HARMONIE DES QUATRE EVANGILES
Ainsi l'auguste physionomie sortait de l'ombre; elle s'éclairait à chaque coup de pinceau. Ici, l'enfance du Christ; là, sa vie active; plus loin, les tendresses de sa vie privée ou les sublimités idéales de sa vraie nature. Ce n'étaient que des fragments sans doute (Dieu l'ayant voulu ainsi) ; des souvenirs sans ordre, sans art, sans clarté chronologique. Chacun peignait humblement celui des aspects de cette grande vie qui l'avait le plus frappé , manifestement impuissante le reproduire. Mais c'est dans cette impuissance même qu'éclatait davantage la singulière et sublime physionomie qui posait devant eux. Elle soulevait jusqu'à elle ses humbles peintres, Matthieu le douanier autant que saint Luc le lettré ou que le contemplatif saint Jean, pas assez toutefois, ni les uns ni les autres, pour qu'ils atteignissent à la divine beauté de l'original. Il rayonnait à travers leurs humbles pages, toujours plus grand qu'eux, mais en même temps toujours semblable à lui-même. Il y avait quatre Evangélistes ; mais il n'y avait qu'un Evangile, parce qu'il n'y avait qu'un Jésus- Christ. Dans les uns comme dans les autres, à travers toutes
les différences de formes, c'était manifestement la même vie, la même 'parole, le même cœur, la même âme, la même singularité glorieuse de physionomie. Ainsi Dieu l'avait voulu, afin de faire de la biographie de son Fils un miracle d'unité intime que l'œil le plus vulgaire pût discerner, et qui, ne se rencontrant nulle part ailleurs, formât sur la tête du Christ une auréole qui ne permît de le confondre avec aucun autre.
Je sais que quelques critiques modernes contestent cette mystérieuse et supérieure unité des Evangiles, et qu'un de leurs plus grands efforts est de chercher à établir que ces pages, différentes de Ion, de style, de génie, de point de vue, ne nous offrent pas de Jésus une seule et même image. Mais outre que la meilleure réponse à cette objection sera cette étude même, si, comme nous l'espérons, elle aboutit à une image simple et vraie du Sauveur, car nous nous proposons d'y employer les quatre Évangiles et de les y employer au même titre, il y a un fait qui nous semble préjuger la question. On sait qu'il y a dans l'humanité, dans le grand nombre, un instinct qui défie en finesse la meilleure critique. Or voilà dix -huit siècles que l'humanité lit les quatre Evangiles , qu'elle y contemple et y adore Jésus-Christ; y a-t-elle jamais vu ces divergences qui frappent quelques critiques? Bien loin de là; il faudrait lui faire violence pour détacher de cette physionomie un seul trait, de cette doctrine un seul mot : tant tout s'y tient dans un ensemble harmonieux. Quedis-je? voilà dix-huit siècles que les théologiens, les critiques, les savants, les orateurs, les poètes ont fait de ce type l'objet de leurs spéculations et de leurs études privilégiées. Oserions -nous dire qu'ils ont réussi à l'enrichir? en aucune manière. Sont-ils parvenus à le défigurer? pas davantage. Les Evangiles apo-
cryphes, les fausses amplifications, sont tombés d'euxmêmes comme des feuilles mortes. Et aujourd'hui encore, loin de nous sentir la liberté d'y ajouter un seul ornement, nous sommes tellement dominés par elle que nous osons à peine en balbutier quelque chose. Tant cette physionomie a de grandeur inconcevable, et, dans sa pleine et haute originalité, sort de toutes les proportions humaines!
