L EVANGILE DE SAINT MATTHIEU
Le premier en date est, de l'aveu de tous, celui de saint Matthieu. Il aurait été écrit, selon les uns, vers 42; selon les autres, vers 60; en tout cas, avant la destruction de Jérusalem et la dispersion des Juifs. Quand on le lit, on sent que tout est encore debout autour de l'écrivain : le temple, l'autel, la ville, les fontaines, jusqu'au champ du potier, « qui se nomme encore Haceldama1. » Rien n'est bouleversé. On suit sans effort les lignes sereines et austères du paysage qui enveloppe Jér^alem. Il y a dans tout le récit une fraîcheur d'impressions, un air -de choses récentes, je ne sais quel parfum des premiers jours qui est du plus grand charme et qui atteste la haute antiquité du livre.
La langue employée par l'évangéliste confirme cette impression. C'est l'hébreu, ou plutôt le syro-chaldaïque, langue mélangée et plus ou moins corrompue, qui servait alors au peuple de la Palestine, mais qui passa vite, et cessa d'être en usage aussitôt après la destruction de Jérusalem. Ce qui prouve qu'avant la catastrophe l'Evan-
Matlh. xxvii , 8,
gile existait déjà, car plus tard on ne l'aurait pas écrit dans cette langue; et ce qui explique en même temps l'embarras où l'on se trouva bientôt en présence de ce texte syro-chaldéen , qui n'était plus compris par tous. « Saint Matthieu, dit Papias , écrivit en langue hébraïque la collection des divines paroles (Àdytoc); mais chacun les traduisait comme il pouvait 1. »
Il y eut en effet, dès les premiers temps, plusieurs essais de traduction en grec, et l'un d'eux prévalut de bonne heure, soit qu'il fût le plus ancien, soit qu'il fût le mieux réussi, les savants modernes qui l'ont étudié hésitenl même à y reconnaître une traduction ; car, d'une part, les textes de l'Ancien Testament, au lieu d'être traduits sur le syro-chaldaïque, sont tirés des Septante; et de l'autre, on croit y reconnaître le feu, la liberté, la verve, et enfin toutes |cs allures d'un original. Comme on ne peut nier ni le texte hébraïque ni le texte grec, reste alors, et c'est le système, quLsemble prévaloir, que (a traduction grecque ait été faite par saint Matthieu lui-même, ou sous ses yeux et par ses ordres, comme un second exemplaire de son Évangile, tout de suite après la ruine de Jérusalem, peutêtre même avant, pour l'usage de rcux qui n'entendaient pas le syriaque. En tous cas, cette traduction a rejeté dans l'ombre tous les essais, et, ce qui est très extraordinaire, elle a fait oublier le texte hébraïque lui-même, qui, dès le commencement du IIe siècle, ne se retrouve plus 2.
Voulez -vous maintenant vous rendre mieux compte encore de ce qu'il y a d'ancien, de tout à fait primitif dans l'Evangile de saint Matthieu? examinez bien son caractère
1 Ap. Euseb. Hist. eccles. III, xxxix.
* R. Simon, Hist. crû. du Nouveau Testament , l. I, p. 1Ô2.
intime. Manifestement il a été écrit par un Juif, et pour des Juifs, et à un point de vue juif. C'est l'Evangile de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham*. Son but est de montrer que Jésus -Christ est le Messie promis, le Christ qui doit accomplir toutes les prophéties; le prophète puissant en œuvres et en paroles, plus grand que Moïse; qui vient, non pas détruire la loi, mais l'accomplir, donner au judaïsme son couronnement attendu. Suivez le récit de l'évangéliste, et dans le petit nombre des faits qu'il raconte, en omettant une foule d'autres , voyez quelle est la raison de son choix. De tous les événements relatifs à la naissance miraculeuse du Christ, s'il ne cite que la maternité virginale de Marie, c'est pour ajouter aussitôt : Or tout cela se fit pour accomplir la parole qu'avait dite le prophète : Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils *. Il raconte l'histoire des mages et celle des bergers. Pourquoi ? à cause de la prophétie relative à l'étoile, et 'afin d'amener aussi la grande parole de la Synagogue interprétant l'antique prophétie : Et toi Bethléhem, terre de Juda , tu n'es pas la moindre parmi ses principales villes; car de toi sortira le chef qui doit régir Israël mon peuple3. Si l'enfant part pour l'Egypte, c'est pour accomplir la parole d'Isaïe : J'ai rappelé mon fils de l'Egypte 4. Et s'il va à Nazareth, c'est à cause de ce qu'ont dit les prophètes : Il sera appelé Nazaréen 5.
La vie publique commence. Voici Jean -Baptiste. C'est celui dont le prophète disait : Une voix a retenti au désert : Préparez le chemin du Seigneur •. Voici la Galilée. Le prophète a vu qu'elle serait le théâtre de l'action du Sauveur : Terre de Zabulon et terre de Nephthali qui confine à la mery pays au
1 Malth. i, 1. — 2 lbid., i, 23. — 3 IbiiL, n, 7. — « Ibid., il, 1D. — 5 Ibid., n , 23. — « ibid., m, 3.
delà du Jourdain, Galilée des Gentils, le 'peuple qui était dans les ténèbres a vu une grande lumière 1 . Jésus monte sur la montagne, il ouvre ses lèvres, il parle en paraboles; pourquoi ? pour accomplir la parole du prophète : /'enseignerai le monde en paraboles *. Il touche les oreilles des sourds , les yeux des aveugles, et il défend à ceux qu'il a guéris de publier son nom, afin de réaliser le beau portrait du Christ peint par Isaïe : Voici mon serviteur que j'ai choisi, mon bien- aimé, en qui mon âme s'est complu. Il ne disputera pas, il ne criera pas; on n entendra pas sa voix sur les places publiques; il n'achèvera pas de rompre le roseau brisé ni d'éteindre la mèche qui fume encore3. Soit par ses paroles, soit par ses actes , Jésus prouve qu'il est Dieu ; mais de toutes les preuves qu'il en donne , et que nous verrons dans les autres évangélistes , saint Matthieu ne choisit que les preuves juives. Le Fils de l'homme est plus grand que le temple. Il est le maître même du sabbat 4. — C'est lui que David a appelé son Seigneur. On entend retentir sur toute sa route : Jésus, fils de David, ayez pitié de nous ».
