‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 18 sur 47 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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si palpable, que si on devait douter de quelque chose, ce serait de sa divinité. Non certes, se hâtaient-iU d'ajouter, qu'il soit possible de le considérer comme un pur homme : le Fils de Dieu était réellement descendu sur lui ; seulement il n'était descendu qu'au jour de son baptême, ce qui explique comment Jésus avait pu naître, bégayer, grandir comme un enfant, et il était remonté aux cieux au moment de la passion, ce qui explique comment il avait pu souffrir et mourir comme un homme.

Ainsi, pour les uns, Jésus-Christ n'était qu'un homme avec une apparence de divinité; pour les autres, ce n'était qu'un Dieu avec un semblant d'humanité. Le mystère auguste de l'Incarnation disparaissait dans les deux cas. Et entre ces deux courants d'erreur qui agitaient l'Église naissante et troublaient les âmes, les chrétiens anxieux regardaient le dernier survivant des apôtres, saint Jean.

Ah! il ne faut pas nier que ce Quatrième Evangile diffère profondément des trois autres. C'est encore un Mémoire sans doute ; mais c'est un mémoire armé. Sous forme historique, c'est une thèse. Ces choses ont été écrites, afin que vous sachiez que Jésus-Christ est vraiment Fils de Dieu, et que le sachant vous ayez la vie en vous ' . Voilà le but de cet Evangile. Voilà ce qui en explique le plan, le caractère, jusqu'au style; ce qui, bien compris, fait évanouir toutes les objections.

Cette thèse, saint Jean aurait pu la développer à la façon de saint Paul dans son épître aux Ephésiens. Il aurait pu creuser, d'une manière théologique, la nature divine et la nature humaine, et les montrer harmonieusement unies en Jésus-Christ. Mais à la différence de saint Paul,

1 Jt>an. xx, 31.

saint Jean avait été disciple du Sauveur, un des premiers appelés, un des plus tendrement aimés, le confident du Sauveur aux heures les plus augustes, au ïhabor, au jardin des Olives, à la Cène, à la croix, à la résurrection. Il avait dans le cœur une foule de souvenirs personnels. Il s'en nourrissait depuis soixante ans. Et ces luttes de chaque jour, ces négations audacieuses les faisaient, pour ainsi dire, refleurir dans son âme. Quoi! on mettait en doute que Jésus-Christ fût un homme, un vrai homme, ayant un cœur d'homme. Mais lui, saint Jean, il avait reposé sur ce cœur. Il y avait vu des tendre>ses, des amitiés, des prédilections, des nuances infinies d'affection, toutes les délicatesses enfin du cœur le plus exquis. D'autre part, comment pouvait -on douter que Jésus- Christ fût Dieu , Fils de Dieu , Fils unique de Dieu ? Il l'avait si souvent dit, si clairement, si péremptoirement démontré en sa présence! Toute sa vie à Jérusalem n'avait été qu'une longue discussion pour prouver aux Juifs sa filiation divine, la prouver par ses paroles, par ses œuvres, par les Ecritures; la prouver avec tant d'évidence que manifestement sa mort n'avait pas eu d'autre cause. Tout cela sans doute était dans les trois premiers Evangiles , y était suffisamment. Mais enfin , puisqu'on le niait, puisque plusieurs ne l'y voyaient pas, puisque les chrétiens étaient agités et troublés , puisque d'ailleurs à cette histoire du Sauveur on pouvait ajouter des traits qui la rendaient plus belle encore, pourquoi ne pas le faire ? pourquoi ne pas tirer de son cœur de disciple et d'apôtre l'image fidèle qui depuis soixante ans y était vivante, l'objet d'un amour et d'une adoration qui n'avait pas cessé de croître?

On dit qu'au plus fort de la lutte, quand saint Pierre et

saint Paul eurent l'un après l'autre disparu, quand saint Jean lui-même, avançant en âge, leur sembla prêt à s'éteindre, toutes les communautés chrétiennes se mirent en prière; les évêques de l'Asie se réunirent, les fidèles de toutes les Eglises envoyèrent des députations pour déposer aux pieds du saint vieillard les vœux et les craintes de tous. On le conjura de mettre par écrit ses souvenirs , et d'attester par un quatrième Evangile la divinité et l'humanité du Sauveur1. L'apôtre ordonna un jeûne et des prières publiques. Après quoi, obéissant à l'ordre de Dieu, il traça largement, silencieusement, d'une main, je devrais dire d'un cœur que l'Esprit-Saint conduisait, les traits de cette grande image qui allait clore la révélation, et par laquelle la terre allait avoir sur Jésus- Christ le dernier mot du ciel.

