INSCRIPTION D'ANCYRE
Première partie, deuxième colonne, à gauche en entrant dans le pronaos du temple :
PATROCINIORVM. NUMERVM. AVXI. CONSVL. QU1N- TVM. JUSSV. POPVLI. ET. SENATVS. SENATVM. TER. LEGI. ET. IN CONSVLATV. SEXTO. CENSVM. POPULI. CONLEGA. M. AGRIPPA. EGI. LUSTRVM. POST. ANNVM.
If)2 jÉsus-cnnis
On objectera peut-être que la Palestine ne faisait pas encore partie de l'empire, et qu'elle conservait son indépendance sous le règne d'Hérode. Mais Tacite et Suétone, en parlant de ce troisième livre écrit de la main d'Auguste et malheureusement perdu, qui contenait une statistique de l'empire, dit positivement qu'on y trouvait « le nombre des citoyens romains et celui des alliés sous les armes, le nombre des vaisseaux des royaumes et des provinces, ainsi que
ALTERVM. ET. QUADRAGES1MVM. FECÏ. QUO. LUSTFtO. CIVIVM. ROMANORVM. CENSA. SVNT. CAPITA. QUADRA- GIENS. CENTVM. MILLIA. ET. SEXAGENTA. TRIA. MIL- LIA: AKervm. CONSVLARI. GVM. ÏMPERÏO. LUSTRVM. SO- LVS. FECI. CENSORINO cf-C.ASINIO. COS. QUO. LUSTRO. CENSA. SVNT. CIVIVM. ROMANORVM. capita , QUADRA- GIENS. CENTVM. MILLIA. ET. DUCENTA. TRIA. Mt'tfta. Tertivm. CONSVLARI. CVM.IMPERIO. LUSTRVM. CONLEGA. TIB. Œ-ARE feci. SEX. POMPEIO. ET. SEX. APV! COS. QUO. LUSTRO. censa svnt rOMANORVM. CAPIIV'M. QUADRAG1ENS. CENTUM. MIL/ia et centum TRigintà. Et. SEPTEM. MILLIA. Etc.
En voici la traduction :
<i Etant consul pour la cinquième fois, j'ai augmenté le nombre des patriciens d'après l'ordre du peuple et du sénat; f ai fait trois fois la révision du sénat; et durant mon sixième consulat (an 726 de Rome) j'ai fait le cens du peuple, ayant Marcus Agrippa pour collègue; j'ai accompli les cérémonies du lustre après quarante et un ans d'intervalle , et dans ce lustre, quatre millions cent soixante- trois mille citoyens romains ont été inscrits. Un autre lustre a été clos par moi seul ,
AVEC POUVOIR CONSULAIRE, CeNSORINUS ET AsiNIUS ÉTANT CONSULS
(an 746 de Rome), et, dans ce lustre, quatre millions deux cent trente-trois mille citoyens romains ont été inscrits. Un h-oisième lustre a été clos par moi, avec pouvoir consulaire, et ayant Tibère César pour collègue, sous le consulat de Sexlus Pompée et de Sextus Apuleius (an de Rome 767). Dans ce lustre, quatre millions cent trente-sept mille citoyens romains ont été inscrits.
Cea données historiques sont parfaitement confirmées par Sué-
àesimpôts et tributs de toute espèce, etc. f. » Or un tel document n'avait pu évidemment être rédigé qu'à la suite d'un travail statistique qui s'était étendu aux Etats alliés. Et ce n'était pas Hérode, roi par la grâce des Romains, Hérode, simple vassal dont on ne connaît pas même de médaille frappée en son nom, et auquel Auguste écrivait un jour que a jusque-là il l'avait traité en ami, mais que désormais il le traiterait en sujet », qui était capable de résister à un désir de son trop puissant voisin «.
Le recensement eut donc lieu en Judée ■• Seulement,
tone, qui dit, dans sa vie d'Auguste : Il procéda trois fois an recensement du peuple, la première et la troisième fois avec un collègue, et la seconde fois seul.
Ce second recensement fait par lui seul, Censorinus et Asinius étant consuls, par conséquent en 746, est donc certain, et ne peut pas être discuté. Or Jésus -Christ étant né sous Hérode, et Hérode étant mort en 750, c'est bien du recensement de 746 que saint Luc a dit : En ce temps-là on publia un éditde César Auguste ordonnant qu'on fit le dénombrement des habitants de toute la terre. (Luc. n, 1.) La concordance est parfaite.
