lob. xixvin
servi pour ia sainte Eucharistie. De même qu'il est ici-bas, non pas sur un seul autel, mais s'offrant, s'immolant sur tous les autels du monde jusqu'à la fin des temps, qui empêche qu'il ait reproduit mystiquement , répercuté à travers tous les globes, les inénarrables merveilles de sa crèche et de sa croix.
Quoi qu'il en soit , nul autre nom n'a été donné au ciel et sur la terre que le nom du Christ Jésus *. Nul autre fondement n'a été posé 2. Il est seul pour donner la vie, seul pour guérir et pour sauver. Et quel autre pourrait-il y avoir? On sent cette unité des choses et des êtres en Jésus- Christ, cette immensité de la création, et cette solidarité universelle, quand on lit, « avec les yeux lumineux du cœur, » le discours après la Cène. Il y a là une latitude de cœur, une immensité d'amour avec lesquelles Notre-Seigneur embrasse tout : le passé, le présent et l'avenir; la terre et le ciel , les hommes et les anges ; et , on le dirait , jusqu'à des mondes qui nous sont inconnus.
Oh! sans doute, Jésus- Christ debout entre le vieux monde qui l'a attendu et le nouveau qui va le recevoir, c'est déjà un grand spectacle; mais il est trop étroit. Agrandissez-le. Voyez Jésus-Christ au milieu de l'immense assemblée des esprits qui sont ou qui seront; au centre de la multitude innombrable des astres remplis d'intelligences créées; Jésus-Christ debout, irradiant tous les mondes, les remplissant de vie, de lumière, d'amour, de grâce, de mérites infinis, posant sur un petit coin du globe une action qui pénètre la création tout entière pour la transfigurer et déjà la diviniser; et dites si tout cela n'est pas
1 Paul, ad Philipp. n , 9.
2 I Paul, ad Corinlh. ni, 11.
merveilleux , capable de jeter les âmes dans l'enthousiasme et de les prosterner dans l'adoration!
Mais descendons de ces hauteurs, ou plutôt restons-y, et concentrons notre attention sur l'homme.
Saint Paul nous enseigne que quand Dieu créait l'homme, comme un artiste qui fixe ses yeux et son cœur sur un idéal qui le ravit, il regardait Jésus-Christ : Adœ qui est forma futuri %. Il le formait à l'image du Verbe-Incarné. Ni les anges ni les créatures inférieures n'avaient eu cet honneur : c'est le privilège réservé et exclusif de l'homme. Si donc ils ont tous été mis en rapport avec le Verbe-Incarné comme avec la source de leur vie, combien plus Adam, fait à son image? Où aurait-il pu trouver la vie surnaturelle , si ce n'est dans la foi à Celui dont il émanait , comme une copie tirée d'un sublime original ? C'est l'enseignement exprès de saint Thomas : « Avant sa chute, dit-il, Adam a connu par révélation le mystère de l'Incarnation , et a eu la foi explicite en Jésus- Christ; non pas en tant qu'il devait être le réparateur de la nature tombée, mais en tant qu'il était l'unique moyen de parvenir à la vraie vie, l'union béatifique avec Dieu *. »
Et quand , après sa création , Dieu résolut de donner à
1 Paul, ad Roman, v, 14.
2 S. Thom. Summ. Il» pars, quaest. 2, art. 7. Ante peccatum, Adam habuit fidem explicitam de Chrisli incarnatione , prout ordinabatur ad consummationem gloriœ.
Adam une compagne afin que de leur amour mutuel naquît Vhumanité, dans cette extase qui précéda un pareil don, . n'est pas douteux, d'après saint Paul, que Dieu ait montré à l'homme le mystère de l'union de Jésus-Christ et de son Eglise, et les caractères divins de cet amour d'où allait naître le peuple royal des enfants de Dieu *. Après lui avoir révélé le mystère de l'Incarnation , comme le seul moyen de salut pour son âme, il le lui montrait comme la base nécessaire de la famille, de la société, de l'humanité, l'exemplaire divin de toutes choses.
C'est ce qu'on vit également à la chute. En créant l'homme, Dieu avait eu les yeux fixés sur le Verbe-Incarné; c'est sur lui qu'il les aura, en le restaurant. Le Verbe- Incarné sera présenté à l'homme, non pas seulement comme la source de toute innocence et de toute félicité, mais comme le principe et le divin modèle de toute pénitence, de toute humilité, de toute immolation, de tout sacrifice. Dieu reprendra la copie endommagée par le péché, et, semblable à un peintre indigné qui veut faire repentir son ennemi et lui montrer la vanité des coups qu'il a Dortés à son œuvre , il la refera plus éclatante et plus belle.
Seulement, pour préparer une telle œuvre, il fallait du temps. Si la réparation eût suivi immédiatement le péché, jamais l'homme n'aurait cru à la chute originelle. Hélas 1 il a tant de peine à y croire aujourd'hui, même après que, pendant quatre mille ans, l'humanité a fait une si triste expérience de sa misère et du besoin qu'elle avait d'un réparateur! D'ailleurs, était- il convenable que le Verbe apparût ainsi, sans être ni attendu, ni préparé, ni désiré? Dieu crut qu'il y avait un meilleur plan.
* Paul, ad Ephes. v, 32.
Avez-vous vu se lever le soleil? Longtemps avant qu'il émerge de l'ombre, l'horizon s'illumine; des nuages blancs et roses flottent sur les hauteurs ; bientôt de vifs rayons , des jets de lumière tout à fait splendides annoncent l'arrivée de l'astre du jour. Il parcourt lentement l'immensité du ciel, irradiant dans tous les sens. Et quand il se retire, vous savez ce qu'il laisse à l'horizon. Quels tons chauds! quelles bandes de pourpre et d'or. On s'arrête émerveillé devant ce spectacle, et l'on se demande si cette lumière n'est pas aussi belle que celle du soleil à son midi.
Voilà l'image affaiblie de l'entrée du Verbe-Incarné dans le monde. Des flots de lumière avant; des flots de lumière après. Avant, des patriarches qui l'annoncent, des prophètes qui le peignent, des justes qui le figurent, des conquérants qui le précèdent et lui font sa route. Après, des martyrs qui meurent pour lui , des docteurs qui l'expliquent, des saints qui le copient et des peuples qui se transfigurent à sa lumière. Et, entre l'une et l'autre Dériode, la personne adorable de Notre -Seigneur Jésus- Christ!
Attendu ou donné, et, sous ces deux formes, vivifiant le monde et mettant sur notre globe une sublime unité, voilà le plan choisi par Dieu pour l'apparition du Verbe- Incarné.
L'aurore commence dès les premiers jours. Au pied de l'arbre de la chute, il y a un premier jet de lumière, et comme un premier coup de pinceau; puis bientôt, un second, un troisième. Ils se multiplient, ils se succèdent et se répètent de siècle en siècle sous mille formes, et ils finissent par produire une image anticipée du Christ, d'une beauté parfaite , dune ressemblance frappante , qui éveille peu à peu le désir, crée l'attente, l'impatience, et bientôt l'enthousiasme.
L'histoire de cette peinture de Jésus-Christ , composée si longtemps d'avance et successivement pendant quatre mille ans, par une foule de peintres inspirés, est assurément une des choses les plus merveilleuses dont un homme instruit puisse se donner le spectacle.
Supposez que, mille ans avant Jésus-Christ, Dieu eût tout à coup suscité un homme, David par exemple ou Isaïe; et que, le mettant en présence du Christ qui allait venir, il lui eût ordonné de peindre cette figure divine, quelle merveille! « C'eût été, dit Pascal, d'une force infinie. » Mais Dieu a de bien autres inventions. Un seul peintre, ce n'eût pas été chose assez extraordinaire. Voilà qu'à un signe de Dieu une multitude immense de prophètes se lèvent, pour travailler à ce grand œuvre. Ils se lèvent de toutes les conditions, de tous les âges, afin que l'idée d'un concert, d'une entente, ne soit pas possible Adam aux portes du paradis terrestre; Abraham, Isaac;
• >l < TES DOGMES DU CREDO
Jacob, sous la tente des patriarches; Moïse au désert; David sur le trône; Daniel en exil; Jérémie sur les ruines de Jérusalem ; Ezéchiel , Baruch , Amos au milieu des nations idolâtres; Malachie en face des ouvriers qui reconstruisent le temple; tous, les yeux attachés sur le même personnage. Ils le regardent, ils le chantent, ils le peignent, avec quel amour ! avec quel respect ! Même après qu'on a eu vu ce personnage auguste, on n'a pas égalé la beauté de leurs paroles, l'ardeur pénétrante de leurs accents. C'est pendant deux mille ans un concert d'une multitude de voix qui crient : Jésus-Christ! Jésus-Christ!
Et non-seulement il y a une foule d'artistes qui travaillent à ce grand œuvre; mais, pour augmenter le prodige, ils ne se servent pas des mêmes pinceaux. Les uns , tels qu'Abraham, Isaac, Jacob, reçoivent de Dieu une promesse, et la transmettent fidèlement à leurs enfants. Les autres voient une image, et la peignent, ravis d'admiration. Ils ne pensaient qu'à chanter des événements humains, et tout à coup ils se sentent élevés au-dessus d'eux-mêmes , bien au delà de la terre. Comme ce David qui contemplait son Fils, et qui, tout à coup voyant apparaître devant ses yeux «un Fils plus grand que celui-là , infini, éternel, s'agenouille devant lui, et l'appelle son Seigneur et son Dieu !. Ou comme cet Isaïe qui aperçoit une figure sanglante qui émerge de l'ombre , et la prend d'abord à travers les ténèbres pour un vendangeur qui vient de fouler son raisin ; puis , le jour se faisant , il aperçoit en lui une grandeur qui n'est pas de la terre, et, saisi de stupeur et d'amour, il salue la grande Victime qui va venir 2.