Qu'ont-ils vu cependant ceux qui contestent cette merveilleuse unité des quatre Évangiles? Sur quelles réelles contradictions s'appuient -ils pour nier une chose aussi palpable? Car il ne faut pas qu'ils nous opposent des divergences qui ne sont que dans leur imagination. Il ne faut pas dire, par exemple, comme un certain critique, que « saint Marc ignore absolument la naissance miraculeuse du Christ parce qu'il n'en dit rien », puisque son plan ne lui permettait pas d'en rien dire; ni que saint Luc est opposé à saint Matthieu parce que l'un donne la généalogie naturelle de Jésus -Christ et l'autre sa généalogie légale, puisque ainsi l'exigeaient leurs deux points de vue différents. Qu'importe encore que celui-ci ait plus de parties didactiques et celui-là plus de discours! La question n'est pas là. Comme aussi que l'un s'occupe surtout de ce qui s'est passé en Galilée, et l'autre, de ce qui s'est passé à Jérusalem. Différence de points de vue, je le répète; où voyez -vous là de véritables antinomies? La question est de savoir si chacun d'eux peignait le même personnage, reproduisait, l'un de face, l'autre de profil, celuici de trois quarts, la même auguste physionomie. Eh bien, sur ce point précis, quelles difiicultés ont-ils trouvées? Ils ont regardé à la loupe les quatre Evangiles, et, je le reconnais, ils y ont signalé des divergences. Mais quelles? des divergences microscopiques, des infiniment petits,
poussière imperceptible sur laquelle il esta peine besoin de souffler pour la faire évanouir. Et savez -vous où ils les ont trouvées, ces divergences? presque toutes dans les commentateurs primitifs des Evangiles : Origène, Eusèbe, saint Augustin, saint Jérôme, qui les notent loyalement du doigt, les expliquent et les méprisent. Au xvne siècle, le janséniste Vouters, faisant un recueil de ces antinomies atomistiques, indiquées par les Pères, en comptait cinq cent quatre dont il donne la solution ; et le jésuite Veith en ajoute cent quinze autres, toujours avec réponses. Or savezvous ce qu'on a fait? On a laissé les réponses, pris les objections; on a systématisé celles-ci, c'est-à-dire qu'on les a rapprochées et grossies ; et le tout a été donné par Strauss comme une nouveauté, comme le dernier état de la science. Soyons juste pourtant. N'y a-t-il pas , dans cette poussière microscopique, des divergences plus considérables et qui méritent attention? Oui, quelques-unes que voici: Saint Matthieu raconte que deux aveugles furent guéris par Jésus au sortir de Jéricho ; en saint Marc et en saint Luc il n'y en a qu'un, et ce n'est pas en sortant de Jéricho, c'est en y entrant. Ailleurs saint Marc et saint Luc font mention d'un habitant de Gergésa, qui avait été délivré par Jésus; saint Matthieu en met deux. Plus loin saint Matthieu et saint Marc nous montrent les deux larrons attachés à la croix insultant Jésus-Christ; dans saint Luc, l'un d'eux , au contraire, se repent et le prie. Selon les trois synoptiques, Jésus serait mort le 15 Nisan; selon saint Jean , il serait mort le 14. Enfin au jour de la résurrection, quand les saintes femmes vont au tombeau , le soleil est déjà levé, selon saint Marc; selon saint Jean, les ténèbres couvrent encore la terre. Voici quelques-unes des principales divergences. Qu'au point de vue de l'inspiration des Evan-
giles , surtout dans le système absolu de certains théologiens, ces divergences embarrassent, à la bonne heure1; quoique j'aie hâte d'ajouter, et on le verra dans le cours de cette histoire, qu'il n'y a pas une de ces difficultés qui n'ait sa solution. Mais qu'importent, je le demande, de si minimes divergences dans la question historique? La vie de Jésus-Christ est-elle moins certaine, parce qu'il aura guéri deux aveugles à Jéricho ou parce qu'il n'en aura guéri qu'un? Sa physionomie changera-t-elle parce qu'il sera mort le 14 Nisan ou le 15? Le drame de la chute de saint Pierre sera-t-il moins poignant, moins vrai parce que le coq aura chanté une ou deux fois? Questions embarrassantes , si l'on veut, au point de vue de l'inspiration, curieuses et qui étonnent au point de vue de la critique littéraire et historique des Evangiles; mais ici, quand il ne s'agit que de la vérité des faits, pures bagatelles et enfantillages. Il serait trop heureux vraiment qu'il n'y eût pas d'autres problèmes à débattre dans la vie d'Alexandre, de César, de Charlemagne ; et que les Mémoires relatifs à la vie de Napoléon ne présentassent pas plus de contradictions. Objecter contre la vie de Jésus-Christ des divergences si minimes portant sur des détails si accessoires, savez -vous ce que c'est? C'est tout simplement proclamer qu'elle est le chef-d'œuvre de l'histoire, le plus haut monument de la certitude historique.
Curieux problème cependant que ces divergences, si nombreuses quoiqu'en matière légère, surtout si on les rapproche des ressemblances, plus nombreuses encore, qui existent entre les Evangiles. Ne vous attachez qu'aux points de ressemblance; prenez, par exemple, un texte
1 Je traiterai un jour la question de l'inspiration des Livres saints; je ne traite ici que de leur authenticité.
commun n saint Marc, à saint Matthieu et à saint Luc; éci'ivez-le sur trois colonnes parallèles : vous serez étonné. 11 y a là une telle identité de formes et d'expressions , que la loupe même de la critique ne parvient pas à y découvrir la moindre variante microscopique. Vous sortirez de cet examen, convaincu, avec le docteur Hug, que saint Marc a vu l'Evangile de saint Matthieu, et que saint Luc les a eus tous deux dans les mains. Regardez maintenant les divergences, vous ne savez plus que dire, ni comment vous en rendre compte. Pourquoi , puisqu'ils copiaient mot à mot certaines circonstances d'un fait, ne copiaientils pas exactement les autres? Etait-ce pour y contredire? non , car les contradictions ne sont qu'apparentes. Cela n'avait-il pas d'importance? Ehl si, puisqu'elles nous embarrassent tant aujourd'hui. Par quelle négligence divine ont-ils laissé subsister ces imperfections? on ne sait que penser.