La passion commence , et on voit se dérouler toutes les prophéties. Il entre dans Jérusalem, roi pauvre, plein de douceur, sur une ânesse, comme l'avait annoncé Zacharie •. Les enfants l'acclament dans le temple, comme l'avait chanté David T. Les prêtres le rejettent, afin que s'accomplisse la parole : La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre de l'angle 8. Ses disciples l'abandonnent, selon ce qui est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées9. Judas le vend trente deniers; c'est ce qu'avait vu Zacharie 10. On tire sa robe au sort, David l'avait
» Matth. iv, 14. — s ibid., xm, 13. — 3 lbid., xn, 18. — * Ibid., xxn, 45.— 5 Ibid., xxi, 16. — « lbid., xxi, 4.-7 lbid., xxi, 16. — » Ibid., xxi, 41. — 9 lbid., xxxvi, 31. — i° Ibid., xxvn,9.
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annoncé 1. Il meurt enfin, et son dernier cri met le sceau à l'accomplissement de toutes les prophéties.
Voilà le point de vue de l'Evangile de saint Matthieu. C'est l'Evangile de l'accomplissement des prophéties et du couronnement de la loi. Nous avons manifestement ici le premier cri des apôtres au monde, le mémorial de leur première prédication.
Je me suis quelquefois demandé si cet Évangile n'était pas l'Evangile commun des apôtres ,. un texte arrêté par eux avant leur dispersion. Bien des raisons me conviaient à cette pensée : le nom d'Évangile des apôtres qu'il porte dès les premiers temps '; la convenance parfaite qu'il y aurait eu à ce que les apôtres, qui avaient rédigé en commun le Credo et les prières liturgiques, ne se séparassent pas sans mettre par écrit les principales paroles de leur Maître ; l'espèce d'hésitation qu'éprouva saint Pierre, quand saint Marc lui présenta son Évangile, comme s:r dans la pensée du prince des apôtres, après ce premier Evangile . il ne dût pas y en avoir d'autre 3; la certitude que les apôtres ont emporté avec eux ce premier Evangile; du moins, saint Barthélémy dans les Indes, saint Pierre à Rome, et plus tard saint Paul dans le monde 4; la double traduction grecque et syriaque qui en fut faite immédiatement, comme d'un Évangile destiné à tous; le caractère surtout de la traduction grecque , où l'on est en droit de voir un second original : voilà les raisons, et il y en a d'autres encore, qui amenaient dans mon esprit cette question : L'Evangile
1 Matth. xxvn, 35.
2 Hieron. conlr. Pelag. m : « In Evangelio secundum Apostolos, sive, ut plurique autumant, secundum Matthœum. »> V. Origen. Hom. L m Luc, Prol. Epiph. User. XXX, xui.
8 Euseb. Hist. eccles. III, xxix.
* Ibid., V, x; XI, xxv. Hieron. de Virls ilhistr. xxxvi.
de saint Matthieu n'aurait-il pas été arrêté en commun par les apôtres avant leur dispersion?
Mais quand je me fus enfermé une journée pour lire d'un trait cet Evangile, pour en respirer en silence et à loisir le vrai parfum, j'avoue que bien des doutes me vinrent. Ne trouveriez-vous pas bien étrange d'abord, si l'œuvre avait été collective, que saint Luc l'eût ignoré? car, manifestement, il résulte de sa préface qu'il ne connaît pas dans l'Eglise d'Evangile officiel pour ainsi dire , de texte arrêté en commun par les apôtres. De plus , dans cette hypothèse, ne vous semble-t-il pas que l'œuvre serait plus large? Elle serait moins juive; elle aurait davantage pour objectif le genre humain tout entier. Je crois aussi qu'elle serait plus complète. Ce que nous avons sous les yeux dans le premier Evangile, ce n'est pas une histoire, pas même une biographie. Ce sont des notes, un peu jetées au hasard ; des souvenirs de disciple et de témoin qui s'allongent ou se raccourcissent au gré de ses impressions personnelles. Il y a des parties développées au delà de toutes proportions ; d'autres, et du plus capital intérêt, sont absolument passées sous silence. Cherchez , je ne dis pas des dates , mais un ordre chronologique. 11 n'y en a point. Ce sont de perpétuelles inversions. Les faits viennent les uns après les autres, amenés par le fil des idées plutôt que par la suite des événements. Du reste, un naturel parfait ; une sincérité palpable; de magnifiques effusions, les plus éloquentes du monde; des discours pleins de charme; un trait vif; une parfaite harmonie des hommes et des lieux, et partout enfin la marque d'un témoin qui a vu.
Qui empêche cependant que, dans cet Evangile, l'œuvre personnelle de saint Matthieu, il y ait des parties rédigées en commun, des textes écrits, sous l'inspiration du Saint-
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Esprit, par les apôtres? Suivez la trame du récit; vous serez arrêté tout à coup par trois espèces de recueils qui semblent avoir été transportés là tout d'une pièce : le recueil des discours de Jésus-Christ sur la montagne, résumé des instructions morales du Maître; le recueil de ses principaux miracles, et enfin le charmant recueil des paraboles destinées à faire entrer dans l'esprit des peuples, sous une forme simple et pénétrante, les plus grands enseignements. Qui empêche que tout cela n'ait été écrit dès l'origine? Et encore, les paroles, si précises, si fermement arrêtées, relatives à la primauté de Pierre et à l'institution de la sainte Eucharistie , paroles que lès autres évangélistes ne répéteront pas, ou copieront exactement. On conçoit que les apôtres n'aient pas voulu laisser flotter dans la mémoire des fidèles de si longs et si beaux discours qui intéressaient l'avenir de l'Église, ou des paroles plus courtes, il est vrai, mais si fondamentales, et qui intéressaient sa divine constitution. Saint Matthieu aura inséré ces vénérables recueils dans son Evangile, sans y rien toucher; il les aura encadrés, comme des pierres précieuses , dans le récit qu'il voulait laisser à ses compatriotes. Et ainsi se trouverait expliqué et justifié ce regard de la critique moderne, où tout n'est pas faux, qui prétend entrevoir dans la trame de l'Evangile de saint Matthieu, si primitif qu'il soit, des fragments plus anciens et de plus primitifs encore.
