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LE CADRE HISTORIQUE ET GEOGRAPHIQUE DES QUATRE ÉVANGILES

Voilà donc les sources où nous allons chercher la vrai!; notion de Jésus- Christ. C'est de ces quatre documents, réunis, fondus ensemble, s'éclairant l'un l'autre, que nous allons essayer de tirer la vivante et harmonieuse image du Sauveur. Nous les emploierons tous les quatre au même titre. Mais, nous avons hâte de le dire, nous n'emploierons qu'eux. Nous rejetons absolument, nous laissons dans l'ombre où la critique les a justement mis, cette foule d'évangiles de tous les noms et de toutes les formes que le Ier et le IIe siècle virent éclore, et qui sont connus sous le nom d'Evangiles apocryphes; quelques-uns très anciens, composés dès l'origine, plusieurs en langue araméenne, cgntenant peut-être des choses précieuses, mais mélangées d'erreurs, sans qu'aucun contrôle soit aujourd'hui possible, et qui attestent, par leur incessante éclosion , à quel degré l'esprit humain avait été saisi par l'apparition du Sauveur, en même temps qu'ils montrent par les contradictions, les erreurs, les puérilités dans

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lesquelles ils sont tombés, la beauté vraiment divine des saints Evangiles. Nous les rejetons donc, non qu'on ne puisse y trouver aucune vérité; mais parce qu'en matière pareille il convient de n'accepter que des documents absolument indiscutables. Nous rejetons aussi, et pour la même raison, ou du moins nous n'employons pas davantage certaines traditions conservées par les anciens Pères, fort vénérables celles-là, mais non assez garanties, et qui pourraient faire naître des doutes dans certains esprits difficiles. Notre intention bien arrêtée est de ne faire connaître Jésus-Christ que par le texte même des quatre Evangiles.

Mais autant nous aurons soin d'écarter tout alliage incertain, toute chose contestable et de lointaine tradition, autant nous nous eflbrcerons de placer nos Evangiles dans le cadre historique et géographique que Dieu leur a fait. Pour beaucoup d'esprits, Jésus -Christ est une figure un peu idéale qui , à distance , semble flotter dans les nuages d'un monde sans réalité. C'est un faux point de vue. Jésus- Christ y perd plus qu'il ne gagne. En général, plus un artiste est grand, mieux il précise sa pensée, plus il donne à son œuvre des contours arrêtés. Jésus-Christ est né à l'heure la plus lumineuse du monde : en un temps où la terre, pacifiée enfin, prêtait l'oreille pour mieux écouter; en un pays que Dieu avait placé sur le bord des mers, au centre de tous les empires, afin qu'il fût vu de toutes parts, et qui, longtemps fermé, venait de s'ouvrir sous les pas des centurions et des procurateurs romains. A cette heure, pas un bruit ne pouvait se produire dans Pimmensité de l'empire sans que Rome l'entendît. Et aussi, quand, vingt-sept ans après Jésus-Christ, Tacite prend sa plume, il est manifeste que l'empire connaît le drame du Calvaire.

II est de même de Pline et en général des Romains. ïertullien les renvoie sans cesse à leurs archives d'un ton qui ne permet pas de réplique. Plus près, en Palestine même, Josèphe, qui écrit alors sa Guerre des Juifs et ses Antiquités judaïques, connaît Jésus -Christ, et il en parle dans un texte qui gêne la critique incroyante, et que néanmoins elle reconnaît sincère 1. Il connaît également Jean-Baptiste, Hérode, Archélaùs, Ponce Pilate, Hérodiade, Caïphe, tous les personnages et tous les acteurs du drame de l'Evangile. Plus tôt encore , le Juif Philon jette sur le même point une foule de lumières. Il est vrai qu'il vivait un peu loin de Jérusalem, à Alexandrie, dans un tout autre courant d'idées. Il ne parle pas de Jésus -Christ; mais il connaît à fond les idées, les aspirations, les erreurs, les sectes des Juifs, et toutes les émotions qui agitaient alors les âmes religieuses. C'est un témoin d'autant plus précieux qu'il dessine le cadre, sans se douter du personnage qui va le remplir.