Pour résoudre ce curieux et difficile problème, bien des hypothèses ont été imaginées. On a supposé l'existence d'un Evangile primitif, un Evangile-source, arrêté par les apôtres, sur lequel auraient travaillé, séparément et sans prendre souci de ce que faisaient les autres, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. De là les similitudes et les différences. C'est Eichorn, Ewald , Baur, qui ont imaginé cette hypothèse, et elle a eu beaucoup de succès en Allemagne. Que serait devenu cependant ce divin original, le plus vénérable de tous? L'Eglise l'aurait donc perdu 1 Après avoir créé les Evangiles, il aurait été enseveli dans son triomphe! J'admettrais cela plus facilement, s'il ne s'agissait que de quelques fragments, comme du sermon sur la montagne, du recueil des paraboles, ou de la prophétie de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde. Insérées
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tout entières en saint Matthieu, ces grandes pages n'avaient pas de raison de subsister à part. Mais un Evangile primitif, arrêté par les apôtres, et disparaissant sans laisser de traces, cela est inacceptable. Je ne me refuserais pas cependant à l'hypothèse de cet Evangile primitif, mais à condition, comme le veut Mar Meignan, évêque de Ghâlons % qu'il n'ait été qu'oral , confié seulement à la tradition. Par là s'expliqueraient peut-être bien des difficultés. Mais, en somme, j'aime mieux l'hypothèse beaucoup plus simple et fort vraisemblable de M. le Hir. Supposez, dit-il, que saint Marc et saint Luc aient eu en mains, non pas l'Evangile de saint Matthieu (M. le Hir ne met pas cela en doute), mais l'exemplaire grec de cet Evangile, et que tous deux l'aient lu dans la même langue, les similitudes se comprennent, mais les divergences deviennent inexplicables. Car ayant le même texte sous les yeux, comment l'auraièntils copié si différemment? Imaginez, au contraire, que saint Marc et saint Luc aient entre les mains le texte primitif de saint Matthieu, le texte hébréo-araméen , tout s'explique, chacun l'aura traduit selon son génie. De là cette foule de différences microscopiques, ces divergences apparentes qui ne viennent, la plupart du temps, que d'un texte différemment traduit*.
1 Les Évangiles et la critique au xix« siècle. Paris, 1854. Un volume in -8°, p. 417.
* Exemple : Dans le discours de Jésus à ses apôtres, il leur dit : « Quand vous vous mettrez en route, n'ayez ni sac, ni double habit, ni bâton (Matth. x, 10). Saint Luc (ix, 3) dit comme saint Matthieu : ni bâton. Saint Marc(vi, 8), au contraire : Si ce n'est un bâton. » La contradiction est complète dans les termes. Mais Ebrard fait observer qu'en hébreu Jésus a dû dire : haim hhoter, car si... un bâton, forme elliptique qui peut se compléter de ces deux manières : Car si (vous prenez) un bâton, c'est déjà bien assez (Marc); ou : c'est déjà trop (Mat-
En tout cas, et de quelque manière qu'on les explique, n'oubliez pas que ces divergences sont très légères de détail, et qu'elles n'affectent en aucune sorte les grandes lignes. Voilà dix-huit siècles qu'on écrit des concordances, des harmonies évangélistiques, depuis celle de Tatien, d'Ammonius ou de saint Théophile jusqu'à celle de Port-Royal. Où n'a-t-on pas poussé ce travail ? On a rapproché les quatre textes, verset par verset , mot par mot, comme on dispose les pièces d'un jeu de patience. La meilleure concordance a été celle où les quatre Evangiles ont pu entrer l'un dans l'autre, sans l'omission d'un seul mot; travail sans portée du reste et que j'apprécie peu. Toujours est -il qu'on n'a été arrêté nulle part. On a trouvé des difficultés, sans doute; il y a plusieurs systèmes de concordances; qui s'en étonnerait? Tant de paroles, d'actions, de miracles, flottent, sans dates , dans les Evangiles 1 Mais le tissu général subsiste inattaquable. Les quatre Evangiles s'entre-croisent et s'entre-joignent sans efforts. Les deux grands théâtres de la vie de Jésus, la Galilée et la Judée, au lieu de s'exclure, se soutiennent et s'expliquent. Jésus va de l'un à l'autre simplement, naturellement. Ce que saint Jean dit de ces voyages à Jérusalem, les synoptiques le supposent. Cette famille de Béthanie où saint Jean nous introduira, saint Luc la connaît. Les lamentations sur la ville infidèle, lamentations si tendres, rapportées par saint Matthieu, ne se comprennent que si Jésus y a résidé fréquemment, comme le veut saint Jean. Il en est de même de la résolution du Sanhédrin qui amena le dénouement tragique; elle ne s'explique que par la lutte antérieure que raconte le quatrième
thieu et Luc). La traduction en grec a donc pu se faire indifféremment des deux manières. Ainsi voilà une divergence des plus nettes qui s'explique par une différence de traduction.
