AN DE ROME, 747 *. — AN DE JESUS-CHRIST
Saint Marc écrivant, sous la dictée du prince des apôtres, cet Evangile qu'il destinait aux Romains, supprime tout ce qui regarde la conception virginale et la naissance miraculeuse de Jésus. Il le fait apparaître âgé de trente ans, sous le règne de Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de
1 Nulle question n'a été plus controversée et n'est plus difficile à résoudre que la question de la chronologie de la vie de Jésus-Christ, et entre tous les problèmes qu'elle présente, celui de l'année de sa naissance n'est pas des moins épineux. Cependant, après des tâtonnements infinis, et la publication de livres dont la réunion formerait une bibliothèque, il y a plusieurs points qui semblent définitivement établis. Le premier, c'est que, pour trouver cette date, il est impossible de remonter plus haut que l'an-
Judée, en plein milieu historique, dans toute la beauté de sa physionomie. Jésus se montre, il parle; et dès les premiers mots on se sent en présence d'un être supérieur. L/étonnement, l'admiration, préparent l'âme à la foi.
Ecrivant dans un siècle qui ressemble à celui d'Auguste, pour des hommes dont les croyances ont besoin d'être afferniies, je devrais peut-être imiter la réserve de saint Marc, et jeter un voile sur les mystères du berceau de Jésus. Mais dix -huit siècles de christianisme, d'art, de poésie , de religion , ont popularisé ces beaux récits de la nativité et de l'enfance, et ils ont tant de charme que ceux mêmes qui ne croient pas à leur réalité historique ne me permettraient pas de les passer sous silence. Les voici donc, tels que les donnent saint Luc et saint Matthieu.
née 746, époque du recensement publié par Auguste et qui amena Joseph et Marie à Bethléhem. (Luc. n , 1.) Le second, c'est que Jésus-Christ étant né sous Hérode (Matth. n, 1. Luc. I, 5), il est impossible de descendre plus bas que 750, époque de la mort de ce roi. (Joseph. Anliq. XV1Ï , vm, 1. De Bell. Jud. I, xxxin, 28.) Jésus-Christ est donc né certainement entre l'an 746 et l'an 750 de la fondation de Rome. Mais, d'une part, Tertullien nous apprend que, d'après les registres publics, ce recensement eut lieu pendant que Sentius Saturninus, était gouverneur de Syrie; or il ne le fut que jusqu'au commencement de 748. D'autre part, commencé à Rome et pour les citoyens romains en 746, ce recensement ne dut être, selon l'usage, étendu à la pro vince que l'année suivante. C'est donc en cette année 747 qu'il faut placer la naissance de Jésus-Christ. Tout concorde d'ailleurs avec cette date, ou s'y range sans trop de difficulté; et de toutes celles qui ont été proposées c'est la solution qui répond le mieux aux indications chronologiques de l'Évangile, de l'histoire juive et de l'histoire romaine. Aussi elle rallie de plus en plus les meilleurs esprits: le P. Patrizzi, De Evangeliis , 2 vol. in-4°; le docteur Sepp, Vie de N.- S. Jésus -Christ; Alzog, Histoire de i Eglise catholique; les docteurs Wetzer et Welles, Dictionnaire de la Théologie catholique, art. Jésus-Christ ; le P. Mémain, Études chronologiques pour l'histoire de N.-S. Jésus-Chi'ist, etc.
La scène s'ouvre à Nazareth , petite bourgade de Galilée , vers le mois de mars de l'an 747 de Rome. Là vivait, à cette époque, une jeune orpheline qui se nommait Marie. Elle descendait de David par son père Héli, et d'Aaron par sa mère Anne. Mais le malheur des temps, et une suite d'infortunes personnelles que nous ne connaissons pas, avaient jeté cette double famille royale et sacerdotale dans la pauvreté la plus profonde. Elle avait même quitté Bethléhem, la cité de David, son lieu d'origine, soit à l'époque du retour de la captivité de fiabylone, soit même plus tard, au moment où Hérode, montant sur le trône, entreprit d'anéantir, avec la maison des Machabées, les restes des anciens rois d'Israël, et, sans qu'on sache au juste pourquoi, elle s'était réfugiée dans la petite ville de Nazareth. Peut-être les montagnes qui l'entourent et qui ne permettent pas aux grandes routes d'y arriver lui avaient fait considérer ce lieu comme un sûr abri. Quoi qu'il en soit, l'imagination n'aurait pu désirer pour berceau à la plus pure des vierges un asile plus calme. Nazareth est située à vingt lieues au nord de Jérusalem, à huit lieues à l'ouest de Tibériade, presque à égale distance de la mer de Galilée et du Thabor. La ville est comme suspendue aux flancs d'une montagne, dans un massif de grenadiers, de figuiers et de nopals. On dirait un nid de verdure sur une hauteur. Ce lieu , à la fois fermé et ouvert, invite au recueillement et à la contemplation. Saint Jérôme le comparait à une rose qui ouvre sa corolle du côté du ciel.
