‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 9 sur 44 · Vitamaeter · texte numérisé non relu

Vitamaeter

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Nous n'insistons pas sur la conformité presque littérale de ces quatre formules du symbole. Les différences sont

imperceptibles. La seule importante est celle qui marque; le premier article du Credo d'Aquilée. Mais Kuffin nous avertit que ces deux mots : Invisibilem et impassibilem , sont étrangers, même au symbole primitif de cette église, auxquels ils ne furent ajoutés qu'après l'apparition de l'hérésie de Sabellius. En sorte que la lumière est ici à l'état évident '.

On s'arrête involontairement devant la grandeur d'un tel spectacle. D'ordinaire il faut du temps pour qu'une doctrine arrive à sa perfection. On tâtonne plus ou moins longtemps. Ici non. Au soir de la Pentecôte, les Evangiles non encore rédigés, les apôtres ont regardé la doctrine qu'ils avaient reçue de Jésus-Christ; ils l'ont sondée dans ses dernières profondeurs; et là, sans tâtonnements, sans hésitation , ils l'ont résumée et formulée en douze affirmations souveraines. Quand a-t-on jamais rien vu de pareil? Où sont les religions antiques qui ont eu un symbole? Où sont les philosophies humaines qui auraient pu en avoir un? Même les sectes séparées y ont renoncé. Un symbole, c'est-à-dire un résumé clair, complet, précis, définitif; un symbole fait pour tous les temps, tous les lieux , toutes les âmes ; un symbole que la succession des siècles ne pourra pas entamer, et que de fait, après dixhuit cents ans de bouleversements de toute sorte, on

1 Nous n'avons cité que ces exemplaires du symbole, à cause de l'autorité de Ruffin, qui, dès 372, en faisait voir l'harmonie. Mais l'érudition en a retrouvé depuis un grand nombre : celui de l'église de Jérusalem, celui de Carthage, celui d'Ancyre, celui de Ravenne, celui de Turin, etc., et les symboles usités, dès les premiers temps, dans les Gaules, en Angleterre, en Espagne, etc. etc. Bien loin d'être embarrassé par les variantes, on est étonné d'en trouver si peu. Il y a là une preuve éclatante d'une origine unique et d'une autorité qui s'impose à tous.

peut montrer à ses amis et à ses ennemis, identique même dans les moindres mots, absolument semblable à lui-même ! Voilà ce qui s'appelle débuter par un coup de maître.

Combien l'admiration augmente, quand on voit le caractère de ces douze affirmations souveraines, leur hardiesse, leur nouveauté divine ! Sur une terre qu'écrasait la multitude des temples et des dieux, ils chantaient donc, ces apôtres sortant du cénacle, ces chrétiens enfouis dans les catacombes : Je crois en un seul Dieu. Credo in unum Deum. En face des écoles où Sénèque, Plotin , Porphyre, s'épuisaient en disputes stériles , ils enseignaient la création , si mystérieuse mais si évidente, de la nature et de l'homme par Dieu : Creatorem cœli et terrœ. Foulés aux pieds , traînés smr les échafauds , ayant l'épée romaine dans la gorge, ils saluaient prophétiquement la catholicité de l'Eglise, c'est-à-dire son triomphe certain et perpétuel : Et in Ecclesiam catholicam. Enveloppés d'un air corrompu par tous les matérialismes , par celui de l'esprit autant que par celui du cœur et des sens , ils proclamaient bien haut la résurrection de la chair et la vie éternelle : Carnis resurrectîonem, vitam œternam. Quel souffle nouveau! et comme on sentait bien que c'était là ce vent chaud que Diea avait promis à la terre refroidie et qui en renouvellerait la face. Emittes Spiritum tuum, et renovabis faciem terrœ.

Et ces grandes et saintes choses , ils les chantaient au fond des catacombes, dans les mêmes termes que nous. Ces douze formules du Credo, ces semences sacrées , pleines d'une vie infinie, que nous répandons au milieu des défaillances du XIXe siècle , ils les versaient à pleines mains sur les corruptions du Ier. A dix-huit cents ans de distance, ils disaient comme nous , nous disons comme eux : Credo.

Et cependant s'il n'y avait que cela, nous hésiterions, en parlant des origines du Credo, à prononcer le nom de divin. Nous y verrions de l'extraordinaire; mais de l'extraordinaire humain, quelque chose qui supposerait un génie dix fois plus grand que celui de Platon , ce qui n'est pas impossible. Or il y a plus.

Quel est le vrai caractère de ces douzes ammations du Credo?