Evangile. De son côté, celui-ci laisse tout le temps nécessaire au ministère de la Galilée et le suppose à plusieurs reprises. Bref, les quatre Evangiles ont le même point de départ, le même terme d'arrivée, le môme milieu, la même trame générale; et, si distincts qu'ils soient dans leurs dispositions et leur point de vue, ils reposent sur la même donnée historique. Cela est incontestable, et les divergences de détail , si faciles à éviter, ne servent qu'à mieux faire voir 1,'adorable sincérité des quatre évangélistes. Loin de nuire à la beauté de ce monument, ces imperfections, voulues de Dieu, en montrent la vraie richesse, l'unité supérieure et plus haute, à la manière de ces légères dissonances que les grands artistes jettent comme par hasard dans un concert et qui en rehaussent l'harmonie.
Mais ce n'est pas seulement l'unité de physionomie et de vie qui éclate dans les Evangiles, l'unité de parole y est encore plus frappante. Oui , quoi qu'en disent certains critiques, c'est encore plus la même parole, le même accent, la même éloquence, la même sublimité de doctrine que la même vie. « Ouvrez saint Matthieu le publicain ou saint Jean le jeune homme vierge et contemplatif; choisissez, disait le Père Laeordaire, telle phrase que vous voudrez dans l'un et dans l'autre, aussi différente par l'expression que par le sujet, et prononcez -la devant dix mille hommes assemblés, tous lèveront la tête, ils ont reconnu Jésus-Christ *. »
Je veux vous en faire faire l'expérience, en mettant sous vos yeux une belle page qui du reste ne sera pas un horsd'œuvre ici, car elle me dispensera de vous prouver plus tard la beauté des Evangiles. Après avoir caractérisé le
t Conférences de Notre-Dame, t. 111, p. 433.
style des prophètes, et en général des livres de l'Ancien Testament, M. de la Mennais arrive à ceux du Nouveau et dit : (( Dans l'Evangile, c'est le calme de la possession, la paix ravissante qui suit un immense désir satisfait, la tranquille sérénité du ciel même.. Celui que la terre attendait est venu : Le Verbe s'est fait chair , et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père; pour nous élever jusqu'à lui, il vient à nous, plein de douceur. Sa parole est simple, et cette parole est visiblement celle d'un Dieu. Voyez, dans saint Jean, l'entretien de Jésus avec la Samaritaine; voyez le sermon sur la montagne, le discours après la Gène, dont chaque mot est une source de vérité et d'amour, inépuisable ici- bas à notre cœur et à notre intelligence; voyez le récit de la passion, voyez tout; car tout est également divin. Beaucoup de péchés lui seront remis parce quelle a beaucoup aimé. Laissez les petits enfants venir à moi. Venez à moi, vous qui souffrez et qui êtes oppressés , et je vous ranimerai. Prenez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes, car mon joug est aimable et mon fardeau léger. Jamais rien de semblable ne sortit d'une bouche humaine. Et cette prière qui contient tout ce qu'une créature peut demander, tout ce qu'elle peut désirer ; cette prière merveilleuse qui est comme le lien du ciel et de la terre, est -elle d'un homme? Est-ce un homme qui a dit : Tout est consommé? Non, non, cette parole qui annonce le salut du monde n'appartient qu'à celui qui le créa1. »
Quelle page! Voilà bien le plus grand style de M. de la Mennais. Mais quelle vérité dans ce portrait I Rien n'y est heurté. Tout y est doux, naturel, harmonieux. Et cepen-
Essai sur l'indifférence, t. IV, p. 176.