1 Tacit. Ar\n. I, n; Suet. Oclav. xxvn.
2 Ce vasle empire romain, tel qu'il s'achevait alors, ne contenait pas seulement des provinces, mais des tétrarchies, des royaumes même, auxquels les Romains jugeaient bon de laisser pour un temps leur constitution, mais qu'ils soumettaient à un tribut, et à toutes les opérations cadastrales et statistiques. Ceci est indiscutable. Citons-en une preuve. Les deux plus importants de ces royaumes inclus dans l'empire étaient celui d'Archélaùs en Cilicie, et celui d'Hérode en Judée. Or, à ce moment- là même, une révolte éclate en Cilicie, à cause du recensement, dit Tacite, nostrum in modum déferre census adigebatur gens Archelao régi subjecta (Ann. VI,.xiv), et ce sont des légionnaires qui vont écraser la révolte. Donc, si le royaume d'Archélaiis était soumis au recensement, il n'est pas étonnant que le royaume d'Hdrudc y ait été soumis aussi.
3 Tertullien en parle dans des termes qui doivent être remarqués : Sed et census constat actos sub A ugusto in Judsea per S entium Saturninum. [Adv. Marc. IV, xix.) Le mot constat vise
pour ménager la susceptibilité du peuple juif, et pour obéir en même temps aux traditions de cette sage politique romaine qui se pliait volontiers aux usages locaux, il fut réglé que, conformément à l'ancienne constitution du peuple juif en tribus, chacun se ferait inscrire, non pas au lieu où il résidait, mais dans la ville de son origine1. De plus, pour ne pas blesser Hérode, au lieu de faire faire le recensement par le gouverneur de Syrie, Sentius Saturninus, ce qui eût trop donné au royaume de Judée l'apparence d'une simple province romaine, et ce qui d'ailleurs n'était pas alors en usage', on envoya un personnage consulaire8, investi de pleins pouvoirs civils et militaires, chargé d'opérer, pour ainsi dire, sous les ordres d'Hérode,
évidemment des monuments publics. Et les mots : per Sentium Salurninum, indiquent que Tertullien ne s'inspire pas de saint Luc.
1 Patrizzi, De Evang. lib. III, dissert. xvm.
2 On voit partout , pendant ces vastes opérations du recensement, d'un côté les gouverneurs des provinces, de l'autre les envoyés extraordinaires chargés du recensement. Ainsi, dans les Gaules, Tacite nomme, par exemple, les gouverneurs des provinces : D. Avitus et C. Mancina pour les deux Germanies; Œlius Gracilis pour la Belgique; Lucius Vêtus pour la Celtique; et pendant ce temps des personnages éminents : Quintus Volusius, Sextus Africanus et Trebellius Maximus font le recensement. Ces délégués extraordinaires sont ainsi désignés : Legatus Augusti pro prxtore, adeensus accipiendos. — Legatus A ugusti pro prxlore censuum accipiendorum. — Censilor. — Voir le grand Recueil des Inscriptions latines d'Orelli; 3 vol. in -8°. Il y en a des exemples nombreux.
3 Une inscription trouvée à Lyon, publiée par Gruter, et qui remonte au plut tôt à Marc-Aurèle, remarque comme un titre d'honneur que « Marcianus Antistius est le premier des chevaliers auxquels l'opération du recensement ait jamais été confiée ». (Gruter, 403-405. Jusque-là elle ne l'était qu'à des personnages! consulaires.
et de l'aider dans cette œuvre difficile. Ce personnage , qui, en 747, était certainement en Orient comme légat de l'empereur, avec de pleins pouvoirs de celui-ci, se nommait Quirinius1. C'est le même qui, neuf ans après, devint, au témoignage de Josèphe, gouverneur de Syrie, joua un rôle important dans la réunion de la Judée à l'empire, et présida au recensement définitif qui fut fait alors de la Judée ; lorsqu'elle fut devenue province romaine*. Même avec ces précautions délicates, le recensement de 747 eut beaucoup de peine à s'effectuer. Mais Hérode, qui tremblait de déplaire à Rome, écrasa toute opposition, et, après quelque temps d'une effervescence assez vive, des employés romains ayant été répandus dans toutes les villes et villages, on put opérer avec assez d'ordre et de tranquillité. 11 ne fut cependant que partiel
1 11 se nommait Publius Sulpicius Quirinius. Mais ce nom est diversement écrit par les historiens. Kvprjvioç (saint Luc et Josèphe), Kvpîvto; (Strab. XII, v), Kupîvoç (Strab. XII, n), Quirinus (Tacit. Ann. III, xlviii), Curinius (Florus), Cyrinus (la Vulgate, ce qui revient au Kupîvo; de Strabon).
