‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 13 sur 47 · TRADUITS EN LATIN ET EN SYRIAQUE · texte numérisé non relu

TRADUITS EN LATIN ET EN SYRIAQUE

DÈS LE COMMENCEMENT DU II0 SIÈCLE ET PEUT-ÊTRE A LA FIN DU Ier

Mais auparavant il faut achever la démonstration ; car ce n'est pas encore ici le dernier mot de la critique. Quand on observe attentivement, patiemment, une découverte mène à une découverte ; et quand on est dans le vrai , ce qui semblerait peu important, embarrassant même, ce qu'on serait tenté de négliger comme une vétille , ce dont d'autres se hâtent de s'emparer comme d'une objection , devient tout à coup une lumière. Dans ces textes du Nouveau Testament , extraits des Pères du Ier et du IIe siècle, identiques pour le fond entre eux et avec nos exemplaires, on aperçoit quelques divergences de formes.

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Là où nous lisons : Liber generationis Jcsu Christi, Tertullien met : Liber geniturœ Jesu Christi. Là où nous lisons : Bcati pauperes spiritu, Tertullien met: Beati mendici , etc. Au fond, c'est exactement la même chose. Mais évidemment ils n'ont pas le même texte sous les yeux. Qu'ontils donc? Une traduction. Avant Tertullien il y avait donc déjà une traduction des Evangiles? Oui, il y en avait même plusieurs. Mais quoi! avant Tertullien, avant saint Irénée, dans la première partie du IIe siècle il y avait déjà plusieurs traductions des livres saints I La critique sentit qu'elle venait de trouver un filon qui pouvait donner des richesses. Elle se mit à le creuser avec ardeur, avec patience , avec le sentiment qu'on devait arriver par là aux dernières lumières; et bientôt, en effet, de précieuses découvertes de manuscrits, grecs, latins et syriaques, apparaissant avec un merveilleux à -propos, déchirèrent le reste des nuages qui pouvaient flotter encore sur les origines des Evangiles et amenèrent le plein jour.

Une de ces découvertes surtout a eu en Europe un retentissement considérable : la découverte de l'ancienne version syriaque des Evangiles, publiée par le docteur Cureton *. En y joignant les fragments de la vieille Italique, récemment édités par le cardinal Mai, on va avoir au complet tout un côté très nouveau et très inattendu de la question des Evangiles.

Il n'est personne qui ignore que, dès les premiers temps, il y a eu une traduction latine des Evangiles. Tertullien

1 Remains of a very ancient recension of the four Gospels in Syriac, hitherto unknown in Europe, discovered , edited and translated by W. Cureton, etc. ln-4°, London, John Murray, 1858. Sur celte découverte, M. l'abbé le Hir, professeur au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, a publié une dissertation où l'on retrouve toute la science et la pénétration de ce rare esprit.

la cite vers 190, et dit qu'alors elle était communément usitée : in usum exiit*. Et avant lui, le traducteur latin du grand ouvrage de saint lrénée contre les Hérésies s'en était servi dans les Gaules. Elle leur était donc antérieure, et pour que déjà elle jouît en Italie, en Afrique, dans les Gaules, d'une telle autorité, il fallait qu'elle eût été faite quelques dizaines d'années auparavant, vers 150 au plus tard. C'est cette version latine des Évangiles, cette vieille Italique, comme on l'appelait, Vêtus Italica*, qui, copiée et recopiée aux IIe et me siècles , chargée pour cette raison de variantes, fut en 383, sur Tordre du pape Damase, révisée fidèlement par saint Jérôme d'après le texte grec et de très anciens manuscrits , et a pris place tout entière dans la célèbre V.ulgate, approuvée depuis pour l'usage de l'Eglise universelle». C'est tout ce qu'on savait

1 Tertull. de Monog. cap. h.

2 Les principaux manuscrits qui contiennent cette vieille Italique sont :

Le Codex Laudianus , édité en 1715 par Thomas Hearne.

Le Vercellensis, le Veronensis et le Brixianus, édités par Bianchini en 1749.

Le Colbertinus , édité par Sabatier en 17oI.

Le Canlabrigiensis , édité en 1793.

Le Claromontanus Valicanus, édité en 1828 par le cardinal Mai.

Le Sa ngallensis, édité par Rettig en 1836.

Le Bobbiensis et le Palatinus, édités par Constantin Tischendorf en 1847.

Sans compter une foule de fragments répandus dans un grand nombre de manuscrits. Voir le travail du P. Vercellone sur quelques-uns de ces fragments, les derniers découverts.

