y demeurer les bras étendus pour y être l'éternel apaisement du ciel et l'éternel ravissement de la terre, c'était beaucoup assurément; mais ce n'était pas assez. L'essence du sacrifice consistait, nous l'avons vu, dans l'effusion du sang. Sine sanguinis effusione, non fit remissio 2. Pourquoi? parce que le péché est dans le sang; parce que le sang est vicié , corrompu , parce que c'est lui qui charrie dans nos veines l'orgueil, la volupté, la révolte, et que dès lors il faut qu'il soit chassé honteusement, ignominieusement, des veines de l'homme, où il ne mérite pas de rester. Et c'est là ce qui s'accomplissait sur le
' Paul, ad Hebr. x, 14.
» Ibid., ix, 22.
Calvaire. Ce sang que Jésus-Christ avait emprunté à l'humanité; ce sang vicié, ce sang coupable , qu'il avait purifié sans doute avant de le recevoir dans ses veines, mais qui restait aux yeux de Dieu tout chargé des crimes de l'homme, il achevait de sortir des veines de Jésus et de couler sur la terre. Après s'être précipité ardemment par les plaies des pieds et des mains, il coulait maintenant avec lenteur, goutte à goutte, comme s'il eût eu la conscience de la grandeur de sa mission. Il descendait le long de la croix; et quand il eut achevé de couler, la sainte Victime se souleva sur sa couche douloureuse, et elle poussa un dernier cri :