‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 31 sur 44 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous voici arrivés au sommet. Arrêtons-nous et regardons. Tâchons de voir de haut et dans son ensemble la grande œuvre de Dieu.

Avez-vous étudié quelquefois un des chefs-d'œuvre du génie humain : la Dispute du saint Sacrement de Raphaël , par exemple; ou le Jugement dernier, de Michel -Ange? Qu'est-ce qui vous a frappé? N'est-ce pas l'unité profonde qui en relie les différentes parties? Tout, jusqu'aux moindres détails, converge à un personnage unique, et le met en relief.

Il se peut que l'artiste n'ait pas commencé par cette figure principale; qu'il l'ait même gardée pour la peindre en dernier lieu : il n'en est pas moins vrai qu'il ne pensait qu'à elle. Tous les personnages du tableau se groupaient d'avance autour de Celui qui devait en occuper le centre et en être la gloire.

Eh bien ! un jour Dieu est sorti de son repos. Il a créé ces fresques sublimes qu'on appelle l'univers, ce chant de la création , ce drame vivant et palpitant de l'humanité.

Quel caractère lui a-t-il donné? Comme un esprit vulgaire, a-t-il laissé s'éparpiller ses pensées? Ou bien a-t-il fait comme un homme de génie, qui se recueille, qui concentre ses forces, et qui arrive à ce point suprême où au lieu d'avoir beaucoup de pensées, on n'en a qu'une qui les engendre toutes?

Dans sa haute et profonde conception des choses, l'Eglise ne permet pas un doute ici. En créant les mondes, Dieu n'a eu qu'une seule idée; mais comment la dire? Il ne voyait qu'un personnage unique; mais comment le peindre? 0 Jésus! vous êtes V Alpha et VOmega de ce grand drame; le principe et la fin : principium et finis, le premier et le dernier mot de toutes choses. Tout vient de vous, et tout y retourne. Vous mettez les mondes dans l'unité.

Entrons dans ces sublimités; et, oubliant la terre et ses vagues lueurs, ne prenant que la foi pour guide, arrêtonsnous sur ces radieux sommets. Semblables au voyageur parvenu aux plus hautes cimes des Pyrénées, nous allons avoir le ciel sur notre tête, et toutes les splendeurs de la création sous nos pieds.

Au commencement était le Verbe ; et le Verbe était en Dieu , et le Verbe était Dieu. Ceci était en Dieu dès le commencement ». Voilà le début de l'Evangile de saint Jean. Moïse avait dit : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre*.

1 Joan. i, 1.

1 Gen. i, 1.

Saint Jean, qui connaît cette première page, monte plus haut; et, dépassant dans son vol toutes les choses créées, s'élevant au-dessus du ciel et de la terre, au-dessus des Anges, des Trônes, des Séraphins, il entonne son Evangile par ces mots qui ravissaient saint Augustin, et que Bossuet commentait dans une sorte d'extase : Au commencement était le Verbe. Quand le ciel et la terre commençaient, il était. Et comme le ciel et la terre, dans le langage de Moïse, c'est tout, il était avant tout, au commencement de tout, avant tout commencement, avant le temps, avant l'espace, avant l'aurore de tout ce qui a commencé : In principio erat Verbum. Voilà le premier cri de l'aigle.

D'un bond il a franchi tous les espaces; il est au centre delà Divinité, au sanctuaire de l'intini. Et là, que voit-il? Celui qui de toute éternité le remplit de ses splendeurs radieuses. Au commencement était le Verbe.

Et où donc était-il? Il était en Dieu, apud Deum. Chez Dieu, selon l'énergie du texte. Là était sa demeure. Et pourquoi était-il en Dieu, chez Dieu? C'est parce qu'il était Dieu. Et Deus erat Verbum. Etant en Dieu , le Verbe était chez lui: un avec le Père, et cependant distinct de lui, Dieu de Dieu, lumière de lumière, ni créé, ni fait, mais engendré substantiellement avant l'aurore de tout ce qui est. Et Deus erat Verbum. Voilà ce que dit saint Jean : c'est le second cri de l'aigle.

