CHAPITRE QUINZIEME
LA PREUVE SUPREME DE LA REALITE HISTORIQUE DE L'INCARNATION ET DE LA RÉDEMPTION
Nous avons déjà donné plusieurs preuves de la réalité de Tlncarnation. Tout notre second volume ne va qu'à prouver que Jésus- Christ est Dieu : en nous faisant assister au déroulement de cette vie à la fois divine et humaine, qu'at — il fait que nous apporter une première preuve, éclatante, palpable, que Jésus -Christ est à la fois Dieu et homme?
De plus, en établissant, dans ce troisième volume, la beauté, la possibilité, la divine convenance, les merveilleux effets de l'Incarnation, est-ce que nous n'en avons pas établi la réalité? La plus sublime de toutes les idées et la plus féconde ne serait qu'une chimère I Cela répugne. Si elle est possible, elle est.
On conçoit cependant que ITIomme-Dieu n'ait pas voulu apparaître en ce monde sans apporter avec lui une preuve suprême de sa double et divine nature; une preuve attachée à sa personne comme l'atmosphère lumineuse qui. enveloppe les astres; une preuve universelle comme le
monde, croissant et grandissant comme le temps, etde tel ordre qu'on ne pût fixer les yeux sur la personne adorable de Jésus-Christ sans avoir la conviction immédiate, instantanée, irrésistible, qu'il est Dieu- Homme.
C'est à exposer cette preuve suprême que nous allons consacrer ce dernier chapitre.
Posons d'abord l'argument.
Jésus-Christ esta la fois Dieu et homme : Dieu parfait, et homme parfait; un avec Dîpu dans le ciel, un avec l'humanité sur la terre. C'est ainsi qu'il se présente. L'Incarnation est le composé théandrique de deux natures intègres : la nature divine et la nature humaine, unies en une seule personne qui est Notre -Seigneur Jésus-Christ.
Or, cette doctrine admise, que devra-t-il arriver infailliblement, je dirai même nécessairement?
Si Jésus-Christ est Dieu, vraiment Dieu, inséparable de son Père, imaginez-vous qu'on puisse l'aimer sans aimer Dieu? Et, de même, pourra-t-on aimer Dieu sans aimer Jésus-Christ? « Mon Père et moi, nous sommes un '. » « Philippe, qui me voit, voit mon Père; et qui voit mon Père, me voit *. » Donc, en continuant ce raisonnement: « Philippe, qui m'aime, aime mon Père; et qui aime mon
1 loan. x, 30.
* ibid., xii, 8.
Père , m'aime. » Ces deux amours ne se conçoivent pas séparés.
Maintenant, poussez à bout le raisonnement. Jésus- Christ étant vraiment Dieu , si quelqu'un hait Jésus- Christ , est-ce qu'il ne haïra pas nécessairement Dieu ? Et si quelqu'un hait Dieu, est-ce qu'il ne haïra pas nécessairement Jésus-Christ, puisqu'ils ne sont qu'un? L'amour ou la haine pour Jésus-Christ seront donc le thermomètre infaillible de l'amour ou de la haine pour Dieu. Et, dans la même proportion, l'amour ou la haine de Dieu seront le thermomètre des sentiments que l'on aura pour Jésus- Christ.
Il faut faire un raisonnement semblable sur Jésus- Christ considéré comme homme. De même qu'il est vraiment Dieu , il est vraiment homme. Ce n'est pas assez : il est I'Homme. C'est le représentant le plus complet, la personnification absolue de l'humanité. Donc quiconque aimera Jésus -Christ aimera nécessairement, forcément, l'humanité, puisqu'il la porte tout entière en lui. Et quiconque haïra Jésus-Christ sera amené logiquement, inévitablement, quoi qu'il en ait, à haïr l'humanité.
C'est ainsi que vous vous présentez au monde, ô Jésus! dans cette singularité sublime, qu'on ne peut ni vous aimer ni vous haïr, sans traiter de même Dieu et l'humanité. Oui, quand je vous aime, ô Jésus! qu'arrive- 1- il nécessairement? J'aime Dieu, puisque vous êtes Dieu; j'aime l'homme, puisque vous êtes homme; et quand je pose mes lèvres sur votre cœur, je les rapporte parfumées d'un double amour : l'amour pour Dieu et l'amour pour l'humanité.
On demande si Jésus -Christ est vraiment Dieu et
homme. Eh! oui, puisque depuis dix~h'/<it siècles il est solidaire de Dieu et de l'humanité.
Voilà l'argument. Examinons les laits.
Nous avons vu, au second volume de cet ouvrage, que Jésus-Christ, entrant en ce monde, avait prédit qu'il serait aimé; aimé de tous, aimé jusqu'à la passion, jusqu*au martyre; aimé d'un amour qui, pour plus de merveilles, ne s'éveillerait que sur sa tomhe et ferait pâlir tous les amours. Nous avons ajouté que la prophétie s'était réalisée, et, voyantse succéder à travers les siècles, se lever sous tous les cieux, des générations folles d'amour pour Jésus-Christ, nous en avons conclu qu'il était Dieu.