1 F's. cix, 1.
1 Isoi. i.xmi , 1.
Parmi ces peintres, il y en a de plus étranges encore. Ils ne voient rien ; ils n'entendent rien; ils ne disent rien; mais, chose plus mystérieuse, ils figurent le Christ; et, ce qui dépasse tout , ils le figurent sans s'en douter. Il n'est pas de foi que telle ou telle figure se rapporte au Messie ; mais il est de foi que l'Écriture en est pleine : Omnia, dit saint Paul, in flguris contingebant Mis 1. Et saint Augustin : Tôt a Scriptura Christum sonat.
Signe supérieur et divin ! pinceau d'un ordre à part! Le démon a imité les prophéties, les miracles : il n'a pas imité les figures. Certains hommes ont été prédits : Cyrus, Alexandre, Jean-Baptiste. Aucun n'a été figuré. On entrevoit cependant, dans de célèbres héroïnes, quelque ombre de l'auguste Mère de Jésus-Christ; mais ce ne sont que des ombres, et il s'agit de Marie.
Quant au Christ, l'histoire du peuple juif n'est qu'une série de personnages qui le représentent, qui le font voir d'avance : comme ce Melchisédech qui apparaît, dam les lointains de l'histoire, sans père, sans mère, sans amix, tenant dans ses mains le pain et le vin du sacrifice : comme cet Isaac qui monte sur le mont Moria, portant lui-même le bois de l'immolation : comme ce Joseph trahi par ses frères et les sauvant malgré leur ingratitude : comme ce serpent d'airain qui guérit ceux qui le regardent : comme cette manne, emblème de la sainte Eucharistie : comme ce Jonas sortant sain et sauf du ventre de la baleine. On serait infini, si on voulait énumérer toutes les figures de Jésus-Christ. Il était représenté partout , et son image planait sur les moindres cérémonies de l'ancienne loi. Cet autel toujours aspergé de sang; ce sanctuaire où le grand
Paul, ad Hœbr. h, 6.
prêtre n'entrait que couvert du sang de la victime; cet agneau pascal qu'il fallait manger debout, en voyageur, après tant de purifications; ce bouc émissaire qu'on chassait dans le désert, chargé des péchés du monde; tout ce culte enfin si varié d'expiations , de purifications; ces sacrifices si multipliés; qu'était-ce que tout cela, si ce n'est la représentation, la figure vivante de la grande victime que le monde attendait ?
Mais voici quelque chose de plus extraordinaire encore. Dans cette multitude de peintres, se servant de pinceaux différents, chacun d'eux contemple le même personnage; mais aucun d'eux ne voit sa physionomie totale. Ils annoncent tous le même événement; mais nul ne l'annonce tout entier. Ils se lèvent à leur heure; ils donnent un trait, un coup de pinceau; puis ils disparaissent, sans se douter de ce qu'est ce trait, ce coup de pinceau dans l'ensemble. Celui-ci dessine un caractère, celui-là un autre. L'un dit où il naîtra, l'autre de quelle race. Celui-ci le contemple dans la gloire, celui-là l'adore dans ses infirmités. Ici on chante sa naissance, là -bas on pleure sa mort. Nul ne connaît l'ensemble. Et cependant, de ces touches multiples, de ces coups de pinceau si divers, jetés sur la toile de siècle en siècle, naît une peinture d'une unité si profonde qu'on sent bien qu'il y a une main unique sous toutes ces mains, un regard souverain qui voit le tout et qui seul a le secret de cette peinture anticipée et lumineuse du Christ qui va venir.
Enfin , et ceci est le trait sublime , quatre cents ans avant Jésus-Christ, le tableau étant terminé, les peintres disparaissent; l'esprit prophétique, qui n'avait pas cessé de retentir pendant quatre mille ans, s'éteint. Il semble qu'il n'y avait plus assez de temps. L'événement approchait. On
aurait eu l'air de peindre d'après les faits. Dieu, dont la délicatesse est infinie comme la bonté , voulut donner au monde, à l'Eglise, à son Fils, cette suspension, ce silence. Malachie donc, le dernier des prophètes, achève la toile et se retire, en ayant soin d'indiquer celui qui, quatre siècles après, soulèvera enfin le voile. « Je vous enverrai mon ange qui préparera la route, et aussitôt le Dominateur viendra. Le voici qui arrive! » Puis le silence se fait, jusqu'au jour où Jean-Baptiste apparaît et dit , en le montrant du doigt : « Voici l'Agneau de Dieu ! »
N'est-ce pas le cas de s'écrier avec Bossuet : « Quel ensemble ! quelle suite ! quelle merveille ! quelle peinture ! » — « Les prophéties, dit admirablement M. Nicolas, se présentent à nous comme un tableau, où l'intention du peintre est d'abord déposée en germe ; où on la voit successivement se dégager, se préciser, se formuler nettement, revêtir des formes, des couleurs; sortir en quelque sorte de la toile , ici par un trait , là par un autre ; s'échauffer, s'animer, et, après avoir reçu jusqu'aux particularités les plus significatives de la vie et de l'action qu'elle a pour objet de reproduire, attendre sous le voile le grand iour de l'exposition , où la présence même de l'original viendra faire éclater le prodige de la ressemblance *. »
Cette ressemblance, en effet, est prodigieuse. Elle constitue un des plus grands arguments de la vérité du Christianisme. Ecoutez; regardez; et, si vous êtes chrétiens, adorez.
1 Nicolas, Études philosophiques sur le christianisme , t. IV, Ghap. iv.
A peine Adam a péché, que le Sauveur lui est montré. Il naîtra de sa race, ou plutôt, chose mystérieuse, il descendra de la femme ; c'est la femme qui , par un de ses descendants, écrasera la tête du serpent1. Ce n'est encore qu'un trait, vague si l'on veut, mais qui va s'éclairer. Adam emporte cette promesse en sortant du paradis terrestre, et toute sa postérité se console en pensant qu'un jour elle aura un Rédempteur qui descendra d'Adam et d'Eve, qui sera le fruit béni de la femme.
Mais quelle sera la race, la famille d'où sortira le libérateur? Abraham l'apprend au monde. « Sors de ton payt> et de ta parenté, lui dit Dieu, et viens en la terre que je te montrerai. Je ferai sortir de toi un grand peuple. Et c'est en toi que seront bénies toutes les nations. In te benedicentur universœ coynationes terrœ *. » Et plus tard, après le sacrifice d'Isaac : « Oui, je le jure par moi-même, dit le Seigneur, je multiplierai ta race comme les étoiles du ciel et le sable des mers, et toutes les nations de la terre seront bénies en Celui QUI sortira DE TOI. Benedicentur IN semine TUO omnes gentes terrœ3. »
Ainsi un homme, une famille, un peuple est mis à part pour conserver, transmettre la semence bénie d'où
1 Gen. m, 15.
-'• Ibid., xxn, 18.
3 Ibid., xxvi, 3 et 4.
Bortira le Sauveur. Mais celui-ci ne perd pas, pour cela, son caractère auguste. Il reste le Sauveur, non d'un peuple, mais de tous les peuples ; le Rédempteur, non d'une race , mais le Rédempteur et le libérateur de toutes les races : omnes gentes terrœ.
Le dessein se continue. Après Abraham, voici son fils Isaac. Il n'a que deux enfants, Esaù et Jacob. Lequel sera-ce qui aura le bonheur d'être le père, l'aïeul lointain du Messie? Des deux enfants, Dieu en choisit un, Jacob, le plus jeune , afin de montrer que l'ordre de la grâce n'est pas assujetti à l'ordre de la nature. « Je suis le Seigneur, dit Dieu à Jacob , le Dieu d'Abraham votre père et le Dieu d'Isaac. . . Votre postérité sera nombreuse comme la poussière de la terre, et toutes les nations de la terre seront bénies en Celui qui sortira de vous * . »
Continuons. Jacob a douze fils, et ces douze fils vont être les chefs des douze tribus d'Israël. Quel est celui des douze qui recueillera dans ses veines la goutte précieuse du sang qui fera battre un jour le cœur du Rédempteur? Jacob le voit sur son lit de mort; il désigne de la voix et du doigt Juda, qui, lui non plus, n'est pas l'aîné. Et là, élevant sa parole avec son cœur, il salue en Juda Celui qui naîtra un jour de lui. « Juda, tes frères te loueront..., les fils de ton père t'adoreront- Le sceptre ne sortira point de Juda ; et les chefs seront toujours de sa race jusqu'à ce que vienne Celui qui doit être envoyé; et c'est lui qui sera I'attente des nations *. »
Et plus tard, quand la race de Juda se multiplie comme la poussière de la terre, s'éparpille en une multitude de familles, quelle sera la famille où naîtra le Désiré des na-
1 Gen. xxvm, 13 et 14.
* Ibid., xlix, 8,9, 10.
tions? Ce sera celle de Jessé. « Une branche sortira de Jessé, et une fleur s'épanouira sur sa racine. Le rejeton de Jessé se dressera comme un signe au milieu des peuples, et toutes les nations de la terre lui adresseront des prières •.» Et savez-vous qui était ce Jessé? C'était le père de David. Et tous les prophètes appellent le Messie le germe de David, le fils de David 2. Et lui-même, le saint roi, rêvant, comme fait un père, aux destinées de son fils Salomon , tout à coup il est ravi en extase , il aperçoit un autre fils plus grand que Salomon, au pied duquel sont toutes les nations vaincues et en même temps bénies par lui. Il le voit sortir éternellement du sein de Dieu et assis à sa droite; et, étonné d'un si grand spectacle, il l'appelle son Seigneur et son Dieu3.