Il était , il était, il était, il était. Voici, en deux lignes, s'écrie saint Ambroise, quatre fois : Il était. Où donc l'impie a-t-il trouvé qu'i7 n'était pas l ? »

Mais ce Verbe, qui demeurait en Dieu, qu'était-il? Il

1 Ambros. De Fide ad Gratian. i , 1 , 5.

était le Verbe, le \6yoç, la parole de Dieu : cette parole éternelle, consubstantielle, infinie, par laquelle Dieu se dit à lui-même tout ce qu'il est; cette harmonieuse parole par laquelle, dans le tressaillement de l'extase, Dieu se chante éternellement lui-même. L'Esprit- Saint allait du Père au Fils , comme l'amour mutuel , l'aspiration réciproque de l'un et de l'autre. Et cette triple unité , cet embrassement ineffable étaient, au commencement, avant tout commencement, l'éternelle vie de Celui qui est.

Comment y a-t-il eu autre chose? Comment l'abîme de félicité, de gloire, s'est -il entr'ouvert? Comment les mondes en ont- ils jailli? Ecoutons encore saint Jean : Toutes choses ont été faites par lui; et rien de ce qui a été fait , n'a été fait sans lui. Voilà le troisième cri de l'aigle.

Assurément la création est l'œuvre commune de la sainte Trinité. Assurément aussi, c'est à bon droit qu'on l'attribue au Père : Patrem omnipotentem, factorem cœli et terrœ; parce qu'avant tout elle est un déploiement de puissance. Saint Jean l'attribue ici au Verbe : Omnia per ipsum facta sunt. Pourquoi? parce que la création a été faite pour louer Dieu , pour dire dans le langage du temps ce que le Verbe chante dans le langage de l'éternité; elle est l'écho du Verbe. Or c'est la voix qui engendre l'écho. Pourquoi encore? Parce que toutes choses ont été faites à l'image de Dieu; et que dès lors, le Verbe étant son image infinie, éternelle, le rejaillissement de sa gloire, c'était à lui à projeter, dans le temps et l'espace, les images finies. C'est le portrait qui engendre les copies. Il n'y a donc point de contradiction dans ces attributions diverses. Quand je pose devant un photographe, c'est lui qui opère, et on peut dire que c'est lui qui a fait mon portrait; mais c'est moi aussi, puisque c'est moi qui ai projeté mes traits sur la

glace. Et pourquoi ne dirait -on pas que c'est le soleil? puisque si je n'étais pas baigné de ses rayons , nul portrait ne serait possible. Et c'est ainsi que la création est née : par l'opération du Père , à l'image du Fils , et sous l'action radieuse du Saint-Esprit.

Voilà donc la part du Verbe dans la création. Image infinie , c'est lui qui a projeté dans le temps et l'espace les images finies. Il a commencé par les anges, les archanges, et je ne m'en étonne pas. Si on m'eût demandé au moment de la création par où Dieu commencerait, je n'aurais pas hésité; j'aurais dit : par l'esprit, par l'esprit pur. Dieu est esprit, il crée à son image; il crée pour être connu, loué, adoré, pour faire des heureux. Qui créera-t-il, sinon des esprits semblables à lui, capables de connaître, d'aimer, d'être ravis ?

Là, ce semble, aurait dû s'arrêter la création. Mais après les esprits, le Verbe entreprend une seconde œuvre. 11 crée la matière. A quoi bon? Froide et inerte, que vient faire ici la matière? Elle est incapable de connaître et d'aimer : quel rôle pourra-t-elle avoir dans ce concert sublime ? Aussi , voyez comme le Verbe la travaille ! Comme il brise les obstacles qui l'empêchent d'être un reflet de son image infinie ! Gomme il y grave tous ses traits : la grandeur, l'immensité , la beauté , le mouvement , la vie , la fécondité 1 Sous la main du divin Artiste , depuis l'insecte caché sous l'herbe, depuis la fleur qui chante en embaumant, jusqu'à l'astre qui circule harmonieusement dans l'espace, tout prend une voix pour louer, adorer, aimer Celui qui les a faits.