Mais voici quelque chose qui achève cette merveille, et qui la dépasse. A peine cet amour de Jésus-Christ s'est-il éveillé au pied de sa croix, qu'il a immédiatement créé les deux amours dont je parlais tout à l'heure. La croix, qui est la passion de Dieu pour l'humanité, a engendré immédiatement deux sortes de passions inconnues jusquelà, les plus belles, les plus pures, les plus fécondes, les seules régénératrices : l'amour de Dieu et l'amour de l'humanité, la passion pour Dieu et la passion pour l'humanité.
Et non-seulement c*est lui qui a créé ces deux amours, brusquement, sans transition, sans gradation: hier ils n'existaient pas; aujourd'hui ce n'est pas un amour, c'est une passion, une folie; non -seulement, dis-je, il les a
créés; mais c'est lui qui les porte : il est l'anneau qui les tient unis. Ils montent, ils baissent, ils meurent, ils ressuscitent avec lui. Quiconque aime Jésus -Christ, aime Dieu et l'humanité, et il les aime dans la proportion où il aime Jésus-Christ. Quiconque, au contraire, touche à Jésus-Christ, diminue Jésus-Chiïst, rejette Jésus-Christ, dans la même proportion celui-là diminue, amoindrit, supprime l'amour de Dieu et de l'humanité. Regardons cela de près : nous touchons à l'évidence, à la clarté absolue.
Et d'abord l'amour de l'homme pour Dieu, la passion de l'homme pour Dieu! Oserais-je bien écrire ce mot? Et serait-il vrai que sur cette pauvre terre l'amour pour Dieu ait quelquefois revêtu le caractère d'une passion? Serait-il vrai qu'il ait été assez grand, assez profond, assez vif, assez ardent, pour faire pâlir tous les amours?
Il y a ici-bas, on le sait assez, bien des nuances dans l'amour, comme il y a bien des degrés dans le génie, dans l'art, dans la bravoure. Il y a les degrés élémentaires, et puis il y a les degrés sublimes. )s Je rencontre une personne. Son esprit, son caractère me plaisent; je m'entretiens volontiers avec elle; je l'aborde dans la rue. Voilà le premier degré; c'est encore bien superficiel. Le don de soi-même est bien médiocre. Aussi la langue française, qui dit toutes choses avec tant de délicatesse et de mesure , a un mot parfait pour dé-
signer ce premier genre de rapports. Elle l'appelle une connaissance, comme pour dire qu'il n'y a encore que mon esprit qui soit en jeu ; mon cœur est à peine effleuré.
Il y a un second degré : c'est l'amitié. Un ami, c'est plus qu'une connaissance. L'amitié, c'est la rencontre de deux âmes charmées l'une de l'autre, et mêlant, dans une confiance qui s'accroît tous les jours, leurs pensées, leurs rêves, leurs vertus, leurs bonheurs, leurs souffrances; libres de se séparer toujours, et ne se séparant jamais. Entre les choses que Dieu a faites, celle-là est une des plus douces; c'est un des bonheurs les plus délicats de l'âme; il n'a qu'un côté faible : c'est qu'il est trop rare. **
Voilà les deux premiers degrés de l'affection. Et puis il y a le troisième; mais qui le peindra? Qui dira la servitude enflammée où tombe quelquefois une âme? Pascal l'a essayé dans quelques pages célèbres où il a versé toutes les tendresses mélancoliques de son grand cœur *. Bossuet l'a touché à son tour avec cette hardiesse naïve des grands esprits innocents *. Et avant eux, au fond d'un cloître, un pauvre moine a soupiré ce cantique qui se nomme le Ve chapitre du IIIe livre de V Imitation, ce cantique de l'amour, comme il l'appelle lui-même : Canticum amoris, qui commence par ces mots : « C'est une grande chose que l'amour ; » magna res est amor; qui continue par des cris comme ceux-ci : « il n'y a rien de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus haut, de plus large, de plus doux, de meilleur; « nihil dulcius est amore, nihil fortius, nihil altius , nihil latius , nihil jucundius; » l'amour vole, il court, il jubile, il ne sent pas les fardeaux; » amor volât, currit , et lœtatur, omis non sentit, labores non
1 Pascal, édil. Faugère, t. I, p. 105.
2 Bossuet, t. V, 238; VI, 28; VIII, 163.
reputat ; et qui se termine par ces paroles vraiment divines : « il faut que celui qui aime soit prêt à supporter, même les choses les plus dures et les plusamères, par amour pour celui qu'il aime; » oportet amantem omnia dura et aspera propter dilectum libenter amplecti; et encore ces paroles admirables : « Celui qui n'est pas prêt à souffrir, et à s'abandonner entièrement à la volonté de celui qui est aimé, ne mérite pas qu'on dise qu'il aime. » Qui non est paratus omnia pati, et ad voluntatem stare dilecti , non est dignus amator appellari.
Paroles sublunes, mais vaines 1 Inutiles peintures, quoiqu'il faille bien s'en contenter!
