L EVANGILE DE SAINT LUC
De saint Marc à saint Luc, du second Evangile au troisième, la distance est grande à certains points de vue. Voici venir un vrai historien, un homme qui n'a peut-être pas connu personnellement Jésus-Christ, qui a connu intimement sa mère, intimement connu saint Paul , dont il était le disciple, saint Pierre, saint Jacques, saint Jean, saint Philippe, saint Marc, et qui, voyageur infatigable à travers toutes les Eglises naissantes de Jérusalem, de Rome, de l'Asie Mineure, curieux de traditions, médecin, poète, peintre peut-être, doué d'une imagination brillante, d'une plume élégante et fine, d'un goût exquis, entreprend de raconter avec exactitude et ordre l'histoire de Jésus- Christ. Il ouvre son récit à la manière des anciens historiens. Vous croiriez entendre Hérodote :
a Plusieurs ayant entrepris d'écrire l'histoire des choses qui se sont accomplies parmi nous, selon ce que nous ont
1 La particule E commence presque toutes les phrases. L'adverbe eûOéa);, aussitôt, ^revient trente-six fois dans les dix premiers chapitres.
a llaioîov, Ovyâxpiov, xopâaiov, xuvapta, i/O-jôta.
transmis ceux qui dès le commencement les virent de leurs propres yeux et qui ont été les ministres de la parole, moi aussi, j'ai voulu, après m'être exactement informé de tout depuis l'origine, vous en donner par ordre le récit, très excellent Théophile, afin que vous reconnaissiez la vérité de ce qui vous a été dit. »
Voilà, bien indiqué, le dessein de saint Luc. Il ne se propose pas de refaire les Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc; il les a sous les yeux, très certainement saint Marc, probablement saint Matthieu : il en reproduit exactement et fidèlement les récits ; mais ces récits ne sauraient suffire. Il cherche ailleurs, partout où il pourra les trouver, les éléments d'une histoire, à la fois mieux ordonnée et plus complète.
Si précieux, en effet, que fussent ces deux Évangiles, il s'en fallait bien qu'ils répondissent à l'ardente et pieuse curiosité des premiers chrétiens. Ils l'avaient au contraire excitée. Plus la figure du Sauveur prenait de beauté dans les âmes, plus on devenait avide des moindres détails. Dans l'Evangile de saint Marc il n'y avait pas un mot sur Jésus- Christ avant l'âge de trente ans. Dans celui de saint Matthieu, si on en excepte deux ou trois traits, il n'y en avait guère davantage. En l'un et en l'autre, saint Jean-Baptiste apparaît de même à l'âge de trente ans, sans qu'il soit question ni de sa jeune'sse ni de sa famille. Quant à Marie, la mère du Sauveur, elle était absolument absente des deux récits. Reportons-nous par la pensée dans une de ces communautés chrétiennes du 1er siècle, cachées au fond des catacombes, répandues dans les villes de l'Asie Mineure; communautés si jeunes de foi et d'enthousiasme, toutes pleines de l'unique pensée de Celui pour lequel on vivait et on mourait; et imaginons quelles questions devaient se près-
ser sur Jcs lèvres de tous, quand un apôtre, saint Pierre ou saint Jean, y apparaissait. On a dans Papias, dans saint Irénée, comme un tableau vivant de ces scènes, un écho de ces interminables conversations sur le Maître. Saint Luc dut y assister souvent et sentir d'instinct que ni saint Matthieu ni saint Marc ne suffisaient aux élans de piété et aux besoins du cœur des premiers chrétiens.