Que cette sublime peinture soit, en effet, de l'apôtre saint Jean, c'est ce dont personne n'a douté depuis dix -sept cents ans, et ce dont aujourd'hui, après cinquante années d'efforts et de sophismes, personne ne doute plus. Et de qui donc serait-elle? Qui donc, dans la primitive Eglise, aurait été capable de ce coup de pinceau? Car enfin, ce n'est pas là une de ces toiles vulgaires dont le premier venu soit capable.

Aussi, au plus fort de la lutte, Schleirmacher disait avec assurance que plus on regarderait de près le quatrième Evangile, plus on se convaincrait qu'il est de l'apôtre saint Jean. Et tout récemment M. Evald écrivait ; « Les choses en sont aujourd'hui à ce point, qu'aucun homme, à moins qu'il ne veuille sciemment choisir l'erreur et rejeter la

1 Voir le Fragment de Muratori. Voir aussi S. Hieron. Comm. in Matlh. , et De Viris illustr. c. ix. S. lren. advers. Haeres. 11!', xi.

vérité, n'osera dire que le quatrième Evangile ne soit pas de l'apôtre saint Jean 1. »

Il s'en faut bien d'ailleurs que cet Evangile soit anonyme; il est signé. Non seulement l'auteur se donne pour témoin oculaire, et, au ton général de son récit comme à mille petits détails de précision, on voit qu'il l'est. On n'écrit avec ce style, cette netteté, ce calme, cette grandeur, cette simplicité , que quand on a vu et bien vu ; et j'ajoute avec cette tendresse que quand on a aimé. Mais de plus l'auteur se nomme, ou, s'il ne se nomme pas par modestie et par délicatesse, il se désigne si clairement qu'on ne peut pas s'y méprendre. Quel est- il, celui qui a écrit cet Evangile? Ecoutez : Un des soldats ouvrit le côté de Jésus avec une lance, et il en sortit du sang et de l'eau. Et c'est celui qui l'a vu qui rend ce témoignage*. Ainsi voilà l'auteur de l'Evangile : c'est celui qui était au pied de la croix au moment de la mort de Jésus-Christ. Ecoutez encore : Le disciple que Jésus aimait, celui qui reposait sur sa poitrine pendant sa dernière cène, c'est celui qui rend ce témoignage et qui a rédigé ce livre 3. Ainsi l'auteur du quatrième Evangile ce n'est pas seulement celui qui était debout au pied de la croix, c'est celui qui, à la Cène, reposait sur la poitrine du divin Maître. Mais quel est-il , ce disciple privilégié? C'est « cet autre disciple » auquel Jésus-Christ dit du haut de la croix : Fils, voilà votre mère; et à Marie : Femme, voilà votre fils *. Mais quel est- il encore? C'est celui qui était au jardin des Olives avec saint Pierre 5 ; celui qui au jour de la résurrection courut le plus vite au tombeau et y arriva le premier 6 ; celui qui à la première apparition

1 Hùt. du Christ, t. I , p. 30.

2 Joan. xix, 35. — 3 Ibid., xxi, 20, 24. — * Ibid., xix, 26. — » Ibid., xviii, 15. — e ibid., xx, 2.

du Sauveur le reconnut avant tous les autres et poussa ce cri : Dominus est : Voici le Seigneur '. C'est celui enfin auquel Jésus-Christ dit après sa résurrection une parole mystérieuse qui fit croire au peuple qu'il ne devait pas mourir : erreur qu'entretint longtemps, et après même la mort des autres apôtres, son étonnante et verte vieillesse ». A tous ces traits , et il y en a d'autres , qui ne reconnaîtrait saint Jean?