Quoi qu'il en soit, et à quelque point de vue qu'on se place pour juger le premier Evangile, œuvre collective ou œuvre personnelle, saint Matthieu tient la plume. Son nom n'est nulle part. Mais son cœur, sa belle âme sont partout. Cela étonnera peut-être certaines personnes qui croient qu'il n'y a rien de plus impersonnel que l'Evangile de saint Matthieu ; et il faut avouer que plusieurs pages leur donnent
JESCS-CHRIST 67
amplement raison ; celle-ci, par exemple : Étant parti de là, Jésus vit un homme, nommé Matthieu, assis à son bureau de péage, et lui dit : Suis-moi. Et, se levant, il le suivit l. Quoi 1 voilà tout 1 pas un cri ! pas un détail ! et c'est de l'auteur qu'il s'agit 1 Se peut-il rien de plus impersonnel I Mais si saint Matthieu n'a pas permis à son amour ni à sa reconnaissance d'éclater, il n'a pu le défendre à son humilité. C'est elle qui a signé le livre. Quand les autres évangélistes l'appellent Lévi avant sa conversion, Matthieu après, comme pour dépister le lecteur », lui s'appelle tout de suite et toujours Matthieu ». Quand les autres évangélistes, groupant les apôtres deux à deux , disent : Matthieu et Thomas, lui renverse l'ordre et dit : Thomas et Matthieu ; et, pour qu'on ne s'y trompe pas, il ajoute : Matthieu le publicain 4. Et quand il est question de ce repas où les pharisiens murmurèrent de ce que Jésus dînait avec des publicains et des pécheurs, et que les évangélistes, par délicatesse, omettent de dire où avait lieu ce repas, saint Matthieu se hâte de dire : « C'était chez Matthieu le publicain ; c'est là que Jésus a dit : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs 5. »
i Matth. ix, 9.
2 Marc, n, 14 : « Et cum praeterisset , vidit Levi sedentem in telonio. » — Ibid., ni, 18 : « Matthseum et Thomam. »
Luc. v. 27 : « Et post haec exiit, et vidit publicanum , nomine Levi. » — Ibid., vi, 13: « Malthseum et Thomam. »
3 Matth. v, 9 : « Et cum transiret inde Jésus, vidit hominem sedentem in telonio, Malthseum nomine. — Ibid., x, 3 : « Thomas et Malthseus publicanus. »
* Marc, m, 18 : « Matthaeum et Thomam. » — Luc. vi, 13 : • Matthaeum et Thomam. » — Matth. x, 3 ; « Thomas et Matthseus publicanus. »
5 Luc, v, 29 : « Et fecit ei convivium magnum Levi. » — Matth., xi, 9 : « Et faclum est, discumbenle eo (Jesu) in donio (Matlhaei). »
Voilà l'âme qui se cache et qui transpire malgré elle à travers ces pages. Une âme humble, modeste, étonnée et comme ravie du choix qu'on a fait d'elle; mais n'osant ni manifester cet étonnement, ni laisser éclater son amour; ne donnant la parole qu'à son humilité et à l'admiration que lui inspire son Maître : Jamais homme n'a parlé comme lui. Il a bien fait toutes choses. Il a passé en faisant le bien. Presque tous ces récits commencent par ce mot vif et joyeux Et voici, et voici. Il court, à travers toutes ces pages, un souffle heureux de naïve et tendre admiration pour le Maître, qui révèle un témoin subjugué par un étonnement et une reconnaissance qu'il n'ose pas avouer, qu'il n'exprime nulle part, mais qu'on sent toujours.
Joignez à ces qualités, pour avoir au complet la physionomie de saint Matthieu, un trait qui lui est propre. 11 est franchement Juif. Il a le plus vif amour pour son peuple, pour sa grande nation juive. Il l'aime toujours, quoiqu'elle ait trahi Jésus-Christ. Ou plutôt il n'admet pas que ce soit elle, sa chère nation, qui ait crucifié Jésus-Christ. Ce sont les grands, les princes des prêtres qui ont abusé le peuple, qui ont usurpé son nom pour satisfaire leur haine contre Jésus-Christ. De là, dans ce premier Evangile, et c'est encore un trait de sa haute antiquité , un accent contenu de colère et d'indignation contre les scribes, les pharisiens, les princes des prêtres; colère singulièrement éloquente qui marque ces pages d'une sorte de cachet national et qui révèle dans l'âme de l'écrivain la lutt^ entre deux sentiments également profonds: l'amour pour le Maître, qui a été indignement trompé par le peuple; l'amour pour le peuple, qui n'aurait pas traité ainsi Jésus-Christ, s'il n'avait pas été trompé par les grands. De ce double sentiment est née cette indignation .contre les pharisiens, qui déborde
dans le premier Evangile, et aussi d'un fonds de justice, d'honnêteté et de droiture, qui est l'indice de la plus belle âme.
C'est de cette âme, réservée et ardente, modeste et vive, profondément juive et si simplement éloquente, qu'est sortie, sous la dictée du Saint-Esprit, l'incomparable figure du Christ, dont le premier Evangile est la peinture. Ah 1 nous nous prosternons à deux genoux devant l'Evangile de saint Luc, devant celui de saint Jean; nous n'aurions pas d'expressions pour dire ce que l'humanité aurait perdu si ces deux livres divins n'eussent pas existé. Réduite cependant aux traits que nous a laissés saint Matthieu, la figure du Christ n'en aurait pas moins ravi l'humanité. Elle l'aurait renouvelée et éternellement attendrie. Lisez le sermon sur la montagne, et les ineffables béatitudes; lisez les instructions données aux apôtres, et les sublimes Vœ contre la fausse religion et La fausse richesse, qui sont ce que nous connaissons de plus éloquent dans toutes les langues ; lisez le recueil des dix-huit paraboles; la peinture du jugement dernier; l'éternelle récompense accordée à la charité. Lisez tout; quelle élévation de sentiment ! quelle pureté morale! quelle beauté absol ue ! Jamais le Christ a-t-il parlé plus divinement ? Je plaindrais pour ma part quelqu'un qui pourrait méditer de telles pages sans les mouiller de ses larmes, sans les user sous les baisers de son adoration et de son amour.