Oui, quand ce dieu s'abat sur une âme, il a un privilège étrange : il fait resplendir l'objet aimé; il fait pâlir tout le reste. Tout s'éteint, tout s'ellace à mes yeux; je ne vois que celui que j'aime. Et de même qu'il fait tout pâlir, il fait tout surmonter. Il met l'âme dans la force encore plus que dans Ja lumière. Souffrir, s'humilier, mourir, c'est un jeu pour l'âme tombée dans cette servitude enflammée.
Et quand deux servitudes semblables se rencontrent, car, hélas! souvent il n'y en a qu'une, il n'y a qu'une âme que ce Dieu ait touchée de son souffle ; mais, quand il y en a deux, alors s'opère entre elles une sorte d'identification. Il n'y a plus qu'une existence, une vie, un honneur, une destinée; mais que cela est rare! A peine de loin en loin on rencontre deux âmes touchées de cette blessure. Les meilleures, les plus belles sont à peine effleurées. Mais enfui elle se rencontre cette chose, extravagante et sublime, qui fait sourire et qui fait pleurer! Eh bien ! voilà ce qui est né au pied de la croix. C'est un amour pour Dieu, poussé jusqu'à la passion , jusqu'à la folie 1 J
/u$ LES DOGMES DU CREDO
Vous me direz: « Mais comment cela se fait-il? » Helas! je n'en sais rien ; je voudrais bien le savoir pour vous l'apprendre, et surtout pour me l'apprendre à moi-même.
Vous me direz : « Mais c'est impossible. Dieu est si loin , si caché, si invisible! Tout ce qui l'enveloppe est si opaque! Comment s'émouvoir à ce point? Cela se conçoit encore vis-à-vis d'une créature : il y a là une âme transparente à travers un visage; quelque chose de visible, de tangible, qui va enflammer la partie sensible de notre être. Mais Dieu! Dieu! où est il ? l'avez- vous vu? Et comment aimer ce qu'on ne voit pas ? »
Comment? comment? Je l'ignore. Mais je vous dis: Jl y a sur la terre des êtres qui aiment Dieu, comme vous n'avez jamais aimé une créature; qui ont pour Dieu un amour que jamais l'être le plus charmant ne mettra dans un cœur mortel. Et j'ajoute : Voilà ce qui est né au pied de la croix.
Pour vous, peut-être, Dieu est une connaissance : vous le saluez de loin.
Pour quelques-uns d'entre nous, Dieu est un ami.
Et puis, dans la foule, apparaissent çà et là quelques âmes qui portent au cœur une cicatrice, qui aiment Dieu d'amour, jusqu'à la passion, jusqu'à la folie. Comprenezle, ne le comprenenez pas; peu importe : cela est.
En voulez-vous des preuves? Je laisse les apôtres : un saint Jean et les tendres effusions d'un si virginal amour; un saint Paul et les étranges cris de sa passion pour Dieu. Transportez-vous à Rome, au Cotisée. Quel est ce vieillard vénérable? Quel feu dans les yeux! Et quels cris sur les lèvres! « Oh! que le temps me dure d'être dévoré par les lions! Je les irriterai, je les agacerai. Je suis le pain du
Christ : il faut que je sois broyé pour lui ». » Et tout le reste que vous savez, qui est un vrai délire : c'est le délire de l'amour.
Voulez-vous un autre spectacle. Quelle est cette vierge si pure, si idéalement belle? Le fils du préfet de Rome vient demander sa main. Préparez, préparez des fêtes l Mais non, elle refuse la main qu'on lui ofl're. Elle a choisi un meilleur époux : elle se dit la fiancée du Christ. Ecoutez : quel épithalamel quel chant de noces! Quem cum amavero , casta sum ; cum tetigero , munda sum ; cum accepero , virgo sum ». Et pour aller plus vite s'unir à son invisible époux, elle tend chastement son cou au glaive. Elle est folle, n'est-ce pas? Oui, elle est folle d'amour!
Mais voyez encore: quelle est celte mère, entourée de sept petits enfants qui se pendent à sa robe? Voilà qu'on prend le premier et qu'on l'égorgé; puis le second, le troisième, le quatrième. Ah! le tigre défend ses petits; elle, elle les offre! Ainsi passent de ses mains dans celles du bourreau le cinquième, le sixième. Mais voici le dernier, son Benjamin, un enfant de six ans. Elle s'émeut enfin. La voiià qui tremble; mais de quoi? Ah! merveille adorable! elle tremble que le courage ne manque à l'enfant. Elle se jette à ses genoux; elle lui parle de son lait, de sa tendresse; elle lé porte, pour ainsi dire, à l'échafaud Est-ce là l'qnour pour Dieu, la passion pour Dieu? Oui, oui, comme il n'y en a point sur la terre, un amour poussé jusqu'à la folie!