3 « En ce qui concerne le Nouveau Testament, et les parties de l'Ancien que saint Jérôme ne trouva pas dans le texte hébreu, nous possédons encore, non seulement dans de rares manuscrits, mais à peu d'exceptions près dans la Vulgate actuelle, l'ancienne Italique. » Rheitmayr, Introduction aux livres du Nouveau Testament, t. 1 Notes additionnelles, p. 498.

de cette première traduction latine des Evangiles. On avait fixé sa date, très importante, vers 150 au plus tard; mais les études peu avancées de la philologie et le petit nombre des manuscrits de cette vieille Italique n'avaient pas permis de l'examiner de près. On l'a fait de nos jours, et voici les résultats auxquels on est arrivé.

On commence à soupçonner qu'il n'y a pas seulement eu, avant l'an 150, une traduction latine; qu'il y en a eu deux : l'une faite en Afrique, l'autre en Italie; traductions qui se touchent par une foule d'endroits, mais qui présentent des différences, des leçons distinctes que l'on retrouve presque invariablement, celles-ci dans les écrivains de l'Église d'Afrique, celles-là dans les Pères de l'Église romaine1. De plus, en regardant de près le texte dont s'est servi, vers 150, le traducteur latin, on s'est aperçu que ce texte n'avait plus toute sa pureté primitive. Il avait subi de légères altérations. Des passages d'un évangile, mis d'abord en marge, s'étaient glissés dans un autre évangile. On disputait déjà sur telle variante; on n'était pas d'accord sur telle leçon. Or, pour cet ensemble de faits, transcriptions, collations, légers emprunts, variantes introduites dans un texte, quel espace estime -t-on nécessaire? une cinquantaine d'années, assurément, ne sont pas de trop. C'est la conclusion de M. le Hir. « Si dès le commencement, ou au plus tard vers le milieu du IIe siècle, nos Evangiles s'étaient déjà un peu mêlés sous la plume des transcripteurs et s'étaient accrus d'emprunts réciproques; si ces emprunts avaient été faits non seule-

1 La manière dont parle saint Augustin (De Doct. Christ., 11, 15) avait éveillé ce doute. L'étude de plusieurs manuscrits, notamment du Cantabrigiensis , du Sangallensis , du Laudianus , du Claromontanus Vaticanus, l'a augmenté. Mais c'est une question qui n'a pas encore été étudiée à fond.

ment aux synoptiques, mais même à saint Jean; et si des textes altérés de la sorte étaient déjà assez répandus et assez autorisés pour influer légèrement sur la version latine, l'intervalle d'un demi siècle suffit à peine à cet enchaînement de faits. Il est donc impossible d'assigner à la composition de nos Evangiles une date postérieure à celle qu'indique la tradition 1 . »

Ainsi, voilà une première traduction, la traduction latine, faite en 150 au plus tard, qui suppose déjà nos Evangiles composés une cinquantaine d'années auparavant. Mais ce fait capital, nous allons le voir absolument établi en étudiant la traduction syriaque dans le précieux manuscrit découvert par M. Gureton.

A côté de cette première traduction des Evangiles en langue latine, on savait aussi que, dans des temps reculés, il y avait eu une seconde traduction des Evangiles en langue syriaque , traduction dont se servent encore les Eglises orientales, et qui est connue sous le nom de Peschito *. Seulement il y avait ici un grand problème. Nul, comme Tertullien, pour la vieille Italique, ne répondait de son âge, et on ne parvenait pas à s'entendre sur sa vraie date. Quand on la regardait dans son fond intime, si j'ose ainsi dire, à certains idiotismes, à certaines locutions étrangères ou surannées, à son allure timide, moins littéraire, calquée plus servilement sur le texte, on soupçonnait une main du IIe siècle. Mais à côté de cette partie manifestement antique, on constatait des expressions modernes , des tournures très littéraires , certains mots , cer-

1 M. l'abbé le Hir, Études bibliques, 2 vol. in-8°. Version syriaque des Évangiles , t. I, p. 306.

2 Peschito, la simple, ainsi nommée par les Syriens à cause de *a fidélité littérale.

tains détails qui datent, comme on dit; ce qui inclinait plusieurs critiques à renvoyer cette traduction jusqu'au IVe ou Ve siècle. On flottait ainsi sans parvenir à s'entendre, les arguments étant très forts de part et d'autre, lorsque l'admirable découverte du docteur Cureton jeta un éclair dans cette nuit.