C'est là que commence la grande et mystérieuse scène de l'Evangile. Ecoutons saint Luc. La parole humaine sera toujours impuissante à raconter de telles choses.
« En ce temps-là, l'ange Gabriel fut envoyé par Dieu, dans une ville de Galilée, qui s'appelait Nazareth , à une Vierge
mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph. Quant à la Vierge, son nom était iMarie.
« L'ange, étant entré où elle était, lui dit : Je vous salue, Marie, pleine de grâce. Le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes.
« Elle, l'ayant entendu, fut troublée de ces paroles, c( elle pensait en elle-même ce que pouvait signifier cette salutation.
« Et l'ange lui dit: Ne craignez point, Marie; vous avez trouvé grâce auprès de Dieu. Voilà que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Celui-là sera grand, et il sera appelé le Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin.
« Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il ? Car j'ai résolu de demeurer vierge.
a L'ange, reprenant, lui dit: L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très- Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi le fruit saint qui sortira de vous sera appelé le Fils de Dieu. Et voilà qu'Elisabeth, votre parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et celle qu'on appelait la stérile est déjà dans son sixième mois. Car rien n'est impossible à Dieu.
« Marie dit alors : Voici la servante du Seigneur. Qu'il me soit fait selon votre parole.
« Et l'ange la quitta1. »
Telle fut, au témoignage de saint Luc qui avait connu Marie et écrit avant sa mort, la conception miraculeuse
» Luc. i, 26.
de Jésus. Sans doute il n'y a ici aucun moyen de contrôle. Tout repose sur un seul témoignage. Mais d'une part, dans ce mystère, la raison n'aperçoit rien que de facile à la toute-puissance et de convenable à la sagesse infinie; car si Jésus-Christ est vraiment Dieu, pourquoi n'aurait-il pas élevé sa mère au-dessus de toutes les femmes, en réunissant sur sa tête les deux plus belles couronnes de la terre : la pureté d'une vierge avec la dignité d'une mère? D'autre part, s'il n'y a ici qu'un témoignage, qui ne sent que ce témoignage est celai de Marie elle-même? Comparez ce récit avec celui des Evangiles apocryphes. Quelle sobriéîé dans ce dialogue! quelle délicatesse exquise dans cette scène! quelle sublime simplicité! Une narration si parfaite, si idéalement pure, ne peut évidemment être qu'un écho. Elle doit venir de la seule personne qui en a été le témoin.
La suite de cette histoire achèvera d'éclairer cette première page, au point de vue du miracle de la conception virginale de Jésus. Mais sous un autre rapport elle est précieuse. En quelques coups d'un pinceau discret et suave, saint Luc nous fait entrevoir quelque chose de la physionomie de Marie. Ce type idéal de pureté, d'humilité, de candeur, de foi naïve et forte, est déjà là tout entier. On sait quels pressentiments produisent dans les grandes âmes les missions extraordinaires. Ici, en Marie, rien de semblable. Sa science si profonde dans l'interprétation des prophéties et sa sainteté si haute n'avaient pas même excité un soupçon dans son humilité pleine de grâce. Aussi, k la première parole de l'ange., elle se trouble. Mais dans ie trouble d'une beauté souveraine on n'aperçoit que l'étonnement d'un cœur pur. L'idée d'être élevée à la plus haute dignité que pût rêver une femme d'Israël ne paraît
pas même effleurer son âme modeste. Sa préoccupation est tout évangéliquc. Il faut que l'envoyé de Dieu la rassure. Alors, simple et dans un calme céleste, elle donne son consentement : « Je suis la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole.» A l'instant les cieux s'ouvrent, et elle conçoit dans son chaste sein le Verbe de Dieu. Bien loin , dans l'espace , le ciel dut tressaillir. Mais la Vierge mère ne l'entendait pas. Sa tête reposait sur sa poitrine et son âme était plongée dans un silence qui ressemblait à la paix de Dieu. Le Verbe s'était fait chair, et il habitait parmi nous.