Mais dans cette race de David , d'où naîtra le Sauveur du monde? quelle est donc celle qui lui donnera le jour? 0 merveille inattendue! ce sera une Vierge, unissant à la fois sur sa tête le diadème de la maternité avec celui de la virginité. Le prophète a vu cela mille ans d'avance. « Ecoutez, maison de David; voici le prodige que le Seigneur vous réserve. Voilà qu'une vierge, ou plutôt la Vierge, 7) TrafÔsvoç , concevra et enfantera un fils, et il sera nommé Emmanuel, Dieu avec nous *. »
« Le peuple qui marchait dans les ténèbres, continue Isaïe, a vu une grande lumière. Le jour s'est levé sur ceux qui habitaient à l'ombre de la mort. Un petit enfant NOUS EST NÉ; on l'appellera l'Admirable, le Conseil-
1 IsaL xi, 1 et 2.
2 Isai. xi. Jerem. xxm et xxviii, 5. Ezech. xxxiv, 22, 23.
3 Ps. CIX, 1.
4 Isai. vu , 14.
1er, Dieu puissant, le Père de l'éternité, le Prince de h paix.
« Son empire s'étendra déplus en plus; et la paix qu'il établira sur le trône de David n'aura point de fin. Il possédera son royaume pour l'affermir et le fortifier dans l'équité et la justice, depuis ce temps , jusqu'à jamais *. »
Ainsi, des veines de la femme coupable jusque dans celles de la Vierge toute pure, vous la voyez descendre, cette goutte de sang et de vie qui animera le cœur du Messie. Elle descend d'Adam à Noé, de Noé à Abraham, d'Abraham à Isaac, à Jacob, à Juda; de Juda à Jessé, à David; de David à Marie. Quelle suite! quelle merveille! Où vit-on jamais spectacle pareil? Les Evangélistes le noteraient après coup , comme font saint Matthieu et saint Luc, que ce serait déjà divin; et voilà que les prophètes l'annoncent mille ans d'avance!
Mais ne nous arrêtons pas encore. Où naîtra-t-il ce Fils de David, ce Désiré des nations? Sera-ce à Jérusalem, capitale du peuple de Dieu? sera-ce à Rome, capitale de tous les peuples? Non. Ecoutez le prophète : « Et toi, Bethléhem , Ephrata , tu es bien petite entre les mille villes de Juda ; c'est de toi néanmoins que sortira le Dominateur en Israël, celui dont la génération est dès le commencement, dans les jours de l'éternité.
« Et, à cause de cela, il les épargnera jusqu'au temps
OU CELLE QUI DOIT ENFANTER ENFANTERA. Alors il se lèvera,
et il paitra son troupeau dans la force de Dieu , dans la sublimité du nom du Seigneur; et tous se convertiront, et sa grandeur éclatera jusqu'aux extrémités de la terre.
Et IL SERA LA PAIX ». »
1 Isai. ix, 2, 3, 6.
* Mich. v, 2, 3, 5.
On est saisi du premier au dernier mot de cette magnifique prophétie. Quoi! non-seulement la race, la tribu, la îamille, mais la ville, que dis-je? le hameau et jusqu'à rétable de Bethléhem sont désignés! Et là, dans cette étable , dans cette pauvreté, dans cette bourgade, la plus petite entre mille , cette élévation , cette grandeur, cette sublimité, cette conversion de toutes les nations, cette paix ! Et surtout ce petit enfant dont la naissance est avant le commencement, dès les jours de l'éternité! Tout cela est ineffable, et, rapproché de l'Evangile,' de l'histoire, courbe l'âme dans la stupeur et dans l'adoration!
Toutes les circonstances de son berceau sont présentes à l'esprit des prophètes. David voit les rois de Tharsis lui offrir des dons , et les rois d'Arabie et de Saba lui apporter des présents ». Isaïe connaît ces présents; il y a de l'or et de l'encens -. Osée le voit revenir d'Egypte 3, c'est un petit enfant; il est le fils de l'humanité. Parvulus natus est nobis, elfilius datas est nobis *. Et en même temps il est Dieu. Et nominabitur nomen ejus Deus. Non pas seulement Dieu par adoption : écoutez le prophète : Voici que viennent les jours où je susciterai le germe de David ; et voici le nom que je lui donnerai : Jéhovah I 5 » Ainsi ce nom incommunicable, ce nom que Dieu ne donnera jamais à un autre, ce nom réservé et qu'il veut posséder seul pendant l'éternité, lui même il le donne au Sauveur, au Messie. H ne se nommera pas seulement le Fiis du Très -Haut, le Saint des
1 Ps. LXXI, 10.
2 Isai. lx, 6.
> Os. xi, 1.
'♦ Isai. ix, 6.
5 Jerem. xxm, 5 et 6; xxxm, 18 el 16.
saints, Emmanuel, Dieu avec nous , l'engendré avant tous les temps, le Fils, le Dieu, il se nommera Jéhovah!
Mais est-ce tout, ne saurons-nous pas quelque chose de sa vie? Vous la saurez tout entière. Vous saurez toutes ses grandeurs et toutes ses gloires. Les prophètes ont vu les mages à ses pieds , les foules autour de lui , les nations converties, l'Eglise envahissant le monde, toute la terre communiant à son sacrifice, et son règne qui n'aura pas de Àm ».
Il n'est pas seulement roi, il est prêtre *, pasteur8, juge 4, docteur5, victime6, l'agneau dominateur du monde, qui régnera dans la bonté et la vérité 7, le saint par excellence , le Saint des saints8. Il vient pour accomplir toutes les prophéties, abolir l'iniquité, mettre fin au péché et établir le règne de la justice 9. Son nom sera éternel ; avant que le soleil fût, son nom était le Fils; toutes les nations seront bénies en lui, et elles le loueront 10.
Voilà ce que voient les prophètes. Pas une de ses grandeurs ne leur échappe ; et en même temps ils voient toutes ses humiliations et toutes ses douleurs. Vous croyez qu'ils sont éblouis des merveilles de son origine divine ; voyez comment ils peignent ses humiliations !
« Il passera sur la terre comme un pèlerin , comme un
* lsai. ii, 1, 2, 3, 17, 18; vm, 5, 9, 13, 14, 15, 16, 17; xui, 16, 17 à 25; lv, 3, 4, 5. Malach. i, 11.
2 Ps. cix, 4. Zach. vi, 12 et 13.
3 Ezech. xxxiv, 23.
* lsai. xi, 1 et 4.
s Joël, ii , 23.
6 Ps. xxix, 8, 9.
7 lsai. xvi, 1, 5.
8 lsai. li, 5.
9 Daniel. îx.
10 Ps. lxxi , 17.
voyageur qui se détourne de sa route pour s'arrêter un moment; comme un homme errant qui n'a point de demeure*. » — « Il ne criera point, il n'élèvera point sa voix, et ne la fera point entendre dans les rues. Il n'achèvera pas le roseau à demi brisé; il n'éteindra point la mèche qui fume encore 2. » — « Il paraîtra d'abord sans gloire devant les hommes , et n'aura rien qui le distingue parmi les enfants des hommes 3. »
Mais ce n'est là que le commencement ; ce n'est encore que la vie de Bethléhem, de Nazaretho Ecoutez la suite : « Il s'est élevé comme un rejeton qui sort d'une terre aride ; il n'y a en lui ni beauté ni éclat. Nous l'avons vu , il était méconnaissable.
« Méprisé, le dernier des hommes, homme de douleur, expérimenté en souffrances , son visage est comme obscurci par le mépris, au point que nous n'avons fait de lui aucun cas.
« Vraiment il a pris sur lui nos langueurs; il a porté toutes nos misères. Nous l'avons regardé comme un lépreux, comme un homme que Dieu a maudit et abandonné !
« Il a été frappé pour nos iniquités ; il a été brisé pour nos crimes. Le châtiment qui devait nous sauver est tombé sur lui ; nous avons été guéris par ses meurtrissures.
« Nous avons été comme des brebis errantes. Nous avons quitté le bon chemin. Dieu a mis sur lui l'iniquité de tous.
« Mais s'il a été offert, c'est qu'il l'a voulu. Il n'a pas
1 Jerem. xiv, 8, 9.
* Isai. xlii, 1 , :*.
' I ai. lui.
ouvert la bouche pour se plaindre. Il a été mené à la boucherie comme un agneau, comme une brebis muette devant celui qui la tond.
« Il est mort dans les angoisses , ayant été condamné par des juges. Mais qui racontera sa génération ' ? »
Quelle page! Au bas de chacun de ces mots, on pourrait mettre une ligne de l'Evangile. Placez d'un côté cet Ecce Homo d'Isaïe , et en face celui de saint Matthieu ou de saint Marc; vous serez terrassé d'admiration. Mais n'allez pas croire que les prophètes s'en soient tenus à cette esquisse, si belle déjà, des souffrances de Jésus-Christ. De même que pas un trait de ses grandeurs ne leur a échappé, ils n'ont pas oublié le moindre détail de ses douleurs. Ils ont vu les peuples conspirer contre lui 2, les prêtres ameutés 8, les apôtres en fuite 4. Ils ont vu celui qui était à sa table, qui mangeait son pain, se lever et le trahir par un baiser». Ils l'ont vu souffleté6, injurié7, moqué8, fouetté»; son corps n'était plus qu'une plaie 10. Ils ont vu ses pieds et ses mains percés11 , son visage couvert de crachats xt. Ils ont compté tous ses os 13. Il n'est pas jusqu'aux moindres particularités qu'ils n'aient aperçues. Ils ont vu les soldats tirant sa robe au sort u. Ils l'ont vu descendre dans le tombeau; mais bientôt ils l'ont vu ressusciter 15, monter à la droite de son Père 16. Ils ont vu son sépulcre glorieux 17, son sacrifice qui devenait universel 1S, et toutes les nations se diriger vers la montagne de Sion 19.