Une telle avidité d'ailleurs devenait un danger. Elle demande des aliments, et quand elle n'en trouve pas, elle s'en crée. De ces conversations des apôtres il restait des échos qui allaient s'afïaiblissant chaque jour. Des récits confus, inexacts, couraient les premières Églises chrétiennes. Des fragments de prédications, des notes comme on en prend encore aujourd'hui quand parlent des prédicateurs célèbres, se passaient de main en main ; et comme, dans la nouvelle langue que créait le christianisme, le mot d'Evangile indiquait tous les Mémoires où il était question de Jésus-Christ , on avait des évangiles de tous les noms : Evangile de Marie, Évangile de saint Pierre, de saint Matthias, Évangile des Hébreux, des Égyptiens, etc.; compositions anonymes, inexactes, échos incomplets de prédications apostoliques, qui, au lieu de mieux dessiner la ligure du Sauveur, devaient à la longue la faire pâlir et en dénaturer le caractère. Il fallait donc refouler dans l'ombre tous ces faux évangiles; mais il n'y avait qu'un moyen : c'était de satisfaire l'avidité publique en lui donnant l'aliment dont elle avait besoin. Saint Luc fut inspire de Dieu d'y travailler. 11 s'y prépara sérieusement. On le voit habiter successivement Jérusalem, Rome, Àntiorhe, Philippe, Éphèse; il visite les plus célèbres Églises; il entre en relation avec saint Jean et la mère du Sauveur à Jérusalem, avec saint Pierre à Home, avec saint Jacques,
saint Philippe. en Palestine et en Samarie, partout occupé « à s'informer exactement de toutes choses depuis le commencement », afin d'en « écrire par ordre toute l'histoire ». Le premier point sur lequel se dirigèrent ses plus actives recherches, ce fut l'enfance du Sauveur. C'était le point resté le plus obscur. Saint Matthieu, saint Marc, s'étaient surtout occupés de la vie publique de Jésus-Christ. Par eux, elle était fixée à jamais. D'une part, le récit sobre, contenu, sévère de saint Marc la protégeait contre toute tentative d'interpolation; de l'autre, les tendres effusions et les beaux détails de saint Matthieu devaient suffire à alimenter sur ce point la piété des fidèles. Il n'en était pas de même e l'enfance du Sauveur. Si on en excepte l'imposante visite des trois rois païens, gravée si profondément dans l'imagination juive de saint Matthieu avec le massacre des Innocents et la fuite en Egypte, conséquences de cette visite, on ne savait rien de cette époque merveilleuse, et, à cause de cette obscurité, c'est là que se donnaient davantage carrière les faux évangiles. Saint Luc dirigea donc de ce côté toutes ses recherches, et il rencontra bientôt des trésors. Qui ne se rappelle ses délicieux récits sur la naissance de Jean -Baptiste précédant celle du Christ, l'étable de Bethléhem, et le doux cantique des anges : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et -paix aux homm.es de bonne volonté; l'arrivée des bergers, le chant du cygne de ce vieux Siméon, qui personnifie l'attente de l'ancien peuple de Dieu, et qui aussi ne descendra pas dans la tombe avant d'avoir vu se lever la lumière des nations? Tout cela est peint avec une noblesse, une grâce, une simplicité, une suavité presque idéale. C'est à saint Luc, à ce premier artiste chrétien, que nous devons, et c'est dans son Evangile que se trouvent les Uu.s mélodies de l'Eglise : le Magnificat, le Benedictus et le
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Nunc dimittis; comme si Dieu avait voulu que tous les charmes se réunissent pour amener l'humanité auprès du berceau du Sauveur. Mon but n'est pas d'insister sur la beauté de ces récits. Mais, indépendamment de l'inspiration divine, qui n'en sent la vérité? Qui ne voit qu'ils ne sont que le fidèle écho des conversations de saint Luc avec la Mère du Sauveur? Il y a là des paroles que seule elle a pu dire; des scènes, surtout des sentiments dont il a fallu arracher le secret à son humilité pleine de grâre, et en vue du grand bien des âmes et des périls de l'Eglise. Je ne sais si, comme l'a dit la traditio , saint Luc a fait le portrait de la Vierge- Mère; mais là, dans ces scènes augustes de l'Annonciation , de la Visitation, de la Purification de Marie et de la Présentation de l'enfant au temple, en quelques coups de pinceau d'une simplicité et d'une suavité divines, saint Luc a laissé, de l'esprit et du cœur de Marie, le plus sublime tableau qui en ait été jamais fait. N'oubliez pas non plus cette page pleine de fraîcheur et de grâce sur l'adolesrence de Jésus perdu et retrouvé dans le temple, et dites si tout ne se réunit pas pour graver à jamais dans la mémoire cette suave aurore de l'histoire évangélique.