Et ce que Rome voyait là, étonnée et pleine de stupeur, n'a plus cessé. Les bourreaux se sont lassés avant les victimes. Et quand il n'y a plus eu de bourreaux, les victimes
i Lettres de saint Ignace d'Anlioche.
i Actes de sainte Agnès.
n'ont pas disparu pour cela. La hache tombée de lassitude, i l'amour l'a remplacée. Il leur a fait des bûchers invisibles où elles se sont consumées à petit feu; des prisons volontaires où elles se sont enfermées toutes vives; des gibets où elles se sont attachées elles-mêmes, et où la mort leur a paru un sort trop doux. « Ou souffrir ou mourir! » « Souffrir, toujours souffrir, et ne jamais mourir! » « Seigneur, je ne vous demande qu'une chose : souffrir et être méprisé pour vous! » Ce sont là leurs paroles, et, qui plus est, leurs vies.
Eh bien ! dans cet amour extraordinaire que l'antiquité n'a pas connu , cherchez quelle est la part de Jésus-Christ et quelle est la part de Dieu : vous ne le trouverez pas. Demandez à sainte Cécile, à sainte Agnès, à sainte Thérèse, à saint Thomas, pour qui ils souffrent. Est-ce pour Dieu ou pour Jésus-Christ? Ils vous répondront : Pour tous les deux; car ils ne sont qu'un. Les deux amours n'ont qu'un seul objet, indivisible : « Philippe, qui me voit, voit mon Père; et qui voit mon Père, me voit. » Eh bien, avoir réalisé une telle identification de soi-même avec Dieu, est-ce que vous ne sentez pas que c'est être Dieu?
On dit : L'amour de Dieu, c'est bien; mais il y a la terre, il y a l'homme, il y a la famille, il y a tas pures et saintes affections du cœur; il ne faut pas que l'amour de Dieu passe comme un vent brûlant pour tout dessécher.
Ah! que je suis bien de cet avis-là! Et aussi la seconde fleur que je vois s'épanouir au pied de la croix; le second fruit suave et savoureux de l'amour pour Jésus -Christ : c'est l'amour pour l'humanité.
En même temps, en effet, que Jésus-Christ engendrait l'amour pour Dieu, parce qu'il est Dieu, il engendrait l'amour pour les hommes, parce qu'il est homme. Et, dès le premier jour, il lui donnait le même caractère : le caractère d'une passion, c'est-à-dire d'un amour poussé jusqu'à la folie. Or, cette seconde chose, à mon sens, est plus merveilleuse encore que la première.
Vous dites : Comment peut-on aimer passionnément Dieu, qu'on ne voit pas? Et moi je vous réponds : Comment peut-on aimer passionnément l'humanité, qu'on voit? Vous dites : Il n'y a que la beauté qui jette l'âme dans cette servitude enflammée qu'on appelle l'amour. Or Dieu est caché, invisible; comment pourrait-il émouvoir mon cœur? Et moi je vous dis : L'humanité, par où pourrat-elle toucher le mien? L'humanité pauvre, l'humanité laide, l'humanité couverte au corps et à l'âme de haillons et de plaies.
Car, remarquez-le bien, dans cette humanité qui n'est pas belle et qui a été si prodigieusement aimée, si quelqu'un a eu une part de roi, c'est le pauvre. Le pauvre est juste l'opposé du beau. Il révolte les yeux, au lieu de les appeler. Même la nudité de l'homme, partout si affreuse de séduction, en lui est repoussante et abjecte. Et cependant qui dira jusqu'où il a été aimé? Ces matrones romaines, que Tacite nous peint si molles, si sensuelles, sont descendues de leur orgueil pour se prosterner à ses pieds. Ces jeunes filles, si hères, si délicates , elles ont mis leurs lèvres sur ses plaies. Il y viendra aussi, ce César,
ce Vitellius, ce Néron, ce voluptueux, ce gourmand; nous le verrons à genoux devant le pauvre. Il faudra du temps, sans doute, pour que Néron se transforme en Constantin, Constantin en Charlemagne, Charlemagne en saint Louis. Mais qu'importe le temps? Ces rois, ces reines, ces seigneurs, ces grandes dames, ces jeunes filles révolteront notre délicatesse par les témoignages d'un amour qui ira jusqu'à sucer les plaies du pauvre, jusqu'à boire le pus de leurs ulcères. Et ces soins qu'une mère donne à son enfant pâliront devant les extravagances d'amour qui prosterneront les riches aux pieds du dernier des misérables!
Comment cela s'est-il fait? Demandez-le-leur. Tantôt ils regardent Jésus-Christ, et ils voient l'humanité en lui. Tantôt ils regardent l'humanité, et ils voient Jésus-Christ en elle. A leurs yeux, l'identification est complète. Cette chair meurtrie sur le Calvaire, c'est la chair de l'humanité ; ces pieds cloués sur la croix , ce sont les pieds de l'humanité; ces mains percées, ce sont les mains de l'humanité. Ou plutôt non : l'amour a un grand privilège : il fait resplendir l'objet aimé; il fait pâlir tout le reste. J'aime Jésus-Christ; dès lors je ne vois plus que lui. Ces pieds du pauvre, sales et laids, ce sont les beaux pieds de Jésus- Christ. Ces mains abjectes, ce sont les mains sacrées de Jésus-Christ. Ces plaies hideuses, c'est la continuation, le prolongement divin des plaies de Jésus -Christ. L'amour perre les apparences, et, dans l'humanité même la plus laide, il ne voit plus que son Bien-Aimé. C'est pourquoi il se prosterne aux pieds du pauvre, et il ne s'estime pas digne de le servir.