1 Isaïe, tout le chap. lui. — * Ps. h, 1. — 3 Ps. xxix, 15. — 4 Zachar. xiii, 7. — 5 Ps. xl, 10. — 6 Isai. l, 6. — 7 Isai. Un, 3. — » Isai. xxxiv, 16. — 9 Ps. Lxym, 27. — io Ps. xxi, 4. — ii Ps. xxi , 17. — 12 Isai. l , 6. — 13 Ps. xxi , 7.— m Ps. xxi, 19. — 15 Os. vi. — 16 Ps. cix, 1.— 17 Isai. xi, 10. — i8 Malach. I, 11.— !» Isai. lxvi,18.
Ils ont entendu des cris sauvages : Brisons son joug. Mais ils ont vu Celui qui vit dans les siècles des siècles se rire d'eux, et le règne de son Christ, universel et éternel *.
Quel tableau! quel coloris! quelle ressemblance! Et encore j'abrège, je cours. Ouvrez les prophéties ; voyez dans le détail ces particularités si précises , si lumineuses , ce portrait si vrai, si complet, si vivant; vous ne résisterez plus, et vous direz : Vraiment Dieu est là; un accord si miraculeux n'a pu venir que de lui.
Il ne restait plus qu'un trait, qui n'était pas nécessaire, mais qui, s'il pouvait être ajouté, mettrait le comble au prodige. Ce Sauveur, ce Rédempteur, cette Victime auguste, ce Désiré des nations, quand viendra-t-il? Les prophètes le voient comme tout le reste. Jacob nous le dit : « Lorsque le sceptre sortira de Juda , c'est-à-dire lorsque la puissance souveraine sera ôtée à Juda, alors viendra Celui qui doit venir, et qui sera l'attente des nations -. » Osée y ajoute un autre signe : C'est lorsque le sacerdoce sera enlevé à la famille d'Aaron 3. Aggée et Malachie en indiquent un troisième : C'est quand le premier temple aura été détruit, et que le second temple l'aura remplacé4. Et comme ce n'était pas assez de lumière, voici Daniel qui compte sur ses doigts le nombre des années qui devront s'écouler jusqu'à la naissance du Messie. Ecoutez :
« A partir de l'édit qui sera donné pour la reconstruction de Jérusalem, jusqu'à ce que le Christ paraisse, il y aura sept semaines et soixante-deux semaines. Et de nou-
1 Ps. xi, 1.
2 Gen. xlix, 10.
3 Osée, m, 4.
4 Agg. ii, 8. Malach. m, 1.
veau seront bâties les places et les murailles de la ville parmi des temps fâcheux.
« Et après les soixante -deux semaines, le Christ sera mis à mort, et le peuple qui doit le rejeter ne sera plus son peuple. Un peuple avec son chef fondra sur la ville et le sanctuaire , et en dispersera les débris.
« Cependant le Christ confirmera son alliance avec un grand nombre dans la dernière semaine. Les sacrifices seront abolis; l'abomination de la désolation sera dans le temple, et cette désolation durera jusqu'à la fin *. »
Que les semaines de Daniel soient des semaines d'années, c'est ce dont sont tombés d'accord les Juifs et les chrétiens, et ce qu'exige non -seulement la manière de compter des Juifs, mais l'importance de la succession des événements annoncés. Jamais une telle suite de faits, et si considérables, n'aurait pu se placer dans quatre cent quatre-vingt-dix jours, c'est-à-dire un peu plus d'une année. Ce principe posé, le calcul est facile. Le point de départ est précis : c'est le décret de la reconstruction de Jérusalem. Ab exitu sermonisut iterum œdificetur Jérusalem. Or ce décret fut donné par Artaxerxès Longue- Main, la vingtième année de son règne, c'est-à-dire l'an 300 de Rome. Ajoutez-y les soixante- dix semaines d'années, soit quatre cent quatre-vingt-dix, vous aurez l'an de Rome 790, et de l'ère chrétienne 37.
Mais la précision du prophète ne s'arrête pas là. Ces soixante-dix semaines d'années, il les décompose en trois. D'abord sept semaines, soit quarante- neuf ans, pendant lesquelles sera rebâtie Jérusalem; ce qui a eu lieu, en effet, selon que nous le raconte Esdras. Puis soixante-
i Daniel. îx, 22-27.
deux semaines, soit quatre cent quarante-quatre ans, après lesquels le Christ sera mis à mort; ce qui place sa mort entre l'année 30 et 37; puis une dernière semaine, à partir de la moitié de laquelle il sera mis fin au sacrifice ; ce qui correspond à la 34e année du Christ. On est saisi d'étonnement et d'une sorte de stupeur en voyant une telle précision chronologique. Vainement on a essayé, en s'appuyant sur l'obscurité de la chronologie orientale , d'épiloguer sur quelques chiffres. « Il n'y aurait rien de fort surprenant, dit Bossuet, quand il se trouveroit quelque incertitude dans les dates de ces rois de Perse; et le peu d'années dont on pourrait disputer, sur un compte de quatre cent quatre-vingt-dix ans, ne feront jamais une importante question. Mais pourquoi discuter davantage? Dieu a tranché la difficulté, s'il y en avoit, par une décision qui ne souffre aucune réplique. Un événement manifeste nous met au-dessus de tous les raffinements des chronologistes, et la ruine totale des Juifs, qui a suivi de si près la mort de Notre-Seigneur, fait entendre aux moins clairvoyants l'accomplissement de la prophétie *. »
Les prodigieuses conséquences de la passion et de la mort du Sauveur ne sont pas moins clairement annoncées. Malachie a vu l'offrande toujours pure qui sera présentée à Dieu , non plus seulement dans le temple de Jérusalem , mais depuis le soleil levant jusqu'au couchant; non plus par les Juifs, mais par les Gentils -. Jérémie a vu la ruine et l'étonnante conservation des Juifs déicides, et le sang qu'ils ont versé retombant sur leur tête 3. David et Isaïe
1 Bossuet, Jlisi. univ., 11e part., ch. îx. 8 Malach. i , 11.
3 Jerem. axxi, 36.
ont chanté la conversion des gentils % les combats et (es triomphes des apôtres, les beaux pieds des missionnaire; l'immortalité de l'Église; l'universalité, la catholicité de cette foi qui devait être portée à toutes les nations , et jusqu'aux extrémités du monde 2.
Que veut-on de plus? Si une telle lumière n'ouvre pas les yeux, où ne trouvera-t-on pas de ténèbres? Mais quelle lumière pourrait suffire à ceux qui ferment obstinément leurs paupières? Je dis obstinément; car qu'ont-ils allégué pour se dérober à un spectacle pareil? Que disent-ils? Que Jésus-Christ connaissait les prophéties; qu'il les avait étudiées profondément, et qu'il avait arrangé sa vie en conséquence !
0 crédulité des incrédules ! Comme c'est commode d'arranger sa vie et de la calquer sur un ensemble si net, si précis, si détaillé de prophéties!
Comme c'est commode de choisir son pays, sa mère, son berceau, et jusqu'à la date de sa naissance!
Comme c'est commode de trouver à la fin de sa vie un Judas qui vous vende pour trente deniers, et qui se pende ensuite, par respect pour la prophétie.
Comme c'est commode d'avoir sous sa main un Pilate qui vous condamrie, un Hérode qui vous habille juste comme les prophètes l'ont annoncé; et parce que l'un d'eux vous a prédit des fouets , des crachats , des clous , comme c'est commode d'arranger sa mort de manière à ne perdre aucun soufflet et à recueillir tous les affronts !
Et quand on est mort, et qu'avant de mourir on a eu soin de faire signe aux soldats de tirer votre robe au sort, que c'est commode de ressusciter parce que les prophètes
1 Isai. li, 4; lu, 8, 10, 15; lv, 3, 4,5.
2 Ps. xxm, 7-18; Isai. vm, xlii.
l'ont dit , et de rester le Dieu éternel des siècles pour ne pas faire mentir les prophélies 1
0 mon Dieu ! Dieu de toute lumière , Dieu des voyants et des prophètes , vous qui avez touché les lèvres d'Isaïe avec un charbon ardent, touchez nos yeux, afin qu'ils voient la vanité de toute science qui s'élève contre vous; et que de nos cœurs reconnaissants sortent des hymnes d'admiration, de gratitude et d'amour.
« Mais ce n'était pas assez , remarque Pascal , qu'il y eût des prophéties; il fallait encore que ces prophéties fussent répandues dans tout le monde *. » Et c'est ici que se révèle un nouvel ordre de choses, un spectacle encore plus étonnant.
Suivez l'histoire du peuple juif. Pontife et prophète du genre humain, selon l'expression de Philon2, précurseur du Messie, dépositaire des promesses, des figures, des prophéties qui doivent le montrer aux nations, à peine ce peuple est né , que Dieu commence à le promener à travers le monde. Il le mène d'abord en Egypte, dans ce vieux sanctuaire des plus antiques traditions, foyer naissant de toutes les erreurs. Là vivront Abraham, le père des croyants; Joseph, qui s'assiéra sur les marches du trône et deviendra premier ministre; Moïse, que Dieu établira
1 Faugère, Pensées de Pascal, IIe part., art. xi. 1 Philon., De Abraham, p. 247*
le Dieu de Pharaon , et qui obligera les prêtres égyptiens à reconnaître la puissance du Dieu dont il est l'envoyé et le représentant. Qui peut nier ce que de tels hommes ont dû jeter de lumière, laisser de vérités dans les mystères de la vieille Egypte? Les prêtres les recueilleront avec soin, y rafraîchiront leurs souvenirs qui s'affaiblissaient, et les graveront sur leurs obélisques. Plus tard, ces lueurs de vérité éclaireront les philosophes grecs; et de nos jours la science retrouvera, sous ces signes hiéroglyphiques qu'elle avait commencé à lire pour insulter à Moïse , des échos si vivants de la Bible, qu'elle s'avouera vaincue1.