C'est dans ce milieu historique qu'il faut placer Jésus- Christ, non seulement pour mieux comprendre la vivante beauté de sa physionomie, la tirer du nuage et l'asseoir solidement dans la réalité, mais pour saisir sous une autre forme la vérité historique des Evangiles. On n'en peut lire une page sans voir se dessiner le véritable état religieux , politique , civil , social de la Palestine à cette époque , teï que le peignent les historiens romains; ce mélange d'autonomie et d'invasion , de traditions , d'usages , de prétentions juives et d'occupation étrangère qui était si récent et qui disparut si vite par la destruction totale de Jérusalem.

1 « Je crois le passage sur Jésus authentique. » Renan, Vie de Jésus. Introduction, p. 10.

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On sent à chaque pas un pays qui vient d'être occupé. Les monnaies juives, grecques, romaines, circulent en même temps; les dignités nationales et étrangères s'y entre-croisent et s'y heurtent sur tous les points. Les préjugés des Juifs, ces entêtements des scribes, des pharisiens, ces révoltes, ces illusions qui vont amener de si etfYoyables catastrophes, elles sont vivantes dans Philon comme dans les Evangiles, et ici et là exactement semblables. Il en est de même des personnages qui apparaissent sur la scène, Pilate, Hérode, Caïphe, Hérodiade; Josèphe les peint d'un trait plus mou, moins sobre, moins puissant, mais identique à celui de saint Matthieu ou de saint Jean. Bref, tout cela concorde si bien que vous ne pouvez séparer le drame de la scène, et que ceux qui ont peint surtout la scène comme les historiens juifs ou romains , et ceux qui ont retracé surtout le drame comme les Evangiles , se rencontrent à chaque pas et se soutiennent mutuellement.

Non pas que Jésus -Christ occupe dans les historiens profanes une place bien considérable. Il ne faut rien forcer. Ce n'est pas Jésus -Christ qui est sur le premier plan; c'est Auguste. 11 y est avec son orgueil, sa puissance, sa faiblesse; avec César qui le précède, et Tibère qui le suit. Voilà pour qui sont alors tous les yeux du monde. La grande et mystérieuse scène du Calvaire n'a pas cet éclat humain et ne devait pas l'avoir. Elle est à l'arrière-plan, dans un coin retiré du paysage; mais elle concorde avec tout le reste. Assez dans l'ombre pour qu'on ne puisse pas la voir sans la chercher; assez dans la lumière pour qu'on ne puisse pas en contester la réalité. Et la paix de ce petit coin du paysage opposée aux ag tations de l'ensemble, l'humilité de cette scène et sa

pure et parfaite beauté céleste au milieu des émotions violentes et des désordres honteux du premier plan ; son apparition si rapide qu'elle a presque disparu avant qu'on l'ait vue; ce drame si réel, si auguste, si souverain, qui va changer le monde , et cependant si peu aperçu : tout cela forme un ensemble où l'on sent le plus grand art et la plus divine sagesse. On répète avec Pascal : « Oh ! qu'il est bien venu dans la pompe qui lui convenait! » Et je l'ajoute: dans le demi- jour modeste et discret qu'exigeait une pareille scène.

Mais si je me suis efforcé de dessiner exactement le cadro historique de la vie de Jésus- Christ, de l'asseoir sur la base solide de la chronologie, je n'ai pas moins travaillé à rechercher et à retrouver son cadre géographique. J'ai toujours cru qu'il y a une mystérieuse harmonie, voulue et préparée par Dieu, entre les grandes âmes et les lieux où elles ont apparu et qu'elles ont préféré. Tout jeune, j'en ai fait l'expérience. Que de fois, en errant sur les bords du lac d'Annecy, aux solitudes paisibles de Bourbilly et de Monthelon, j'ai vu m'apparaître, plus belle, plus vivante, la figure de la grande sainte qui avait charmé ma jeunesse! Un coup d'œil sur les lieux qu'elle avait aimés m'en a plus appris quelquefois que tous les livres. Que sera-ce donc ici ? Et s'il est incontestable que Dieu n'a pas envoyé un génie sur la terre sans dessiner lui-même le théâtre où il s'épanouira, avec quelle pieuse curiosité n'étudierons-nous pas ce lieu où est né le Fils de Dieu, le Maître éternel de l'humanité; ces collines où il s'asseyait, ces montagnes qui le virent parler, souffrir, aimer, mourir !