Ainsi sont nés les passionnés de l'humanité, de la môme manière qu'étaient nés les passionnés de Dieu. Je
regarde l'antiquité ; on ne les a pas vus. Je regarde les nations qui ne connaissent pas Jésus-Christ; on ne les y voit pas : ils ne naissent qu'au pied de la croix. Qu'y a-t-il donc ici qui ne soit pas ailleurs? 0 Eglise! ô Eglise! d'où viennent-ils? Qui les a enivrés? Quel vin ont-ils bu? La première fois qu'ils apparurent dans le monde, on les prit pour des gens ivres : Ebrii sunt *. On ne se trompait pas. Oui, oui, il y a un enivrement sacré! Oui, oui, il y a un vin qui trouble subliraement la raison ! Oui, oui, il y a un pressoir divin, d'où coule un amour qui charme, qui transporte l'humanité ! Et cet amour c'est le vôtre, ô Verbe incarné, ô Dieu fait homme, venu sur la terre pour enivrer nos cœurs!
Et c'est pourquoi , oh ! ne touchons pas au Christ. Même avec tous ses charmes , c'est à peine s'il peut soulever ma pauvre âme jusqu'à de si hauts sommets. Ne lui ôtons ni une larme ni une meurtrissure. Vieux hérétiques des âges anciens, rationalistes des temps modernes, vous y avez touché; et qu'est-il arrivé? Nous Talions voir, afin d'achever de nous convaincre, dans une contre-épreuve éclatante, de la réalité de l'Incarnation.
Non-seulement Jésus- Christ a créé un amour sublime pour Dieu et l'humanité, et il l'a attaché à sa personne; mais ce double amour est tellement le fruit de son Incarnation , de sa Rédemption , de son amour pour nous , que qui-
1 Act. ii, 15.
conque, dans le cours des siècles, a touché à Jésus-Christ pour l'amoindrir, pour le diminuer, immédiatement et dans la même mesure il a vu diminuer, s'amoindrir l'amour pour Dieu et l'amour pour l'humanité.
Un coup d'œil sur l'histoire ne permettra ici aucun doute.
Regardons d'abord, dans la suite des âges, toute la série des hérétiques : Arius, Nestorius, Eutychès; plus tard Pelage; et dans les temps modernes, Luther, Calvin, Henri VIII. Où vont-ils tous? A leur insu peut-être, ils ne sont occupés que d'une chose : diminuer, amoindrir Jésus- Christ. Tous, ils le trouvent trop bon, trop tendre, trop aimant; ledirai-je, trop passionné d'amour pour l'homme.
Ah! j'aurais conçu le contraire ! J'aurais conçu qu'ils se fussent séparés de l'Église pour adorer un Christ plus beau, c'est-à-dire un Christ qui aimât davantage! Mais non : toutes les séparations ont lieu, en diminuant, en amoindrissant le Christ.
D'abord, aux premiers siècles, on se révolte contre le mystère de l'Incarnation : il y a là trop d'amour. Arius, Nestorius, Eutychès ne songent qu'à l'amoindrir. « Sans doute, dit Arius, Jésus-Christ est le Fils de Dieu fait homme; mais ce Fils n'est pas égal au Père; il n'est pas de même nature que le Père; il n'est pas Dieu comme lui. » En d'autres termes, Dieu a envoyé un esprit supérieur pour sauver l'humanité : il ne s'est pas incarné pour elle.
— « Vous vous trompez, dit Nestorius; le Fils est bien égal au Père. Et comment voulez-vous que le Fils ne soit pas égal au Père? Vous n'avez donc pas lu les Ecritures? Mais ce Fils de Dieu ne s'est pas uni à la nature humaine en unité de personne. Il s'est uni à un homme, comme un ami s'unit à son ami. » En d'autres termes,
en Jésus-Christ il n'y a que l'homme qui ait souffert et qui soit mort : Dieu ne l'a pas fait.
— « Quelle erreur! s'écrie Eutychès ; prétendre que la nature divine et la nature humaine ne se soient pas unies hypostatiquement en Jésus-Christ! Eh! sans cette union, où seraient donc l'Incarnation, la Rédemption? Elles se sont unies intimement, si intimement, qu'elles se sont fondues l'une dans l'autre; comme on voit que, quand on jette une branche sèche dans le feu, le feu s'en saisit, la pénètre, la transsubstantie, en sorte qu'elle s'évanouit en lui. Ainsi, quand la nature humaine s'est unie à la nature divine, l'intelligence humaine s'est fondue dans l'intelligence divine , la volonté humaine dans la volonté divine ; l'homme a disparu; Dieu seul est resté. » Mais alors quel Dieu! un Dieu qui a eu l'air de souffrir, mais qui n'a pas souffert; qui a eu l'air de mériter, mais qui n'a pas mérité. C'està-dire qu'ici encore , et par une autre voie , l'Incarnation est anéantie.