C'est donc saint Jean qui a écrit le quatrième Évangile, à moins que ce ne soit un faussaire qui ait pris son nom. Mais alors c'est donc ce faussaire qui a inventé le discours après la Cène, et ces histoires divines des noces de Cana, de la Samaritaine, de la Madeleine, de la femme adultère; ces mots exquis ou foudroyants, ces traits charmants ou sublimes qui viennent de plus haut même que saint Jean, que tout le génie de cet apôtre n'aurait pu inventer, et qui portent au fond de l'homme cette conviction que Dieu seul a pu agir ainsi? Et le faussaire n'aurait pas dérobé seulement à saint Jean son nom et son génie, et cet accent desincéritéquis'imposeavecunesipalpablepuissance; il lui aurait dérobé son cœur. On connaît saint Jean par d'autres monuments que l'Évangile. On sait qu'il était toute tendresse, tout amour. On sait qu'arrivé aux extrémités de l'âge, il n'avait plus qu'un mot sur les lèvres : « Mes enfants, aimez-vous les uns les autres. » On sait par ses écrits eux-mêmes, et par le témoignage des anciens, qu'il avait pour la personne adorable de son Maître l'amour le plus tendre et le plus fort. Eh bien 1 quel est par excellence l'Évangile de la charité? Quel est l'Évangile où le mot d'amour revient plus souvent que dans les trois autres

1 Joan. xxi , 7.

* lbid., xxi, 22.

JÉSUS- CIJ HIST 105

ensemble? Quel est l'Evangile où les malédictions du Sauveur, les terribles Vœ, sont toujours passées sous silence ? Quel est l'Evangile où se trouvent des mots comme ceux-ci : Mes amis, mes petits enfants; ou comme ceux-là : Aimons -le, parce qu'il nous a aimés le premier. Dieu est amour. Si Dieu nous a ainsi aimés, nous aussi, nous devons nous aimer les uns les autres? Quel est l'Evangile où on ne voit que Jésus-Christ, où on ne respire que Jésus-Christ, où tout s'incarne en Jésus-Christ, où la foi, la grâce, l'expiation, les sacrements, tout cela c'est la personne de Jésus- Christ connue, adorée, aimée, reçue, incorporée à l'âme de chaque fidèle? Quel est enfin l'Evangile qui nous fait vivre avec Jésus-Christ; qui nous le fait connaître intimement, qui nous le donne, qui nous force à l'aimer? Je le répète, c'est l'Evangile de saint Jean . Le cœur du disciple que Jésus aimait bat à travers toutes les pages du quatrième Evangile. Voilà ce qui vaut mieux, selon nous, que tous les témoignages extérieurs, et ce qui nous prouve plus sûrement que tout le reste, que la tradition, dix-huit fois séculaire, ne s'est pas trompée quand elle a attribué le quatrième Evangile à saint Jean.

Ce n'est pas que nous n'attachions une très sérieuse estime aux preuves extérieures dont nous avons déjà cité quelque chose, et que nous pourrions compléter en ce moment. Ainsi nous pourrions faire remarquer que cet Evangile , le dernier écrit, aux limites extrêmes du 1er siècle, est cité dans tous les écrivains du IIe. Des textes formels de saint Justin 1 , d'Athénagore * , de ïatien 3 , de

1 Apolog. I, xxxn, lxi. Dialog. cum Tryp., lxxx7.

2 Légat, pro Christo, x.

3 Adv. Grsec. v, vu.

Théophile d'Antioche < , montrent cet Evangile mêlé à toutes les controverses et servant de base au développement du dogme. Nous pourrions dire encore que les preuves acquises à l'authenticité de cet Evangile ont été corroborées par la découverte des Philosophumena d'Hippolyte s, qui constatent que cette relation évangélique était déjà employée pendant les vingt -cinq premières années du IIe siècle, même par h's gnostiques. Enlin il est une dernier preuve dont nous pourrions faire usage et qui pour nous est sans réplique : c'est que saint Irénée cite sans cesse l'Evangile de saint Jean; et, pour le caractériser, parmi les quatre animaux symboliques, il lui réserve le royal symbole de l'aigle: preuve que cet Evangile, écrit le dernier, avait été jugé du premier coup le plus sublime. Or saint Irénée sortait de l'école de saint Jean, et entre lui et l'apôtre il n'y avait que saint Polycarpe. Joignez à cela le fragment de Muratori dont nous avons parlé, et voyez si l'ombre même d'un doute est possible en présence de tels arguments.

