‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 29 sur 44 · CONSUMMATUM EST · texte numérisé non relu

CONSUMMATUM EST

C'est fini; l'expiation est suffisante. Il n'y a plus dans mes veines une seule goutte de ce sang que le péché avait souillé; il en a été chassé <*omme il le méritait.

Et en même temps qub le sang divin , en sortant ignominieusement et douloureusement des veines de Celui dont on disait tout à l'heure : Voici l'homme, apaisait la justice de Dieu, il opérait un second mystère. Vous savez l'admirable opération que l'on fait en médecine. Quand après une longue maladie une personne se meurt de défaillance , et qu'on a essayé par tous les moyens de lui refaire un sang nouveau, on ouvre quelquefois les veines d'une personne dont le sang est riche et généreux; et au moyen d'un de ces instruments que la science moderne a rendus presque intelligents, on transfuse, des veines de la personne saine dans les veines de la personne malade, un sang nouveau; et le sang épuisé retrouvant tout à coup à ce contact son électricité, sa chaleur, son mouvement et sa vie, ramène

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bientôt la santé dans le malade. Voilà ce qui s'opérait sur le Calvaire.

« 0 sang, s'écrie Bossuet, qui découlez soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré ; sang précieux, que je vous recueille! Terre, terre, ne bois pas ce sang! Terra, ne operias sanguinem meum. « Terre, ne couvre pas mon sang, » disait Job. Eh! que m'importe le sang de Job! Mais, ô terre, ne bois pas le sang de Jésus! Ce sang nous appartient, et c'est sur nos âmes qu'il doit tomber. Oh ! que je me lave dans ce sang; que je sois tout couvert de ce sang ; que je le mette dans mes veines; que je m'inocule la pureté , la force, le mérite de ce sang * ! »

Allez voir à Bruges l'admirable peinture de Y Adoration de l'Agneau. Par quel art Van-Eick a-t-il pu mettre sur le front de cet Agneau la majesté même de Dieu? Il est debout sur l'autel, la poitrine largement ouverte; le sang coule à flots ; ce n'est rien *ire : il se précipite à torrents. Oh ! d'où vient-il ce sang, pour tomber avec une telle force? Il tombe des hauteurs de l'amour; il descend des pics sublimes du cœur. Et aux pieds de l'Agneau, regardez ce calice. Comme il s'ouvre, j'allais dire comme il se dilate pour recevoir, pour contenir le sang divin! Prenez et buvez; ceci est mon sang. Dans les fresques de nos vieilles cathédrales, dans les beaux ivoires du moyen âge, ce calice n'est pas froidement posé au pied de la croix : c'est l'Eglise, c'est l'humanité qui le tient. Et comment peindre l'enthousiasme avec lequel elle le place sous la blessure du cœur! 0 terre , terre , ne bois pas ce sang l II est à nous ; laisse-le couler dans nos veines l

1 Bossuet, 1er Sermon sur la Passion.

Il y entre, en effet , par les sacrements, qui en sont les canaux, surtout par la sainte Eucharitie. Et là, dans nos veines, que fait-il ce sang divin? Il monte au cerveau, et il y met des pensées sublimes sans orgueil ; il descend aux entrailles, et il en dévore les souillures. 0 mon Dieu, s'écrie le prêtre à l'autel , que le sang que j'ai bu s'attache à mes entrailles , et en chasse jusqu'aux moindres taches '. Il arrive jusqu'au cœur, et il en divinise les battements. Il y met la pureté, l'oubli de soi, le dévouement. « Il redresse tout, dit saint François de Sales; il purifie tout; il vivifie tout. Et lors nous vivons, non point. nous-mêmes, mais Jésus- Christ en nous *. » C'est la régénération complète. Qui peut empêcher maintenant le ciel apaisé de sourire à la terre purifiée?

Voilà donc l'œuvre adorable de la Croix! Domine, hoc opus tuum! Seigneur, c'est bien là votre œuvre! Qui pourrait en faire une pareille?

On a fait sur la terre des œuvres admirables. En Egypte, les Pharaons ont élevé ces fameuses pyramides, qui, depuis quarante siècles, se rient des sables et des hommes. A Rome, les Césars ont bâti le Colisée , immense, indestructible. Je regarde plus près de nous, au centre de l'Europe. Je vois des ouvriers qui travaillent, des marbres qu'on charrie, des sculptures qu'on dresse, des millions

* Prière après la sainte Communion.

1 Lettre à sainte Chantai, 24 janvier 1608.

qu'on dépense. Quel est le monument que va élever ce peuple, le plus spirituel du monde? Regardez, regardez : c'est un Opéra !