Sont-ce seulement des idées hardies , originales, comme il y en a dans Platon; de ces choses qui, sortant des profondeurs de la nature humaine , la ravissent, parce qu'elles en sont l'épanouissement. Tout autre est leur aspect. Ce sont des choses plus hautes ou plus basses, comme vous voudrez; des doctrines incompréhensibles, impénétrables, qui confondent la raison , vers lesquelles la raison n'a point de route, point d'accès : un Dieu unique en trois personnes distinctes ; une humanité souillée d'une faute qu'elle n'a pas commise; un Dieu qui se fait homme dans le sein d'une femme; une femme qui est à la fois vierge et mère ; un Dieu qui se laisse flageller, crucifier, qui meurt pour sauver sa créature. Voilà le symbole ; ce sont douze affirmations incompréhensibles 1

Avez -vous jamais vu une religion se présentant au monde, ayant pour tout bagage douze affirmations incompréhensibles?

C'est le fait pourtant. Comment les apôtres ont-ils osé

les présenter au monde? Comment ont -ils même pu les concevoir?

Et non -seulement ils ont pu les concevoir, ils ont osé les prêcher ; mais voici l'extraordinaire même : ces dogmes étranges ont conquis le monde.

Vous penserez peut-être que s'ils l'ont conquis, c'est malgré leur étrangeté , en dépit de leur incompréhensibilité î C'est le contraire. On a souvent essayé de les adoucir, de les débarrasser de ce qui effarouche au premier coup d'œil. D'habiles gens ont tâché de les rendre presque raisonnables. Mais , chose singulière , dès que ces dogmes deviennent raisonnables, ils perdent leur force. Le thermomètre est infaillible. Ne faites-vous que les adoucir un peu , affaiblir ce qu'ils ont de trop étrange ; leur fécondité n'est que diminuée. Allez-vous plus loin, supprimez-vous tout à fait le mystère, l'incompréhensible; il n'y a plus aucune fécondité. Que si vous «rencontrez quelque part, sur le globe, un petit coin do terre où la virginité fleurisse, où s'épanouissent et embaument les merveilles de la foi et de l'amour; jurez, sans même examiner, que ces dogmes étranges y sont connus, aimés, adorés dans leur étrangeté totale , sans adoucissement et sans voile.

Peut-être qu'hésitant à vous rendre, vous vous dites intérieurement que si le christianisme a produit à la vérité de telles merveilles ; s'il a converti , civilisé , sanctiiié le monde, après tout ce n'est pas à ces dogmes qu'il le doit, mais à sa morale , à cette morale admirable qui a saisi et relevé les consciences , en les mettant en présence du vrai , du beau, du bien, du juste, des lois éternelles que tout homme porte en lui-même. A première vue, cela paraît raisonnable ; mais l'expérience prouve que ce n'est pas» vrai.

Comment le christianisme a-t-il conquis le monde? A-t-il essayé d'abord de rétablir la doctrine de l'unité de Dieu , de l'immortalité et de la spiritualité des âmes pour les faire monter ensuite peu à peu jusqu'à la Trinité et à l'Incarnation. Non, il a suivi la route opposée. Le monde a vu apparaître des hommes qui disaient : Pour nous , nous ne savons qu'une chose : Jésus , et Jésus crucifié ! et il est tombé à genoux. C'est par le coup de foudre de la croix que le monde a été converti ; et c'est de ce dogme étrange, incompréhensible qu'il est remonté ensuite à l'unité de Dieu et à l'immortalité de l'âme.

Et ce qui s'est passé à l'origine du Christianisme se passe tous les jours chez les sauvages , les Indiens. On m'assure que ^es méthodistes ont essayé de les convertir par la voie rationnelle. Tant qu'ils n'ont parlé aux sauvages que du ^rand-Esprit, du Dieu un, de l'âme immortelle, on ne le* i pas écoutés. Les sauvages ne sont tombés à genoux <;ue quand on leur a montré la Croix !

Et ceci arrivera toujours. Certes nous applaudissons plus que personne à l'œuvre de ces hommes éminents qui ont reievé parmi nous l'étendard du Décalogue, de ce qu'ils appellent le « Décalogue éternel » , et qui s'eflbrcent d'y ramener les nations malades. Mais s'ils s'imaginent qu'ils convertiront le monde avec le Décalogue, ils se trompent. Ce n'est pas le Décalogue qui a converti le monde, c'est le Credo.

Sans le Credo , le Décalogue n'a pas plus de base que de sanction. Il manque de force pour s'imposer aux âmes, pour les émouvoir et les élever jusqu'au sacrifice.

Ajoutons ici, avant d'aller plus loin, un mot essentiel, qui achèvera de montrer tout ce qu'il y a de peu rationnel et naturel, et par conséquent de surnaturel et de divin dans cette genèse du Credo.