Ce n'est là, pourtant, qu'un des côtés de l'inestimable valeur de l'Evangile de saint Luc. Saint Luc n'était pas Juif; il était né païen. Il avait été baptisé tard *. De plus, il était disciple de saint Paul, l'apôtre des gentils. Enfin il vivait à une époque où la ruine de Jérusalem et la dispersion des Juifs venaient d'illuminer pour tous la grande parole de son maître : Gentes esse cohœredes, et concorporales et comparticipes mysteriorum Christi. De fait, toutes les nations commençaient à entrer dans l'Eglise, et en particulier les Grecs, au milieu desquels vivait saint Luc. C'est pour eux
1 Euseb. Hxst. eccks. 111, ix.
qu'il voulait écrire son Evangile, afin de hâter ce mouvement de conversion. Saint Matthieu avait écrit pour les Juifs, saint Marc pour les Romains; lui, il voulait écrire pour les Grecs. Lucas Grœcis scripsit , dit saint Jérôme1. Il voulait leur donner une peinture de Jésus-Christ qui allât à leur âme, qui répondît à leurs aspirations.
Déjà sans doute, en écrivant pour les Romains, saint Marc était préoccupé de cette pensée. Mais, dans son travail, il avait procédé surtout par élimination : il avait écarté de son récit toutes les parties juives de l'Evangile de saint Matthieu; il n'avait pas été inspiré de nous conserver les paroles qui avaient pu tomber des lèvres de Jésus- Christ à l'endroit des nations. C'était donc tout un côté du cœur de Jésus-Christ, de ce cœur profond et vaste comme l'humanité, qu'il fallait explorer et mettre en lumière. Il fallait reprendre les traces de Jésus- Christ, étudier de près ses rapports avec les païens , les Samaritains , les excommuniés, les gens du dehors enfin; recueillir amoureusement ses moindres paroles, ses moindres actes de bonté, de miséricorde, et en tirer une image de Jésus-Christ qui amenât les Grecs, les gentils, les pécheurs, les centurions, les Zach-ées , les pécheresses à un Dieu qui les avait tant aimés.
On dit que saint Philippe, apôtre de la Samarie, confia à saint Luc, sous ce rapport, des documents précieux. A quelque source qu'il les ait empruntés, il est certain qu'il y a là, dans l'Evangile de saint Luc, des parties vraiment nouvelles et absolument inestimables. Son Christ n'est pas seulement, comme en saint Matthieu, fils d'Abraham, fils de David; il est fils d'Adam*. Il ne vient pas
1 Epis t. xx , ad Damas.
* Luc, ni, 38.
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seulement pour racheter Israël; il est le Sauveur et le Ucdempteur de tous. J'indique, sans les développer, les principaux traits, inédits, qui dans l'Evangile de saint Luc composent cette nouvelle et touchante image de Jésus- Christ, sauveur et rédempteur de tous : la scène de Nazareth, où Jésus-Christ donne, en si beaux termes, le programme de son universelle mission : L'esprit du Seigneur est sur moi; il m'a envoyé pour évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la liberté, aux aveugles la vue, aux opprimés la délivrance, etc. 1 ; la pêche miraculeuse dans' la barque de saint Pierre, symbole et image de la conversion des nations'; les enfants de Zébédée qui veulent faire tomber le feu du ciel sur les Samaritains, et l'adorable parole de Jésus : Le Fils de l'homme n'est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver 3 ; la mission des soixante-douze disciples, dont le récit est peutêtre le chef-d'œuvre de saint Luc 4; l'incomparable parabole du bon Samaritain, où l'on voit passer près du malade étendu sur la route le lévite, même le prêtre, et ne s'arrêter que le Samaritain 5; les trois paraboles, plus incomparables encore, de la brebis perdue, de la drachme égarée, de l'enfant prodigue; la première, indiquée par saint Matthieu, développée par saint Luc; les deux autres absolument inédites6; la parabole du pharisien orgueilleux et de l'humble publicain , omise par délicatesse dans le recueil des paraboles de saint Matthieu le publicain 7; le récit de la conversion de cette pécheresse qui baise les pieds de Jésus, les inonde de ses larmes et les essuie avec ses cheveux8; l'histoire du païen Zachée, montant sur un arbre
» Luc. iv, 18. — 2 Ibid., v, 1.— 3 Ibid., ix,56. — * Ibid.,x, 1.