Qu'on nous permette cependant de le répéter, il est pour nous une démonstration plus victorieuse encore : c'est celle que nous tirons, non du dehors, mais du dedans. Ce portrait d'un être unique tracé par un peintre unique; ces détails si précis qui indiquent le témoin oculaire; cette signature de saint Jean si modeste, mais d'au* tant plus frappante; cet esprit, ce cœur, ce génie de saint Jean exhalant à travers toutes ces pages je ne sais quel parfum de vérité qui dissipe le doute; d'autre part, cette

1 Ad Autolyc. II, xxn.

2 Cet ouvrage, retrouvé récemment au mont Athos, et publié par Miller, sous le titre Origenis Philosophumena (Oxford, 18Sl)j doit probablement être attribue à Hippolyte ou à Caius.

figure de Jésus -Christ si haute, si sublime, si pure, si vivante, si humaine, qui n'a pu être observée que par un téiïio:;ii ayant l'esprit, le cœur, la sincérité, la tendresse de saint Jean : oserai-je le dire, cette figure de Jésus-Christ plus haute même que tout le génie et tout le cœur de saint Jean, et laissant dans l'âme cette impression que le pinceau du disciple bien-aimé n'a pas même pu y atteindre : voilà la preuve suprême de l'authenticité du quatrième Evangile.

Plaçons- nous maintenant en face de cette œuvre si originale et si puissante, si naïve et si haute, et tâchons d'en bien comprendre le plan, l'ordonnance générale.

On se rappelle quel était le but de saint Jean. Il voulait mettre dans un plus vif relief, eu égard à de récentes erreurs, la personne adorable, à la fois divine et humaine, de Jésus-Christ. Ce but arrêté, saint Jean résolut d'abord de ne rien reproduire de ce qu'avaient dit ses prédécesseurs. A quoi bon ? Les trois Évangiles brillaient dans l'Église comme trois purs rayons de la même lumière. Pourquoi redire ce qui avait été divinement raconté? Dans quel but refaire des récits qui étaient dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs? Il ne fit d'exception, ni pour l'enfance du Sauveur, quoiqu'il eût chez lui sa divine Mère; ce qui est, à mon sens, la plus haute approbation du récit de saint Luc; ni pour la scène de la transfiguration où il assistait, mais qui avait été magistralement racontée par saint-Marc sur le récit de saint Pierre; ni même pour l'institution de la sainte Eucharistie, qu'il omet entièrement; il se contente de faire connaître les scènes divines qui avaient précédé et dont les autres Évangiles n'avaient rien dit, et surtout l'inelTable discours qui l'a suivie; semant du reste, le long de son récit, les plus claires et les plus nom-

breuses allusions aux faits qu'il omet, allusions qui prouvent et que ces faits étaient connus de tous, et qu'il les omettait parce qu'il le voulait bien.

11 résolut en second lieu de laisser de côté les miracles. Il ne s'agissait plus, en effet, d'établir que Jésus-Christ était le Messie , plein de la force d'en haut. On ne \o contestait pas. Cela était définitivement admis. Il s'agissait de montrer en quel sens Jésus-Christ était Fils de Dieu. Or les miracles si puissants pour établir la première thèse, f;t qui pour cette raison abondent dans les trois premiers Évangiles, n'avaient pas de force pour prouver la seconde. Il les laissa donc. 11 n'en cita que quatre ou cinq . l'un, parce qu'il révélait un des côtés les plus exquis, les plus délicats du cœur de Jésus, ce qui était un des buts de son Évangile; les quatre autres, parce qu'ils avaient été l'occasion de discours où Jésus avait expliqué sa vraie nature, l'éternelle coexistence du Père et du Fils.

Ces différents points écartés, et on voit pourquoi, saint Jean se mit en face de son sujet. Ce sujet était double, on s'en souvient. D'une part, il fallait montrer que Jésus- Christ était Dieu; de l'autre, qu'il était homme. Or où donc Jésus-Christ avait-il montré, non pas qu'il était Dieu, mais dans quel sens il l'était? Ce n'était pas en Galilée. Là il passait au milieu des foules en faisant le bien. 11 louchait les yeux des aveugles, les oreilles des sourds; il ressuscitait les enfants et les rendait à leurs mères, sans dire qui il était : laissant, à ce premier moment de sa vie, se former peu à peu dans les âmes l'idée qu'il était grand et bon. On ne le discutait pas, et il ne discutait pas. L'amour, l'étonnement, la reconnaissance, une pieuse curiosité lui faisaient cortège. On s'interrogeait tout bas. Qui est-il? Peut-être Élie. Jérémie, ou un autre prophète. Peut-