2 Voici , d'après les écrivains romains, les élats de ce Quirinius, ou Cyrinus.
En 742, consul, « pour des services rendus au divin Auguste. » (Tacit. Ann. III, xlviii.)
« Quelque temps après » vient en Orient, combat en Cilicie, province comprise dans le gouvernement de Syrie. (Tacit., ibid.) Strabon cite un monument qui reste de cette guerre : le camp de Cyrinus, tou Kvpîvou to cFTpaTorceSov. (Strab. XII, h.) Il reçoit les honneurs du triomphe. (Tacit., ibid.)
En 752-757, accompagne Caius César en Arménie (Tacit., ibid.), en Syrie et à Jérusalem. (Sueton. in August. xcin.)
En 759,- gouverneur de Syrie, chargé de réduire la Judée en province romaine, fait un recensement général.
Ainsi, de 742 à 752, il ne quitte pas i'Orient et y réside avec de pleins pouvoirs.
et incomplet; ce qui oldigeu plus tard Quirinius à y revenir et à l'achever dans la forme romaine.
Saint Luc, qui avait vu les deux recensements, qui parle du premier dans son Evangile (il, 1), du second dans ses Actes (v, 37) , et qui écrivit après l'achèvement de cette totale opération , commencée et terminée par le même homme, a donc pu écrire : a Ce premier recensement a été fait par Quirinius, gouverneur de Syrie."» Il est vrai qu'au temps du premier recensement Quirinius n'était pas encore gouverneur de Syrie; mais au moment où saint Luc écrivait, il n'était plus connu que sous ce titre; et d'ailleurs, aux yeux de l'écrivain sacré, les deux recensements n'en Taisaient qu'un , commencé et terminé par Quirinius 1 .
1 Voici le texte même de saint Luc, objet de si grandes discussions: « 'AÛ'tï) Y) ÔcttOypaÇY) 7tp<jOT7) èY£V£TorJY£|AovcOovToçx'r)çSvptaçKv-
pY)vi'ov. Hœc descriptio prima facta est a prseside Syriœ Cyrino. » Littéralement : Ce premier dénombrement fui fait par Cyrinus, gouverneur de la Syrie. Comme saint Luc l'ait naître Jésus- Christ sous Hérode, c'est-à-dire avant 750, et que le dénombrement fait par Cyrinus, gouverneur de la Syrie, n'eut lieu qu'en 759, co qu'il sait bien, ainsi qu'on le voit dans ses Actes, et comme il serait absurde d'attribuer à un auteur si bien informé, non seulement une erreur si grossière, mais une contradiction si palpable, il ne reste plus qu'à expliquer son texte. De toutes les explications, et elles sont nombreuses, la plus simple à notre avis, la plus vraisemblable, la mieux en rapport avec les faits connus de l'histoire, est celle que nous venons de développer. Nous indiquerons cependant les autres, afin d'offrir aux esprits toute espèce de solutions.
1° Quelques auteurs proposent de traduire ainsi : « Ce dénombrement eut lieu avant que Quirinus lut gouverneur de la Syrie. » Cette traduction a été acceptée par des critiques éminents et de haules autorités philologiques.
2° Autre essai de traduction : « Quant au recensement dit le pronier, il eut lieu lorsque Quirinus fut gouverneur de la Sy-
jésus-cukisï 167
Joseph, appartenant à la famille de David, originaire de Betliléhem, fut donc obligé de se rendre dans cotte ville pour y donner son nom , et il paraît certain que Marie, en qualité d'héritière représentant une race qui finissait en elle , y était également obligée. Mais n'y eûtelle pas été contrainte par cette raison, qui peut s'étonner que Joseph n'ait pas voulu laisser sa sainte épouse seule, à Nazareth , dans un tel état ? Et d'ailleurs un secret instinct les menait à l'accomplissement des desseins de Dieu.