— 8 Ibid., x, 30. — 6 Ibid., xv, 1 et suiv. — 7 Ibid., xvm, 10.
— « Ibid., vu, 37.
pour mieux voir Jésus ; et le murmure des Juifs et la réplique du Sauveur : Le Fils de V homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri ?; la sueur de"§ang au jardin des Olives, preuves de l'immensité de l'amour ' ; les dernières paroles de Jésus aux femmes qui pleuraient sur ses souffrances 8 ; son tendre regard sur le bon larron , et ce mot ineffable : Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis *. Tous ces traits d'une bonté divine pour les gentils et les pécheurs, voilà la partie absolument neuve du récit de saint Luc. Son Evangile n'est pas seulement l'Evangile de l'enfance, plein de fraîcheur et de poésie; c'est l'Evangile de la miséricorde , l'Evangile de la Rédemption universelle Ce qu'il sonde et veut mettre en lumière, c'est la tendresse du cœur de Jésus-Christ, la facilité et l'abondance de la grâce, les vastes trésors de l'espérance, les délices de la réconciliation avec Dieu. Tous ces beaux exemples vers lesquels se tourne instinctivement le pécheur, lorsque son âme lutte contre le désespoir, vous les trouverez tous dans saint Luc. C'est pour achever ce côté de la physionomie de Jésus-Christ et l'enrichir d'un trait, que saint Luc abandonne la généalogie légale donnée par saint Matthieu, et lui substitue la généalogie naturelle, afin de nous montrer Jésus-Christ fils d'Adam, ayant notre sang dans les veines, cornaissani nos misères, y compatissant, en tout semblable à nous, à l'exception du péché*. Regardez-le, tel que saint Luc l'a présenté aux Grecs, et dites s'il n'était pas fait pour les attirer et les émouvoir, ce Christ miséricordieux et compatissant, qui s'incline de préférence vers ceux qui sont plus malades; qui embrasse l'enfant prodigue; qui rapporte au bercail la brebis égarée ; qui a un faible pour
1 Luc. xix, 1. — * Ibid., xxn, 44. — 3 Ibid., xxui, 27.—" « Ibid., xxxui, 39. — « Ibid., m, 23.
les Samaritains, les centurions, les publicains, les Zachée, les pécheresses; qui prie pour ceux qui le mettent à mort, et qui, attaché à la croix, trouve encore dans le malfaiteur qui soulTre à côté de lui l'occasion et le bonheur de pardonner!
Voilà, je pense, d'assez beaux points de vue, et qui appartiennent en propre à saint Luc. Mais, même dans les autres parties où il suit pas à pas le récit de saint Matthieu et celui de saint Marc, que de trésors inconnus il a recueillis et ajoutés! Combien de belles paroles! Que de scènes touchantes ou gracieuses et toujours nouvelles! Ainsi il suit saint Matthieu et saint Marc pour la partie chronologique, saint Marc de préférence à saint Matthieu ; mais il les éclaire l'un et l'autre par des dates précises. Là, par exemple, où les deux premiers disent vaguement : En ce temps-là, Jean vint dans le désert, etc., il dit avec précision : L'an quinze du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée; Hérode, tétrarque de Galilée; Philippe, son frère, tétrarque d'Iturée et du pays du Trachonitide , et Lysanias, tétrarque d'Abiléne; sous les grands prêtres Anne et Caîphe, la parole de Dieu se fit entendre à Jean, fils de Zacharie, dans le désert1. C'est partout le même soin. Ainsi il indique avec netteté les différents voyages de Jésus à Jérusalem; et s'il n'y a pas, dans son récit, toute la lumière que nous donnera saint Jean, déjà il introduit un certain ordre à travers les scènes jusque-là un peu confuses du ministère de Jésus -Christ en Galilée. Enfin il précise, mieux que ne l'avait fait saint Marc, les scènes successives de la passion et de la résurrection.