Voilà les deux premières œuvres du Verbe. Elles sont admirables toutes deux; mais un abîme les sépare. Ce sont deux mondes, l'un à droite, l'autre à gauche; et nul

point de contact. Où donc est cette unité que je chantais tout à l'heure , et qui a dû nécessairement sortir du puissant esprit de Dieu ! A l'œuvre , ô Verbe ! Votre création n'est évidemment que commencée; faites -lui toute sa beauté.

Le Verbe se remet à l'œuvre. Que va-t-il faire? Si je voyais un grand peintre, grand de génie et de goût, diviser sa toile en deux parties ; si je le voyais réunir dans la partie supérieure les couleurs les plus brillantes, puis presque aussitôt amonceler dans la partie inférieure les ombres les plus fortement accusées, qu'est-ce que je penserais? c'est que le peintre se propose de placer entre ces deux zones des nuances intermédiaires , où les splendeurs d'en haut et les ombres d'en bas viendront se fondre dans une parfaite harmonie. Ainsi de Dieu. En le voyant commencer ce tableau de l'univers par les extrémités opposées, appliquant à la fois les couleurs les plus brusques et les plus tranchées, on sent d'instinct , d'intuition, que les nuances intermédiaires étaient prévues d'avance. Cette nuance, où le monde des corps et le monde des esprits allaient se fondre d'une manière si exquise, c'est l'homme. Regardez-le. En lui les deux mondes sont unis : l'esprit avec toutes ses splendeurs; la matière avec toutes ses opacités. Lève-toi donc, ô homme , dans la majesté de ta double nature; donne à la création sa vraie unité; et, te mettant en marche, prêtre et roi de l'univers, emporte, dans ta gravitation autour de Dieu , les deux mondes , dont tu es le nœud sublime!

Mais quoi! ne suis-je pas victime d'une illusion? Est-ce là cette unité que je cherche? Que l'homme emporte avec lui tous les êtres inférieurs; soit! Ils sont tous en lui, et il est leur chef. Mais les êtres supérieurs, les anges,

n'échapperont -ils pas? Vont- ils se mettre en marche à la suite de l'homme , comme des soldats qui obéissent à un général? Non, non, il ne faut pas hausser l'homme à des hauteurs impossibles.

Le feraient-ils d'ailleurs, que je ne trouverais pas encore, dans la création, l'unité que je cherche. Il y avait un premier abîme : d'un côté l'esprit pur, de l'autre la matière ; le voilà comblé. Mais il y en a un second, encore plus profond. Toute cette création flotte à des distances infinies du Créateur. Vous avez uni l'esprit et la matière; il faudrait unir maintenant le fini et l'infini, le Créateur et la créature. 0 sublime ouvrier, en resterez-vous là , et vous avouerez- vous vaincu?

Oh! non. En unissant l'esprit et la matière, Dieu s'essayait à unir un jour deux choses plus insociables encore : le fini et l'infini. En faisant ce premier nœud, il se préparait à en faire un second, plus difficile, où, saisissant l'esprit et la matière déjà unis en l'homme, et les unissant au Verbe, il mettrait cette fois, au ciel et sur la terre, toutes choses dans l'unité. 0 Jésus! je vous salue. 0 Homme-Dieu! que je vous comprends maintenant! Le voilà Celui dans lequel tout a été vraiment récapitulé et résumé! Qu'il se lève donc, Celui-là, vrai Prêtre et vrai Pontife de la création , seul capable de donner à chaque être une beauté infinie et à l'ensemble sa vraie unité; et que, réunissant en lui tous les éléments spirituels et matériels, les élevant, les spiritualisant, les divinisant, il emporte tous les êtres dans sa gravitation sublime autour de Dieu!