Quand ils arrivèrent à Betliléhem, ils trouvèrent la p -tite ville pleine de mouvement et de bruit, regorgeant
rie. » On suppose que le seul recensement resté dans la mémoire du peuple était le recensement qui suivit la réduction de la Palesline en province romaine, et qui l'ut accompagné de révolte et de sédition. Saint Luc s'interromprait -pour l'aire remarquer qu'il y en a eu un avant celui vulgairement appelé le premier. Ce verset (n, 2) serait une parenthèse; plusieurs même voudraient que ce ne soit qu'une note marginale, qui aurait depuis passé dans le texte.
3° Troisième traduction : « Ce dénombrement est le premier qui se fit, Cyrinus ayant la direction de la Syrie. Les savants qui proposent celte traduction établissent que le mot r^eiiaiv n'a pas nécessairement la signification de gouverneur; que les historiens grecs emploient même de préférence, pour désigner cette dignité, le mot ap-/cov; que Josèphe en particulier donne le nom de y]Y£(juov TYj; Supc'oc; à Titus Volumnius et à plusieurs autres à un moment où il nous dit que Senlius Saturninus était le véritable gouverneur de la Syrie; que ce mot ^ysjxoiv indiquait en général un commandement, une juridiction; ce qui convenait assurément à Cyrinus, avant même qu'il lut gouverneur de Syrie.
4° Enfin d'autres savants, s'appuyant sur des inscriptions lapidaires, croient que Quirinus a été deux fois gouverneur de la' Syrie, etc.
On voit qu'il y a bien des manières de se tirer de cette diffi-„ culte; mais la plus simple, nous le répétons, la moins, forcée, r~t celle que nous avons développée dans notre récit.
d'étrangers. Chaque maison était occupée. Ce groupe obscur de Nazareth , ce charpentier de Galilée, -cette mère, cet enfant qui demandait à naître, il n'y avait point de place pour eux, selon le mot si simple et si poignant de saint Luc1. Que faire donc? Il est probable qu'éconduits de rue en rue, ne trouvant de gîte nulle part, Joseph et Marie dirigèrent leur pensée du côté d'Hébron , qui n'est qu'à deux lieues de Bethléhem, et où, s'ils pouvaient faire l'effort d'y arriver, ils trouveraient une hospitalité qui les dédommagerait de toutes leurs fatigues. Ils sortirent donc de la ville par la porte du sud et prirent la route d'Hébron. Mais soit que, le terme de Marie étant arrivé, elle eût senti là, aux portes de Bethléhem, les premiers signes de l'enfantement; soit que la nuit fût venue et que les fatigues du voyage ne permissent pas d'aller plus loin, il fallut s'arrêter. Ils avisèrent donc une grotte qui servait d'étable aux troupeaux , une sorte d'enfoncement avec un petit toit antérieur, semblable à ceux que l'Arabe construit encore et qui sont si nombreux en Orient. Ils s'y retirèrent, et c'est là, dans le dénuement le plus absolu, que Marie mit son enfant au monde. Il sortit de ses chastes flancs comme un rayon de soleil , sans blesser le sein de sa mère. Et ici encore, la raison ne voit rien d'impossible à la toute-puissance, et qui ne soit digne de la sagesse infinie. Car, si Jésus-Christ est vraiment Dieu, il convenait, ayant été conçu miraculeusement, qu'il naquît de même, et on ne comprendrait pas que, vierge avant l'enfantement , sa bienheureuse mère ne l'eût plus été après. Saint Luc laisse entendre cet état miraculeux de Marie, quand il nous la montre prenant aussitôt son enfant dans
1 1-iJC. il, 7.
ses bras, l'enveloppant elle-même de langes et le couchant dans la crèche1. 11 faisait froid, et il était nu. « Couvrez donc, ô Marie, s'écrie Bossuet avec cette hardiesse naïve qui convient à de tels mystères, couvrez ce tendre corps; portez-le à cette mamelle virginale. Concevez-vous votre enfantement? N'avez-vous point quelque pudeur de vous voir mère? Oserez-vous découvrir ce sein maternel? Et quel enfant ose en approcher ses divines mains! Adorez-le en l'allaitant, pendant que les anges vont lui amener d'autres adorateurs*. »
Ce grand événement, le plus considérable de l'histoire du monde, puisque c'est à partir de la naissance de cet enfant qu'il faut changer la chronologie, passa inaperçu. On n'en sut rien à la cour d'Auguste, où Virgile chantait un autre enfant. On ne le soupçonna pas à la cour d'Hérode. Et quand Joseph se rendit à Bethléhem pour y faire enregistrer son fils, on aurait bien étonné l'officier romain qui prit son nom, si on lui eût dit que de cet enfant, né d'une mère pauvre, sur un grand chemin, il faudrait dater la première année de l'ère moderne 3.