dant d'où viennent ces différents textes qui servent à peindre cette incomparable physionomie? De tous les évangélistes à la fois : de saint Jean et de saint Matthieu, de saint Mare et de saint Luc; tant il est vrai que s'il y a quatre évangélistes, il n'y a qu'un Evangile I
Voulez-vous répéter la même expérience? Voici une autre page bien moins belle de style, un peu sèche, mais très haute de pensée, et qui a trait à un des côtés les plus extraordinaires du caractère du Christ. Elle est de l'Américain Channing: «J'ai déjà remarqué, dit-il, combien une longue familiarité avec Jésus émoussait en nous le sentiment de sa perfection. Souvent, peut-être, nous avons lu ce qu'il disait sans penser à ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ce personnage. Je ne connais rien d'aussi sublime. Les plans et les travaux des hommes d'Etat sont des jeux d'enfants auprès de l'œuvre que Jésus annonçait et à laquelle il consacra sa vie et sa mort. Changer l'aspect moral de l'univers, ramener toutes les nations au culte pur et intérieur d'un seul Dieu , à l'amour de Dieu et des hommes, c'était une pensée dont nous ne trouvons aucune trace chez les philosophes et les législateurs qui ont vécu avant le Christ. L'esprit humain n'avait jamais eu d'idée si large. Ajoutez que Jésus ne songeait pas seulement au triomphe de sa foi dans la vie présente, mais à un pouvoir étendu et bienfaisant qu'il posséderait dans le ciel, et vous verrez une immensité de dessein , une grandeur de pensée et de sentiment, si originale et si supérieure aux idées ordinaires, qu'il faut l'endurcissement de l'habitude pour ne pas les contempler avec étonnement et respect. Quand je pénètre le sens complet de passages comme ceux qui suivent : Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes pesamment chargés, et je vous soulagerai. Je suis venu pour cher-
JÉSUS-CHIÏIST 127
cher et pour sauver ce qui était perdu. Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père qui est aux deux. Quiconque rougira de moi devant les hommes, le Fils de Dieu rougira de lui lorsqu'il entrera dans la gloire du Père avec les saints anges. Dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures, je vais vous y préparer une place. Je dis que lorsque je réussis à comprendre la portée de ces mots, il me semble que j'entends un langage que les hommes n'ont jamais parlé ni avant ni après Jésus. Il y a dans la simplicité de ces paroles une grandeur qui m'étonne, et lorsque je rapproche cette grandeur des preuves que, dans un discours précédent, je vous ai données des miracles du Christ , je suis forcé de dire avec le centurion : « En vérité, c'était le Fils de Dieu 1 . »
Voilà bien, en effet, un des côtés les plus étonnants du caractère du Christ, cette latitude de pensée, de sentiment et d'action qui embrasse tous les hommes , tous les lieux , tous les siècles, et le temps avec l'éternité. Eh bien, d'où sont tirés les textes où se réfléchit ce caractère extraordinaire de Jésus -Christ? Channing n'y a pas plus pensé que la Mennais. Ils ont pris au hasard dans les quatre Evangiles à la fois, dans saint Matthieu autant que dans saint Luc, dans l'Evangile des Juifs autant que dans l'Evangile des Grecs, tous unis pour nous transmettre fidèlement ce « langage que les hommes n'ont jamais parlé ni avant ni après Jésus ».
On pourrait répéter vingt fois la même expérience. Vous connaissez les paraboles. C'est la forme populaire de l'enseignement de Jésus ; forme exquise et qui a tout pour elle : la sublimité du sujet, la naïveté des images, l'intérêt du
1 Essai sur le caractère du Christ, p. 187.
récit, le piquant du mystère. Elle étonne les grands esprits, elle enchante les petits. Mais qu'elle est rare, grand Dieu ! Elle suppose une si maîtresse intelligence! Avant Jésus, môme dans la Bible, il n'y a que deux paraboles; après, il n'y en a plus, ni dans les apôtres, ni dans les Pères de l'Eglise. Et les tentatives faites par les Juifs dans le Talinud n'ont réussi qu'à montrer la difticulté de l'entreprise. Or il y a des paraboles dans les quatre Evangiles. Saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, auraient donc inventé tous les quatre des paraboles aussi exquises les unes que les autres! Car dites- moi, quelles sont les plus belles? Vous nommerez la parabole de la semence, l'enfant prodigue, le Samaritain et le bon Pasteur. De qui sontelles? La première de saint Matthieu, la seconde et la troisième de saint Luc, la quatrième de saint Jean. Ou plutôt elles sont toutes de Jésus-Christ. Il n'y a eu qu'une bouche pour les dire, comme il n'y a dans l'humanité qu'une oreille pour les entendre et qu'un cœur pour les méditer.