Mais si splendide que soit ce premier point de vue, il pourrait laisser dans l'esprit du lecteur une pensée qui ne serait pas assez haute; lui faire croire, par exemple, que dans la constitution du monde Dieu a vu premièrement les créatures, et que secondement il a conçu l'idée de les réunir toutes en Jésus -Christ. C'est le contraire qui est vrai. Dans le dessein éternel de la création, le premier être que Dieu a vu et a décrété, c'est le Verbe incarné. Le premier aspect sous lequel s'est montré à lui l'ensemble des êtres, a été la nature créée unie à une personne divine. Et, trouvant en Elle une beauté digne de Dieu, c'est par là, pour ainsi dire, que s'est effectué le passage du Créateur aux créatures. C'a été le pont jeté entre l'infini et le fini.

Et non -seulement cette Créature, la première -née de toutes les autres, cette sainte Humanité a été la première en date et la première en beauté ; mais elle a été la cause de toutes les autres, la raison, le type et l'exemplaire de tous les êtres créés. Ils ont été appelés à être par nature d'abord, et à devenir ensuite par volonté libre , conformes à l'image de cette première, sublime et adorable Créature, unie au Créateur en unité de personne.

Écoutons saint Paul , développant dans toutes ses épîtres cette admirable doctrine, qui lui arrachait des cris d'étonnement et d'enthousiasme. Dans l'épître aux Colossiens, par exemple, remontant avec une incomparable éloquence aux dernières raisons du plan divin, il nous montre

l'Homme-Dieu, le Verbe -Incarné, comme l'image visible du Dieu invisible : qui est imago Dei invisibilis *. Et à ce titre, le premier-né de toutes les créatures : primogenitus omnis terrœ, c'est-à-dire le premier sur lequel se soit reposée la pensée de Dieu quand il a voulu créer; celui, par conséquent, à cause duquel tout a été fait au ciel et sur la terre : in ipso condita sunt universa in cœlis et in terra; les choses visibles et les invisibles : visibilia et invisibilia; soit les Trônes, soit les Dominations , soit les Principautés, soit les Puissances, tout a été créé par lui et en lui, omnia per Ipsum et in Ipso facta sunt; il est avant tout, Ipse est ante omnes ; et toutes choses subsistent en lui , et omnia in Ips(, constant. Il est le chef, la tête et le principe de la création ; le premier- né d'entre les morts. Il a la primauté entre tous, in omnibus Ipse primatum tenens. Car il a plu à Dieu de faire résider en Lui toute plénitude, quia in Ipso complacuit omnem plenitudinem habitare , et par lui de tout réconcilier et de tout pacifier par son sang , soit ce qui est sur la terre , soit ce qui est dans le ciel : paciflcans per sanguinem ejus sive quœ in terris , sive quœ in cœlis sunt * .

Le premier donc de toutes les créatures en date, en beauté, en dignité, en grandeur; la cause de tous les êtres. « C'est en lui que Dieu les a vus, dit saint Paul, quos prœscivit, quos prœdestinavit , conformes fleri imaginis Filii sui*. » Il revient sur la môme idée dans l'épître aux Éphésiens: « Béni soit Dieu, s'écrie -t- il, et le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Et pourquoi? « Parce qu'il nous a élus en Jésus - Christ avant la constitution du monde, afin que nous soyons saints et immaculés devant

i Paul, ad Coloss. i , Ï5.

2 Ibid., i, 45-20.

3 Rom. vin, 29.

lui : Elegit nos m Ipso ante constitutionem mundi ut essemus sancti et immaculati in conspectu ejus f. »

Ainsi, avant la constitution du monde, avant son organisation matérielle, Dieu a vu les âmes, pour lesquelles il allait organiser le monde; et comment les a-t-il vues? In ipso, en Jésus-Christ. Jésus-Christ toujours le premier. Tout vient de lui , tout se fait en vue de lui.

Et après nous avoir donné en lui la vie naturelle, la raison, la liberté, l'intelligence, l'amour, s'élevant plus haut, c'est par lui, per Jesum Christum, c'est en lui, in Ipsum, qu'il nous a donné la vie surnaturelle, l'adoption divine ; qu'il nous a fait passer de l'état de simples créatures à l'état d'enfants de Dieu , qui prœdestinavit nos in adoptionem filiorumper Jesum Christum, in Ipsum-.