La première pensée de Marie, après ce grand événement, fut de courir à sa cousine Elisabeth, dont lui avait parlé l'ange. « Aussitôt se levant, dit l'Evangéliste, elle s'en alla en toute hâte vers les montagnes, en une ville de Juda1, » où demeurait sa cousine. On commence à sentir ici ce tressaillement intérieur d'où va jaillir le Magnificat. On y entrevoit aussi la timidité et les pudiques embarras d'une jeune fille. A qui confier un pareil secret? Mais comment le garder? Elle n'en dira rien à Joseph, parce qu'elle n'ose, et de peur aussi de troubler la paix de sa pure affection. Elle se repose sur Dieu du soin de le prévenir; et elle court se jeter dans le sein d'Elisabeth, qui est sa parente, auprès de laquelle il semble qu'elle avait passé quelques années de sa jeunesse , et qui d'ailleurs, fécondée elle-même par un miracle, est préparée à comprendre la merveille dont elle vient lui confier le mystère.
On pense que cette ville des montagnes de Juda, que ne nomme pas l'Evangéliste, était Hébron , vieille cité sacerdotale, où s'étaient réfugiées, au retour de la captivité de
* Luc. i, 39.
Babylone, quatre des anciennes classes sacerdotales, parce qu'elle n'était qu'à cinq lieues de Jérusalem, et que du haut de la montagne où elle était assise on pouvait apercevoir les créneaux du temple. Zacharie y habitait avec sa pieuse épouse Elisabeth , ne se rendant à la ville sainte que la semaine où il était de service. Or, au moment où Marie dirigeait de ce côté ses regards et son cœur, cette famille vraiment digne de la bénédiction divine venait de passer d'une profonde et ancienne tristesse à une grande joie. Elle était sous le coup de la plus vive émotion, par suite d'un événement dont Marie ignorait encore les détails, quoiqu'il se liât intimement à la scène même de Nazareth.
Voici ce qui était arrivé. Saint Luc nous en a laissé le récit dans un style d'une rare beauté, où l'on sent, à travers l'incomparable souplesse de la langue grecque, toute la saveur d'un document hébraïque '.
« Il y avait, au temps d'Hérode ', un prêtre nommé Zacharie, de la famille d'Abia; et sa femme, d'entre les filles d'Aaron, s'appelait Elisabeth. Tous deux étaient justes devant Dieu , et marchaient ensemble dans tous les commandements du Seigneur avec une inviolable fidélité. Ils n'avaient point d'enfants, parce qu'Elisabeth était stérile, et tous deux étaient avancés en âge.
1 Une observation philologique des plus curieuses se présente ici. Après les quatre versets de sa préface, d'un grec si coulant et si pur, au moment où saint Luc entre dans le récit de l'enfance, son style change tout à coup. Il se charge de constructions hébraïques. On dirait qu'il a sous les yeux un récit original dont il ne veut pas s'écarter et qu'il s'efforce de traduire exactement.
2 Cette donnée historique concorde avec celle de saint Matthieu, qui met lui aussi la naissance de Jésus sous le règne d'Hérode. (Matlh. n, 1.)
« Or voici ce qui arriva à Zacharie, un jour que, s'acquittant devant Dieu de ses fonctions sacerdotales selon le rang de sa famille, il lui était échu par le sort, suivant la coutume observée entre les prêtres, d'entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir l'encens.
« Toute la multitude du peuple était dehors et priait pendant qu'avait lieu l'encensement. A ce moment, un ange du Seigneur apparut, à droite de l'autel encensé. Zacharie, en le voyant, fut troublé, et la crainte le saisit.
« Mais l'ange lui dit : Ne crains point, Zacharie; ta prière a été exaucée. Voici qu'Elisabeth, ta femme, enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. Il te sera un sujet de joie et d'allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira ni vin ni liqueur enivrante, et il sera rempli de l'Esprit-Saint dès le sein de sa mère. 11 convertira nombre d'enfants d'Israël au Seigneur leur Dieu , et il marchera devant lui dans l'esprit et la vertu d'Elie, pour faire revivre dans les enfants les sentiments de leurs pères , ramener les incrédules à la sagesse des justes, et préparer ainsi à Dieu un peuple parfait.