1 Luc. h, 7.
2 Bossuet, Élévations sur les mystères
3 Elle date, en effet, de la naissance de Jésus-Christ. Seulement le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire, et qui«a été fait au vie siècle par Denys le Petit, est aujourd'hui tenu pour inexact. Il fixe la première année de l'ère vulgaire sept ans trop tard. Jésus -Christ est né en 747, sous l'empire d'Auguste et le règne d'Hérode, Tibère et Pison étant consuls pour la seconde fois, Simon, fils de' Boéthus, étant grand prêtre des Juifs, l'an 4707 de la période Julienne, la septième année avant l'ère vulgaire.
Et pour le jour, le 2o décembre, qui en cette année 4~07 était un vendredi. (Voir Mcmain, Etudes chronologiques, p. 116 et suiv.)
Nous verrons plus tard si cet enfant venait vraiment du ciel par la route mystérieuse de la conception virginale et d'un enfantement miraculeux. Mais, en attendant que nous puissions entendre sa parole et contempler ses œuvres, nous pouvons déjà connaître le sang qui coule dans ses veines, et c'est un spectacle trop rare pour que nous ne nous en donnions pas la joie. Si illustre, en effet, que soit un homme, il est difficile de remonter bien haut pour savoir quel est le sang qui fait battre son cœur. Au bout de quelques générations, le regard se trouble et l'histoire expire. Ici, au contraire, sur deux routes distinctes, mais^ également sûres, on peut en suivre la trace. Saint Luc nous donne d'abord la généalogie de Jésus par sa mère1. 11 remonte la ligne ascendante des aïeux maternels de Notre -Seigneur; de Marie, sa mère, à Héli, père de Marie5, et à Mathat, son aïeul; et, par une suite de dix-
1 Et ipse Jésus erat incipwns quasi annorum triginla, ut putabatur filius Joseph, qui fuit lleli, qui fuit Mathat, etc. Saint j.uc oppose ici l'apparence (putabatur filius Joseph) à la réalité (i uit Heli). L'opposition est bien plus marquée dans le grec. Koù tcjtoç yjv o 'Iy)<7o0ç àp^ô^^o; toae\ st&v Tpiàxovra, a>v vnoç, ai; svojjli- Çeto 'Ittff^ç, tou 'HXt, xoO Maxôà-r, toO Aeui, toO MeX-/c, etc. Les mots : a>; ivo[i<Xzio 'Icûdrjcp, sont évidemment une parenthèse de saint Luc, et la suite naturelle de la phrase est : o>v vcoç xoO 'HXî, toO MaxGaT. Ce qui le confirme,. c'est que le mot Joseph n'a pas l'article toO, lequel se trouve devant tous les noms appartenant à la chaîne généalogique. Et de même dans saint Matthieu, où l'article tov précède chaque nom propre. D'où l'on est en droit de conclure que ce nom de Joseph, traité autrement que tous les autres, n'appartient pas au document généalogique. Il est de saint Luc. Le registre généalogique proprement dit commençait seulement avec le nom d'Héli; et, par conséquent, cette pièce n'est pas la généalogie de saint Joseph, mais, par Héli, celle de Marie. Quant à l'omission du nom de Marie, elle ne saurait être une difficulté pour ceux qui connaissent les usages de l'antiquité, pas plus que le nom de fils donné au petit-fils.
5 Une très ancienne tradition veut, il est vrai, que Mario ait
neuf génarations, à Zorobabel, qui ramena les tribus de la captivité et reconstruisit le temple; puis de Zorobabel , à travers vingt -deux autres générations, à David et à Jessé. Arrivé là, à celui qui est la tige des rois de Juda, saint Luc reprend sa course ascendante : de David à Abraham, d'Abraham à Noé, de Noé à Adam: soixante-quatorze générations de prophètes, de patriarches, de justes à travers lesquelles on voit le sang qui est dans les veines <Ie Jésus remonter jusqu'à Dieu, qui l'a donné : Qui fait Dei.