Et tout cela n'est pas venu peu à peu, successivement; c'est le plan primitif, le plan éternel. De tout temps, Dieu a résolu en Jésus-Christ, in Eo, de tout établir, dans la plénitude des temps, en Jésus-Christ, in dispensatione pienitudinis temporum instaurare omnia in Christo, soit ce qui est dans le ciel, sive quœ in cœlis, soit ce qui est sur la terre , et quœ in terra sunt in Ipso.

In Ipso, in Eo, per Christum, in Ipsum, ces mots reviennent sans cesse. Et, comme s'il n'avait pas achevé sa pensée, se souciant peu des répétitions et des pléonasmes, il ajoute : « C'est en lui que nous avons été appelés à la vie , à la grâce, à la gloire : In quo etiam sorte vocati sumus, prœdestinati secumlum propoùtum ejus 3. »

Voilà le plan éternel. Ici l'émotion saisit le grand Apôtre : « Je prie Dieu , s'écrie-t-il , et je lui demande de

* Paul, ad Ephes. i, 4.

* Ibid., i, 5.

3 Ibid., i, H.

vous donner l'esprit d'intuition pour le bien connaître, ces yeux illuminés du cœur pour lesquels il n'y a point de ténèbres, illuminâtes oculos cordis, afin que vous sachiez bien quelle est la puissance de notre Dieu, qui, après avoir ressuscité Jésus-Christ, l'a établi à sa droite, pardessus les Principautés, les Vertus, les Dominations, les Trônes; par-dessus tout ce qui a un nom, je ne dis pas dans ce siècle, mais dans les siècles à venir. Il a tout mis sous ses pieds, et il a voulu que tout genou fléchisse à son nom , au ciel, sur la terre et dans les enfers ». »

Emu de ces pensées, le grand Apôtre fait un retour sur lui-même. C'est sa gloire à lui Paul, à lui chétif, à lui le dernier de tous, minimo omnium, ou plutôt c'est sa grâce, mihi gratia hœc, de mettre en lumière le secret caché dans les siècles , quœ sit dispensatio sacramenti absconditi a sœculis in Deo : à savoir que Dieu a tout créé en Jésus-Christ, tout récapitulé et tout résumé en lui; afin que, dans sa gravitation sublime autour de Dieu, il emporte tous les mondes avec lui *.

Ah ! ces pensées m'émeuvent 1 Elles me jettent dans un ravissement semblable à celui qu'éprouva Newton le jour où il découvrit la grande loi de la gravitation des cieux! Ces astres, qu'on avait vus jusque-là dans un éparpillementsplendide, il s'aperçut qu'ils se mouvaient; qu'il yen avait de plus petits qui tournaient autour de plus grands; que ceux-ci tournaient autour d'autres plus grands encore; et, perçant la voûte des cieux, il soupçonna que le système solaire tout entier gravitait lui-même autour d'un autre, lequel, avec ses millions d'astres, circulait dans l'espace autour d'un troisième; et qu'ainsi, au lieu d'être dans un

1 Paul, ad Ephes. i, 16-23.

« Ibid., m, 8.

éparpillement magnifique, le ciel était dans l'unité. Il jeta un cri d'admiration qui fit tressaillir le grand siècle.

Eh bien, à l'école de saint Jean et de saint Paul, j'entrevois une autre loi de gravitation, plus sublime encore. Toute la nature est en l'homme; tout l'homme est en Jésus-Christ; tout Jésus-Christ est en Dieu. Oui , tous les êtres, tous les astres, tous les cieux ont été faits pour vous, ô âmes, ô esprits intelligents; et vous les emportez tous dans votre gravitation : Omnia vestra sunt. Et vous , ô âmes, ô anges, intelligences et amours, où que vous soyez, quelque forme que vous ayez revêtue, vous avez été faits pour Jésus-Christ , et il vous emporte à son tour dans sa gravitation. Vos autem Christi. Et vous, ô Christ! ô Jésus 1 vous avez été fait pour Dieu, pour le chanter comme il le mérite , pour l'aimer comme aucune créature ne l'aimera jamais ; et vous emportez tous les êtres et tous les mondes dans votre sublime gravitation autour de Dieu. Christus autem Bei *.