Il est vrai qu'ici le personnage est de telle grandeur qu'il dépasse tous les horizons. Il est si peu sur la terre,

il porte en lui un tel cachet d'universalité, que peu im« porte, ce semble, ce petit coin du globe qu'il a foulé de son pied. Cependant ce lieu, il l'a choisi entre mille : il l'a préféré entre tous les autres. Voilà cette humble petite bourgade de Nazareth, où il a vécu trente ans, dont il a suivi tous les sentiers, aimé tous les ombrages, parcouru du regard tous les horizons. Voilà Capharnaùm, où il a commencé son ministère dans une popularité si vive. Voilà l ce beau lac de Génésareth , dont il a foulé aux pieds les flots, dont il a calmé les tempêtes, dont il a visité toutes les rives. Voilà la triste Jérusalem, où il n'est jamais venu que le cœur oppressé, où il a toujours été méconnu, abandonné, trahi, où il a tant souffert, où il est mort. Voilà, à côté de la cité infidèle, la tendre Béthanie, où il a rencontré des cœurs si purs , des amitiés si fidèles. Ah ! j'admets qu'il n'était pas de la terre, qu'il la touchait à peine de l'extrémité de sa robe. Ces lieux, cependant, il les a aimés; il les a consacrés par sa présence; il leur a communiqué quelque chose de lui-même. Serait-il donc possible de les parcourir, de les étudier, sans en emporter de Jésus une image plus resplendissante et plus vraie ?

Or il se rencontre que jamais cette terre n'a été mieux connue que de nos jours. Avec le XIXe siècle a commencé l'ère des grands voyages 1 . On a vu des chrétiens reprendre le bourdon des anciens pèlerins et visiter dans les derniers

1 Le plus savant et le plus illustre des voyageurs qui ont exploré le sol de la Palestine est sans contredit Edouard Robinson, docteur en théologie à New- York. Il ouvrit une ère nouvelle pour la science. Son grand ouvrage est intitulé Biblical Researches in Palestine, mount Sinai and Arabia Petraea, 3 vol. Boston, 1841. En Français, nous avons Mb* Mislin, Les Saints Lieux. Paris, 1858, 3 vol. in-8°.

détails les lieux honorés par la vie et la mort du Fils de Dieu. Puis les poètes sont venus, deux surtout, pas assez chrétiens, hélas 1 mais qui ont senti d'instinct, de divination, quelques-unes des harmonieuses beautés de cette terre privilégiée, quelques-unes des analogies secrètes et profondes que Dieu a mises entre la terre des prophètes et la terre de l'Evangile 1. Et voici qu'après les poètes arrivent les savants. L'archéologie qui naît, avide d'interpréter les ruines et de rendre leur beauté ou du moins leur accent aux monuments anciens, a entrepris le voyage de la Terre-Sainte. Elle a déjà commencé quelques fouilles, et de précieuses découvertes ont récompensé ses premiers efforts. Pendant que l'état- major dresse, avec sa précision ordinaire, cette carte de la Palestine qui va rejeter dans l'ombre les merveilleuses cartes de Van de Velle', M. de Vogué arrive d'Orient et nous rapporte sa splendide Description du temple de Jérusalem3. M. de Saulcy parcourt toutes les rives du lac de Génésareth, descend le Jourdain, explore la mer Morte, jetant des traits de lumière, posant partout des points d'interrogation, et, entre autres trouvailles heureuses, nous rendant l'emplacement certain et les ruines bénies de Gapharnaùm 4. Souhaitons que, protégée par l'épée de la France contre toutes les incursions des Arabes, soutenue de son argent, ce qui en vaut

1 Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem. Paris, 1811. — Lamartine, Voyage en Orient. Paris, 1832.