Il est vrai, certains côtés exquis, délicats, plus tendres, du cœur de Jésus-Christ, ceux que nous réserve le pinceau de saint Jean, semblent absents ici. Peut-être ont- ils été omis, parce qu'ils auraient moins frappé le peuple juif. Mais où le Christ eut- il plus de majesté, à la fois austère et douce? Ce que saint Matthieu a voulu peindre, ce qu'il a mis en relief, pour ce peuple juif si préparé à le
comprendre, c'est l'union auguste de la justice et de la miséricorde, de l'austérité et de la bonté, de la sévérité et de l'amour, dont le Dieu du Sinaï avait donné un premier type où la sévérité dominait, et dont Jésus-Christ apportait un second type où allait dominer la bonté. C'est le Christ de saint Matthieu qui a dit : Laissez les morts ensevelir les morts \ Et encore : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix, et quil me suive ■. Mais c'est lui aussi qui a dit : Oh ! si vous saviez ce qu'est cette parole: Je veux la miséricorde et non le sacrifice 8. Et encore : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs A. Et surtout : Venez à moi, vous tous quiètes fatigués et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai. Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger 5. Voilà le Christ de saint Matthieu. Type sublime où l'on ne sait qu'admirer davantage, et des contrastes qui s'y trouvent, et de l'harmonie où tous ces contrastes se viennent réunir. J'imagine que c'est après une lecture de saint Matthieu, le cœur ému de cette auguste union de la justice et de la miséricorde, de la sévérité et de la tendresse, que Pascal a jeté sur un bout de papier cette parole admirable : Jésus- Christ est un Dieu dont on s'approche sans orgueil, et sous lequel on s'abaisse sans désespoir. »
i Matth. ru, 22.
2 Ibid., x,39.
3 Ibid., ix, 13.
* Ibid.
* Ibid., xi, 28-30.
l'évangile de saint marc
Cependant il entrait dans les desseins de Dieu que l'humanité ne fût pas réduite à cette seule peinture de Jésus- Christ, que d'autres vinssent le contempler et nous le faire voir sous des aspects différents; et, peu après saint Matthieu, vers l'an 45 selon les uns, vers l'an 60 selon les autres, apparut le second Evangile, celui de saint Marc.
Saisissons bien le caractère du second Evangile, et ne tombons pas dans l'erreur de ceux qui, n'y voyant qu'un abrégé de saint Matthieu , s'exposent à méconnaître la haute valeur historique et la profonde originalité de ce monument. Saint Marc, il est vrai, n'a pas connu personnellement Jésus-Christ : il n'est donc qu'un écho; mais c'est l'écho de saint Pierre, dont il était le secrétaire, et, comme on disait alors, l'interprète. Jeune, ardent, un peu mobile avec des retours admirables , il s'attacha de bonne heure à saint Pierre ; il l'accompagnait dans ses voyages, assistait à ses prédications, et c'est avec des notes, prises pendant que Pierre parlait, qu'il composa son Evangile, à la prière des Romains. « Pierre, dit Clément d'Alexandrie, ayant prêché le Verbe devant le peuple à Rome, et, inspiré par l'Esprit, annoncé l'Evangile, plusieurs de ceux qui étaient présents prièrent Marc , comme s'étant attaché à lui depuis longtemps et se souvenant des choses dites, d'écrire ce qui avait été prononcé. Marc fit
donc l'Évangile et le donna à ceux qui le lui avaient demandé '. » Notez que celui qui parle ainsi était le prêtre le plus savant de cette même Église d'Alexandrie, où reposait le corps de saint Marc, et que le saint évangéliste avait fondée un siècle et demi avant, comme apôtre et comme martyr. On a donc ici la tradition primitive.
Il paraît que Pierre avait été étranger à l'idée de ce second Évangile, et que devant le fait même de sa réalisation il hésita. « Pierre, ayant connu le fait, continue Clément d'Alexandrie, ne le réprouva ni ne l'approuva expressément. » Cette hésitation se conçoit. Il allait donc y avoir plusieurs Évangiles ! Ce qui avait été écrit une fois sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, emporté dans le monde par les apôtres, ne suffisait- il pas? D'autre part, l'Évangile de Marc, écho des prédications de saint Pierre, était admirablement approprié aux besoins des païens , des' nouveaux convertis de Rome : fallait- il les en priver? Saint Pierre ne le pensa pas , et, après un mûr examen de l'Évangile de saint Marc, il se décida à l'approuver. « On dit que l'apôtre, ayant connu ce qui avait été fait, se réjouit du grand désir des chrétiens de Rome, et sanctionna l'écrit pour l'usage des Églises2. » C'est ce qu'ajoute, en terminant, Clément d'Alexandrie.
Papias, ce savant explorateur des choses antiques, qui avait si peu foi aux livres, et qui courait le monde 'à la recherche des traditions, parle de même. « Le prêtre Jean m'a dit aussi : Marc, devenu interprète de Pierre, écrivit exactement tout ce qu'il se rappelait des choses dites et faites par le Christ..., n ayant qu'un souci, celui de ne
1 Ap. Euseb., Hist. eccles. VI, xvi
2 Ibid., II, xv.
rien oublier de ce qu'il avait entendu dire à Pierre, et de n'y rien mettre de faux *. »
Dans les premiers siècles, ce second Evangile portait même le nom de Pierre : « L'Evangile, dit Tertullien, qu'a édité Marc est affirmé de Pierre, dont Marc était l'interprète *. » — « Marc, dit à son tour saint Irénée, Marc, disciple et interprète de Pierre, nous a donné lui aussi, et par écrit, les choses qui étaient annoncées par Pierre3. » C'est donc bien l'Évangile de saint Pierre, sous le nom de saint Marc, que nous avons sous les yeux.