Au milieu de l'immense et magnifique collection de manuscrits syriaques enlevés aux monastères de Nitrie et déposés à Londres au Musée britannique, ce savant découvrit tout à coup une version des quatre Evangiles en langue syriaque ; et quand elle eut été publiée , on n'eut besoin que d'un coup d'œil pour y reconnaître et y saluer avec enthousiasme le texte syriaque primitif, la vraie et vénérable Peschito, mais révisée au IVe ou au Ve siècle par un saint Jérôme syriaque quelconque, saint Éphrem peutêtre ou un contemporain. On regarda de plus près les deux textes , on les compara , et la lumière se fit. Ils ne se trompaient pas , ces critiques qui , frappés de l'aspect moderne de la Peschito, de son tour littéraire et de ses retouches évidemment plus récentes, voulaient qu'elle fût du IVe siècle ; car c'est à cette époque qu'a eu lieu la révision. Ils ne se trompaient pas non plus, ceux qui, étonnés de son caractère antique, de sa marche timide, de ses leçons singulières et insolites, voulaient qu'elle fût des premiers temps; car les corrections qui y ont été introduites, dans le but de la rendre à la fois plus exacte et plus littéraire, n'ont pas touché au fond primitif, qui est du IIe siècle. Et comme ces corrections semblent s'être faites peu à peu , chacun mettant en marge de son exemplaire des variantes qui ont fini par entrer dans le texte, ce texte, même révisé, a gardé son antique physionomie. Mélange singulier d'ancien et de moderne qui depuis des

siècles a troublé Je regard des savants, et que vient d'éclairer soudain la découverte d'un manuscrit. De même donc qu'à côté de la Vulgate, révisée et perfectionnée au IVe siècle par saint Jérôme, subsiste, moins correcte, moins pure, mais plus antique et d'un plus grand caractère peutêtre, la vieille Italique d'avant Tertullien; voici, à côté de la Peschito du IVe siècle, revue et corrigée par saint Éphrem ou un autre, un texte primitif, plus original, sans retouches ni remaniements littéraires, le texte même de la vénérable Peschito primitive.

Quelle est la date exacte de ce texte primitif? Il n'y a sur ce point qu'une seule voix, et c'est ce qui achève de donner à sa découverte un prix infini. Cette version syriaque est certainement du commencement du IIe siècle et peut-être de la fin du Ier. On le sut d'abord par l'examen grammatical. Mais on l'apprit aussi d'une autre manière. Après l'avoir étudiée en elle-même et être arrivé, par cet examen intrinsèque, à se convaincre qu'elle était certainement de cette époque reculée, on eut l'idée de la comparer à la vieille Italique, et voici ce qu'on découvrit. On découvrit que l'auteur de la vieille Italique, en faisant vers 150 sa traduction latine, avait eu la version syriaque sous les yeux. Il n'avait pas traduit sur le syriaque; il avait traduit sur le grec. Mais le manuscrit grec qu'il avait sous les yeux portait en marge, comme il arrivait fréquemment alors, des variantes syriaques, et il s'y est référé souvent. Or la vieille Italique est de 150 à peu près; donc la Peschito primitive est antérieure. « Mais, dit M. le Hir, si la version syriaque est plus ancienne que l'a version latine; si môme, avant le milieu du IIe siècle, elle jouissait d'une assez grande autorité pour mêler ses leçons avec celles du grec, qu'on calcule tout le temps requis pour y placer cette série

de faits, traductions, collations et altérations, et l'on sera obligé de reporter au commencement du IIe siècle, sinon au premier, l'apparition de nos Evangiles en syriaque1. »

Encore n'est-ce pas le dernier mot; et il y a, en ce qui regarde saint Matthieu, une conclusion spéciale de la plus haute importance. On sait que saint Matthieu a écrit en syro-chaldéen, et que néanmoins nous n'avons son Evangile qu'en grec. Or la traduction syriaque de saint Matthieu n'a pas été faite sur le grec; c'est ce que démontre M. Cureton. Dans sa pensée, « cette traduction syriaque serait ou une traduction directe du texte primitif de saint Matthieu, ou ce texte lui-même ». M. le Hir ne pense pas que ce soit le texte même de saint Matthieu ; mais il prouve que c'en est au moins une traduction directe, antérieure à la version grecque. Sent-on l'importance capitale d'une pareille découverte?