« Zacharie dit alors à l'ange: Gomment croire à cela? car je suis vieux et ma ferrîme aussi.
« L'ange lui répondit : Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu , et j'ai été envoyé pour t'annoncer ces choses. Et voilà que tu seras muet et ne pourras parler jusqu'au jour où elles arriveront, parce que tu n'as point cru à mes paroles, qui s'accompliront en leur temps.
« Cependant le peuple attendait Zacharie, et il s'étonnait qu'il demeurât si longtemps dans le temple. Mais celui-ci, étant sorti , ne pouvait leur parler et leur faisait des signes : Us connurent ainsi qu'il avait eu une vision. Car,- pour lui,
il resta muet, et, les jours de son office étant accomplis, il s'en alla dans sa maison1. »
Six mois s'étaient déjà écoulés depuis cet événement. Zacharie était toujours muet; Elisabeth allait devenir mère, et, après avoir caché quelque temps son bonheur, elle commençait à l'avouer et à dire ce que le Seigneur avait fait pour la relever de son affliction, Jarsque Marie arriva.
Que se passa-t-il alors dans le cœur d'Elisabeth. Quelle intuition? Quelle effusion de lumière divine? Avant même que Marie lui eût dit son secret, elle comprit que l'enfant qu'elle portait dans son sein n'était que le précurseur d'un plus grand que lui. La maternité virginale de Marie lui fut révélée : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes , s'écria-t-elle, et béni est le fruit de vos entrailles. »
Et après ce cri de bonheur, laissant parler son humilité : « D'où me vient ceci que la mère de mon Seigneur vienne me visiter? Car voici : votre voix n'a pas plus tôt frappé mon oreille, lorsque vous m'avez saluée, que l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. Bienheureuse êtes-vous d'avoir cru; car tout ce qui vous a été dit de la part de Dieu s'accomplira l »
Ces paroles avaient jailli du cœur d'Elisabeth comme un cri. On y sent une sorte de saisissement. La réponse de Marie a un autre caractère. Elle respire un calme céleste. Dans les grandes joies comme dans les extrêmes douleurs, il y a un point élevé où l'on touche à la paix. Aussi saint Luc, qui avait annoncé ainsi la parole d'Elisabeth : Elle cria à haute voix : Exclamavit voce magna, annonce celle de Marie par ce simple mot : Elle dit : Ait. Une douce sérénité, une majesté vraiment royale régnent dans ce cantique de
» Luc. i, 8-23.
Marie, que l'on a tour à tour appelé le cantique de sa foi, l'hymne de son humilité, le cri de sa reconnaissance, la prophétie de l'avenir, et qui mérite tous ces titres parce que ces différents sentiments y ont tous et tour à tour la parole. ,
« Et Marie dit: Mon âme glorifie le Seigneur; et mon esprit a tressailli dans le Dieu mon Sauveur;
« Parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante.
« Et aussi, dès maintenant, toutes les générations m'appelleront bienheureuse.
« Il a fait en moi de grandes choses, Celui qui est puissant. Son nom est saint; et sa miséricorde est éternellement sur ceux qui le craignent.
« Il a fait un grand coup dans la force de son bras.
« Il a renversé les superbes qui s'élevaient dans leurs cœurs. Il a jeté bas les puissants, et il a élevé les petits; il a rempli de biens les affamés, et les riches, il les a renvoyés vides.
« Il s'est souvenu de sa miséricorde; et il a relevé Israël son serviteur, selon ce qu'il avait promis à nos pères, à Abraham et à sa race pour toujours 1 . »
Voilà ce chant que toutes les voûtes de l'Eglise catholique répètent depuis dix -huit siècles. La forme en est antique et rappelle les hymnes des prophètes ; mais l'esprit en est nouveau. C'est la foi des patriarches et des anciens justes saluant d'un invincible espoir le Messie promis à Abraham. Mais en même temps c'est déjà l'accent de Celui qui dira: « Bienheureux les pauvres, bienheureux les humbles I» Nous sommes à l'aurore du christianisme et comme sur
1 Luc. i, 46 et suiv.
les marches du nouveau temple. Le passé et l'avenir se rencontrent sur les lèvres de cette jeune Vierge qui porte dans ses flancs bénis Celui qui seia le Sauveur de tous.