Nous nous sommes constamment servi jusqu'à présent de ce mot : Dogmes étranges; il faut s'entendre. Sans doute, ces dogmes sont impénétrables, incompréhensibles; mais n'allez pas imaginer qu'ils soient opposés à la nature humaine; ils sont au contraire très -naturels, profondément harmoniques à l'âme. Autrement comment se seraient-ils emparés de l'humanité?

Proudhon disait : « Une doctrine qui viole l'humanité ne peut pas posséder éternellement l'humanité. »

11 faut retourner la proposition et dire : « Une doctrine qui possède éternellement l'humanité doit satisfaire divinement l'humanité. »

Mais de quelle manière les dogmes du Credo sont- ils harmoniques à l'âme ? Ah ! c'est ici qu'est le dernier mot de la merveille. Us ne sont pas naturels comme nous pourrions l'imaginer. C'est leur étrangeté, leur impénétrabilité mystérieuse qui est naturelle. Elle trouve en nous je ne sais quelle impénétrabilité mystérieuse aussi, quelle étrangeté qui lui ressemble, qui est de même ordre, et qui fait que l'une ne peut pas voir l'autre sans tressaillir.

Allons au fond. Qu'est-ce que le Credo? C'est en douze articles l'exposé de la personnalité incompréhensible, de

la vie mystérieuse de Dieu. Or nous sommes faits à son image et à sa ressemblance. Par conséquent les mystères de Dieu sont en nous, guère plus pénétrables en nous qu'en lui, quoiqu'il y ait en nous l'infini de moins. De fait, nous sommes une Trinité; les philosophes mêmes en conviennent. Nous sommes une Incarnation. Nous sommes une Paternité qui crée et qui engendre à son image. Après avoir créé, nous devenons une Providence. Quand la femme devient mère, pendant un an ou deux elle est une Eucharistie. Pères et mères, nous sommes une Rédemption, une Passion, une solidarité dans la chute, une résurrection, une vie éternelle. Afin que nous ne pussions pas le nier, Dieu a écrit le Credo dans nos entrailles. Nous ne le voyons pas avec la raison; nous le sentons. Ce Credo humain, qui est nous, ne peut être mis en présence du Credo divin, qui est Dieu, sans tressaillir, comme la copie devant l'image.

Voilà pourquoi, à moins d'un mystère de perversion, l'incrédulité n'est qu'affaire de jeunesse. A cet âge, on n'est encore qu'une Trinité et une Incarnation ; dogmes froids, parce qu'ils ne regardent que nous. Mais avec la paternité tous les mystères , brûlants ou poignants , commencent : la Création , la Chute , la Rédemption , l'Eucharistie. Le Credo s'incarne dans notre chair. Il devient palpable. Tout s'illumine d'une lumière qui ne vient ni de l'esprit ni de la raison, facultés auxquelles on résiste, mais qui monte du cœur et des entrailles. Voyez cette mère qui entre dans l'église, son enfant sur son bras. Un jeune homme peut sourire en passant devant la croix, le tabernacle. Elle non. Elle regarde la croix et elle se dit : « Qu'y a-t-il là de si étrange? Est-ce que je n'en fais pas tout autant? Je nourris mon enfant de mon lait, et si, pour l'arracher

à la mort, il fallait le nourrir de mon sang, me laisser souffleter, battre de verges, est-ce que j'hésiterais une minute? » Voilà où est écrit le Credo et pourquoi il est invincible. Dieu l'a caché dans les replis les plus intimes de la nature humaine. Il Ta tellement identifié avec Tâme, qu'il faut se nier soi-même, ou du moins s'oublier, pour ne pas croire !

De quelque côté donc que nous envisagions la genèse du Credo, elle paraît divine. Car où sont les hommes qui auraient pu réunir des éléments pareils, impénétrables comme Dieu, mystérieux comme l'âme, ayant leurs assises dans les derniers replis de l'un et de l'autre, et puisant, dans cette double nature, une fécondité et une jeunesse éternelles 1

Mais si de simples hommes, non assistés de l'Esprit de Dieu, n'auraient pas pu créer le Credo, hâtons- nous d'ajouter qu'ils auraient été bien moins capables encore de le conserver.

Voilà, en effet, dix-huit siècles qu'il subsiste, non pas caché dans le secret d'un temple , enveloppé de bandelettes comme une momie ; mais jeté sur toutes les grandes routes de l'humanité, récité chaque jour dans les prières des peuples, chanté dans les églises, habitant les lèvres et le cœur de millions de millions d'hommes.