Pendant trois siècles on discuta ainsi ; on épilogua sur les textes; on amoncela les arguties, pour conclure que l'Incarnation, la vraie, la belle, la sublime Incarnation, celle où les deux natures sont intimement unies en unité de personne, était impossible. Il y aurait eu là, disait-on, trop d'amour. Cela dura trois siècles. Après quoi l'humanité se leva indignée, et l'Eglise proclama, dans d'admirables conciles, que Jésus-Christ était à la fois Dieu et homme. Ariens , Nestoriens , Eutychéens furent refoulés dans l'Orient, où ils sont encore, muets, stériles, inféconds, n'ayant jamais rien fait de sublime, ni pour Dieu, ni pour l'humanité.
Cependant la lutte continue. Obligé d'accepter le premier élément qui constitue Jésus-Christ, à savoir, l'Incarnation,
l'esprit humain se jette sur le second : la Rédemption. Pelage apparaît : tête ardente, opiniâtre et étroite.
— « Eh hien, soit! dit- il : Jésus -Christ est Dieu et homme; comment le nier? L'Incarnation est certaine; mais à quoi bon la Rédemption? La nature humaine est saine; elle n'a point été blessée, comme on dit, par la chute du premier homme. Il y a plus : non- seulement elle est saine , mais elle peut s'élever toute seule à des œuvres méritoires. » Voilà le système de Pelage. Dès lors, qu'est-ce que la Rédemption ? Qu'est-ce même que l'Incarnation? Jésus -Christ est vraiment Dieu et homme, soit; mais c'est un Dieu honoraire, un Dieu inutile, un Dieu dont on n'avait pas besoin et dont on n'use pas.
Quelques siècles se passent ainsi. Le pélagianisme, le semi-pélagianisme disparaissent au souffle de saint Augustin. On a un instant de paix. Le moyen âge commence. Jésus-Christ règne. Charlemagne et saint Louis sont ses humbles lieutenants. On voit s'épanouir les plus admirables merveilles de l'amour de Dieu et de l'humanité.
Mais ce temps dure peu. Voici Luther, Calvin, Henri VIII. On a été obligé d'admettre que Jésus -Christ est à la fois Dieu et homme : c'est le premier élément constitutif du dogme. On a été obligé également d'admettre que Jésus- Christ est Rédempteur: c'est le second. « A la bonne heure, dit Luther. Jésus-Christ est Dieu, il est Rédempteur; mais il a disparu. Vous vous imaginez qu'il est encore vivant dans l'Eglise; il n'y est plus. Vous vous imaginez qu'il est encore pardonnant, absolvant dans le prêtre; il n'y est plus. Vous vous imaginez qu'il esi toujours présent dans la sainte Eucharistie; il n'y est plus. Il n'y est qu'un instant, dit Luther, au moment de la messe. Non, non, dit Calvin; il n'y est pas même à ce moment : ce n'est qu'une image , un
symbole, une pure représentation. Jésus-Christ est venu sur la terre; il a racheté l'homme; mais son œuvre faite, il a disparu. »
Voilà le grand mouvement hérésiarque. Il a Jésus- Christ pour objectif; dans quel but? Le diminuer, l'amoindir.
Ah I je le répète, j'aurais conçu le contraire! J'aurais conçu qu'on dît à l'Eglise : Dieu est amour : or l'amour est hardi, tout-puissant, insatiable; il donne sans compter, sans mesure. Votre Christ n'aime pas assez; il ne s'abaisse pas assez; il ne se donne pas assez. Vous ne l'avez pas compris. Nous nous séparons de vous pour en restituer l'incomparable image.
Mais non. Depuis dix-huit siècles, étudiez le principe de séparation de toutes les sectes. Toujours elles disent à l'Église : Vous enseignez un Dieu qui aime trop. Quoi! dit Arius, il se serait fait homme! Quoi, dit Nestorius, il serait né dans le sein d'une femme! Quoi! dit Jansénius, 1 serait mort pour racheter l'humanité tout entière! Quoil dit Calvin, il demeurerait jour et nuit, et toujours, dans la sainte Eucharistie ! Nous ne voulons pas d'un Dieu pareil. Un tel amour est impossible et absurde!
On pourrait se contenter de leur répondre que si le Christ qu'ils prêchent était vrai , il en résulterait que les hommes auraient conçu un Dieu meilleur, plus tendre, plus aimant qu'il n'est réellement; qu'ils lui auraient prêté des beautés qu'il n'a pas; et que la religion inventée par les hommes serait plus belle, plus divinement adorable que la Religion révélée par Dieu.