Ce que je dis de la forme populaire de l'enseignement de Jésus- Christ, où il a mis sa marque, son inimitable cachet , je le dis de la forme plus élevée et sublime de son enseignement. Prenez le discours sur la montagne et le discours après la Cène; c'est, dans les synoptiques et dans saint Jean, le point le plus haut de sa parole. Et c'est en regardant ces deux sommets si différemment beaux que l'on a dit : « Si Jésus a parlé comme le fait parler saint Matthieu, il n'a pu parler comme le fait parler saint Jean 1 » Oui sans doute, si vous vous arrêtez à la surface, à la forme; et encore, je le répète, cette différence tient à ia différence de temps, de situation, de milieu. Mais allez au fond, à l'Ame qui vibre sous ces deux paroles; car il y
en a une, d'une inconcevable grandeur, mais il n'y en a qu'une,
Il serait bien étrange qu'il y en eût deux. Car, dans cette hypothèse, il y en aurait une vraie et une fausse. Eh bien, laquelle est la vraie? laquelle est la fausse? La vraie, estce celle qui a dit: Bienheureux les pauvres! Bienheureux ieb doux et les purs! Je le crois volontiers, celle-là est d'une élévation surhumaine. Mais alors cette autre âme qui s'est si divinement épanchée dans le discours après la Gène, cellelà n'aurait pas existé. Ce serait une peinture de convention, un Christ imaginé. Etrange et heureux hasard qui aurait fait éclore à la même heure, sur le même petit coin ignoré et méprisé du globe, deux Christs à la fois : l'un vrai et sublime, l'autre faux et sublime aussi, tous deux dépassant infiniment toutes les proportions humaines, si grands l'un et l'autre que l'esprit ne sait lequel choisir, ou plutôt qu'il n'en veut choisir aucun, et qu'il les confond invinciblement dans la même adoration. Relisez les deux discours : dans l'un et dans l'autre c'est le même ton de grandeur et d'autorité, la même royale et souveraine personne liée & l'humanité tout entière, venue pour sauver et juger le monde, pour tirer les hommes à lui et les conduire à Dieu. Et dans cette haute et douce majesté, dans cette inconcevable entreprise, c'est la même simplicité, le même naturel, la même absence d'étonnement, le même calme divin, la même certitude de soi; ici, je le veux bien, avec plus de sérénité ; là avec plus de tendresse et de profondeur ; la différence en fin du soleil à son aurore et à son couchant. Après l'un comme après l'autre de ces deux discours, vous vous agenouillerez et vous direz : Non, il n'y a pas là doux, âmes, il n'y en a qu'une: et jamais personne n'a par'r ainsi.
Et voilà, en effet, la vraie question. On peut incidenter sur les détails; mais la vraie question, la voilà : il n'y a qu'une âme dans l'Evangile, et elle met dans l'ombre toutes les grandeurs. Il ne s'y déploie qu'un caractère , et ce caractère est de tel ordre, que, quoique véritablement humain, il s'élève au-dessus de toutes les proportions humaines. Comment les évangélistes l'auraient-ils inventé? Il est plus grand qu'eux. Que dis-je? il est plus grand que toute intelligence humaine; il sort absolument du domaine de l'homme. Pour inventer un Jésus, savez -vous ce qu'il eût fallu être? ni un saint Matthieu, ni même un saint Jean : il aurait fallu être un Jésus.
C'est ce que Channing a bien compris et parfaitement exprimé : « Il a vécu parmi les hommes, ce Jésus ! s'écriet-il. A la conscience d'une grandeur inestimable, il joignait une modestie, une amabilité, une humanité et une tendresse sans égales dans l'histoire. Je vous prie de considérer cette merveilleuse alliance. L'élévation de Jésus au-dessus de ceux qui l'entouraient n'était égalée que par l'amour fraternel qui l'unissait à eux. Je soutiens qu'un tel caractère dépasse absolument l'intelligence humaine. Le tenir pour un produit de la fraude ou du fanatisme dénote une étrange faiblesse d'esprit. La vénération que j'ai pour Jésus ne le cède qu'à la sainte frayeur avec laquelle je contemple Dieu. Ce caractère ne porte aucune trace d'invention humaine. Il exista réellement1, »
Il ajoute : « Quand je le considère, non seulement comme ayant conscience d'une majesté incomparable et sans limites, mais comme reconnaissant dans tous les hommes une nature parente de la sienne, et comme vivant etmou-
1 b'êêai sur le caractère du Christ, p. 192.