Et non - seulement il subsiste malgré l'instabilité de toutes choses; mais depuis dix -huit siècles il subit la

lutte intellectuelle la plus formidable qui se soit jamais vue. Elle a commencé au soir de la Pentecôte, et elle n'est pas achevée. Et comme le glaive de l'esprit est ce qu'il y a de plus beau , plein de ressources infinies , qui dira le nombre et la variété des attaques? Tantôt c'était avec les subtilités du génie grec, comme au temps d'Arius , de Nestorius, d'Eutychès; tantôt avec des emportements d'éloquence à la fois triviale et sublime, comme à l'époque de Luther; quelquefois, sur ce point exquis du globe où la raillerie tue, avec de fines et pénétrantes plaisanteries, comme au temps de Voltaire; ou bien, en nos jours d'enivrement scientifique, avec les découvertes admirables mais mal interprétées de la science.

Voilà dix-huit siècles que cela dure ; dix-huit siècles de la lutte intellectuelle la plus formidable, conduite par les plus grands esprits. Or, quel en a été le résultat? Y a-t-il une ligne du symbole qui ait pâli? un mot, un seul mot qu'il ait fallu retirer? Non, le Credo est debout, non entamé, dans son intégrité splendide; semblable à ces belles pyramides de granit rouge transportées d'Egypte sur les places de Rome : quatre mille ans d'orage n'ont pas môme pu émousser un de leurs angles.

Que si vous regardiez de plus près cette lutte gigantesque, pour mieux en saisir le caractère, vous vous trouveriez en présence d'un spectacle inattendu. Ce n'est pas en général et en bloc que le Credo est attaqué. Il y a une bataille sur chaque article; une bataille qui dure un, deux, trois siècles, où l'on entend de part et d'autre les plus grands esprits du temps, et qui ne finit que quand les adversaires du Credo ont rendu les armes. Et chose étrange, on dirait qu'il y a une suite, un ordre logique dans ces batailles successives, comme si une main invi-

sible dirigeait l'assaut; et cet ordre, c'est l'ordre même du Credo.

Approfondissons ce point de vue : il en vaut la peine.

La première vérité affirmée au symbole, la foi en un seul Dieu, Credo in unum Beum, est aussi la première attaquée. La bataille dure trois siècles. Saint Justin , Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène, saint Irénée, Arnobe, Lactance, saint Cyprien, tiennent tête à tous les défenseurs de la religion païenne.' Ils publient d'admirables ouvrages sur l'unité de Dieu; établissent successivement tous ses attributs : sa providence, sa sainteté, sa justice, sa bonté; et rejettent définitivement dans le néant toutes les objections du polythéisme et de la philosophie alexandrine. Après une lutte acharnée, le premier article du symbole reste debout, entré pour jamais dans l'esprit et la conscience de l'humanité.

Quand cette première bataille est gagnée, Arius, Nestorius, Eutychès se lèvent; et qu'attaquent-ils? La seconde vérité affirmée dans le symbole : Et in Jesum Christum. Jésus-Christ, son égalité substantielle avec le Père, sa naissance de la bienheureuse Vierge Marie, sa double nature, divine et humaine, sa personnalité unique, tout est nié, avec les ressources infinies de l'esprit grec. Mais tout est défendu, expliqué, précisé, approfondi. Saint Athanase, saint Augustin , saint Basile, saint Hilaire , se lèvent les uns après les autres ; et par eux , par leurs immenses et merveilleux travaux, le second article demeure immuable comme le premier.

On arrive au IXe siècle; Photius paraît; il entraîne dans le schisme une partie de l'Orient. Quel est le point attaqué? Le troisième article du symbole : Et in Spiritum sanctum; le Saint-Esprit, sa nature, sa vie, son influence, sa pro-

cession du Père et du Fils. Nouvelle lutte aussi violente que les précédentes, plus subtile encore; nouvelle et splendide exposition de doctrine. Battu par les Pères de l'Eglise, condamné par les conciles, Photius se fait petit. Il ne demande que la concession d'un mot. « Un seul mot, et nous sommes avec vous ; retranchez un mot seulement : Filioque, et c'est fini. » Mais l'Eglise ne retranche rien; elle ne peut rien retrancher. La vérité n'est pas à elle. Elle n'en a que le saint et inviolable dépôt. Photius s'obstine ; on le sépare de l'Eglise , et ses disciples vont se perdre dans l'Orient, où les attendent le sabre de Mahomet et le knout des Russes. Le troisième article reste debout comme les deux autres.

Tout à coup voici de nouveaux et plus redoutables adversaires : Luther, Calvin, Henri VIII. Que vont-ils attaquer ? Le quatrième article ". sanctam Ecclesiam catholicam. L'Eglise est niée ; le Pape méprisé et rejeté. Mais alors se lèvent Bellarmin, Bossuet, Fénelon. Quels flots de lumière sur l'unité , la sainteté , la catholicité et l'apostolicité de l'Eglise ! en attendant le concile du Vatican qui définira l'infaillibilité pontificale et chassera les dernières ombres.