Ainsi, voilà, dès le commencement du 1er siècle, saint Matthieu traduit en syriaque, en grec, et un peu plus tarJ en latin. Voilà les trois autres Evangiles grecs traduits en syriaque d'abord, puis en latin. Voilà peut-être deux traductions latines à la fois. Enfin la critique vient, qui s'empare de toutes ces traductions; qui les compare, les juge, les hiérarchise; qui montre que la plus récente est de 150 au plus tard; que toutes les autres sont plus anciennes; que plusieurs sont contemporaines de l'apparition des Evangiles; c'est-à-dire que les traductions se soudent sans interruption aux originaux. Que veut-on de plus pour établir que nos Évangiles n'ont subi ni remaniements ni retouches, qu'ils existaient, au commencement du n° siècle, dans la môme forme que nous leur reconnaissons aujourd'hui ?

i M. l'abbé le Hir, Version syriaque des Evangiles, t. 1, p. 300.

JÉSUS-CHRISV 51

DERNIÈRE DÉCOUVERTE DECISIVE. — LE CodeX SinaîlicUS.

Si quelque chose cependant eût pu être encore désiré, c'eût été de retrouver, non pas les manuscrits des apôtres, tout espoir semble perdu de ce côté '; du moins une copie faite de leur temps ou peu après, ayant été en usage dans l'Église à l'époque où, selon le témoignage de Tertullien, le manuscrit autographe des Evangiles était encore conservé dans les Eglises apostoliques comme un trésor ■. Le texte que nous possédons aujourd'hui n'a pas cette antiquité. A force d'être copié, il s'y était glissé plus d'une faute : des versets d'un évangéliste insérés dans un autre ; des notes marginales ayant passé dans le texte ; quelques omissions; quelques transformations de noms propres; une foule de variantes très peu importantes qui amenèrent la révision du iv« siècle, et plus tard celle du xvi° siècle,

1 On a longtemps cru posséder à Aquilée, à Venise, à Prague, des feuillets de l'Évangile autographe de saint Marc; mais, vérification faite de nos jours, il s'est trouvé que ce manuscrit très précieux ne datait "cependant que du vi» siècle, et contenait non pas la Vulgate de saint Jérôme, comme l'avait d'abord fait croire la préface de saint Jérôme, qui précède, mais un texte de l'ancienne Italique, recopié au vi* sirt.4* et enrichi par le copiste de celte même préface.

2 De Prsescript. cap. xxxvi. — Contr. Marc. IV, v. Quelques savants ont imaginé que par ce mot : liiterx aulhenticx, Tertullien voulait parler du texte grec, par opposition aux traductions. C'est une erreur. Dans la langue des jurisconsultes, familière à Tertullien, le mot authcnticum signifie toujours l'écrit original.

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d'où sont sorties nos très belles et très exactes éditions modernes. Il fallait cependant ne pas s'en contenter. 11 fallait remonter plus haut que ces précieux manuscrits du iv° siècle, qui ont fait peu à peu disparaître tous les autres, parce qu'ils étaient plus exacts qu'eux. Il fallait retrouver, fût-il criblé de faute, un exemplaire d'avant la révision de Constantin, une copie en usage dans les premiers temps. A défaut du manuscrit même des Evangélistes, il fallait le manuscrit de leurs disciples, contemporain et même antérieur à la traduction latine et à la traduction syriaque.

Noble rechercher qui a passionné les hommes les plus érudits de ce siècle! Découverte admirable, dit M. Tischendorf, que « Dieu réservait à notre époque si douloureusement féconde en attaques antichrétiennes, afin qu'elle nous fût une vive et pleine lumière touchant la parole écrite de Dieu, et nous aidât à défendre sa vérité, en raffermissant sa forme authentique 1 ».

Ecoutons M. Tischendorf nous raconter lui-même la manière dont se fit cette découverte. Après nous avoir décrit le mont Sinaï, où il revenait pour la troisième Toîs, ayant visité pendant vingt ans 1 Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, l'Espagne, la France, l'Italie, l'Egypte, Constant.inople, à là recherche de ce manuscrit qu'il voulait absolument trouver; revenu pour la troisième fois en Orient, et établi au mont Sinaï dans une immense bibliothèque où il avait déjà fait de précieuses trouvailles, entre autre « un nombre considérable de feuilles d'une bible grecque de l'Ancien Testament qui me parut être, dit- il,