Cependant, à un autre point du globe, entre l'Egypte, l'Italie et la France, Dieu descendait sur la terre, et , jaloux de voir s'il ne ferait pas aussi bien que l'homme, il y bâtissait, lui aussi, un monument.

Et ce monument, c'était un gibet I

Or, je prétends que ce gibet est le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, l'œuvre capitale, l'œuvre maîtresse, la plus grande, la plus utile, la plus nécessaire au genre humain qui ait jamais été faite.

Oui, oui; je regarde vos pyramides, votre Colisée, votre Opéra. Et savez-vous ce que je lis sur leur front : orgueil, concupiscence, révolte! Et je me dis : A quoi bon? Ce sont là des choses qu'il n'est pas nécessaire de prêcher à l'humanité. Non, non, il n'est pas nécessaire de dépenser des millions pour les lui apprendre.

Je regarde ensuite le gibet, et qu'est-ce que j'y lis? Humilité, abnégation, obéissance. Et je me dis : A la bonne heure! voilà la leçon dont l'humanité avait besoin.

A première vue, devant ce supplicié pendu à un gibet, on s'arrête étonné. Quoi! est-ce là ce Messie qui nous a été promis? Est-ce là ce Christ dont le prophète disait : Et vocabitur nomen ejus Admirabilis , Deus fortis , Pater futuri sœculi1? Quoil c'est là le fort, le promis, le roi du siècle futur! Oui, oui, c'est lui; n'en doutez pas. Voilà ce qu'il nous fallait! L'homme vêtu de pourpre, nous n'en avions pas besoin; l'homme assis dans la volupté, on le

1 lsai. ix, 6.

rencontre facilement; l'homme révolté, il court les rues. Ce qu'il nous fallait, ce qui est rare, ce qui est introuvable, ce dont le modèle devait poser éternellement devant nous, c'est l'homme humble, l'homme obéissant, l'homme mortilié. Il nous fallait cet homme-là pour guérir notre orgueil, notre concupiscence, notre révolte. La Croix est l'antithèse grandiose du pérhé originel. C'est le nouvel arbre de vie, planté au milieu du monde déchu, pour l'assainir et le régénérer.

Saint Paul n'en parlait qu'avec une sorte de délire d'admiration. Il ne voulait savoir que Jésus, et Jésus crucifié1. « Les Juifs, disait-il, demandent des miracles; les Grecs cherchent la sagesse : pour nous, nous ne prêchons que Jésus Christ, et Jésus-Christ crucifié. Il est vrai, ajoutait-il fièrement, que c'est un scandaie pour les Juifs, et une folie pour les Gentils; mais pour nous, qui avons la lumière, ce Christ crucifié, c'est la sagesse et la force de Dieu 2. »

Aussi il est partout, ce gibet adorable! Partout il étend ses beaux bras, chargés d'amour; partout il montre l'adorable Victime, couronnée de douleur; partout il crie : Humilité, abnégation, obéissance-: Oh I l'adorable leçon! oh! le cri nécessaire! Sans lui, il y a longtemps que le monde aurait péri dans les derniers excès de l'orgueil, de la volupté et de la révolte.

Et comme il est universel, il est indestructible. Vainement le péché originel rugit en le voyant; vainement, aux heures de trouble, il se précipite sur lui et le brise. Dès qu'il est brisé, le monde n'est plus habitable. Bientôt les peuples, alïolés de terreur, en recherchent les débris dans

1 Paul, ad Cor. n, 2.

f * Ibid., i, 23, 24.

la poussière, et les pouvoirs publics, aux abois, se réunissent pour en proclamer de nouveau la divinité.

Et par conséquent régnez, ô mon Maître, et régnez sans crainte. Car si les hommes pouvaient jamais méconnaître l'adorable beauté de votre physionomie, il faudrait encore qu'ils s'inclinassent devant la grandeur de votre mission et la nécessité sublime de votre œuvre!

Mais il faut monter plus haut, à ce qui est le dernier mot de cet adorable mystère de la Croix. Je regarde Jésus mourant, et je salue en lui une dernière royauté, plus sublime que toutes les autres, la royauté de l'amour.

Oui, je regarde la Croix; et quand je veux porter mon âme sur les dernières hauteurs , je me dis : Celui qui est là, dans les convulsions de l'agonie, c'est un Dieu, ou, pour parler plus exactement, c'est Dieu !

Oui, oui, ce grand Dieu, qui a fait le ciel et la terre, c'est lui qui est là, cloué comme un oiseau de proie contre une porte. Et j'ajoute : Ce qui l'a mis dans cet état, c'est l'amour.