Est-ce tout? Pas encore. Le xviir9 siècle commence : Voltaire, Diderot, d'Alembert, Helvétius, prennent tour à tour la parole. Quel sera le point attaqué par eux? Les deux derniers articles du symbole : carnis resurrectionem , vitam œternam. Plus de vie éternelle, plus d'âme immortelle, plus de Dieu personnel et vivant; le honteux et hideux matérialisme !

Voilà où nous en sommes. Après dix -huit siècles, la grande discussion du symbole est finie. Pas un article n'a succombé. Le Credo est debout; il forme aujourd'hui le capital Intellectuel de L'humanité.

Mais savez-vous ce qui se prépare? Comme la lutte doit durer autant que l'homme, on va recommencer le symbole. Une nouvelle discussion, plus belle, plus splendide que l'autre, se prépare, et déjà elle est ouverte.

La première s'est faite, à partir de la foi, dans l'atmosphère de la foi. Arius, Nestorius, Eutychès, Photius, Luther étaient des chrétiens, des prêtres, des évêques. On discutait sur l'Écriture, au nom de l'Ecriture, à partir de la tradition et de la révélation. Ce fut la première discussion; elle devait précéder toutes les autres; elle a duré dix- huit siècles; et si vous voulez savoir combien il s'y est dépensé de génie, d'érudition , d'éloquence, ouvrez la Patrologie grecque et latine. Il y a là plus de trois cents volumes in-folio. C'est le travail de l'esprit humain depuis dix-huit cents ans.

La seconde discussion qui commence aura un autre caractère. Elle va se faire à partir de la science, dans l'atmosphère de la science. Les cieux sont beaux, le soir, par une belle nuit d'été. Mais depuis que Copernic, Newton, Arago , Herschell les ont explorés , quelles nouvelles splendeurs dans cette vue du ciel , transfigurée par la science ! Il en sera ainsi du symbole. Chacun de ses articles, attaqué par la science , sera en définitive confirmé par elle ; et cette seconde immutabilité, s'ajoutant à la première, achèvera de la marquer d'un sceau divin.

Il ne faudrait cependant pas que la vue de ce phénomène:, l'immutabilité granitique du Credo, nous en cachât un autre, encore plus beau, et que j'appellerais volon-

tiers la floraison divine du Credo. D'un côté, il est immuable comme le granit; de l'autre, il se développe et grandit comme une semence. Chacun des articles du Credo ressemble à un germe plein d'une vie infime , confiée par Dieu au génie , à la foi , à l'amour de ses enfants , pour que par eux, sous la direction de l'Esprit-Saint, il arrive à son plein épanouissement.

Je ne sais pas si, en nous révélant la vérité, Dieu aurait pu nous la révéler avec toutes ses conséquences , nous faire connaître d'un coup toutes les richesses qu'elle contient. J'en doute fort. La vérité est infinie, et par conséquent, de quelque manière que nous la saisissions, nous ne la saisirons pas totalement. Donc , tous les jours, nous pourrons y découvrir quelque chose de nouveau, de non encore vu. Le monde s'achèvera avant que ce soleil de la vérité ait jeté tous ses rayons.

D'ailleurs cette enveloppe sous laquelle la vérité infinie a été enfermée, pour qui a-t-elle été faite? Pour l'homme. Or, quel est le caraetère de l'homme ? Insatiable. Après avoir vu , il veut voir encore. Lui demander de s'arrêter, même dans la vérité, ce serait l'anéantir. Vainement la mort déchirera les voiles, cette pleine vue de la vérité, au lieu de le rassasier, l'excitera; il y marchera toujours; il ne voudra se reposer jamais. Et il n'y aura qu'une différence entre l'infini réel, qui est Dieu, et l'infini en désirs, qui est l'homme : c'est que Dieu ne marche pas dans l'in- 4ini, parce qu'il le possède, et que l'homme y marchera toujours, parce qu'il ne l'atteindra jamais.

Telle étant la nature de l' homme, il fallait donc que le Credo fût pénétrable, si j'ose ainsi dire; que, sous son écorce immuable, il contînt des abîmes de lumière; et qu'on pût s'y enfoncer, comme dans l'Océan, sans que

jamais le plus hardi des plongeurs pût remonter en disant : « J'ai touché le fond. »

Du reste ce ne sont pas seulement les dogmes qui ont ce caractère, les principes les plus simples de la philosophie et de la morale l'ont aussi. Jetez un principe dans la tête d'un homme de génie; il en jaillira des milliers de conséquences que vous n'aviez pas vues peut-être, mais qui vous raviront. Un principe touche à tout. Il irradie dans tous les sens.