rant pour les élever à la participation de sa gloire divine; et lorsque je le vois, dans cette intention, s'unir aux hommes par les plus tendres liens, les embrasser avec une tendresse que ni l'insulte, ni l'injustice, ni la souffrance, ne pouvaient un moment refroidir ou vaincre , je suis rempli à la fois d'admiration, de respect et d'amour. Je sens que ce caractère n'est pas une invention des hommes, que la ruse n'a pu le prendre ni le fanatisme l'inventer, car il dépasse infiniment le domaine de l'homme. Je sens que je ne puis être trompé. Ces Evangiles doivent être vrais; ils sont écrits d'après un original vivant; ils sont fondés sur la réalité. Le caractère de Jésus n'est point une fable. Il fut ce qu'il prétendait être et ce que ses disciples ont attesté qu'il était1. »
Ainsi parle Channing. Ainsi se formait dans cette grande âme le sentiment de la divinité de Jésus-Christ, vers laquelle il finit par tourner ses yeux mourants. Mais alors il ne voyait que l'éblouissante originalité de sa physionomie humaine, et il en concluait sa réalité. « Oui, disaitil, le caractère du Christ dépasse absolument le domaine de ses apôtres; et c'est pourquoi je le crois vrai1..» Et c'est ce que disait aussi, avec plus de charme, le poète allemand Gœthe : « Je tiens les Evangiles pour authentiques; car il s'y fait sentir l'éclat d'une grandeur qui émanait de la personne du Christ, et qui est d'un genre divin comme jamais le divin n'est apparu sur la terre 3. »
Et l'auteur anonyme d'Ecce homo dit avec plus de sécheresse, mais non moins de profondeur : « Je me fais fort de montrer que le caractère du Christ des Evangiles
1 Essai sur le caractère du Christ, p. 494.
« Ibid., p. 194.
3 Entretiens avec Eckermann e t. III, p. 371.
est parfaitement réel et constant dans tous ses traits essentiels, et qu'en môme temps c'est un caractère si particulier, si individuel, qu'il ne saurait avoir été inventé par le génie d'aucun auteur, encore moins par ce qu'on appelle la conscience d'un siècle. Et si le caractère peint dans les Evangiles est réel et historique, comment pourrait- on ne pas admettre que les Evangiles sont dignes dé foi1 ? »
Voilà un de ces traits de lumière que nous devons à lu critique moderne, une preuve nouvelle, absolument inconnue à l'antiquité , même au xvir9 siècle, à peine étudiée encore, qui le sera de plus en plus, et qui, creusée par l'étude, par le génie, par l'amour, nous montrera le Christ, si réel, si original, si vivant, si élevé au-dessus de ceux qui l'entouraient, que nul n'aurait pu ni imaginer ni créer un tel caractère. Et comment l'auraient- ils imagine quand dix- huit siècles écoulés depuis n'ont pu le saisir encore dans toute sa profondeur?
C'est bien là du reste la situation d'âme où nous apercevons les évangélistes. Plus on les regarde, plus ils nous apparaissent prosternés dans une admiration qui n'a pas sa pareille dans le monde. Ils songent bien vraiment à créer ou à embellir la physionomie de leur Maître 1 Ils sont à genoux devant sa perfection morale, et ils y entraînent le monde avec eux. Ce n'est pas, remarquez- le bien, qu'ils se répandent en professions d'enthousiasme, en cris d'admiration. Ce n'est pas que, par un art ingénieux, ils soulignent et notent du doigt les actes qui montrent.la grandeur de leur Maître. Loin de là, ils croiraient faire injure à celui qu'ils appellent le Seigneur, s'ils ha-
1 J'aurai occasion plus tard de citer quelques-uns de ces beaux fragments, si bien traduits par M. Guizot dans son grand ouvrage sur V Essence de la Religion , p. 241 .
sarclaient le moindre mot de louange. Ils écrivent avec une. foi calme en Jésus, avec le sentiment profond qu'il n'a nul besoin d'eux, avec la certitude qu'il est plus grand que toute louange.
Et de là ce désintéresement de leur personne. Pas un mot sur eux, ou s'ils en parlent, c'est comme d'un autre. Quoi ! ils introduiraient leur humble personne à côté de celle du Maître! Et qui sont-ils? Ne serait-ce pas un sacrilège de dérober pour eux un de ces regards qui ne doivent se reposer que sur lui ?
Et de là aussi ce mépris pour toute espèce d'art. Pas le plus petit ornement. A quoi bon? Est-ce qu'on peint l'inexprimable? Est-ce qu'on peut grandir ce qui est divinement et absolument grand?
J'attribue au même sentiment de vénération profonde pour leur Maître la simplicité divine de leur récit. Ils racontent ses actions les plus extraordinaires sans une remarque, sans une expression d'étor.nement; et les plus étranges, les plus contestées par les Juifs, sans une explication ni une justification, avec une sérénité céleste, dans une confiance absolue dans Celui qu'ils ne savent comment peindre et qui saura bien se défendre.
Chose plus étrange! ils l'aiment tendrement; ils veulent le faire resplendir dans lésâmes; ils connaissent une foule de paroles, d'actions, de miracles d'une beauté divine, capables de faire fondre d'amour tous les cœurs. Si on les écrivait tous, disent-ils, le monde ne serait pas assez grand pour en contenir le récit. Et qu'en disent-ils? presque rien. Non, presque rien de son enfance; rien, absolument rien, de ses trente premières années; et qu'il y a peu de chose sur les trois années si courtes de sa vie publique! On dirait qu'ils se sentent accablés par leur impuissance.