Oui, sur ce gibet, il meurt par amour I Ce n'est pas assez dire : il meurt d'amour! Voilà le sublime.

L'orgueil avait desséché le cœur de l'homme; la sensualité l'avait flétri. Il avait encore des emportements vers la créature; des heures de folio et de passion, suivies, hélas! d'amers sarcasmes. Vis-à-vis de Dieu, il n'avait plus rien, pas même un mouvement. 11 fallait donc le réveiller; et comme l'assoupissement durait depuis des

siècles, il fallait un coup énergique; quelque chose qui l'étonnât, qui le frappât de surprise, qui lui arrachât ou un éclat de rire ou un sanglot. Toutes les cordes de ce pauvre cœur, fanées, détendues, brisées, il fallait les toucher les unes après les autres, et toutes à la fois; les irriter même pour y réveiller des harmonies éteintes; et il n'y avait qu'un artiste qui en fût capable, c'était l'amour. Le cœur est une lyre que l'amour seul peut toucher; et d'autre part , l'amour est un artiste qui fait toujours tressaillir le cœur.

Seulement, il fallait ici un amour étrange, extraordinaire. Il ne suffisait pas que Dieu aimât l'homme, qu'il l'aimât le premier, qu'il l'aimât tendrement; il fallait l'aimer jusqu'à la passion, jusqu'à la folie. Il fallait des extravagances. 11 fallait un de ces amours qui ne laissent pas la liberté de l'indifférence, qu'il faut haïr ou adorer, qu'on insulte comme une chimère, dont on rit comme d'une folie, ou qu'on confesse avec des sanglots. Et tel fut l'amour de la Croix. Ce ne fut pas assez pour Notre-Seigneur de s'abaisser, de s'humilier, de se mettre en sang ; il voulut aller de suite au plus grand et au plus beau. Le plus beau c'est de mourir pour ceux qu'on aime. Il mourut pour l'homme, pour le délivrer du châtiment qu'il avait mérité. Il fit plus: il mourut par l'homme, de la main de ceux qu'il aimait; en sorte que son dernier souffle fut à la fois un rachat, une délivrance et un pardon. Il entrelaça si divinement les fautes de l'humanité et ses propres douleurs, qu'on ne sait s'il faut pleurer des fautes qui ont amené de telles douleurs, ou adorer des douleurs qui ont expié de telles fautes. On reste au pied de la croix, ému, étonné, attendri, partagé entre la stupeur et l'enthousiasme, ne sachant quel nom donner à un amour qui n'a

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pas d'analogue sur la terre. Il est si grand, qu'il est comme un scandale. C'est là, nous le verrons, qu'ont buté tous les hérétiques; et pendant des siècles il fut le plus grand obstacle à la foi. L'esprit s'étonnait, se révoltait; on haussait les épaules; on souriait de pitié. « Quoi! ce pendu, ce supplicié, il est Dieu! Vous voulez rire! » Puis la proposition se renversa dans le cœur de l'humanité : Quoi! il est Dieu, et il a été pendu, fouetté, supplicié! Mais pourquoi n'écrasait-il pas ses bourreaux? Pourquoi ne foudroyait-il pas ce Pilate? Pourquoi supportait- il ces soufflets? Pourquoi endurait-il ces douleurs? Ce n'était pas par faiblesse, il est Dieu. C'était donc par amour! Quoi! Dieu m'aurait aimé jusque-là, jusqu'à la passion , jusqu'à la folie, jusqu'au gibet! Les larmes vinrent avec l'enthousiasme, et l'amour de Dieu ressuscita.

Et, avec l'amour de Dieu, l'amour pour l'homme. Car pour qui est-il mort? pour tous les hommes sans exception : pour les petits, pour les pauvres, pour les étrangers, pour tous. Il est mort pour mon père, pour ma mère, pour mes frères. Ce petit berceau où dorment mes enfants; ce foyer chéri, cette pure et sainte compagne de ma vie; tout cela est couvert du sang de mon Dieu, baigné de ses tendresses; et je ne les aimerais pas! Tous les amours ressuscitèrent les uns après les autres; et, en ressuscitant, ils prirent du premier coup leur grand caractère : ils furent une passion.

La passion de Dieu pour l'homme engendra la passion de l'homme pour Deu et pour l'humanité.

Mais ce de; nier point de vue esl Lrop beau pour ne lui donner qu'un rapide coup d'œil. Il faut nous reposer un instant avant de reprendre notre course et de taire une dernière ascension sur ces grands sommets.

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