On voit par là quelle est la vraie nature d'un dognip. C'est une formule riche , profonde, pleine de conséquences incalculables; un verbe, sous l'enveloppe duquel il y a une vie infinie, verba vitœ œternœ. Contemplez-le, creusez-le; à force d'amour, pénétrez dans la profondeur de ce dogme ; faites-en jaillir les beautés cachées : l'éternité sera linie avant que vous en ayez épuisé la richesse.

Si , dans un tel travail , l'esprit humain était tout seul , il y aurait mille chances d'erreurs. Mais Dieu n'a pas créé le Credo pour l'abandonner ainsi. Comme il planait tout à l'heure sur les ardentes discussions des Pères de l'Eglise et des théologiens afin de maintenir l'immutabilité du symbole, Dieu plane maintenant sur les contemplations des saints pour en surveiller le développement.

D'un côté il dit aux chrétiens : « Contemplez , creusez \ à force de génie, de foi, d'amour, pénétrez dans les profondeurs sublimes du dogme. » De l'autre, il dit aux apôtres : « Allez , enseignez tout ce que je vous ai appris. » Il dit à Pierre : « Et toi , .confirme tes frères ; » c'est-à-dire : plus haut que les chrétiens, que les prêtres, même que les évoques, regarde et juge infailliblement.

Voilà le mécanisme de l'Eglise, la double condition de la floraison divine du Credo.

Ainsi soutenu, l'esprit humain s'est donc emparé des dogmes et il a commencé à les creuser. II Ta fait avci respect, mais aussi avec hardiesse, sachant qu'il ne pouvait pas se tromper sans être averti. Tous se sont mis à ce travail : le prêtre dans sa chaire, le docteur dans son école, l'évêque sur son siège. Et non-seulement ceux-là, mais le simple laïque, la pieuse femme, la vierge dans son cloître, la mère chrétienne, tous occupés à contempler, à adorer, à aimer, à tâcher de mieux voir, afin d'aimer davantage.

Souvent, au milieu de cette contemp^tion commune, un grand génie se lève, grand et saint, plein de toutes les lumières de la terre et de toutes celles du ciel; il plonge dans les profondeurs inexplorées du dogme un regard pénétrant; il en tire une conséquence qu'on n'avait pas encore vue , mais qui éclate aux yeux et devient populaire. J'ai tort de dire : qu'on n'avait pas encore vue; car la plupart du temps il ne fait que donner une voix à ce qui était déjà dans le cœur de tous.

D'autres fois, c'est encore un grand génie, mais moins sûr, aventureux, quelquefois téméraire. Il croit voir dans les entrailles du dogme ce qui n'y est pas. On l'avertit. S'il le reconnaît humblement, comme Fénelon, il devient mille fois plus grand ; on le salue avec respect, comme ces explorateurs qui se sont enfoncés dans les déserts pour y

faire des découvertes et qui ont manqué y mourir. Quelquefois, hélas! l'humilité n'est pas a la hauteur çlu génie, comme en Tertullien ou en Lamennais. Il s'irrite. Une grande discussion commence, qui tient l'humanité en émoi.

Pendant ce temps, que fait l'Eglise, que fait Pierre? Il regarde, il écoute, il juge: de quoi? Il juge si le développement est légitime , si les conséquences qu'on croit découler des dogmes en sortent réellement. Il n'y a point de déshonneur à s'être trompé dans ces déductions hardies. Tout le monde n'est pas capable de ces contemplations superbes. Il n'y a qu'un déshonneur et un malheur, c'est de ne pas dire à l'Eglise qui vous avertit : 0 sainte Epouse de Jésus-Christ, vous en savez plus long que moil

Mais ce n'est pas seulement de cette manière, sous l'action de quelques individualités puissantes, dans le feu de la lutte , que se fait le développement des dogmes. Ce ne sont même là que des épisodes passagers. Le travail est plus profond, plus universel, plus beau. Ce dogme, il est dans l'Eglise l'objet d'une contemplation perpétuelle. On y revient tous les jours avec une ferveur plus grande. Il resplendit et scintille sous le regard de la foi. Certaines conséquences jaillissent d'elles-mêmes, partout semblables , partout lumineuses , et se logeant profondément dans l'âme des peuples. Elles montent peu à peu jusqu'à leurs lèvres et se changent en prières. L'unanimité est telle que bientôt on ne peut plus y contredire sans témérité. Elles ne font pas encore partie de la foi; déjà elles en approchent ; et les âmes pieuses , les contemplant , disent comme autrefois Bossuet en présence du dogme , non encore défini, de l'Immaculée Conception : « En vérité, cette opinion a je ne sais quelle force qui persuade les âmes

pieuses. Après les articles de foi, je ne vois guère de chose plus assurée ' . »

Que fait encore ici l'Eglise? que fait Pierre? Il juge souverainement, infailliblement. Si le fruit était mauvais, il l'aurait coupé dans sa racine. Il est bon, il le laisse mûrir. Souvent même il aide doucement à sa maturité, en proscrivant ce qui lui est contraire, en défendant qu'on l'attaque, en bénissant ceux qui travaillent à le faire épanouir.