Quand la lumière a lui suffisamment sur la vieille Egypte, Dieu fait un signe, et le peuple juif se met en marche vers la terre que Dieu lui a préparée. Cette terre, en harmonie avec sa mission , est placée entre l'Orient et l'Occident, au bord de cette Méditerranée qui baigne tous les rivages fameux; dans le voisinage de Tyr, de Sidon, de Memphis , d'Alexandrie ; sur la route que . suivront tous les conquérants : Nabuchodonosor, Cyrus, Xerxès, Alexandre, Pompée, Auguste. Position merveilleuse, non choisie au hasard, mais prévue et préordonnée, vers laquelle s'avance lentement, et comme par flots, le peuple juif; depuis Abraham qui quitte son pays pour aller vers la montagne que Dieu lui montrera ; depuis Moïse et Josué qui ont besoin de toute leur énergie pour y conduire et y faire entrer le peuple , jusqu'à David qui en achève la
1 Voir la Bible et les découvertes modernes en Egypte et en Assyrie, par l'abbé Vigouroux,2 vol.in-12; Paris, 1877. — Manuel d'histoire ancienne, par F. Lenormant. On trouvera, dans ces deux ouvrages, un excellent exposé des grandes découvertes scientifiques qui s'accomplissent en ce moment, et qui ont renouvelé l'histoire des anciens peuples, et merveilleusement confirmé le récit de la Bible.
conquête, et à Salomon qui y construit le Temple. Huit siècles ont été nécessaires à cette installation; huit sièoles pendant lesquels le peuple juif a été promené, comme un flambeau, à travers tous les peuples voisins. Arrivé là, il commence à les éclairer d'une lumière plus vive. Les armées de David se font respecter depuis le Nil jusqu'à l'Euphrate. Les flottes de Salomon parcourent la mer jusqu'au pays d'Ophir, que l'on croit être l'Espagne. Il épouse la fille des Pharaons. Il est visité par la reine de l'Ethiopie. Le roi de Tyr, Hiram , lui fournit du bois de cèdre et cinquante mille ouvriers pour bâtir le temple, que Salomon dédie solennellement, et où tous les jours on chante : Les dieux des nations sont des idoles. C'est le Seigneur qui a fait les deux! Et encore : Ouvrez-vous , deux, et que les nuées pleuvent le Juste! Que la terre se fende, et qu'elle engendre le Sauveur l !
Voilà le premier dessein de Dieu. Il avise au centre du monde, entre l'Orient et l'Occident, un coin de terre unique, placé au confluent de toutes les nations, sur le chemin nécessaire de toutes les grandes expéditions, militaires, politiques et commerciales; il y dépose, avec le dogme de l'unité de Dieu, le portrait merveilleux du Sauveur et du Rédempteur du monde. Et maintenant, passez et repassez , peuples de la terre I Allez à vos ambitions , à vos drames, à vos tragédies sanglantes. Sillonnez le monde en tous sens! Vous n'irez nulle part, sans rencontrer le foyer de la vie et de la lumière divines, sans vous heurter, à chaque pas, au temple auguste de l'unité de Dieu et de l'attente du Messie !
Mais ce n'est là que le commencement du grand dessein
1 Isai. x v, -s.
de Dieu, et voici, à partir du règne de Saiomon, quelque chose de pJ.us haut. *
On ne voit trop souvent, dans l'histoire ancienne, qu'une succession d'empires qui se renversent les uns les autres, qu'une suite de guerres sanglantes qui ne laissent après elles que des ruines. Sous ces grandes commotions, on ne discerne pas la véritable histoire. Il en est cependant de ces monarchies colossales, comme des épouvantables catastrophes qui ont précédé, sur notre globe, l'apparition de l'homme. A travers les' gigantesques fougères, les horribles amphibies et les quadrupèdes monstrueux, manifestement on va à l'homme. Pas une de ces formations primitives, pas un de ces êtres étranges qui ne contribue pour sa part à préparer le monde à la vue de son roi. Ainsi en est-il de ces grandes monarchies qui ont, l'une après l'autre, occupé avant Jésus- Christ la scène de l'histoire. Chacune d'elles travaille, sans s'en douter, à l'achèvement de ce grand théâtre, dont Jésus-Christ va occuper le centre.
Mais, afin que le monde n'assistât pas en aveugle à une œuvre si divine, Dieu la fit annoncer d'avance par ses prophètes. Tantôt ils voyaient quatre animaux féroces, accourant des points extrêmes de l'horizon pour tout unir, en broyant tout ; tantôt quatre vents terribles qui s'élevaient de la grande mer, et qui nivelaient l'espace immense; d'autres fois, c'était une statue colossale, composée de quatre métaux, que venait frapper une petite pierre, laquelle devenait une montagne qui remplissait la terre. Et
Dieu les chargeait d'annoncer au monde que ces quatre vents, ces quatre animaux, ces quatre métaux, c'étaient quatre monarchies qui allaient se succéder, et mettre l'univers dans une vaste unité politique : préparation et symbole de la grande unité religieuse, dont le Christ serait à la fois le principe et la vie *.
Et, en effet, on les voit se lever successivement ces quatre empires préparateurs, et, à mesure qu'ils montent sur l'horizon , Dieu par le peuple juif y verse la lumière à flots.
L'empire assyrien paraît le premier; c'est le plus ancien de la terre. Son fondateur, Nemrod , rayonna d'une telle gloire, que l'Ecriture nous dit que sa puissance était passée en proverbe. Figuré par l'or dans le langage inspiré du Prophète, assis sur les bords de l'Euphrate, sous un ciel admirable de pureté, au sein d'une voluptueuse atmosphère, cet empire étonnera toujours l'imagination par les prodiges de son luxe et les merveilles de ses villes. Il eut successivement pour capitales Ninive et Babylone, dont les débris, transportés à Paris et à Londres, provoquent aujourd'hui par leurs masses une sorte de stupeur '. La mission de cet empire fut de commander à l'Asie centrale, et de jeter sur ces riches contrées le premier réseau politique. Les conquérants s'étendent d'abord à l'orient de l'Asie, visitent par les armes les tribus éparses du monde patriarcal , et les courbent les unes après les autres sous
1 Daniel, vu.
* Dans un coin de Ninive, on vient de retrouver la bibliothèque du roi Assourbanipal, composée de quelque dix mille volumes, ou au moins de quelque, dix mille briques, chargées d'écritures il y a vingt-cinq siècles. C'est tout un monde nouveau, plein des plus merveilleuses confirmations du récit biblique.
LES DOGMES DU CREDO 53b
un même sceptre. Puis ils se rejettent sur l'Occident, et enveloppent tout dans une première unité. Nabuchodonosor marque le point culminant de cet empire. On le voit parcourir en triomphateur l'Egypte, l'Afrique, l'Espagne, même les Gaules1; toucher aux colonnes d'Hercule, rentrer en Asie par la Thrace, la Macédoine, et achever ainsi le premier essai d'unité universelle.
Un tel empire, dont la mission était si vaste, ne pouvait pas ne pas être baigné - dans la lumière prophétique. Ninive est sa première capitale. Dieu lui envoie d'abord le prophète Jonas; et celui-ci, par la sainte énergie de sa prédication, convertit le roi, les grands, le peuple2 d'une conversion si complète, que bien des siècles après le Christ en rappellera le souvenir3. Et comme ce n'est pas assez d'un homme pour pénétrer dans toutes les couches d'une si grande nation , voici le peuple juif tout entier qui est emmené captif sous Salmanazar, et disséminé dans tout l'empire. Tobie élève alors la voix pour apprendre au peuple juif la raison providentielle de cette captivité : Le Seigneur vous a dispersés parmi les nations qui ne le connaissent pas , api que vous leur racontiez ses merveilles , et que vous leur fassiez savoir qu'il n'y a pas d'autre Dieu que lui *. Voilà le vrai motif de cette dispersion; et les Juifs le comprennent si bien, qu'à peine répandus au milieu des gentils , leur penchant à l'idolâtrie cesse , et ils se transforment en apôtres du Dieu unique, en révélateurs du Christ qui doit venir. Cependant Ninive retourne à ses erreurs ; elle se replonge dans l'idolâtrie. Le prophète
1 Megasth. Apud Strab., lib. XV.
2 Jon. m, 1-10.
3 Malth. xn, 41.
* Tobie, xm.
Nahuoi lui est envoyé ; et, ne pouvant la convertir comme Jonas, il lui annonce son châtiment: Charge sur Ninive. Me voici contre toi, dit le Seigneur des armées *. Elle tombe, la grande ville, sous les coups de Nabuchodosor. L'empire change de capitale; Babylone remplace Ninive; et l'unité du monde fait un nouveau pas.
-Babylone avait déjà eu de nombreux rapports avec le peuple juif. Elle avait envoyé ses prêtres s'informer de la guérison miraculeuse d'Ezéchias», et elle avait vu cent vingt mille soldats de son armée échouer devant la hardiesse de Judith. Mais ce n'étaient là que des préludes. Comme Ninive avait emmené les dix tribus captives , et parmi elles Jonas, Tobie, Sophonie, Nahum, Dieu voulut que Babylone eût la même lumière. Nabuchodonosor fond sur Jérusalem , et tous les enfants de Juda , leurs prêtres , leurs prophètes, sont semés dans toutes les grandes villes de l'Orient. Isaïe et Osée restent à Jérusalem ; mais Ezéchiel, Daniel, Habacuc sont à Babylone et à Suze; Jérémie et Baruch à Memphis. Baruch même parcourt tout l'Orient pour porter à ses frères dispersés les lamentations de Jérémie. Et pour que leur parole mérite plus de créance, et que leurs prophéties sur le Messie frappent plus vivement les esprits, Dieu leur fait prédire le châtiment de toutes les villes de l'Orient, et la cause de leur ruine, qui est l'idolâtrie. On voit ces villes, Tyr, Cédar, Damas, Memphis, Babylone même, recevoir leurs sentences, puis crouler quelques années après , à l'heure précise marquée par les prophètes a. Mais celui qui est appelé pour annon-
» Nahum 1, 2, 3.