être plus encore, le Messie, le Christ, le Fils de Dieu. Préparation mystérieuse, suave aurore qui avait été divinement peinte par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, qu'il était inutile de reprendre , puisque d'ailleurs cela n'amènerait aucune lumière nouvelle. Où avait-il commencé à être discuté? c'était à Jérusalem. Là, en face d'une science orgueilleuse et étroite, d'une casuistique rusée et subtile, il avait fallu montrer, non seulement qu'il était le Christ, Fils de Dieu, mais il avait fallu préciser en quel sens il l'était, et, dans une suite de discours sans exemple, amener ses adversaires à la nécessité de le mettre à mort, ne pouvant plus lui répondre et ne voulant pas l'accepter. Saint Jean laissa donc la Galilée et tout ce qui s'était passé sur ce théâtre, et il plaça Jésus à Jérusalem. Des vingt et un chapitres de son Evangile, il y en a dix-sept qui sont consacrés aux différents séjours de Jésus à Jérusalem. Ces séjours et ces voyages, saint Jean les précise avec soin ; il note les fêtes qui ont amené ces voyages; il indique la durée du dernier séjour, qui a été de plus de six mois; et, par ces indications précieuses, il achève d'éclairer toute la chronologie des Evangiles. Que me dites-vous donc que Tordre suivi par saint Jean ne concorde pas avec celui des synoptiques? Mais c'est le contraire. Ces différents voyages, vous êtes obligé de le reconnaître, saint Matthieu et saint Marc les supposent. Saint Luc, un peu plus explicite, les entrevoit. Saint Jean en donne le détail. Et ce sont ces voyages qui, jetant à travers les scènes un peu confuses de la Galilée comme autant de vifs rayons de lumière , y ont mis sans effort l'ordre qui semblait y manquer jusque-là. C'est donc à Jérusalem, où Jésus-Christ vint d'abord en passant, à l'époque des grandes fêtes, où il s'établit plus tard définitivement, l'année

lin jésus- en rist

même de sa mort, que saint Jean place Jésus; et là, Jana une suite de petits drames d'une vérité singulière jl du plus poignant intérêt, il le montre aux prises avec les Juifs; car, à la distance~où il est, ces distinctions de pharisiens, de sadducéens, de scribes, de docteurs de la loi , si soigneusement notées par les synoptiques, s'effacent aux yeux de saint Jean. Il ne voit que Jésus et les Juifs. Alors partent coup sur coup, des lèvros du Sauveur, des paroles souveraines qui portent le jour dans les derniers replis de sa vraie nature divine. « Je suis la lumière; » « Je suis la vérité; » « Je suis la vie; » « Je suis le chemin; » a Je suis l'amour infini; » et qui le montrent avec son Père dans un état d'égalité absolue.

On s'étonne que là, à Jérusalem, en présence des scribes et des pharisiens, attaqué chaque jour par une métaphysique raffinée, Jésus n'ait pas parlé le même langage qu'à Capharnaùm, sur les bords du lac de Tibériade. Mais depuis quand parle-t-on aux villageois comme aux savants? Kst-ce que le grand art, -le don des riches natures n'est pas de diversifier sa parole avec son auditoire? Vous êtes peuple, simple, naïf, confiant; je vous parlerai en images, en paraboles. Enfants, je vous donnerai du lait. Vous êtes rusés, retors; vous avez à votre service une métaphysique et une dialectique raffinées : je parlerai comme vous. Tout à l'heure je tirais mes images de la fleur des champs, du sarment de la vigne, de la poussière des routes, de la beauté ries montagnes, de la blancheur des lis. Maintenant je les tirerai des Ecritures, que vous citez sans cesse et que vous ne comprenez pas; de la dialectique, dont vous vous servez contre moi comme d'une épée et que je ferai voler en éclats dès le premier choc; surtout du cœur huurnin, du vôtre en particulier, que je connais mieux que

vous. Je ne chercherai pas à provoquer votre naïve admiration; vous êtes trop pleins de vous-mêmes pour être accessibles à de pareils sentiments. Je vous réduirai au silence et je vous confondrai par vos propres paroles. Voilà la différence des deux langues. Elle provient des deux auditoires et des deux milieux.