Ne nous lassons pas d'entendre frémir les deux harpes les plus mélodieuses du Nouveau Testament: saint Jean, le poëte ; saint Paul, le théologien. L'un plus élevé, d'un coup d'aile plus hardi ; l'autre plus profond , d'un regard plus pénétrant : tous deux envoyés de Dieu pour nous révéler le plan divin et la merveille de la conception générale des choses.

î I Paul. <ul Corinth. m, 215.

Saint Jean continue ainsi : i En lui était la vie ; et la vie est la lumière des hommes; in Ipso vita erat, etvita erat lux kominum l. » Et saint Paul, faisant écho à saint Jean : « En lui sont tous les trésors de la science et de la sagesse, In quo sunt omnes thesauri sapientiœ et scientiœ absœnditi 2. » Et ailleurs : « Toute la plénitude de la divinité, c'est-àdire toute la plénitude de la vie est en lui, In ipso inhabitat omnis plenitudo divinitatis 3. »

Où est -elle, la vie? Où est -elle, dans la source? En Dieu, évidemment : « Seigneur, c'est en vous qu'est la source de la vie : Apud te, Domine, est fons vitœ 4. » Or cette vie, qui est en Dieu comme dans sa source, il l'a versée à torrents dans son Fils : Sicut Pater habet vitam in semetipsOj sic dédit Filio vitam habere in semetipso 5. Et c'est pour cela que le Verbe s'est incarné, afin qu'en lui les créatures aient la vie, et une vie plus abondante et meilleure que celle qui résultait de leur création : Ut vitam habeant et abundantius habeant 6. Gela étant, nul évidemment, ni au ciel, ni sur la terre, ni avant la venue de Jésus- Christ, ni après, ne peut avoir la vie qu'à une seule condition , qui est de communier à Jésus-Christ. Il n'est pas seulement le principe de leur existence ; il est le principe nécessaire de leur vie.

Voilà pourquoi, quand les anges eurent été créés, bien que le mystère de l'Incarnation ne dût s'accomplir que dans des milliards d'années peut-être , Dieu le leur montra; et, pour condition de leur introduction dans la gloire,

1 Joan. i, 4.

2 Paul, ad Coloss. n, 3.

3 lbid., h,9.

4 Ps. xxxv, 10.

5 Joan. v, 26.

c lbid., x, 10.

il leur demanda de le reconnaître et de l'adorer. C'est encore saint Paul qui nous l'apprend : « Dieu, dit-il, ayant introduit une seconde fois sur la scène du monde son Fils premier-né, il dit : Que tous les anges l'adorent 1. »

Cette seconde introduction, cette nouvelle présentation, faite par le Père, cum iterum introducit, se réfère visiblement à son Fils placé dans un second et nouvel état, et par conséquent à son Fils incarné. Communier par l'adoration, par l'obéissance, par l'amour au Fils de Dieu incarné, « dans lequel sont cachés tous Ves trésors, » telle fut donc , au ciel et sur la terre , la condition du salut. Il ne pouvait pas y en avoir une autre.

Une partie des anges frémit à la pensée de s'incliner devant une nature inférieure à la leur. Si Dieu se fût uni à un ange , soit; mais recevoir d'une créature placée si bas dans l'échelle des êtres un surcroît de lumière, de mérite, une augmentation de bonheur et de gloire, c'était une humiliation qu'ils ne pouvaient subir. Ils se préférèrent au Verbe-Incarné, et, « ne se tenant pas dans la vérité, » ils rêvèrent de monter jusqu'au trône de Dieu, et d'abîmer dans leurs mépris Celui, quel qu'il fût, qui était descendu si bas. Tout se termina par le cri de saint Michel : Quis ut Deus! Qui est semblable à Dieu en puissance? Il brisera comme du verre ceux qui voudront lui résister. Mais qui est semblable à Dieu en bonté? N'est-il pas libre d'élever les plus humbles jusqu'à lui? Voilà ce que dirent les anges fidèles. Et, adorant le Verbe-Incarné, communiant à la vie divine qui est en lui, ils méritèrent d'être associés à sa gloire éternelle.