La lecture approfondie de ce second Evangile confirme ce point de vue, dont il n'est pas besoin de faire ressortir l'importance. Ouvrez-le. Dès les premières lignes, il n'y a ni à discuter ni à contester, le livre vient de saint Pierre et a été donné à Rome. Prenez, par exemple, les scènes où nous savons pertinemment que saint Pierre a assisté, soit comme acteur, soit comme témoin; comparez le récit qu'en fait saint Marc avec celui qu'en avait donné saint Matthieu, à un détail ajouté, aune circonstance plus précise, à un mot qui ne peut venir que de lui, vous reconnaîtrez la main de saint Pierre. Saint Matthieu , par exemple, raconte qu'à Capharnaûm, dans la maison même de saint Pierre, Jésus guérit un paralytique; saint Marc ajoute ce détail, que la maison était tellement enveloppée par la foule, que les porteurs du malade imaginèrent de le descendre par le toit *. On voit cela mieux encore dans la
1 Ap. Euseb. Hist. eccles. III, xxxix.
2 Tertull. contr. Marc. IV, il, 5. « Marcus quod edirîit Evangelium, Pelri affirmalur, cujus interpres Marcus. »
3 Jren. adv. Hseres. III, i. « Marcus diseipulus et interpres Pétri, et ipse quae a Petro annuntiata eratit per scripta nobis tradiclit. »
4 Marc, ii , -4.
guéi'ison de cotte pauvre femme qui vient toucher humhlcment le bord du vêtement de Notre -Seigneur» Saint Matthieu raconte brièvement le miracle. Ouvrez saint jMarc, qui note expressément que Pierre y était; vous avez toute la scène, prise sur le fait avec mille détails précis et vivants. Cette vertu que Jésus sent sortir de lui-même au moment où la pauvre femme l'a touché; et ce mot : a Qui me touche? » et l'étonnement des apôtres : « Elit Seigneur, tout le monde vous touche! » et le saisissement de la malade : tout cela est de saint Marc ou plutôt de saint Pierre1.
Je voudrais le montrer avec un peu plus de détails pour la scène de la transfiguration, afin de faire bien saisir la méthode de saint Marc 5. Il a sous les yeux le récit de saint Matthieu. Il le cite exactement; mais voyez comme il le complète. En ce temps-là, dit saint Matthieu, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean; et il les emmena sur une haute montagne. C'était le Thabor, et au sommet il y avait une ville. Aussi saint Marc ajoute : Seuls en un lieu écarté.
Saint Matthieu continue : Pierre dit à Jésus : Seigneur, il fait bon ici; faisons -y trois tentes : une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie. Saint Marc ajoute : Mais en parlant ainsi Pierre ne savait pas ce qu'il disait, car ils étaient aveuglés par la peur. Personne autre que Pierre n'n pu livrer ce détail.
Saint Matthieu : Comme ils descendaient de la montagne, Jésus leur fit ce- commandement : Ne parlez à personne de cette vision jusqu'à ce que le Fils de l'homme ressuscite d'entre lez morts. Saint Marc ajoute : Ils s'en allèrent pensifs, se demandant ce que voulait dire cette parole : Jusqu'à ce que le Fils
1 Marc, v, 25.
2 Matth. xvn. Marc. ix.
de l'homme ressuscite d'entre les morts. Ne sentez-: vous pas ici le témoin oculaire qui précise, et que ce témoin est saint Pierre?
Veut-on un autre exemple : je prends Ja scène du jardin des Olives, et le sommeil des trois disciples, Pierre, Jacques et .Jean 1. Selon saint Matthieu, Jésus vint les trouver et leur dit : Hé quoi! vous n'avez pu veiller une heure avec moi! Pierre précise par la bouche de Marc, et met au singulier ce que Matthieu par délicatesse avait mis. au pluriel : Simon, tu dors : tu n'as pu veiller une heure avec moi!
Faites le même travail sur toutes les scènes où Pierre se trouve : la guérison de sa belle-mère à Capbarnaum; la résurrection de la lille de -laïre; le sommeil de Jésus dans le navire « à la poupe, la tête sur un oreiller »; la prophétie de la fin de Jérusalem et du monde; l'histoire du (iguier desséché; la mission donnée à deux disciples (Pierre et Jean) d'aller préparer la Cène; l'histoire des femmes au tombeau. Dans toutes ces scènes, où Pierre joue un rôle, comparez le récit de saint Matthieu et celui de saint Marc : à une légère addition, à un détail plus précis, à une parole que lui seul a entendue, à une impression que seul il a pu faire connaître, vous trouverez le cachet et comme la signature de saint Pierre.
Il n'y a qu'une seule exception. Cette magnifique confession de saint Pierre dans le désert de Césaréc : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant*, et cette sublime et immortelle réplique du Sauveur : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise; cette scène vivante où Pierre aurait pu, aurait dû nous donner des détails, elle n'est pas dans saint
1 Matth. xxvi, 40. Marc, xiv, 37.
« Matth. xvi, 13.
Marc. Evidemment l'humble Pierre n'en parlait jamais. En revanche, cette autre scène où l'apôtre se vante témérairement de son courage, où le Sauveur lui annonce sa triple chute, et la scène de cette chute, tout cela est dans saint Marc avec des détails précis, circonstanciés, et des expressions humiliantes pour saint Pierre, dont aucun autre évangéliste n'égalera la hardiesse1. Voilà ce que j'appelle la contre -épreuve de la signature de saint Pierre au bas de l'Évangile de saint Marc.