Dans de telles conditions, on marche à la définition. Quand aura-t-elle lieu? Aura-t-elle jamais lieu? Qui le sait? Ni les anges dans le ciel , ni les saints sur la terre , pas même les papes, à qui le pouvoir de définir a été donné. Il y faut le souffle d'en haut, le souffle inopiné de la Pentecôte, le battement d'ailes de l'Esprit divin qui plane sur l'Eglise. Factus est repente de cœlo sonus, tanquam advenientis Spiritus 2. L'Eglise, qui est infaillible dans la définition, l'est aussi dans l'opportunité. Elle ne pourrait pas définir à contre-temps. Le caractère de ses définitions, c'est précisément l'à-propos. Chaque dogme monte au ciel de l'Eglise, à son heure, dans une opportunité divine que les contemporains quelquefois ne comprennent pas , parce qu'ils sont trop près, ou trop occupés des petites opportunités du moment.

C'est ainsi que, sur ce magnifique travail de l'esprit humain, plane l'Esprit de Dieu : Spiritus Dei ferebatur super aquas 3. Il plane sur ce travail pour le surveiller, l'empêcher de dévier; pour le diriger, le soutenir. Puis,

1 Bossuet, Sermon sur la conception de la sainte Vierge, lre partie , in fine.

2 Act. ii, 2.

* Gen. i,2.

quand l'heure est venue, l'Esprit divin bat des ailes, l'esprit humain s'unit à lui, et tous deux, n'en faisant qu'un, prononcent la sentence : Visum est Spiritui sancto et nobis *.

Vous penserez peut-être que cette sentence met fin à l'activité des âmes contemplant les dogmes révélés. Au contraire, elle l'excite, elle l'aiguillonne. C'est comme un échelon lumineux d'où l'on s'élance pour monter plus haut.

Prenons pour exemple un article du Credo : « Je crois en Jésus- Christ , né de la Vierge Marie. Natus ex Maria Virgine. » Voilà un mot bien court, mais qui soulève mille questions : Marie est-elle vraiment vierge? Est-elle vraiment mère? Est-elle mère de Dieu? Comment est-elle à la fois vierge et mère ? 0 saints , ô docteurs , ô pontifes , ô vierges, ô mères, dites-nous ce que vos contemplations vous ont révélé ! Ce premier travail dure quatre siècles , et se termine par une immense et solennelle discussion, suivie d'une définition attendue avec impatience et acclamée avec enthousiasme. Marie est proclamée par l'Eglise mère de Dieu.

Mais est-ce tout? Ohî non; on part de là pour aller plus loin. Cette vierge, cette mère, qui était-elle donc pour avoir pu porter dans ses flancs , dans ses bras , dans son cœur, le Dieu de pureté infinie? A-t-elle commis, a-t-elle pu commettre une faute , une seule faute , même vénielle ? Ames saintes , regardez , regardez encore ; creusez avec la foi , avec l'amour, avec les saintes Ecritures , avec la raison. Ce second travail dure onze siècles, amène dans toutes les âmes la certitude de la pureté absolue du cœur

» Act. xv, 28.

de Marie; et le concile de Trente, pour satisfaire à la piété universelle, se hâte de définir qu'en effet la trèssainte Vierge a été exempte de tout péché actuel, même le plus léger.

Mais si Marie a été toute pure pendant sa vie, qu'en a-t-il été de sa conception? A-t-elle porté la tache du péché originel ? Une telle souillure peut -elle se concilier avec le privilège de la maternité divine ? La contemplation sainte reprend sa marche. On sonde plus profondément ce mot, ce germe divin : Natus ex Maria Virgine; et l'Eglise en tire , comme une lumière éblouissante , le dogme de l'Immaculée Conception.

Ce qui s'est fait ici, ce développement, cette floraison divine du Credo, sous l'ardente contemplation de la foi et de l'amour, assistée de l'Esprit de Dieu , s'est fait sur tous les dogmes. Prenez le Conceptus est de Spiritu sancto , ou le Passus et mortuus; et dites ce que la foi, le génie, l'amour, la douleur en ont fait jaillir de lumières.