De ce fait, révélé par les saintes Ecritures, à savoir que

1 Paul, ad Hebr. i, 6.

le monde angélique a été mis en rapport avec le Verbe- Incarné, et appelé, comme condition de salut, à le reconnaître, à l'adorer, à l'aimer, ne peut-on pas conclure qu'il en a été de même de tous les êtres intelligents , où qu'ils soient, sur quelque astre qu'ils habitent? La science semble incliner en ce moment à croire que tous les astres sont habités. Quelle raison aurait la théologie d'y contredire? Si les anges ont pu voir, dans les profondeurs de l'éternité , le mystère de l'Incarnation qui ne devait s'accomplir que des milliards d'années après, qui empêche, s'il y a des habitants dans les astres , qu'ils ne le voient et ne l'adorent à travers les immensités de l'espace ? L'espace est- il un obstacle plus infranchissable que le temps?

Saint Paul nous dit que le sang du Christ a tout pacifié, soit ce qui est sur la terre , soit ce qui est dans le ciel *. Or nous savons que, dans le monde angélique, il n'y a rien à purifier, puisque ceux qui ne sont pas restés fidèles ont été précipités pour jamais dans le châtiment. C'est donc ailleurs, dans des sphères inconnues, que le sang divin a rejailli, pour effacer des fautes dont nous n'avons pas la révélation.

D'ailleurs qu'y aurait-il d'impossible à ce que tous ces astres, qui semblent nous regarder, nous regardassent en effet; et, les yeux fixés sur notre petite planète, adorassent Celui qui l'a choisie, comme il a choisi Bethléhem, pour y avoir sa crèche et sa croix? Est-ce que la solidarité qui est entre tous les habitants du même globe, ceux qui sont morts depuis des siècles et ceux qui ne naîtront que dans mille ans, ne nous induit pas à croire à la solidarité

» Paul, ad Coloss. i, 20.

de tous les globes? Ne serait-ce pas pour cela que la Genèse présente le soleil et tous les astres comme faits pour la terre, malgré la faible importance de celle-ci? Et s'ils ont l'air de tourner physiquement autour d'elle, n'est-ce pas qu'en réalité elle est leur centre divin? L'objection qu'on tire du peu d'importance de la terre a-t-elle une grande valeur? Au lieu de naître à Rome ou même à Jérusalem , Jésus-Christ est né à Bethléhem , la plus petite des cités de Juda, minima in principibus Juda *, afin de nous apprendre qu'autre est le centre matériel du monde, et autre son centre moral et religieux. Et n'est-ce pas pour cela encore que Moïse a écrit, sous la dictée de l'Esprit- Saint , cette phrase mystérieuse : In principio creavit Deus cœlum et terram-? Les cieux, les millions de millions d'astres, voilà le premier terme : cœlum; et en face, comme si toute seule elle pouvait faire équilibre à tout le reste, notre pauvre petite terre, et terram. Et n'est-ce pas surtout à cause de cela que quand notre globe sort du néant, le prophète nous montre les anges qui applaudissent et qui tressaillent de joie : Cum me laudarent simul astra matutina, et jubilarent omnes filii Beiz.

Sortis de la même main , conçus dans le même cœur, destinés à la même fin, tous les êtres, quels qu'ils soient, en quelques astres qu'ils soient placés, n'ont qu'un seul et même principe de vie , le Christ-Jésus. Ou des révélations divines leur ont appris à regarder dans l'espace cette petite planète où il est né, et ils l'adorent sur la croix qu'ils n'ont jamais vue , mais qui les a sauvés ; ou bien le Christ a appliqué à sa Rédemption le même procédé dont il l'est

i Matth. il, G.

2 Gen. i,1.

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