* Carte monumentale en huit feuilles, chef-d'œuvre de dessin et jusqu'ici le dernier mot de la science.

* Un vol. in-folio, avec des planches supérieurement dessinées, et un texte d'une rare érudition.

* Voyage autour de la mer Morte et dans les terres bibliques , 2 vol. avec atlas. Paris, 1852. Fondu par l'auteur dans son Dictionnaire des antiquités bibliques, publié par Migne. Taris, 1859. Travail original et approfondi, *

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la peine, aidée au besoin par des souscriptions publiques, une caravane composée de chrétiens, d'érudits, de poètes, d'archéologues, d'artistes, aille s'établir sur le bord du lac de Génésareth , et par des fouilles bien conduites , lentement et sérieusement exécutées, nous ressuscite ces villes immortelles, Capharnaùm, Bethsaïda, Magdala, Dalmanutha, Tibériade, qui resteront* le pèlerinage éternel de l'humanité, le lieu où tout le monde va en rêve, quand il ne peut pas y aller autrement. Alors nous aurons un cinquième Evangile qui illuminera les quatre autres. Alors l'analogie profonde des textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui sert de cadre, donneront à la figure du Christ sa dernière beauté.

C'est muni de tous ces secours, appuyé sur tous ces principes, que nous allons entreprendre de raconter l'histoire de Jésus-Christ. Non pas que nous ayons l'idée de retirer qui que ce soit de la lecture des Evangiles. Notre ambition, serait, au contraire, de la rendre à tous plus facile, et qu'après nous avoir lu, après avoir vu la figure de Jésus-Christ dans le cadre historique, géographique et archéologique où nous allons essayer de la mettre, fermant notre livre, l'oubliant à jamais, ils allassent demander la confirmation de tout ce que nous leur aurons dit aux Evangiles eux-mêmes. Rien ne vaut l'impression qui naît du contact direct avec les textes, ici surtout. Comme on dit qu'il y a une lumière diffuse, latente, dans tous les objets, lumière que le moindre contact quelquefois fait jaillir, j'ose dire qu'il y a dans les textes des saints Evangiles de la divinité à l'état latent, qui s'en échappe sans cesse en étincelles et en éclairs. Un mot, une réflexion de l^iistorien sacré, l'absence même de réflexion, la manière

dont une scène est posée, amène au cœur le vif sentiment que l'homme n'aurait jamais écrit ainsi , et surtout à mesure que la divine physionomie du Christ sort de l'ombre, l'impression que jamais homme n'aurait pensé, agi, prié, aimé, souffert comme lui.

Voilà du moins ce que nous avons éprouvé en écrivant cette histoire. Ces six mois que nous y avons consacrés resteront les mois les plus heureux, les plus purs, les plus attendris que nous ayons encore connus. Chaque matin, la seule pensée que nous allions reprendre ce travail nous calmait, nous mettait dans un recueillement aussi saint que la prière. Quelquefois , comme on le raconte de Léonard de Vinci, nous n'osions pas prendre notre plume, accablé que nous étions par l'immensité de l'œuvre et sa disproportion avec nos forces. D'autres fois, nous étions tenté, comme le bienheureux Angélique de Fiésole, de nous mettre à genoux, afin d'écrire dans un plus plein oubli de la terre. Ah 1 nous n'avons pas le génie de ces deux peintres immortels, mais nous avons connu toutes leurs émotions ; les mêmes larmes ont mouillé nos joues ; nous avons été inondé du même bonheur; et nous serions trop heureux si , comme eux , nous pouvions en communiquer quelque chose à ceux qui nous liront.

Du reste, nous avons, en écrivant, contenu ces sentiments en nous, afin d'être aussi exact, précis, didactique et méthodique que le demande un tel sujet. Nous citerons exactement nos sources. Nous ne donnerons rien aux conjectures , et nous éviterons tout débat qui pourrait irriter. C'est une lecture à faire dans la paix , dans le silence. Laissons notre âme se recueillir et monter sur les hauteurs. Nous discuterons plus tard.

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