Voilà comment se fait le développement divin du symbole. Jésus-Christ a jeté dans le monde toutes les vérités, comme Dieu a jeté dans le ciel tous les astres. Mais de même que la lumière de quelques-uns de ces astres a employé plus de trois mille ans pour venir sur la terre, de même il y a , dans les vérités révélées , des conséquences , des rayons qui ont mis des siècles à nous arriver. Depuis dix-huit cents ans déjà, cette émission de lumière est commencée ; elle ne finira jamais. Cherchez donc les dernières conséquences de l'incarnation ! Tâchez d'inventorier les richesses de la sainte Eucharistie, les infinies beautés de l'Eglise 1 Jamais le symbole ne sera totalement étudié. Jamais môme un seul de ses articles ne sera sondé dans ses dernières profondeurs. Il y a, à l'heure qu'il est, une

foule de conséquences qui ont été entrevues par certains Pères de l'Eglise, par certains théologiens, qui restent à l'état de pâles nébuleuses , attendant quelque grand génie ou quelque grand saint qui les amène à la lumière. Il y en a d'autres qui sont plus avancées, qui ressemblent à ces boutons qu'on voit sur un rosier, espérance de l'avenir. Il y a des fleurs en tr'ou vertes. Il y a des fruits absolument mûrs, qui n'attendaient que le concile du Vatican pour tomber dans le panier de l'Eglise. Joignez, par la pensée, à ce développement incessant du symbole, son immutabilité dix-huit fois séculaire; et comprenez la beauté totale de l'Eglise. Elle a, à la fois, l'immutabilité et la vie. Elle garde avec un soin jaloux, avec une fidélité divinement assistée, les dogmes qu'elle a reçus; mais ces dogmes ne sont pas des enfants morts dans son sein. Ils sont vivants, îls ont, au cœur de l'Eglise, je ne sais quelle germination invincible, qui les amène peu à peu à la floraison.

Ainsi tour à tour l'Église garde ses dogmes comme des choses immuables, et elle les développe comme des choses vivantes. A de certains moments, ce qui frappe le plus, c'est l'immutabilité du Credo. Les ennemis de l'Eglise disent d'elle : C'est une momie. A d'autres , sans cesser de garder ses dogmes immuables, elle les définit et les développe. Ceux qui ont vécu au IVe siècle, à cette époque où, dans l'espace de cinquante ans, on a eu la définition de la consubstantialité du Verbe et de la divinité du Christ au

concile de Nicée, la définition de la maternité divine au concile d'Ephèse, la définition des deux natures dans l'unité d'une seule personne en Jésus-Christ au concile de Constantinople , etc., ont peut-être trouvé que l'Église usait trop de son pouvoir de définir. Oui , mais on allait être mille ans sans en user. De même ceux qui ont vécu à la fin du moyen âge, se sont peut-être dit qu'il y avait bien longtemps que l'Eglise n'avait parlé. Sans doute; mais on était à la veille de ce grand jet de lumière qu'on appelle le concile de Trente.

C'est la réunion de ces deux magnifiques privilèges, leur fusion harmonieuse, qui forme la grande beauté de l'Eglise. Si elle n'avait que le premier, elle serait trop divine; si elle n'avait que le second, elle serait trop humaine. Avec le premier, elle ressemblerait à ces religions immobiles de l'antiquité qui n'exerçaient aucune influence, parce que l'homme marche et qu'elles ne marchaient pas. Avec le second , elle serait semblable à ces sectes innombrables du protestantisme, qui ne se développent pas, qui changent, qui se décomposent tristement, au lieu de s'épanouir. Dieu lui devait une beauté qui la fît reconnaître, et il ne la lui a pas ménagée.

Jadis, en plein moyen âge, un grand et saint moine, cherchant une formule, dans la solitude de la Chartreuse, pour rendre l'idée qu'il avait de la vie de l'Eglise, inscrivait, sur le pied de la croix qui couronnait ses cloîtres austères, cette parole célèbre : Statcrux, dum volvitur orbis. « La croix demeure immuable, pendant que le monde marche. »

De nos jours, en plein XIXe siècle, sous les voûtes de Notre-Dame de Paris, au milieu de ce peuple qu'une sorte de tourbillon emporte toujours, j'ai entendu un autre

moine, saint et éloquent, s'indigner, pour ainsi dire, de cette devise; et tout plein des ardeurs qui faisaient battre sa grande âme, répudiant cette première formule, y substituer celle-ci: Incedit crux, dura volvitur orbis. « La croix marche avec le monde. »

Pour moi , s'il m'était permis de parler après de tels maîtres, je voudrais unir les deux devises, afin dépeindre l'Eglise telle qu'elle m'apparaît : debout, mais en marche; immuable, mais progressive; unissant à la beauté d'une immutabilité que nul choc ne peut ébranler, la grâce d'un mouvement que nulle science ne dépasse ; toujours ancienne et toujours nouvelle, comme Dieu qui l'a faite et comme l'humanité qui en a besoin.

CFÏAPTTRE DEUXIÈME

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