Ce qui ne ressort pas moins de la lecture attentive de cet Evangile, c'est qu'il a été écrit loin de Jérusalem, en plein milieu latin, à Rome même et pour des Romains. Les mots latins abondent; les dignités changent de nom. L'hécatontarque du texte grec de saint Matthieu est toujours ici un centurion. Il en est de même des monnaies : dans saint Matthieu les valeurs sont exprimées en monnaies juives et grecques; en saint Marc, jamais en monnaies juives, et les monnaies grecques sont quelquefois évaluées en monnaies romaines. Ce n'est pas que l'évangéliste ne fasse souvent allusion à des choses juives; mais alors, preuve nouvelle, il les explique; il les traduit en latin : Ephpheta, c'est-à-dire Adaperire; Abba, c'est-à-dire Pater; Parasceve, c'est-à-dire veille du sabbat; Corban, qu'il traduit par Donum; Les mains impures, c'est-à-dire non lavées; car, ajoute- t-il, les Juifs ne mangent que quand ils ont plusieurs fois lavé leurs mains; et une foule d'autres passages qui exigent un milieu romain, et même Rome; celui-ci, par exemple, où, parlant de Simon le Cyrénéen, il ajoute : C'est le père d'Alexandre et de Rufus* ; parce que Rufus était alors à Rome dans une si haute réputation que
1 Marc. xiv% 29; xv, 66.
* Marc, xv, 21.
saint Paul écrivait à la même époque : Saluez Rufus élu dans le Seigneur, et sa mère qui est aussi la mienne ' . A côté de la signature de saint Pierre, au bas de l'Evangile de saint Marc, voilà ce que j'appelle le cachet romain.
On n'en saurait donc douter, l'Evangile de saint Marc n'est que l'écho des prédications de saint Pierre aux Romains. Mais ceci va nous révéler le plan du second Evangile, ses suppressions, ses additions, ses transpositions, jusqu'à son style, et nous faire comprendre sa haute valeur historique et son originalité.
A la première vue, le plan semble étrange. Dès le IIe siècle, il étonnait et embarrassait Papias, et avant lui le prêtre Jean. « Voici ce que m'a dit le prêtre Jean, écrivait Papias : Marc, devenu interprète de Pierre, consigna exactement par écrit ce qu'il avait gardé dans sa mémoire (osa £[xv7i[ju$v£u(7£) ; mais il n'observa pas l'ordre (où jjivxoi xàÇsi ) de ce que Jésus avait dit ou fait ; car il n'avait pas lui-même entendu le Seigneur. Il suivit seulement, comme on l'a dit, l'apôtre Pierre, qui exposait les doctrines du Christ selon le besoin des circonstances, et non comme s'il eût entrepris de mettre en ordre les discours du Seigneur (àXX' oùx a>07t£p <JuvTa£cv twv xupiaxuiv 7roiou|/.£vo; X6ywv). » Notez avec soin ces paroles pleines de lumière sur le plan de saint Marc. Le fait est que cet Evangile a un tout autre plan que les autres. C'est un plan oratoire , un plan apologétique. Tandis que l'historien est condamné à suivre exactement l'ordre chronologique des événements , et qu'en proportion qu'il y sera plus fidèle il jettera sur son récit plus de clarté; tandis que le théologien, le philosophe, le mathématicien, descendent tranquillement,
i Rom. xvi, 13.
comme un beau fleuve, l'ordre didactique et logique des idées; l'orateur, l'apologiste ne connaît qu'un ordre, n'obéit qu'à une loi : le besoin de ses auditeurs. Qu'importe par où il commence, par le milieu ou par la fin? Le plus grand orateur est celui qui saisit le mieux, dans l'âme de ses auditeurs, le point par où la vérité pourra y entrer, et qui l'y pousse d'une main plus habile et plus souveraine. C'est ce que faisait saint Pierre. « 11 exposait les doctrines du Christ selon le besoin des circonstances, » dit Papias; et quand on regarde de près le plan de ce second Evangile, résumé de sa prédication, on n'en imagine pas qui convînt mieux à ce peuple romain , lequel ne croyait pas encore, et n'avait jusque-là adoré que la force.
Apr<"'S ce mot , qui est comme le texte du discours : Commencement de l'Évangile de Jésus -Christ, Fils de Dieu, la scène s'ouvre par la prédication de Jean -Baptiste au désert, un ascète, amaigri par le jeûne et criant au monde : Faites pénitence. Puis Jésus -Christ apparaît à trente ans, sans berceau, sans mère, sans aïeux, sans prophètes qui l'annoncent, seul, dans la haute et souveraine beauté de sa physionomie, roi de la nature, et révélant sa divinité par sa vertu. A ce peuple de la force, Jésus- Christ est montré comme le Dieu fort. Peu de paroles; point de discours; des actions, des actes de force. Il a en lui toutes les forces. Il a dompté toutes les maladies; il a mis la mort sous ses pieds; il a vaincu le diable appelé le fort, le fort armé. Le récit court, rapide, tragique, dans un langage naïf et mâle, plein de sobriété et de puissance, et se termine par la Résurrection plus développée que dans le premier Evangile, et par l'Ascension qu'avait omise saint Matthieu, c'est-à-dire par la force, arrivée à son degré suprême. Voilà le plan de saint Marc. En conçoit- on qui fût
mieux approprié au génie du peuple auquel il s'adressait?
Dans cette étude approfondie du plan de saint Marc, ou plutôt des prédications de saint Pierre, transparentes à lia vers le récit de son disciple, quelqu'un de très érudit a eu une vue très ingénieuse. 11 a eu l'idée de rechercher dans les Actes des apôtres les discours de saint Pierre. Il en a trouvé deux d'abord, adressés aux Juifs : le premier, le jour même de la Pentecôte ! ; le second , peu après, dans le temple2; discours qui n'ont aucun rapport à l'Évangile de saint Marc. lis sont tout pleins des prophéties réalisées en Jésus-Christ, et rappellent tout à fait, par le ton et la manière, l'Evangile de saint Matthieu. Mais, en continuant, le même érudit en a trouvé un troisième, fort différent de ceux-là. C'est le discours de saint Pierre au centenier Corneille, c'est-à-dire à un Romain qui était tribun de la cohorte Italienne, en résidence à Césarée3. Or, chose admirable, c'est le plan même de l'Evangile de saint Marc : Jésus-Christ, précédé de saint Jean4, révélant sa divinité par la vertu qui était en lui 5, faisant du bien à tout le monde , guérissant tous ceux que le démon tenait dans l'oppression6, ressuscité par Dieu7, et établi par lui juge des vivants et des morts8. Lisez ce discours. Il y a là, dans cette première parole adressée à un Romain, le germe vivant et comme le ton et l'accent de toutes celles que Pierre adressera plus tard à la nation romaine, et qui , tombant dans l'oreille de Marc, lui donneront le plan même de son Evangile.