Il est vrai que certaines expressions de saint Jean se retrouvent plus rarement dans les synoptiques, et quelques-unes même pas du tout. Mais pourquoi Jésus-Christ les aurait-il employées en Galilée, au milieu des bateliers qui les ignoraient. Et pourquoi, les trouvant aux lèvres des pharisiens et des princes des prêtres, ne s'en serait-il pas emparé, pour leur donner leur vrai sens? Parlerais-ie de génération spontanée au fond d'un village de la Beauce ou de la Sologne I Et pourquoi n'en parlerais- je pas à Paris? Il n'y a donc rien à conclure de cette différence de langage, qu'on a fort exagérée d'ailleurs. Car n'oublions pas que si , au sortir de ces entretiens métaphysiques , Jésus rencontrait quelque âme simple, quelque disciple fidèle, le Christ des synoptiques reparaissait. Il sortait de ses lèvres une parabole, celle de la vigne ou celle du bon pasteur, aussi simple, aussi pure, aussi fraîche, aussi populaire, aussi galiléenne, en un mot, que celle de l'enfant prodigue ou du bon Samaritain.

Mais en même temps que saint Jean voulait montrer que Jésus était Dieu, ou plutôt en quel sens il l'était, il se proposait d'établir qu'il était homme. Les trois premiers Evangélistes l'avaient fait sans doute, en montrant qu'il était né, qu'il avait pleuré,, souffert; qu'il était mort. Et saint Jean ne se proposait pas d'ajouter, sur ce point, à leur démonstration. Il voulait arriver au même but par une voio originale et bien digne de lui* ïï voulait sonder

ce cœur sur lequel il avait reposé, et prouver que Jésus- Christ était homme , non parce qu'il était né et qu'il était mort, mais parce qu'il avait aimé; prouver qu'il avait été vraiment homme, le plus homme de tous, parce qu'il avait été le cœur le plus aimant. Ce point de vue l'amenait nécessairement à révéler des mystères auxquels les autres Évangélistes n'avaient pas cru devoir toucher. Ils n'avaient parlé que de sa vie publique; lui se décida à parler de sa vie privée, à dire ses amitiés, ses prédilections ses dations de chaque jour avec ceux qu'il aimait. Qu'3?t -.%e que la vie publique à côté de. la vie privée? Que sont, nos relations du dehors, où nous ne mettons que notre esprit, notre activité, notre science, notre bienveillance peutêtre, notre bonté même, à côté de ces relations du dedans, où, quand nous avons un cœur, nous mettons notre amour. C'est par là que l'Evangile de saint Jean vivra éternellement. Alors arrivèrent sous sa plume, ou plutôt sortirent de son cœur les scènes de Béthanie, l'amitié de Jésus pour Madeleine et pour Marthe sa sœur, les larmes de Jésus sur Lazare, le lavement des pieds des apôtres, et le discours de la Cène pendant que saint Jean dormait sur sa poitrine. Qu'ai -je donc lu , dans je ne sais quel critique, que les personnages de l'Evangile de saint Jean ne vivaient pas ; que c'étaient des figures idéales, des types abstraits, créés pour symboliser des idées? Samaritaine qui arriviez au puits de Jacob, votre vase vide sur la tête, votre cœur plus vide encore; et toi aussi , bon Nicodème, un peu vulgaire, mais si bien pris d'après nature; Marthe, empressée, active; Madeleine, qui baisiez les pieds de Jésus et les essuyiez de vos cheveux; Lazare, si vivant dans ton sépulcre; et vous, Jean , qui dormez sur le cœur du Maître; et toi, Pierre, dont la belle

figure s'illumine encore au quatrième Evangile; vous tous enfin, qui faites à Jésus un si beau cortège, quel barbare ose bien dire que vous ne vivez pas! Et à propos de saint Pierre, n'ai -je pas entendu un autre barbare prétendre que si saint Jean avait écrit son Evangile, c'était par jalousie pour Pierre , afin de montrer qu'après tout il avait fait aussi grande figure que lui dans la compagnie du Maître? Tandis que c'est l'Evangile de saint Jean qui nous a révélé, à l'éternel honneur de saint Pierre, deux des plus charmants épisodes de sa vie : la scène où Jésus en lui lavant les pieds fait éclater son humilité et son ardeur; et cette scène que saint Jean eût passée sous silence s'il eût écrit par jalousie, où Jésus dit à Pierre : « M'aimes-tu plus que ceux-ci? » et où Pierre reçoit en récompense de ce plus grand amour la charge de paître les agneaux et les brebis. Mais laissons ces choses et ne mêlons pas notre petitesse à des sublimités que nous ne savons plus même comprendre.