1 De la Date de nos Évangile», par Constantin Tischendorf, Leipzig, 1865.

l'une des plus anciennes que j'eusse jamais vues », il ajoute : « Le 4 février 1844, je nie préparais à partir pouf le Caire, lorsqu'une circonstance fortuite vint mettre le. comble à mes vœux. Je venais de faire, avec l'économe du couvent, une promenade sur l'une des cimes voisines, et coinnio nous rentrions, au déclin du jour, un religieux me pria d'accepter dans sa cellule quelques rafraîchissements. A peine étions-nous entrés : « Et moi aussi, me dit-il, j'ai là une Septuaginta, une Bible des Septante. » Et il alla prendre, dans un coin de la chambre, un volumineux objet enveloppé d'un linge rouge et le plaça devant moi sur la table. J'ouvre ce paquet et j'aperçois, à ma grande surprise, non seulement l'Ancien Testament, que je connaissais déjà et que j'avais copié quinze ans auparavant, mais le 'Nouveau Testament tout entier, et enfin l'épître de Barnabe et une partie du Pasteur d'Hermaz. Tout plein d'une joie que, cette fois, je sus contenir et cacher à l'économe et aux autres religieux , je demandai soudain et j'obtins la permission d'emporter le manuscrit dans ma chambre afin de l'examiner à loisir. Et là, quand je fus seul, je m'abandonnai aux élans de ma joie et de mon enthousiasme. Je savais que je tenais dans mes mains le plus grand trésor qu'on pût trouver pour la science de la Bible, un document dont l'âge et l'importance dépassaient ceux de tous les manuscrits existants dont je m'étais occupé depuis vingt ans. Je ne saurais, je l'avoue, retracer les émotions de cette heure de ravissement, en présence de ce vrai diamant biblique. Aussi, en dépit d'une mauvaise lampe et d'une froide^ ait, je me mis tout de suite à transcrire... »

L'ouvrage parut en 1862, en fac-similé monumental, et en quatre volumes in-folio. L'impression fut immense.

Paléographiqueoient, la copie était du ivc siècle. Mais, perdu sur les cimes paisibles du Sinaï, le copiste ne s'était pas même douté du travail de révision que commandait alors Constantin. Il avait copié un exemplaire ancien, et cet exemplaire, il n'y avait pas à contester, était un exemplaire des temps les plus reculés. D'une part, il est dans une harmonie parfaite avec la version syriaque et la vieille Italique; de l'autre, il concorde avec le texte grec qui a servi à saint Irénée. On a donc là, dans une copie du IVe siècle, le texte grec en usage dès le commencement.

Mais ce n'est pas tout. « Si proche que soit ce texte grec de celui des évangélistes, il reste, dit M. Tischendorf, un petit intervalle. Et voilà comment cet intervalle se comble. Si, d'une part, le texte du manuscrit sinaïtique est généralement usité au 11e siècle, de l'autre il n'est pas difficile à la critique de prouver que ce texte, quelque supérieur qu'il soit à d'autres documents, s'éloigne çà et là de la pureté primitive, et qu'il a déjà derrière lui toute une histoire. Pour légitimer cette assertion , nous ne sommes pas réduits exclusivement au Codex Slnaiticus ni à tel ou tel des manuscrits de ïltala, ainsi qu'à Irénée et Tertullien ; mais nous pouvons y ajouter une foule de pièces dont les unes sont nécessairement et les autres très vraisemblablement du IIe siècle. Or, de tous ces documents comparés entre eux , il ressort ce fait indéniable qu'une riche histoire de texte les a précédés : je veux dire qu'avant l'an 150, alors qu'on faisait des Evangiles copie sur copie, il s'était glissé dans le texte tantôt des changements qui portaient sur des expressions ouosur le sens de certains passages, tantôt des additions petites ou grandes puisées à des sources apocryphes et orales, tantôt enfin des modifications qui provenaient du rapprochement de quelques

passages parallèles, et qui attestent tout particulièrement qu'on avait réuni de très bonne heure nos Évangiles en un recueil canonique. S'il en est ainsi, si le texte de nos récits sacrés a positivement parcouru un stade avant le milieu du IIe siècle, nous ne pouvons pas revendiquer moins de cinquante ans pour la durée de cette histoire. Et dès lors nous nous croyons autorisés à placer vers la fin du Ier siècle, non pas la naissance ou la composition des Evangiles, mais leur réunion en corps canonique1. »