Mais outre cette exactitude chronologique, que d'ad-
1 Matth. m , 1. Marc, i, 4. Luc. m, 1.
ditions heureuses, le long Je ces récits de saint Matthieu ou de saint Marc qu'il copie! Quelquefois, ce n'est qu'un mot : par exemple, la parole de Jésus à propos de sa mère et de ses frères. On sent que c'est l'humble Marie qui a dû lui révéler cette touchante et profonde parole f. D'autres fois, c'est un discours tout entier: la prédiction de la ruine de Jérusalem, et les larmes de Jésus sur la ville coupable'. Ailleurs, ce n'est qu'un trait ajouté à un grand récit; mais ce trait est d'une souveraine importance : par exemple, la promesse d'infaillibilité faite à Pierre, promesse omise par saint Marc, comme il arrive toujours quand il s'agit des privilèges du prince des apôtres3. Le plus souvent, ce sont des scènes entières, mais combien divinement peintes! Le repentir et la conversion de la Madeleine 4, la scène de Marthe et de Marie aux pieds de Jésus 5, l'interrogatoire de Jésus par Hérode, si sobrement et si profondément esquissé 6, et ce petit drame des disciples d'Emmaùs où l'on a voulu voir saint Luc dans l'un des deux disciples , tant la scène est prise au naturel 7. A la manière dont il dessine ses personnages, on sent que saint Luc a dû être peintre. Toutes ses scènes font tableau. Elles sont posées dans une vérité parfaite, relevées par un art simple, mais exquis. On ne les oublie pas, quand une fois on les a vues. C'est en regardant les scènes des premières pages de l'Evangile de saint Luc : le sanctuaire tout odorant de parfums où l'ange vient annoncer la naissance de Jean-Baptiste, la grotte de Bethléhem et les bergers , que M. de Chateaubriand disait : « Nous croyons connaître un peu l'antiquité, et nous osons assurer qu'on chercherait longtemps, chez les plus beaux génies
i Luc. xi, 27.— 2 Ibid. , xxi. — 3 ibid., xxn, 31. — « Ibid., vu, 36. — 5 Ibid., x, 38. — 6 Ibid., xxm, 8. — 7 Ibid., xxiv, 13.
de Rome et de la Grèce, rien qui soit à la fois aussi simple et aussi merveilleux. » Et encore : « Notre ignorance est telle aujourd'hui, qu'il y a peut-être des gens de lettres qui seront étonnés d'apprendre que saint Luc est un très grand écrivain dont l'Evangile respire le génie de l'antiquité grecque et hébraïque. » M. de €hateaubriand en cite plusieurs exemples, celui surtout où saint Luc, donnant la généalogie du Christ, remonte jusqu'à la naissance du monde. « Arrivé aux premières générations et continuant à nommer les races, il dit : Cainan qui fuit Heuos, qui fuit SeiJi, qui fuit Adam, qui fuit Dei. Le simple mot : qui fuit Dei, jeté là sans commentaire et sans réflexion pour raconter la création, l'origine, la nature, les fins et le mystère de l'homme, nous semble ici de la plus grande sublimité 1. » On ne peut pas mieux dire. Tout cela est deviné de poète à poète, et nous indique un des côtés humains par lesquels Dieu avait préparé saint Luc à devenir l'évangéliste et l'apôtre de la population hellénique. Saint Matthieu avait écrit pour les Juifs, saint Marc pour les Romains, saint Luc pour les Grecs : le premier avec l'abondance orientale, le second avec la sobriété romaine, le troisième avec l'élégance grecque. Le cycle était complet; le Christ avait éclairé, comme par trois rayons de sa divine face, les trois grandes familles du monde; on put croire que cet Evangile de saint Luc serait le dernier. D'ailleurs les apôtres disparaissaient, les uns après les autres, des Eglises qu'ils avaient fonder*. Saint Jacques était mort à Jérusalem; saint Pierre et saint Paul mouraient à Rome; saint Philippe, à Samarie. Il ne restait plus que saint Jean. Mais saint Jean touchait à sa centième année. Inspiré de Dieu, il avait versé tout son
1 Chateaubriand, Génie du Christianisme , liv. V, cliap. II.
JESUS-CT1IUST y7
cœur dans ses épîtres, tout son génie dans sa grande vision de Patmos. Il semblait peu probable qu'il sortît maintenant de ce recueillement extatique où s'achevaient ses derniers jours. Tout à coup des négations plus audacieuses que les précédentes surgirent dans l'Eglise, troublèrent les fidèles, émurent d'indignation le vieil apôtre, et firent jaillir de son âme, comme un éclair inattendu et plus vif, le quatrième Evangile.