2 IV Reg. 20; Isai. xxxvin.
3 Amos. i; Joël, m; Isai. xxm; Jercm. xxxvn; Ezcch. xxvn, XXIX , XXXI , etc.
cer d'une manière plus circonstanciée le mystère de la préparation évangélique, sera élevé plus haut, mis aux côtés du roi, sur les marches du trône, afin que sa voix porte plus loin. Daniel explique à Nabuchodonosor son songe prophétique, confond l'idolâtrie, démasque la supercherie des prêtres, détruit la grande idole des Babyloniens. Jeté deux fois dans la fosse aux lions , sauvé miraculeusement , il arrache à Nabuchodonosor, et ensuite à Evilmérodach , son successeur, des décrets où ils ordonnent de révérer le grand Dieu de Daniel , ce Dieu très-haut , qui a opéré devant lui de grandes merveilles; ce Dieu dont le royaume est éternel, et auquel nul ne peut résister, ni parmi les puissances du ciel, ni parmi les habitants de la terre*. Quelle lumière sur Babylone! Quelle facilité aux Mages de connaître la vérité! Quelle diffusion de la lumière divine au milieu des villes de l'Orient! On interrogeait curieusement les Juifs. On connaissait les psaumes de David; on les goûtait. On disait aux captifs : Chantez-nous quelque chose des cantiques de Sion.
Babylone ne profite pas d'une telle lumière. Elle a achevé son œuvre. La vengeance de Dieu éclate. Jérémie l'annonce2. Elle tombe, elle tombe, la grande capitale. Venez, Perses; venez, Mèdes : Cyrus les conduit; Cyrus, prédit deux cents ans d'avance par Isaïe; Cyrus, nommé par son nom 3. Il arrive; il surprend la ville pendant que Balthasar voit une main mystérieuse écrire son arrêt sur les murs de la salle du festin, et que Daniel se lève pour expliquer la sentence, et pour arracher au roi tremblant ces mots, qui sont le testament du premier empire : Le
* Daniel, m, 98; iv, 31-34; xiv, 39.
2 Jerem. l.
3 Isai. xxi
Dieu de Daniel est le seul Dieu vivant et éternel l. Babylone succombe, et le second empire, l'empire des Perses commence.
Ce second empire est figuré par l'argent. Il est moins brillant que le premier. Au lieu de durer quinze cents ans, il n'en dure que deux cent cinquante; mais sa mission est grande. Si on en excepte l'expédition merveilleuse de Nabuchodonosor, qui n'avait été qu'un voyage triomphant à travers l'Occident, les conquérants assyriens ne s'étaient guère occupés que de l'Orient. Les Perses font un pas en avant. S'emparant des forces groupées de l'Asie , ils s'approchent résolument de l'Occident. Cambyse s'empare de l'Egypte, et jette déjà des colonies sur tous les rivages de l'Afrique. Darius et Xerxès se tournent vers la Grèce, et portent leurs armes jusque sur les côtes de la mer Egée. C'est là que l'Asie se heurte contre l'Europe. Darius échoue à Marathon; dix mille Grecs font reculer cent mille Perses. Xerxès reprend la même œuvre, et se rue sur la Grèce avec deux millions d'hommes. Son armée de mer est détruite à Salamine par Thémistocle; son armée de terre est arrêtée aux Thermopyles par Léonidas , défaite à Platée par Aristide. Salamine, Platée, Micale, les Thermopyles ! Noms célèbres qui font battre tout cœur généreux, et qui annonçaient au monde que ce n'était pas par les hommes efféminés de l'Orient que s'achèvera;' la grande œuvre de l'unité du monde,
Mais s'ils ne doivent pas l'achever, ils la préparent. Ils jettent sur l'Orient le second réseau de l'unité, et lui font faire un premier pas du côté de l'Occident. Aussi Dieu, qui les a appelés et qui les dirige, ne leur ménage pas la
i Daniel, v.
lumière. Cyrus trouve Daniel à Babylone et le comble d'honneurs. Il se fait lire les livres sacrés des Juifs et s'arrête étonné devant cette parole d'Isaïe : C'est moi qui dis à Cyrus mon favori: Rétablissez mon temple l. Il signe le décret pour le rétablissement du temple, et il proclame à son tour la grandeur du Dieu des Hébreux *. Le peuple juif retourne en Judée , mais tous ne quittent pas la terre de captivité. On assiste à une singulière lutte entre l'ange des Juifs qui veut les emmener tous, et l'ange des Perses qui obtient qu'une partie reste pour achever d'éclairer ces malheureux peuples *. Les difficultés de la reconstruction du temple obligent de recourir souvent aux successeurs de Cyrus , qui donnent de nouveaux décrets dont il est impossible de ne pas remarquer le style. Darius le Mède prescrit de craindre le Dieu de Daniel, parce qu'il est l'Éternel. Cyrus reconnaît que c'est lui qui lui a donné tous les royaumes de la terre. Darius, fils d'Hystaspe, assigne des revenus pour que chaque jour on offre dans le temple de Jérusalem des sacrifices pour lui et pour ses enfants 4. Artaxerxès, le grand roi, épouse Esther, élève Mardochée à la dignité de premier ministre , de grand vizir, comme disent les orientaux, et il envoie des lettres par tout l'empire, où il reconnaît que les Juifs sont les enfants du Dieu Très-Haut, très-puissant et éternel, par la grâce duquel ce royaume a été donné à nos pères et à nous et se conserve encore aujourd'hui entre nos mains 5. C'est à ce moment, sous le règne de Darius, fils d'Hystaspe, que naît Laotseu, le réformateur de
1 Isai. xlv.
2 Esdras, i, 1-4,
3 Daniel, x, 14.
4 Esdras, v, vi, vu, a.
5 Esther.. xvi, 13.
la religion persane. Son berceau est comme baigné dans la lumière de la révélation. Qui donc s'étonnera de la ressemblance de ses doctrines avec les traditions des Hébreux? Elle est telle que plusieurs le font Juif d'origine. Par lui, Confucius, Zoroastre ont pu connaître ce qu'ils ont dit sur l'unité de Dieu et la venue d'un Saint qui relèverait l'humanité. Les Juifs continuent à remplir le palais d'Artaxerxès. Néhémias est son échanson; et le roi apprend de lui les difficultés qui arrêtent l'achèvement du temple1. 11 se termine enfin; Aggée et Malachie en disent la gloire future, supérieure à celle du premier, parce qu'il verra le Messie 2 ; et l'empire des Perses s'achève , ayant été, pendant deux cent cinquante ans, éclairé par les plus vives lumières de la prophétie.
A ce moment, Alexandre paraît, et le troisième empire commence. La Providence avait tout prodigué à la Grèce, pour la rendre capable de remplir sa mission. Elle lui avait fait deux dons surtout: l'épée et la lyre. L'épée, si brillante déjà aux mains de Thémistocle et de Léonidas, devient étincelante et irrésistible aux mains d'Alexandre. C'est par elle que la Grèce accomplit la mission qu'elle a reçue de triompher du monde oriental , d'en transporter le centre en Occident, et de faire faire ainsi à l'unité un troisième pas. Après Ninive, Babylone; après Babylone, voici Athènes, Alexandrie, Corinthe, Ephèse. Le monde avance et la grande unité se fait.
Ce plan, tracé depuis deux siècles, Alexandre l'exécute, comme un soldat sa consigne. C'est cet animal vigoureux que dépeint le prophète, aux bonds bardis , à la démarche légère, qui s'avance par vives et majestueuses saillies, et
1 Nehem. xm.
2 Malach. m,l.
que rien n'arrête, ni montagnes, ni précipices *. Il part de l'Occident, franchit l'Hellespont, arrive sur le Granique. Tout fuit devant lui. Et les noms d'Issus, d'Arbelles, annoncent au monde que c'en est fait de la Perse. Déjà il atteint l'autre extrémité de l'Asie. Il brise tous les peuples; la terre se tait devant lui. Puis tout à coup, du faîte de la puissance, le héros tombe sur un lit funèbre et meurt à trente-deux ans, ayant fini l'œuvre de l'épée.
Que l'immense empire d'Alexandre se divise maintenant, qu'importe? Rome s'emparera plus facilement des débris. On évitera le choc. D'ailleurs, l'œuvre du troisième empire ne périt pas avec Alexandre; ce que l'épée a commencé , la lyre l'achève. C'est elle qui séduit l'Orient et le met dans une unité plus haute. La langue grecque devient la langue universelle. Les philosophes grecs portent un premier coup de hache à la racine des superstitions orientales; les poètes retrouvent, dans les sanctuaires cachés de l'Egypte, des notions plus pures sur Dieu, sur l'âme; Socrate meurt pour la vérité; Platon est surnommé le divin, et plusieurs Pères l'appellent un préparateur inspiré. Déjà trois parties du monde sont sous un même sceptre et parlent la même langue. Rome peut paraître; il ne manque plus qu'un trait au grand travail de la préparation évangélique.
Mais ce qu'il ne faut pas oublier pour achever le tableau de l'empire grec, c'est l'abondance des lumières que Dieu verse sur lui. Ce peuple, qui doit élargir le cercle des empires asiatiques et transporter hardiment en Occident le centre du monde oriental en unissant le tout, non-seulement par l'épée qui se brise, mais par la langue et la civi-
1 Daniel, vm, 5, 6, 7.
lisation; un tel peuple, destiné à de telles choses, devait, lf encore plus que les Perses, être mis en rapport avec le dépôt des traditions divines. Aussi à peine Alexandre paraît que Dieu l'amène à Jérusalem. Il marche furieux contre cette ville qui n'avait pas voulu venir à son aide pendant le siège de Tyr. Le grand prêtre sort au-devant de lui, revêtu de ses habits pontificaux, entouré des prêtres et des lévites ; Alexandre le voit et s'arrête interdit. C'est la même figure qui lui a apparu en songe et lui a prédit l'empire du monde. Il entre apaisé dans le temple ; mais sa stupeur n'a plus de bornes, quand on lui montre sa course prodigieuse décrite avec précision par Daniel1, Il comble la ville de privilèges et il emmène des milliers de Juifs dans ses armées.