Il ne faudrait pourtant pas presser plus qu'il ne faut ce mot de plan oratoire que j'ai prononcé tout à l'heure,
i Act. u, 14-31). — 2 ibid., m, 21-26.— 3 Ibid., x, 34-44.— « Ibid., x, 37.— e ibid., x,38. — « lbid.,x, 38. — ? ibid, x, 40. -s Ibid., x, 43.
ni trop prendre à la lettre ce que dit Papias : « Marc n'observa pas l'ordre de ce que Jésus avait dit et fait... Il suivit seulement l'apôtre saint Pierre, qui exposait les doctrines du Christ selon le besoin des circonstances. » Sans doute, pour qui connaissait, comme Papias, la belle ordonnance de l'Evangile de saint Matthieu et de saint Luc, inaugurés l'un et l'autre par la naissance, l'enfance, la jeunesse de Notre -Seigneur, l'Evangile de saint Marc, où tout cela était absent et qui débute avec une sorte de brusquerie, devait paraître d'une ordonnance défectueuse. C'était un temple sans portique. Mais on aurait tort de conclure, de ces paroles de Papias, qu'il n'y ait pas d'ordre chronologique dans l'Evangile de saint Marc. Au contraire, nul peut-être n'est plus précieux sous ce rapport. Saint Marc a constamment sous les yeux l'Evangile de saint Matthieu; il le suit avec exactitude; quand il s'en écarte, regardez bien , c'est dans un but de précision chronologique auquel saint Matthieu n'a pas songé. C'est ce qu'on peut observer pendant les six premiers chapitres, c'est-à-dire depuis le commencement de la vie du Sauveur jusqu'à l'emprisonnement de Jean -Baptiste et la mort d'Hérode. Là se trouvent dans saint Matthieu trois beaux recueils mis bout à bout : le recueil des discours de Jésus -Christ sur la montagne, le recueil de ses miracles en Galilée, et le recueil de ses paraboles. Saint Marc brise cet ordre, et, écrivant pour un peuple très jaloux de ce genre d'exactitude, il met les paraboles dans l'ordre chronologique où ces faits ont réellement eu lieu. Et la preuve que c'était bien là la pensée de saint Marc, c'est que saint Luc, qui va bientôt prendre la plume et qui s'est proposé de « suivre tout par ordre », abandonne ici saint Matthieu pour s'attacher à saint Marc. A partir du VIe chapitre, saint
Marc reprend l'ordre de saint Matthieu, et saint Luc les appuie constamment tous deux jusqu'au drame de la Passion et aux scènes de la Résurrection et de l'Ascension , où saint Marc serre de plus près le récit, précise les jours, les heures même, et introduit dans le drame non seulement quelque chose de plus poignant, mais, dans sa brièveté même, quelque chose de plus complet. Voilà le travail de saint Marc. Au point de vue chronologique, le perfectionnement est considérable; on sent qu'il écrit pour un peuple qui aimait la précision et la netteté en toutes choses.
Quand on se pénètre bien de ce point de vue, à savoir que l'Evangile de saint Marc est l'écho des prédications de saint Pierre et qu'il a été écrit à Rome et pour des Romains, sa lecture prend un grand charme dans une grande lumière. Tout s'explique ; et les suppressions comme les additions qu'on y remarque apparaissent marquées au coin de cette haute sagesse qui proportionne sa parole à son auditoire, et qui donne du lait aux enfants et du pain aux forts. Qu'importait, par exemple, aux Romains la généalogie légale de Jésus-Christ, par laquelle s'ouvre l'Evangile de saint Matthieu? Us auraient souri comme de celle d'Auguste remontant à Enée. Comment leur exposer la maternité virginale de Marie, à eux qui n'y étaient pas préparés par la prédiction d'Isaïe, et dont l'imagination avait tant besoin d'être purifiée avant de s'élever à la pensée de tels mystères? Et la venue des Mages? et l'étoile9 N'y avait- il pas à craindre d'effaroucher ces esprits peu religieux et grossiers, qui ne savaient rien de l'oracle de Ba'aam? Saint Marc supprime donc tous ces détails, et i( ouvre son Evangile comme il fallait l'ouvrir devant un le* auditoire: Commencement de l'Évangile de Jésus -Christ, Fils
de Dieu. En ce temps-là Jésus vint de Nazareth en Galilée... Se peut -il quelque chose de plus saisissant?
La seconde suppression ne s'explique pas moins bien. C'est celle du sermon sur la montagne. Ces discours réunis en un, mais prononcés par Jésus en différentes circonstances, ne pouvaient convenir sous cette forme à saint Pierre, cjui visait à l'exactitude chronologique; et, qui sait, peut-être eût-il craint que les Romnins ne les missent sur le même pied que les discours prêtés par Tite- Live à ses héros. En grande partie d'ailleurs, le sermon sur la montagne est juif. Il traite de l'infériorité de la loi, de la perversité des commentaires qu'y avaient joints les pharisiens, et du couronnement de cette loi en Jésus- Christ : toutes choses que les Romains n'étaient pas préparés à comprendre, et que saint Pierre omettait dans sa prédication. Saint Marc ne garde de ce magnifique discours que les points de morale éternelle : le sacerdoce, qui est le sel de la terre 1 ; la lumière qu'il ne faut pas mettre sous le boisseau'; la main droite qu'il faut couper, si elle devient un scandale3; l'unité et l'indissolubilité du mariage*; la pureté du cœur5; la prière6, le pardon des injures7; et, au lieu de grouper ces enseignements dans un seul discours, il les distribue à leur date précise, au lieu et place où le divin Maître nous les donna.