Mais à un point de vue encore plus élevé, quel cantique que ce Magnificat! Il suffirait à lui seul pour prouver la vérité de la visite de l'ange et de la miraculeuse conception. Un tel chant suppose une immense commotion intérieure. Cette Vierge ignorée, cette enfant de seize ans saluée par sa cousine comme la plus heureuse des femmes, elle accepte cette salutation avec la pleine conscience de son bonheur. Elle se sent bénie par-dessus toutes les femmes. Elle annonce que toutes les générations la diront bienheureuse. Et pourquoi? Parce que le Seigneur a accompli, en elle et par elle, l'antique promesse faite à Abraham et à sa race , et dont l'espoir fait battre le cœur de l'humanité depuis quatre mille ans. Et ce qu'il y a de plus étrange, ce cri poussé par une Vierge inconnue, dans une petite bourgade de Judée, n'est pas un rêve; c'est une prophétie. Il est devenu une réalité. Depuis dix-huit siècles, sur cette triste terre où l'on peut être grand, célèbre, fort, où l'on n'est jamais heureux, elle seule porte le titre qu'elle s'est donné. Toutes les générations passent en s'inclinant devant elle, et la saluent du nom de « Bienheureuse ».
Trois mois après cet événement, le 24 juin 747, Elisabeth mit au monde l'enfant si longtemps attendu qui devait être Jean-Baptiste. Saint Luc nous a conservé le gracieux tableau de cette naissance1 . On voit arriver successivement les parents, les amis, les voisins : Elisabeth, l'heureuse mère, forme le centre de la scène. Chacun s'approche pour la
* Luc. i , 57.
féliciter et se réjouir. On s'occupe du nom qu'on va donner à l'enfant. Ce sera celui de Zacharie, puisque c'est celui que porte son père. « Non, dit Elisabeth, il sera nommé Jean. — Mais il n'y a personne, réplique-t-on, qui ait ce nom dans votre famille. » On en appelle à Zacharie, qui prend ses tablettes et écrit au milieu de l'étonnement de tous : « Jean. » Et alors, l'épreuve étant finie, ses lèvres se délient comme un fleuve dont les digues se rompent, et il laisse déborder dans un hymne prophétique les sentiments de joie, d'admiration, de reconnaissance, qui depuis neuf mois s'étaient amassés silencieusement dans son âme :
« Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et racheté son peuple ,
« Et nous a suscité un puissant Sauveur, de la race de David son serviteur,
« Selon ce qu'il a dit par la bouche de ses saints, les anciens prophètes,
« Qu'il nous sauverait de nos ennemis et des mains de ceux qui nous haïssent,
« Pour accomplir les miséricordes annoncées à nos pères, en souvenir de son alliance sainte,
« Selon le serment qu'il a fait à Abraham, notre père, d'agir ainsi pour nous ;
« Afin que, délivrés de la main de nos ennemis, nous îe servions sans crainte, et que nous marchions devant lui dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie. »
Voilà ce que chante d'abord Zacharie, le règne du Christ qui vient, et qui réalisera toutes les prophéties. Mais il voit en même temps la part que son fils aura à cette grande œuvre: « Et toi, mon fils, tu seras appelé le prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur
JÉSUS-CHRITS 159
pour lui préparer les voies; devant la face de Celui qui, pour nous visiter dans les entrailles de sa miséricorde, va bientôt apparaître, comme un soleil qui se lève sur les hauteurs de l'orient. »
Il n'est pas nécessaire d'arrêter ici les hommes de goût pour leur faire sentir tout ce qu'il y a d'antique, pour le fond comme pour la forme, dans les différents hymnes qui viennent de passer sous leurs yeux. Ce sont de manifestes reproductions de pièces originales qui n'auraient pas pu être composées au temps de saint Luc, et dont la facture hébraïque est d'ailleurs sensible, en dépit du voile grec qui les recouvre. Le Benedictus en particulier est tellement araméen , qu'il n'est traduisible ni en grec, ni en latin, ni en français *.