Les généraux d'Alexandre se partagent son empire. Deux royaumes apparaissent plus fameux que les autres : celui d'Egypte, fondé par Ptolémée fils de Lagus, et celui de Syrie, fondé par Séleucus. Or voyez les attentions de la Providence. D'une part Ptolémée , fils de Lagus , s'empare de Jérusalem et emmène en Egypte cent mille captifs. Mais bientôt ne trouvant rien de plus fidèle dans tout son État, il les fait citoyens d'Alexandrie et en remplit ses armées et son conseil *. D'autre part, Séleucus Nicanor, roi de Syrie , les établit à Antioche , sa capitale ; et son petit-fils, Antiochus le dieu, les fait recevoir dans toutes les villes de l'Asie Mineure. Ainsi, tout l'Orient en est plein. La Grèce, la Syrie, la Babylonie, l'Egypte, jusqu'à l'Inde, ont des colonies juives adorant un seul Dieu, sacrifiant en un seul temple et proclamant qu'avant que ce
1 Josèphe, Antiq. xi, 8.
2 Josèphe, Cont. App., lib. II, cap. il.
temple unique soit détruit, le Messie, le Désiré des nations , sera venu.
C'est au milieu de telles circonstances que les livres saints sont traduits en grec. L'Orient et l'Occident ne parlaient plus que cette langue , et la diffusion des Juifs n'aurait pas été une lumière suffisante, si les livres saints étaient restés enfermés dans un idiome que personne ne comprenait. La traduction se fit avec un éclat qui dut faire ouvrir tous les yeux. Le roi d'Egypte, Ptolémée Philadelphe, envoya dans ce but une ambassade au grand prêtre Eléazar avec des présents magnifiques pour le temple. Le grand prêtre, ravi de cette proposition, choisit six docteurs dans chacune des douze tribus et les envoya à Alexandrie avec un exemplaire de la Bible écrit en lettres d'or. Logés, nourris aux frais du roi, établis dans un palais, en face d'Alexandrie, les soixante- douze docteurs travaillèrent pendant plusieurs mois. Trois millions furent dépensés à cette œuvre, et la traduction grecque, remise aux mains du roi, fut déposée par lui dans le Bruchium d'Alexandrie. Une foule de copies se répandirent dans le monde entier. Franchement, croit -on que de tels événements pouvaient passer inaperçus et ne pas impressionner vivement et éclairer les âmes de bonne volonté?
Cependant Rome avait commencé sa grande œuvre. Dès les premiers pas , qui ne reconnaît la quatrième bête peinte par Daniel , cette bête terrible , effroyable , aux ongles de fer * 1 Elle ne fait que naître et déjà elle a broyé et dévoré tous les peuples de l'Italie , de la Sicile , de la Sardaigne , de la Corse. Vainement le génie d'Annibal essaie de l'arrêter; elle s'empare de l'Afrique, détruit Carthage, soumet
» Daniel, n , 40.
l'Espagne, dompte les Gaules. Cela fait, cette bête aux dents de fer se tourne vers l'Orient, et les parties les plus éloignées des anciens empires de Babylone et de Ninive deviennent ses tributaires. Après des siècles , Rome est la maîtresse du monde. Les Scythes et les Sarmates, qu'on pe connaissait que par ouï-dire, demandent à être ses amis. Les rois de l'Inde lui envoient des ambassadeurs1. Les Chinois eux-mêmes réclament son alliance 2. L'œuvre est achevée, la première, celle dont le poëte disait :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Mais ce n'est pas seulement avec l'épée que Rome accomplit l'œuvre gigantesque de l'assujettissement des nations. L'épée détruit, elle ne crée pas. Il fallait donc à Rome un instrument créateur. La Grèce avait eu la poésie, qui unit en enchantant. Rome eut le droit. Par le développement du droit civil et politique, Rome parvint à opérer deux choses : à l'intérieur, le nivellement des deux peuples qui luttaient dans son sein; à l'extérieur, la fusion des nations conquises, d'abord par l'uniformité d'administration , ensuite par l'extension graduelle du droit de cité. Cette assimilation progressive des différentes races, cette fusion dans le même mou'*, complète et consomme l'unité politique du monde.
Mais en ouvrant aU si son sein à tous les peuples, Rome l'ouvre nécessairement aux Juifs, qui en profitent pour acbever d'établir partout des synagogues. Leur nombre est si grand à Rome ; ils y sont si puissants, si entreprenants, que
i Strab., lib. V, cap. n. Dion Cassius, lib. L1V, n°9. 2 Florus, lib. IV, cap. xn.
Cicéron lui-même s'en alarme. A cette multiplication extraordinaire, ils joignent un attachement nouveau, opiniâtre, à leurs lois, à leurs écritures. Plus de tendance à l'idolâtrie; un mépris profond pour les dieux ; un orgueil bien légitime du reste pour la beauté, la sainteté de leurs livres divins; une ostentation à les montrer, à les comparer aux livres sacrés des peuples, à en faire voir la supériorité. Cela les conduit peu à peu à devenir apôtres, missionnaires. Ce n'est pas assez que les nations idolâtres comprennent la beauté de leur foi ; il faut qu'elles se convertissent, qu'elles se fassent circoncire. « On ne trouverait pas, dit Strabon, une seule place sur la terre où cette nation n'ait pénétré et où ils n'aient fait adopter à beaucoup d'étrangers leurs manières de vivre et leurs lois1. » Notre -Seigneur les montre allant aux extrémités du monde pour faire un prosélyte. C'est par là que Dieu achève de semer, au milieu de l'empire romain, l'espérance d'une ère nouvelle, et d'y provoquer une générale et puissante aspiration vers le Libérateur.
Voilà la succession des quatre grands empires. Même en dehors de la révélation prophétique, il est impossible de ne pas voir ici un travail de la Providence réunissant peu à peu toutes les nations, jusque-là divisées et fractionnées en mille manières; les groupant autour d'un seul centre qui peu à peu se déplace, passe de Ninive à Babylone, de Babylone à Athènes, à Sparte; se fixe en dernier lieu à Rome, d'où il saisit les nations les plus éloignées de l'Occident, et les rassemble, avec celles de l'Orient, sous un même sceptre. Et en même temps que chaque empire accomplit ainsi son œuvre, le peuple juif y est jeté , ou comme
1 Apud Joseph, lib. XIV, cap. vu.
voisin, ou comme allié, ou même comme esclave , chargé d'y éveiller et d'y entretenir non-seulement la pensée du grand Dieu qui gouverne le monde, mais le désir ardent du Rédempteur promis qui doit venir 1 ^
Ce qui achevait d'éveiller ce désir, et ce qui commençait à le pousser à l'angoisse , c'était l'état moral du monde. Pendant que se succédaient, sous le regard et dans la lumière de Dieu, les quatre grands empires chargés de préparer le monde à la venue de Jésus- Christ, il se faisait, dans les mœurs publiques et privées, un effroyable travail de décomposition. Le monde achevait l'expérience de sa faiblesse, de la profondeur de sa chute, du besoin absolu qu'il avait d'un Sauveur.
Vainement Dieu avait donné à l'antiquité tous les dons. Elle avait eu en Egypte la tradition primitive, et, ce dont elle se vantait tant, la sagesse; en Grèce, l'art, la poésie, l'éloquence, la philosophie; à Rome, la majesté, le bon sens, la grandeur, la force. A quoi tout cela avait-il abouti? A multiplier les preuves de la chute, à montrer de mille manières, non-seulement la réalité, mais la profondeur du péché originel. Contemplez, contemplez toutes ces villes de l'antiquité, même les plus brillantes : Ninive, Babylone, Corinthe, Éphèse, Rome; que voyez-vous partout? Qu'ont-elles écrit, tracé sur les murs de leurs palais, de leurs écoles, de leurs théâtres, même de leurs
temples? Quels noms donner à de telles œuvres? Là se voit, pour l'éternelle instruction de l'humanité, cette horrible fresque de l'âme déchue, entraînée par l'orgueil et la volupté dans les derniers abîmes du mal, s'appelant tour à tour Nabuchodonosor, Néron, Héliogabale, Vitellius, et descendant dans des extravagances d'orgueil, dans des raffinements de volupté dont la seule pensée fait rougir. Là se voit cette fresque lamentable de la famille déchue, où l'époux devient un maître et le père un tyran ; où la femme n'est qu'une fleur qu'on respire un instant pour la briser ensuite , qu'un être qu'on outrage dans l'amour, et qui ne connaît que des embrassements qui la déshonorent. Là se voit, avec des couleurs d'une crudité révoltante, cette fresque encore plus horrible de la société déchue : des rois qui se font adorer, et qui voudraient que l'humanité n'eût qu'une tête pour avoir le plaisir de la couper d'un seul coup; des maîtres qui imitent en petit les insanités de leurs empereurs; qui à la fin d'un repas amènent leurs esclaves, afin que les convives, en abattant des têtes, s'assurent que leurs mains sont encore fermes, et qu'ils peuvent se remettre à boire; des femmes, des matrones, des jeunes filles qui, en s'habillant pour le cirque, s'amusent à planter des épingles dans le sein de leurs esclaves, et qui vont ensuite à l'amphithéâtre se distraire un instant et sourire en voyant s'entre-tuer des hommes. Là enfin cette fresque, la plus odieuse de toutes, de la Religion déchue : des temples élevés à l'orgueil , à l'impudicité; des autels où l'on vient adorer l'adultère; des bois sacrés où on la pratique; des cérémonies où l'on dépouille toute pudeur ; des prières si infâmes que, quand un homme s'approche, on se tait, ne voulant pas que la terre entende ce que l'on dit au ciel.