Voilà donc l'Evangile de saint Jean. Il ne se compose, pour ainsi dire, que de deux grands tableaux, le tableau de Jésus au milieu des Juifs, et celui de Jésus au milieu de ses amis. Deux grandes fresques: ici, Jérusalem, et ses places publiques, et ses fontaines , son portique de Salomon, son temple et son prétoire; là, la maison de Béthanie , le Cénacle et le Calvaire. Et dans ce double cadre la figure de Notre-Seigneur, divine et humaine; son essence comme Dieu , son cœur comme homme et comme ami; sa personne vivante en un mot, contemplée et peinte par le disciple que Jésus aimait. Voilà l'unité de l'Evangile de saint Jean; car il y en a une assurément; et c'est une bien pauvre critique que celle qui n'a su voir ici qu'un évangéliste supplémentaire, allant modestement,

sur les pas des trois premiers historiens , glaner les fragments de sa vie ou de sa parole qu'ils auraient oubliés. En six chapitres, Jean traite rapidement toute la vie de Jésus- Christ jusqu'aux huit derniers mois qui précèdent sa mort. Là il s'arrête, il déroule ses deux grands cadres, et il commence à peindre Jésus -Christ dans le mystère de sa double nature. Les yeux fixés sur ce Fils unique , saisi de tant de majesté, ravi de tant de gloire, étonné de tant de tendresse, il ne raconte pas, il peint; il ne compose pas une histoire, il montre une vie; moins jaloux de suivre son maître de lieu en lieu, c*omme font les autres évangélistes, que de le retenir en place, comme s'il craignait d'être distrait de sa contemplation par le moindre mouvement; et peut-être aussi afin de se mieux pencher sur son cœur et de le regarder plus à fond.

N'allez pas cependant, d'après cela, imaginer une peinture faite par un simple contemplatif. Précisément parce qu'il était « le disciple que Jésus aimait », saint Jean a mieux vu qu'aucun autre le mystère de la haine sous lequel a succombé son maître. Il n'en dit pas seulement, comme les synoptiques , l'explosion dernière. Il en aperçoit les premiers germes, avec quelle intuition 1 II en suit les progrès, les développements terribles, dans quelle lumière! Il en prédit, il en peint l'issue fatale, avec quelle flamme I Ce qui semble avoir caractérisé saint Jean, c'est la simplicité des sentiments avec la rareté des manifestations. Il y avait un feu en lui; mais l'éclair, caché dans la nue, ne jaillissait que rarement et par brusques | explosions.\ll semble avoir été de ces natures sensibles, éprises de l'idéal, qui, ne rencontrant rien ici -bas qui réponde à leurs inspirations, se sentant elles-mêmes incapables de trouver une langue en rapport avec leurs pen-

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sées, se recueillent en elles-mêmes et traversent silencieusement le monde. Que vienne cependant à leur apparaître l'idéal rêvé, avec quel enthousiasme elles se donnent! Comme elles s'absorbent en lui! Dans quel recueillement elles en jouissent! Mais n'y touchez pas, surtout par S haine, vous les verriez bondir. C'est d'un de ces jets foudroyants, d'un de ces éclats subits qu'est né le quatrième Evangile. Et c'est ce qui en achève la beauté.

Je ne dis rien du style. Il se ressent de tout cela. Comme l'idéal contemplé par saint Jean est double, visible et invisible, divin et humain, cela lui crée un style qui est double aussi : à la fois très abstrait et très réel, très métaphysique et très vivant, idéal et sensible, j'allais presque dire divin et humain ; un certain tour brusque qui indique une nature vive et qui surabonde, et une naïveté parfaite qui, sous des cheveux blancs, révèle la plus admirable candeur. Voilà ce que j'entrevois dans le style de saint Jean. Et puis il y a encore autre chose, mais je ne sais comment le définir. La tendresse déborde dans ces récits, et l'amour, et l'étonnement, et l'admiration; mais ces sentiments ne sont exprimés nulle part. Pourquoi? Est-ce respect? Est-ce timidité? Est-ce impossibilité de trouver des paroles qui soient à la hauteur des émotions? N'est-ce que ce silence que gardait Marie aux pieds de Jésus , et qui monte si vite aux lèvres auprès d'une personne aimée? C'est tout cela à la fois. Mais je n'y insiste pas, car ce caractère est commun à tous les Evangiles. Il fait la distinction glorieuse de leur style, et nous allons avoir l'occasion d'y revenir.

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