Mais laissons ces choses, et laissons aussi les hérésies anciennes : c'est fini; c'est éteint; il n'y a plus à s'occuper de ces cratères qui lançaient autrefois des flammes,
et qui ne sont plus que des marais. Tournons-nous du côté des protestants qui vivent encore. Quoi! leur dirai-je, vous avez diminué, tronqué le Christ; et qu'est-il arrivé? Dans la même mesure, vous avez diminué, affaibli l'amour pour Dieu et pour l'humanité. Je ne dis pas que vous l'avez détruit entièrement; cela n'est pas possible, puisque vous croyez encore à l'Incarnation et à la Rédemption , quoique incomplète. Mais comment seriez-vous passionnés pour Dieu ? Votre Dieu ne l'est pas pour vous. Il vous a aimés, mais avec mesure. Il ne vous a pas aimés jusqu'à la fin, usque in finem: il s'est arrêté à temps, à ce moment où viennent les folies : il n'a pas été sublime. Vous, protestants, vous lui ressemblez. Vous êtes bons, vous êtes honnêtes; vous n'êtes pas sublimes! C'est logique.
Vous ne l'êtes ni pour Dieu, ni pour l'homme. Je ne m'en étonne pas , ni ne vous en accuse : je le constate. Je constate que pour ce Christ qui n'a pas eu le courage d'aller jusqu'au bout, vous n'avez pas non plus le courage d'aller jusqu'au bout. La passion vous manque, comme à lui. Vous n'avez plus le sacerdoce chaste. Vous n'avez plus la virginité perpétuelle. L'apostolat, le martyre ont disparu. Toutes ces extravagances vous font défaut. Il y a des degrés dans le cœur: l'amitié, l'amour, la passion. Votre Christ n'a eu pour vous que de l'amitié et un peu d'amour; vous n'avez pour lui que de l'amitié et un peu d'amour. Il ne vous a pas aimés jusqu'à la passion ; vous ne l'aimez pas non plus jusqu'à la passion. C'est logique.
Et n'aimant pas Jésus -Christ avec passion, vous n'aimez avec passion ni Dieu ni l'humanité. Vous n'avez pas la Carmélite; vous n'avez pas non plus la Sœur de Charité. Vous n'avez pas engendré sainte Thérèse; vous n'avez pas
non plus saint Vincent de Paul. Tout cela se tient, et, dans son enchaînement, est sublime.
Mais ce qui nous reste à dire va jeter sur cette grande question une lumière encore plus éclatante.
A côté et au-dessous de ceux qui tronquent ec qui amoindrissent Jésus-Christ, il y a ceux qui le haïssent. Mon Dieu! cela est-il possible? Gela est cependant. Nous avons eu en France un siècle presque entier qui a poursuivi Jésus-Christ de sa haine, et dont la devise était : « Ecrasons l'infâme. » Eh bien1, quel a été le résultat? Est-ce que, Jésus-Christ haï, on a aimé Dieu davantage? Est-ce que, Jésus-Christ chassé, méprisé, l'humanité a été mieux servie, plus aimée? Cela aurait dû être, si Jésus-Christ n'est qu'une erreur, un mensonge. Méprisant celui-ci, on aurait dû d'autant plus aimer "celui-là. Mais non, c'est le contraire qui est arrivé ; et ici la contre-épreuve est sans réplique.
Regardez ceux qui ne veulent plus de Jésus-Christ : que leur reste-t-il de Dieu? Pas même la pensée. Je ne dis pas l'amour, l'amour généreux, héroïque; ohl non, il faut que la logique s'accomplisse. Dans la proportion où ils mettent la main sur l'Homme-Dieu , ils voient d'abord Dieu s'évanouir. Dieu remonte lentement dans le ciel; il devient un Dieu invisible, impalpable, inaccessible à l'homme ; puis bientôt cette légère image disparaît à son tour : on est en plein athéisme. Et comme on n'ose pas
l'avouer, comme on sent que l'humanité n'acreptera jamais un tel état, n'ayant plus la chose auguste, on en conserve le nom. Alors, semblables à ces aveugles qu'a si divinement peints Raphaël, qui palpent dans les ténèbres, on les voit chercher à tâtons quelque ombre, quelque image de Dieu.
C'est le Dieu -idée, qui n'est qu'une des catégories de notre esprit, une des cases de notre cerveau. Quand on s'ennuie, quand on a besoin d'échapper au réel qui nous étreint, « on le file, dit l'un d'eux, comme l'araignée file sa toile. » Beau Dieu, en vérité! Beau consolateur et beau Rédempteur !
C'est le Dieu-nature. On regarde la terre , que la science a agrandie. Et comme elle est belle, comme elle porte dans ses flancs féconds la vie intarissable, on adore la nature.
C'est le Dieu humanité. On regarde l'homme. Après tout, il est plus grand que la nature, puisque c'est lui qui la gouverne. On adore l'humanité!
Ou plutôt on n'adore plus rien. Et on retombe précisément dans l'état où était le monde avant l'apparition de l'Homme-Dieu : Sine Deo in hoc mundo. « Ils n'ont plus de Dieu en ce monde, » disait saint Paul. Voilà où nous marchons. Vous chassez Jésus-Christ du monde, et le même phénomène se dresse à l'horizon : Il n'y a plus de Dieu. Sine Deo in hoc mundo !.