Voilà les fresques de la chute, les impérissables monuments de la déchéance. Toutes les nations y ont travaillé pendant quatre mille ans, avec un pinceau si réaliste, une telle crudité de ton, une si affreuse puissance de séduction, qu'il ne faut en permettre la contemplation à personne, et que l'homme, même blanchi dans la science du bien et du mal , ne doit s'y arrêter qu'en tremblant. Elles subsisteront jusqu'à la fin des temps pour y être l'éternel témoignage de deux dogmes : la chute de l'homme et la nécessité d'une rédemption.
On voudrait bien les effacer aujourd'hui ; on en rougit; et, pour l'honneur de l'humanité, quelques hommes ont essayé de nier une si épouvantable déchéance. Mais comment faire? Il faudrait supprimer Tacite, Tite-Live, Suétone; il faudrait faire taire saint Justin, Origène, Tertullien, Clément d'Alexandrie, saint Augustin; il faudrait anéantir Pompéi, Herculanum, tous les musées antiques, et en particulier ce musée secret de Naples, où l'on cache à tous les regards les infamies que le soleil baignait autrefois de sa lumière.
Obligé d'avouer un tel état moral, on aurait voulu du moins le montrer comme le point de départ d'une humanité qui progresse. C'est le contraire qui est vrai. Historiquement parlant, l'humanité commence dans la lumière. Il en reste un souvenir dans la tradition de tous les peuples. Puis, de siècle en siècle, la lumière faiblit, le mal augmente. L'histoire de l'humanité , avant Jésus- Christ, n'est pas un progrès dans le bien, c'est une décadence. Chose d'autant plus frappante, qu'à tous les autres points de vue il y a progrès. On ne recule que dans l'ordre moral et religieux, et d'une chute si croissante que nul génie ne peut ia conjurer.
LES DOGMES DU CREDO 54y
Du moins aurait-on voulu établir que, si le peuple avait succombé aux folies de l'idolâtrie, la vérité sur Dieu, sur l'homme, s'était conservée dans les castes sacerdotales. Mais c'est ici qu'éclate davantage l'impuissance de la raison humaine. Car que manquait-il aux sacerdoces antiques de l'Egypte, de l'Inde, de la Perse, pour conserver la vérité? Ils possédaient le plus grand de tous les éléments : la tradition, rajeunie, renouvelée sans cesse au contact du peuple juif. Ils furent impuissants néanmoins à enseigner la vérité au peuple, ne l'essayant même plus, se vantant même de la lui cacher sous le voile impénétrable des mystères ; impuissants aussi à la transmettre intacte à quelques initiés sous le sceau du secret; impuissants enfin à la conserver dans leurs livres sacrés, dont les tendances les plus élevées n'aboutissent qu'au panthéisme et à l'immoralité! Leurs traditions sont là, enveloppées de symboles, entourées, comme des momies, de bandelettes qui en voilent le vrai sens ; trésors cachés dans des coffres dont on a perdu la clef.
Et pendant que les castes sacerdotales ne pouvaient pas conserver la vérité, les écoles philosophiques travaillaient, encore plus vainement, à la retrouver. Elles entrevirent sans doute les folies du polythéisme; peut-être l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme. Leurs grands génies eurent, vers les choses invisibles, de beaux battements d'ailes; mais rien de suivi , de complet. Ils ne parvinrent pas à déterminer les vrais rapports de Dieu et de l'homme. Us échouèrent au dogme de la création, se perdant les uns dans le panthéisme, les autres dans le dualisme; ne purent dès lors qu'entrevoir d'une manière obscure l'origine, la nature, la fin de l'âme, et se virent incapables de la diriger vers sa destinée éternelle. Les meilleurs le sentirent; et,
gémissant d'avoir si peu de lumière et de voir le peuple incapable de supporter même ce peu de lumière, 'ils se turent, cachèrent sous des formes énigmatiques le peu qu'ils avaient découvert, et, découragés de l'avenir intellectuel et moral du monde , le déclarèrent infailliblement perdu, à moins qu'un Dieu ne vînt à son aide. Les autres, forts seulement pour détruire, ébranlèrent à la longue, par leurs sarcasmes, ce qu'il y avait encore de divin dans le polythéisme; et, n'ayant rien à lui substituer, ils jetèrent le peuple dans un athéisme épouvantable.
Voilà où l'on en était après quatre mille ans d'expérience. Aussi, quand on approche des temps de Notre- Seigneur, un vide immense se fait sentir dans les esprits, une désolation indicible dans les cœurs, un désespoir profond et général. On appelait partout une intervention divine, un enseignement de Dieu. Pour le trouver, on interrogeait à Rome les cultes étrangers ; on se faisait initier à tous les mystères. On s'arrachait les vers sibyllins, les oracles des vieux sanctuaires qui prédisaient une ère nouvelle.
A ce point de vue encore, la préparation évangélique s'achevait. Le monde avait poussé jusqu'aux dernières limites l'expérience de sa faiblesse. Il sentait la profondeur de l'abîme, l'impossibilité d'en sortir seul, et par conséquent le besoin d'un Sauveur.
De fait, le monde entier l'attend et soupire après lui. A la lettre, le Christ est le Désiré des nations.
Même dans ces empires enveloppés de silence et de mystère, qui demeurent étrangers au reste du monde, on sent que la connaissance du Messie a pénétré , et que son attente remplit tous les cœurs d'espérance. « 0 maître, disait à Confucius un de ses disciples, n'êtes-vous pas un homme saint? — Quelque effort que je fasse, ma mémoire ne me suggère personne qui soit digne de ce nom. — Mais les trois rois n'ont-ils pas été des saints? — Les trois rois, doués d'une rare bonté, ont été remplis d'une puissance éclairée, d'une force invincible; mais moi, Khiéou, je ne sais pas s'ils ont été des saints. — Les cinq seigneurs n'ont-iis pas été des saints? Les cinq seigneurs ont agi avec une charité divine et une justice inaltérable; mais moi, Khiéou, je ne sais pas s'ils ont été des saints. — S'il en est ainsi, quel est donc celui qu'on peut appeler saint? — Moi, Khiéou, j'ai entendu dire que, dans LES CONTRÉES occidentales il y aurait UN saint , qui sans gouverner préviendrait les troubles , sans discourir inspirerait la foi. Aucun mortel ne saurait dire son nom; mais moi, Khiéou, j'ai entendu dire que c'était là le véritable Saint l. » Et Confucius célèbre sa venue dans des termes
1 L'Invariable Milieu, ch. xxxin.
qui rappellent les accents des prophètes. Il y a deux ou trois textes surtout, trop longs pour être cités ici, mais d'une beauté frappante.
On trouve la même doctrine non-seulement en Chine, mais au Thibet, en Cochinchine, au Tonkin, dans le royaume de Siam, à Ceylan, et jusqu'au Japon. Partout on attend un Saint des saints, un être céleste et miraculeux qui remettra tout dans l'ordre. Lui seul peut offrir un holocauste digne de la majesté du Schanz-Ti (Dieu souverain du ciel). Les peuples l'attendent, dit Mentius, disciple de Gonfucius, comme les plantes flétries attendent la rosée ».
C'est le même spectacle dans l'Inde. Là on attendait un docteur universel. Cette attente, dit un savant orientaliste, le capitaine Wilford, est souvent l'objet des Pouranas. La terre se plaint de ce qu'elle va s'enfoncer dans l'abîme, sous le poids des iniquités accumulées du genre humain ; et Wichnou la console en lui promettant un Sauveur, un très-saint, qui l'affranchira de la puissance du mal. Il lui révèle que ce Sauveur naîtra dans la maison d'un berger; il offrira un sacrifice, et fera régner partout la justice *.
Ce Saint, ce Docteur, ce Sacrificateur, la Chaldée savait qu'il naîtrait d'une Vierge sans tache; et, soit ressouvenir de la prophétie de Balaam , soit résultat des relations avec les Juifs, elle s'attendait à être conduite à son berceau par une étoile. C'est ce qu'avait annoncé en termes fort clairs Zoroastre ; et cette attente remplit les livres sacrés des Perses .
1 Schmitt, Rédemption du genre humain, p. 43 et suiv.
2 Recherches asiatiques, t. X, p. 27.
3 Schmitl, Rédemption du genre humain, etc., p. 80 et suiv.
Ainsi tout l'Orient, l'Inde, la Chine, la Chaldée, l'Egypte, attendaient un Saint, un Sauveur, un Libérateur; et, chose digne d'attention , toutes ces contrées l'attendaient de l'Occident. Or on sait que Jérusalem est à l'occident de ces pays-là.
Si maintenant nous nous retournons du côté de l'Occicident, c'est le même spectacle, la même attente, avec cette différence capitale qu'ici, dans les Gaules, dans la Grande-Bretagne, en Italie, à Rome, on a les yeux fixés vers l'Orient. Dans la Gaule, jusqu'au fond des forêts druidiques, cette espérance faisait battre le cœur de nos pères. Ils attendaient un Sauveur, et on dirait qu'ils avaient entendu Isaïe s'écrier : Ecce Virgo concipiet, et pariet Filium; car le Sauveur qu'ils attendaient devait naître d'une Vierge. Ils se prosternaient d'avance aux pieds de cette Vierge qui devait enfanter. Ils lui élevaient des autels. On en a trouvé à Chartres, à Châlons-sur-Marne, à Autun, à Dijon , avec cette inscription :
VIRGINI PARITUR^l DRUIDES.
L'autel de Nogent porte :