CHAPITRE DEUXIEME
LES TROIS PREMIERS EVANGEL1STES. — SAINT MATTHIEU SAINT MARC ET SAINT LUC
Maintenant il faut regarder, de plus près chacun des Evangiles, dire son plan, son caractère, son but, les circonstances qui l'ont vu naître, et écarter d'abord deux doctrines excessives qui depuis longtemps entravent la marche de l'apologétique.
La première est une idée exagérée de l'inspiration des Évangiles. Au dire de certains théologiens, tout est divin dans les Evangiles; tout est inspiré, même les moindres mots, presque les points et les virgules. L'évangéliste était une harpe que touchait l'Esprit-Saint, cause unique des plus légers frémissements. Doctrine séduisante au premier coup d'œil, au fond étroite et inexacte, qui a conduit certains théologiens à des impasses sans issue, et qui leur a fait méconnaître la vraie beauté des œuvres de Dieu. Car, au lieu que trop souvent l'homme corrompt ce qu'il touche, Dieu ne peut venir nulle part sans y apporter une beauté de plus. Veut- il employer une âme libre? il lui révèle directement certaines choses et même les expressions
dont elle se servira pour les dire; mais en une foule d'autres points, tout en surveillant l'écrivain pour le préserver de toute erreur, il lui laisse son génie, son caractère, sa mémoire, son goût, toutes ses facultés. Voilà comment furent composés les Evangiles, plus humainement qu'on ne l'imagine quelquefois. Chaque Evangile ressemble à Jésus- Christ. Il est né moitié de terre et moitié du ciel : fruit suave de l'humanité : Terra dédit fructum suum; et en même temps rosée bénie du ciel : Et nubes pluunt Justum.
La seconde erreur, qui découle de celle-là , et qu'il ne faut pas moins écarter, car elle trouble les âmes et les inquiète , c'est que l'Evangile présente une biographie complète de Jésus-Christ, que chaque évangéliste a mis dans son récit tout ce qu'il savait. C'est précisément le contraire. Il n'y a pas un Evangile qui soit un tout. Né des besoins du moment, il ne répond qu'à un point do vue. Il n'envisage Jésus-Christ que sous un aspect. Delà des lacunes volontaires, des sauts brusques, des points d'interrogation sans réponse : c'est par ce côté que l'Evangile est du temps. Mais chacun de ces mots, de ces récits, est un germe dont tous les siècles n'épuiseront pas la fécondité ; et c'est par là que l'Evangile est de l'éternité.
Et non seulement aucun Evangile n'est complet ; mais même, en les réunissant, en les fondant ensemble, ils ne donnent rien de complet. Chant sublime dont il n'y a que des partitions détachées ! Comme si Dieu eût craint de nous trop enlever à nous-mêmes et à cette terre des ombres par une si divine harmonie, et s'il n'avait trouvé d'autre moyen d'en tempérer l'éclat qu'en n'en laissant écrire que des fragments! Voilà ce qu'il faut comprendre, afin de ne
1 Psalm. xviii.
demander à chacun des historiens do Jé:-us-Christ que eu que Dieu a voulu nous donner.
Ceci posé, regardons chaque Evangile.