Dieu disparu, reste l'Humanité. Et c'est ici que la preuve grandit encore. Car en quel siècle sommes-nous? En un siècle où l'amour de l'humanité, la passion de la fraternité, de l'égalité, de la bienfaisance, a saisi toutes les âmes; où l'admiration pour les travaux, pour le génie
i Paul, ad Ephes. h, 12.
de l'homme, est sans mesure; où les chemins de fer,
mêlant toutes les races , menaçant d'effacer toutes les
frontières, semblent ne plus laisser debout que l'Humanité!
t à quels hommes avons- nous affaire? A des hommes
m, ayant perdu Dieu, lui ont substitué l'Humanité, et
ui n'adorent plus qu'elle.
Il semble donc que, chassant Jésus -Christ, perdant l'amour de Dieu, ils garderont l'amour de l'Humanité. Ils l'essayent; mais que faire contre la logique?
Qui n'a lu quelques-unes de ces phrases? « Aux yeux du philosophe, l'humanité se compose de quelques individus exceptionnels, préservés des tentations, des malentendus où tombe la foule. » « Pourvu que le petit nombre puisse se développer librement, le philosophe s'occupera peu de la manière dont le reste proportionne Dieu à sa hauteur. »
Le reste ! Pesez ce mot. Le mépris pour ce reste va si loin, que le monde, avec ses douleurs sans nombre, est pour lui un spectacle curieux, qui le réjouit et l'amuse. Il ose écrire: « Le philosophe, spectateur de l'univers, quand il pourrait réformer le monde, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage. »
Ah! on respire à ce dernier mot. Il fallait que vous l'écriviez, afin de vous marquer vous-même au front d'un fer rouge. Notre -Seigneur disait : Allez dire à Jean : Les aveugles voient, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont êvangélisès. Et vous, afin que personne ne s'y trompe, vous dites : « Le monde est si amusant avec ses aveugles, ses boiteux, ses agonisants, ses ignorants, que si le philosophe pouvait le réformer, il ne le ferait pas. » Ah! nous le savions bien! mais il était bon, sophiste sans cœur, que vous nous le disiez vous-même!
Du reste, nous avons mieux que des aveux. Jésus-Christ haï , on ne s'en est pas tenu au mépris théorique de Dieu et de l'humanité. Ce xvme siècle qui avait commencé par ce cri : « Ecrasons l'infâme! » s'est terminé par un spectacle d'une horreur si sombre, si grandiose, que l'humanité n'est pas près de l'oublier.
Il y eut donc un jour où les bourreaux remplacèrent les sophistes. Après avoir chassé Jésus -Christ du monde des esprits, on voulut le chasser de partout. On brisa ses croix, on ferma ses temples, on viola ses tabernacles, on égorgea ses prêtres; et cette nation, qui s'était appelée jusque-là la Fille aînée de l'Eglise , parut ivre de la haine de Jésus- Christ. Or aussitôt apparut l'athéisme. 11 eut ses temples, ses autels. Quels temples, grand Dieu! L'impudicité fut adorée par l'orgueil !
Et pendant ce temps, que devenait l'amour de l'humanité? On organisait la mort dans chaque village; on vouait des classes entières à l'extermination; et des monstres virent passer dans leurs nuits sanglantes le rêve de Néron, qui aurait voulu que l'Humanité n'eût qu'une tête, pour avoir le plaisir de l'abattre d'un seul coup. Ils l'eurent, cet infâme plaisir ! Quand Louis XVI monta sur l'échafaud , ce ne fut pas seulement un mortel vertueux qui succomba sous la rage de quelques scélérats : ce fut la France entière qui fut décapitée ce jour-là !
Ce qui s'est passé alors se verra toujours. Toujours la main impie qui renversera Jésus-Christ de son trône, montrera le ciel en blasphémant et se tournera sanglante contre l'humanité. Nous l'avons encore vu hier. Le lendemain du jour où les misérables chefs de la Commune étaient devenus les maîtres , ils fusillaient les otages : non-seulement des prêtres, ce qui se concevrait; mais des magistrats, des
généraux, des soldats, et ils mettaient le feu aux quatre coins de Paris.
Et c'est pourquoi, ô sainte Eglise! garde ton Christ! Garde ton Emmanuel! Garde le doux lien qui unit le ciel à la terre; le nœud divin qui joint l'homme à Dieu ! Gardele pour toi; garde- le pour nous! Que deviendrait la terre si l'Homme-Dieu n'y était plus? Fais partout fleurir l'amour du Christ, afin qu'au milieu des tristesses, des douleurs, des désenchantements, des trahisons de ce monde, pour les supporter, pour nous en consoler, pour rester dignes du Dieu qui nous a faits et qui nous a donné des frères, nous gardions à jamais l'amour de Dieu et l'amour de l'humanité 1