La troisième suppression est celle des paraboles. Les Orientaux ont toujours aimé les paraboles, et celles de Jésus sont exquises. Elles ont ravi le monde. Mais au point de civilisation où les Romains étaient arrivés, on peut douter qu'elles eussent réussi auprès d'eux. Sous cette torme, l'Evangile leur eût semblé puéril. Saint Pierre n'en
1 Marc, ix, 49. — 2 Ibid., iv, 21. — 3 Ibid., ix, 42. — * Ibid., x, 11. — » Ibid., vin, 42. — s ibid., xi, 24. — ? Ibid., xi, 26.
donnait donc que quelques-unes, les mieux accommodées à leurs mœurs : la parabole du grain de sénevé qui devient un grand arbre; image de l'Eglise, mais image aussi de Rome 1 ; la parabole toute militaire de la vigne, ceinte d'une haie et d'un fossé, protégée par une tour, mais dont les vignerons se révoltent; que fera donc le maître? les Romains applaudissaient à la réponse : il viendra, il perdra les colons et donnera sa vigne à d'autres * ; les deux paraboles du semeur et du champ ensemencé, qui étaient faites pour plaire aux petits-fils de Cincinnatus et du vieux Caton, surtout à une époque où, pour réconcilier les vétérans avec l'agriculture, Virgile écrivait son beau poème rural des Géorgiques3. Voilà les seules paraboles qui entraient dans la prédication de saint Pierre. Il abandonnait les autres. Beaucoup, en effet, sont dirigées contre l'obstination des Juifs. Et il y en a qui sont de charmants petits drames, mais tous orientaux, et qui supposent des mœurs et des usages absolument inconnus à l'Italie.
Je pourrais signaler bien d'autres suppressions qui toutes s'expliquent de la même manière. Par exemple, le désespoir de Judas, et les cris des Juifs : « Que son sang retombe sur nousl » Saint Pierre omettait ce fait par délicatesse et par ménagement pour les Juifs de Rome, qui n'avaient pas pris part au déicide. Par exemple encore : les vêtements de Jésus tirés au sort; le voile du temple déchiré; le tremblement de terre; les pierres brisées, etc. ; toutes choses qui, pour être comprises, supposaient la connaissance des prophéties, ou, pour être contrôlées, la présence à Jérusalem. Mais je n'insiste pas. Quand on a
» Marc, iv, 31. — 2 Ibid., xn, 1. — 3 lbid., iv, 3.
compris le plan de saint Marc et son auditoire > cela va do soi, et il faut laisser *au lecteur le plaisir de faire des découvertes.
J'arrive aux additions, dont je ne dis qu'un mot. Il y en a une dizaine, et deux ou trois très considérables. La première est cet admirable miracle de la guérison d'un possédé à Capharnaûm, qui nous montre la ville troublée,» l'on fer en émoi, et Jésus- Christ apparaissant pour la première fois dans sa force. Pierre était présent, et il l'ait, de ce miracle inédit et saisissant, l'exorde solennel de la vie publique de Jésus-Christ1. Deux autres miracles, inédits également, et qui appartiennent en propre à saint Marc, devaient revenir souvent dans la prédication de saint Pierre. C'est la guérison du sourd et muet' et celle de l'aveugle de Bethsaïda 3 : images, l'un et l'autre, de l'humanité et surtout de la gentilité rendue à la lumière et à la vie par Jésus-Christ. Les paroles qu'il prononça alors ont été insérées dans les rites romains du baptême. Indiquons encore, en passant, deux ou trois faits, très nouveaux, mais qui ne sont qu'esquissés en saint Marc : l'apparition de Jésus ressuscité à sainte Madeleine 4, dont saint Jean nous donnera plus tard, en plein, toute la scène; et l'histoire des disciples d'Emmaùs5, que saint Luc nous racontera avec de si ravissants détails. Mais je laisse ces additions, et même celle, si attendrissante, du denier de la veuve, pour noter l'addition capitale de cet Evangile : je veux dire l'Ascension6. Saint Matthieu avait terminé son Evangile avant d'arriver à ce fait. Saint Marc en fait la conclusion du sien, et, assurément, nul acte ne pouvait mieux clore l'Evangile de la force.
1 Marc, i, 21. — * lbid., vu, 32. — 3 Ibid., vin, 22. — « lbid., xvi, 9. — * fbid., xvi, 12. — 6 lbid., xvi, 19.
C'est Jà, en effet, répétons -le en terminant, son caractère et sa haute originalité. L'Evangile de saint Matthieu est, nous l'avons dit, l'Evangile de la réalisation des prophéties. Jésus-Christ y apparaît comme Messie, sous le jour où il pouvait mieux être reconnu par le peuple de Dieu. L'Evangile de saint Marc est tout autre. C'est l'Evangile de la force divine. Il peint en Jésus-Christ le Dieu fort et le met dans la lumière où les Romains, eux aussi, pouvaient mieux le comprendre et devaient l'adorer. Le style y concorde. Ce sont les qualités qu'estimaient les Romains : la brièveté et la solidité d'un procès -verbal. Nul art, il est vrai; une négligence extrême; nul souci des transitions; mais une grande exactitude chronologique; une précision minutieuse dans les détails avec une simplicité grandiose dans l'ensemble; une sobriété puissante dans le récit, et une sorte de brusquerie éloquente dans la parole; enfin un pathétique dans le drame que nul autre Evangile n'a égalé. On sent battre, à travers ce mâle récit, mêlées ensemble, l'âme de saint Pierre et l'âme de saint Marc; mais celle de saint Marc se dérobe presque entièrement, et celle de saint Pierre le plus qu'elle peut, sans y réussir toutefois. Il vit là tout entier, ce premier père de la chrétienté, ce vicaire de Jésus-Christ, dans tout l'éclat de sa belle physionomie : naïf, ardent, spontané, généreux, aimant son Maître plus que tous les autres, mais d'un amour où il y a plus de force que de tendresse; sans lettres, sans art, humble, un peu brusque, mais bon; parlant, à travers son grec, la vieille langue araméenne, non pas la belle langue des villes comme saint Matthieu, mais le dur araméen des montagnes; le contractant encore; cherchant les mots composés pour aller plus vite; aimant les interrogations, les inversions, les accumulations qui
donnent plus de vie à la parole 1 ; aimant aussi les diminutifs, parce qu'ils sont affectueux, à la manière des bons vieux pères'; enfin rien ne me touche plus que cette rapide et puissante esquisse de la figure de Jésus- Christ par la main inculte de son vicaire.