Quelques traits, encore choisis au hasard , jetés comme en courant, c'est assez. Le Maître achèvera dans les âmes la trop imparfaite image.
Mais voici qui déroute absolument l'esprit. Ils aiment 1eur Maître; ils l'aiment tendrement; et ils le voient outrager, insulter, sans qu'il leur échappe un cri d'indignation. Ils voient Judas le trahir, Pilate le livrer, Hérode se moquer de lui, sans que ni un mot, ni un adjectif exprimant leur horreur, viennent une seule fois s'accoler au nom de Pilate , ou d'Hérode, ou de Judas, ou des bourreaux. Ils le voient fouetter, crucifier, mourir, muets, impassibles, sans un cri, sans une larme. Certes, ils avaient plus foi à son innocence que Xénophon à celle de Socrate; comparez cependant les deux récits. Après avoir lu la mort de Louis XVI par Cléry, lisez la mort de Jésus -Christ par" saint Jean. Une telle impassibilité révolte et elle ravit. Elle inspirerait de l'horreur si elle n'excitait pas l'admiration. On sent qu'on est plus haut que la terre , et qu'en face d'un spectacle qui dépasse tellement l'homme, ce qui convient le mieux c'est le silence.
Non, rien rie convenait mieux à une telle vie, à une telle mort, à de si grands actes, que cette simplicité, cette nudité, cette absence d'art et de vains ornements. Absence d'art! mais en apparence seulement; car au fond, et à l'insu des évangélistes, il n'y eut jamais de plus grand art. Savez -vous, disait un célèbre historien, quelle est la qualité maîtresse du style en histoire, c'est de n'être ni vu ni aperçu; et il expliquait sa pensée. par cette comparaison : « On vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les chefs-d'œuvre de l'industrie moderne, des glaces d'une dimension et d'une pu-
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reté extraordinaires, devant lesquelles des Vénitiens du XVe siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les innombrables objets que renferme le palais de l'exposition universelle. J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique, car ils n'avaient pas aperçu le verre. A peine avertis de leur erreur, ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la transparence absolue. Ainsi est le style en histoire1. » Ainsi est celui des évangélistes. La figure adorable du Sauveur se montre à travers ce style , « sans aucune atténuation de contour, comme au travers d'une glace pure. » C'est plus qu'une reproduction, c'est quelque chose de la réalité; comme si les faits, les discours, les guérisons, les miracles, se renouvelaient sous nos yeux. Je vois, j'entends Jésus-Christ. Nul intermédiaire entre lui et moi ; nulle tyrannie des documents , nulle intervention inutile de l'historien. Une glace si pure que je ne l'aperçois même pas. Jésus-Christ est là, seul à seul avec moi, vivant, parlant, agissant. Que m'importe après cela de me rendre compte des temps et des lieux, de savoir si tel fait a précédé tel autre fait, si l'auteur me dit tout ou ne me dit pas tout? Il me le montre, et c'est assez. Livre admirable, fait pour être lu au hasard, non par la curiosité qui se précipite et cherche un drame, mais par l'amour qui contemple, et s'oublie en adorant.
Et n'allez pas imaginer que ce style si simple, si nu,
1 Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XII, p. 25.
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soit sans émotioFi. Il est nu, à la manière du crucifix, afin qu'on voie mieux les plaies, et dans les plaies l'amour. Une immense émotion court à travers ces récits, jamais exprimée, d'autant plus profonde; chaque fibre en est imprégnée. Plus elle se tait, mieux on l'entend. Nulle âme n'y est insensible, et les plus fermées quelquefois, les plus souillées peut-être, en connaissent, un jour ou l'autre, la chaste et invincible impression. 11 ne faut pour cela qu'un peu de silence et de sincérité.
0 mon ami, entrez dans votre chambre et fermez-en la porte aux vains bruits du dehors ; entrez dans votre cœur, dans ce sanctuaire auguste, où ne retentissent que les voix d'en haut, et fermez-en la porte aux bruits plus étourdissants encore des passions; vous n'êtes plus jeune peutêtre; vous avez souffert, vous connaissez les hommes: prenez ce livre enfoui sous les papiers de votre bureau, perdu dans quelque coin de votre bibliothèque; ouvrez-le à la page que vous voudrez, au hasard. Etes-vous dans la paix, dans la sincérité, sous le regard de Dieu? je serais bien étonné si vous n'étiez pas ému peu à peu jusqu'au fond de l'âme, atteint dans ces profondeurs sacrées où naissent les grandes lumières et d'où s'échappent ces flots de larmes qui emportent quelquefois en une heure vingt années de doute.