C'est peu après la naissance de Jean -Baptiste que Marie rentra à Nazareth. Elle était alors enceinte de trois mois. À son retour, quelle que fût la confiance de Joseph en sa sainte épouse, il ne tarda pas à s'apercevoir de l'état où elle était. Son étonnement, sa tristesse, ses anxiétés furent au comble. Il ne pouvait pas la croire innocente; il ne la concevait pas coupable. Que faire cependant? Il faut lire ce récit dans saint Matthieu et respirer le parfum de vérité qui s'en échappe. Un faussaire aurait caché de tels scrupules.
1 Qu'on se rappelle, par exemple, les paroles de l'ange à Marie : Le Seigneur lui donnera le trône de David son père; et il régnera sur la maison de Jacob, et son règne n'aura jjoint de fin. Et dans le Magnificat : Selon la promesse qu'il a faite à nos pères de se souvenir d'Abraham et de sa race pour toujours! Jamais un écrivain, composant l'Évangile au 11e siècle, après la destruction de Jérusalem et la dispersion des Juifs, n'aurait parlé ainsi. 11 aurait tout spiritualisé. On a là de V antique t à ne pas s'y méprendre.
« Marie, mère de Jésus, étant mariée à Joseph, il se trouva, dit saint Matthieu, que, avant qu'ils eussent été ensemble, elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit. Joseph, son mari, qui était un homme juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de l'éloigner secrètement.
« Gomme il était dans ces pensées , voilà que l'ange du Seigneur lui apparut pendant son sommeil , et lui dit : Joseph , fils de David , ne crains pas de garder avec toi Marie, ton épouse, car ce qu'elle porte en elle est né du Saint-Esprit. Elle aura un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés.
« Joseph se leva donc de son sommeil, fit comme l'ange lui avait dit, et retint près de lui son épouse; et elle était vierge lorsqu'elle mit au monde son fils premier-né *. »
Sur ces entrefaites on publia dans les villes et les villages de la Judée un édit de l'empereur Auguste, qui ordonnait à tout Juif de se faire inscrire dans la ville de ses pères , afin que l'on pût connaître exactement le nombre des habitants de l'empire. Rome avait achevé ses conquêtes , et inventoriait ses richesses. Déjà, quelques années auparavant, César, lorsqu'il était consul avec Marc -Antoine, l'an 710, avait ordonné une vaste opération de cadastre sur toute la surface de l'empire. Elle avait été faite en Orient par Zénodore , dans l'espace de vingt et un ans , et achevée en 731; en Occident, par Théodote, dans l'espace de vingtneuf ans, et achevée en 739; de telle sorte qu'en 740, sept ans avant la naissance du Christ, le cadastre de l'empire romain (Descriptio orbis) avait été fait par un nombre considérable de géomètres et envoyé au sénat1.
i Matlh. i, 18. •
2 En critiquant certaines parties de cet immense travail de cadastre, Pline nous fait connaître la vraie pensée qui l'avait ii<j
Maintenant que l'on connaissait la terre, il s'agissait de connaître la population. Ce tut l'œuvre d'Auguste, qui donna successivement dans ce but trois décrets de recensement général : l'un en 726, l'autre en 746, et le dernier en 767. « Auguste, dit Suétone, avait laissé trois volumes écrits de sa main : le premier contenait des dispositions relatives à ses funérailles ; le second était un Tableau des actes DE SON RÈGNE, Indicem rerum a se gestarum; et il ordonnait de le graver sur deux tables d'airain, devant son mausolée; le troisième était une statistique de tout l'empire. » Le premier et le troisième de ces volumes ont disparu. Mais on a retrouvé le second à Ancyre, copié sur les marbres du temple de Rome et d'Auguste. C'est ce monument, dont la célébrité est si grande sous le nom d'Inscription d'Ancyre, « unique dans l'histoire du monde par son importance et la majesté de son style1, » qui nous certifie l'existence et nous donne la date des trois recensements généraux opérés sous Auguste \
pire aux Romains: « Qui pourrait penser, dit-il, qu'Agrippa, homme d'une si grande exaclitude et qui donnait tous ses soins au projet de mettre sous les yeux de l'univers le tableau de l'univers lui-même, ait pu se tromper ainsi! » etc. (Plin. 111, m.)
1 Egger, Examen critique des hist. d'Auguste.
2 Voici cette partie de l'inscription, d'après le magnifique fac timile publié récemment par MM. Perrot, etc.