Voilà certes d'assez beaux résultats, et bien de nature à encourager les efforts; car il ne faut pas s'en tenir là. On ira plus loin. De même qu'une étude approfondie de la langue française nous permet de dire si tel écrit est du xvie ou du xvne siècle; de même que, dans un auteur, dans Bossuet, par exemple, nous pouvons savoir, si telle pièce détachée, tel sermon non daté, est de sa jeunesse ou de son âge mûr, et en fixer, à dix ans près, l'époque exacte; de même on s'emparera de cette langue grecque de saint Matthieu, de saint Marc, même de saint Luc; et on prouvera qu'elle n'est pas, qu'elle ne peut pas être du IIe siècle. On soulèvera ce voile grec qui cache tant de locutions et de tours hébraïques; on respirera, si j'ose ainsi dire, ce grec saturé d'araméismes; et on établira, par l'analyse logique, que cette syntaxe bizarre est d'une époque où le christianisme était encore dans son berceau palestinien, c'est-à-dire du Ier siècle. Ce travail est déjà fait, accepté par la science; mais il est fait d'une manière trop générale encore. Il faut qu'on descende dans le détail, et que par une étude minutieuse des textes d'après les plus anciens manuscrits, par la comparaison avec les monuments

1 Tischendorf, De la Date des Évangiles, p. 274.

grecs du !!• siècle, les épîtres de saint Ignace, par exemple, ou celles de saint Polycarpe, par une critique plus pénétrante de toutes les traductions, grecque, syriaque, latine, etc., on élève la philologie évangélistique à la hauteur d'une science. Ce sera le dernier coup de lumière. Mors on ne discutera plus. On sourira d'un homme qui placerait saint Luc ou saint Marc au IIe siècle, comme nous ririons d'un écrivain qui mettrait Amyot au xvuQ siècle, ou Mme de Sévigné au XVIe.

Résumons -nous : pièces en main, l'ancienne apologétique établissait, par d'irréfragables monuments, qu'au IIIe siècle et môme au né, du moins jusqu'en 150, les Evangiles étaient aux mains de tous, comme l'œuvre incontestée et incontestable des apôtres de Jésus-Christ. Mais là, en 150, perdant pied, pour ainsi dire, cherchant des monuments et n'en trouvant plus, pour franchir cet espace si court qui va de 150 à l'an 100, elle avait recours à une argumentation décisive, à savoir : qu'en si peu de temps il était impossible qu'on eût fabriqué et imposé à l'Eglise, sans qu'elle s'en doutât, des Evangiles dépourvus dé toute véracité comme de toute autorité.

Aces raisonnements, solides sans doute, mais sur lesquels on peut toujours discuter, la nouvelle apologétique a entrepris de substituer des faits qui s'imposent, et elle y a réussi.

Cet espace si court, qui va de 150 à l'an 100, nous le remplaçons parle canon de Muratori, fortifié des deux concordances de saint Théophile et de saint Tatien; puis, en remontant, par la traduction des Evangiles, double probablement, celle d'Afrique ou celle d'Italie; plus haut, par la Peschito primitive; et enfin, avant tout cela, par le Codex Sinaiticus.

Par tous ces monuments, nous occupons et nous remplissons les cinquante premières années du IIe siècle.

Nos traductions rejoignent donc les originaux ;

Nos copies touchent aux autographes ;

Et les originaux eux-mêmes commencent à nous révéler leur date.

Où donc est la place pour les lentes incubations, pour les remaniements successifs, pour i 'obscur et inconscient travail des mythes ?

Que faire et que dire en présence d'une telle lumière? Il n'y avait qu'à rendre les armes. Et c'est ce qu'on a fait.

« En somme, dit M. Renan, j'admets comme authentiques LES QUATRE ÉVANGILES CANONIQUES. TOUS , selon

moi, remontent au 1er siècle, et ils sont à peu prés des auteurs à qui oh les attribue1. »

Voilà ce que dit M. Renan. Et il ne le dirait pas, si toute la science allemande ne l'avait dit avant lui. Et, en effet, toute la critique négative a été obligée de s'exécuter. Reuss, Holzmann, Schenkel, Réville, Michel Nicolas1, sont tombés d'accord pour placer la composition de nos Évangiles au Ier siècle, et pour reconnaître leur autorité historique. C'est le plus éclatant triomphe de la science et de la foi sur un point capital : l'authenticité définitivement établie de nos quatre Évangiles.

1 Renan, Vie de Jésus, p. 23.

2 Reuss. Geseh. der Heilig. Schr. N.~ T., §196. Réville, Études critiques sur l'Evangile de saint Matthieu, p. 245. Michel Nicolas, Études critiques sur la Bible, p. 6. Holzmann, Die synopl. Evang., p. 112, 316. Schenkel, C haraklerbild Jesu, p. 340-, 344 , etc.

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