Voilà la première route. C'est la généalogie de Jésus par sa mère, la généalogie naturelle. Aucun autre être sur la terre n'a eu de telles origines.
Saint Matthieu suit une autre route. Juii et écrivant pour des Juifs, il donne la généalogie officielle, la généalogie légale, c'est-à-dire la généalogie de Joseph, qui, aux yeux des Juifs, et officiellement, était le père de Jésus. Saint Matthieu emprunte cette généalogie aux tablettes publiques, conservées dans le temple, sur lesquelles chaque père venait inscrire son nouveau -né; ce qui donnait nécessairement à ces tablettes la forme descendante1. Aussi, tandis que la généalogie de saint Luc, tirée également des
eu pour père Joachim. Mais Héli n'est qu'une abréviation d'Héliakim, et Héliakim et Joakim se prennent sans cesse l'un pour l'autre dans l'Ancien Testament. Voir Judith, iv,5, 7, 11, et xv, 9 Voir aussi le IVe livre des Rois, xxm, 34. Les Juifs eux-mêmes, dans leur Talmud, appellent sans cesse Marie la fille d'Héli. (Chagiga, fol. 77, coL 4, édit. de Venise.)
1 L'existence de ces Tablettes publiques ne sera contestée par personne. L'historien Josèphe en avait extrait sa propre généalogie : « Je rapporte ma généalogie comme je la trouve consignée dans les Tableaux publics. » ( Vita Jos., i.) Et*le fameux rabbin Hillcll, contemporain de Jésus, se servit du même moyen pour démontrer qu'il était, quoique pauvre, de la race de David.
actes publics, mais retravaillée clans un but particulier, remonte la liste des aïeux de Jésus-Christ, saint Matthieu, qui transcrit la pièce officielle, la descend. 11 commence, non pas à Adam , ce qui était bien inutile dans son plan , mais à Abraham, père du peuple élu; puis d'Abraham à Isaac , à Jacob, à .luda, et enfin à David. David a en même temps dans les veines le sang qui va arriver à Marie par Nathan et à Joseph par Salomon. De ce dernier il descend, à travers quatorze générations, jusqu'à Zorobabel, qui, lui aussi, comme David, réunit un instant dans ses veines le sang qui fera battre le cœur de Marie, et celui qui , par une autre route , ira animer le cœur de Joseph. Vainement Jérusalem est détruite. Sur les chemins de l'exil, à Ninive, à Babylone, ce sang précieux se charge de tristesse, mais sans qu'il se mélange, ni qu'on en perde la trace. Et enfin de Zorobabel il arrive, après avoir passé à travers neuf autres générations , au cœur très pur de Joseph. Mais là il s'arrête. Il ne va pas plus loin, a(in de laisser à Jésus l'honneur de naître d'une vierge.
Voilà la singularité glorieuse de la génération humaine de Jésus. Seulement il n'y avait encore que le ciel qui connût le dernier point de cette généalogie auguste : la conception virginale. La terre l'ignorait. Elle ne pouvait pas encore adorer Jésus- Christ comme Fils de Dieu. Déjà du moins elle pouvait le saluer Fils de l'homme, et en particulier Fils de David 1.
1 Les deux généalogies de saint Matthieu (i , 1—18) et de saint Luc (ni, 23-38) présentent des difficultés. Mais quand on part de ce principe, que saint Matthieu nous donne la généalogie légale de Jésus par la ligne de Joseph, et saint Luc sa généalogie naturelle par Marie, il n'y en a point de sérieuse. La généalogie de saint Luc va toute seule. Quant à celle de saint Matthieu, il y a plus d'embarras; mais tout se peut expliquer, soit par la loi du
léviral, soit au moyen de ces combinaisons synoptiques de nombres qui étaient en usage en Orient pour ces sortes de listes, confiées souvent à la mémoire. Veut-on prétendre, au contraire, que ces deux généalogies sont la même, c'est-à-dire toutes deux celle de saint Joseph? Alors on se trouve en présence de difficultés telles que nul ne s'en tire; que les plus savants, après des tours de force qui ne satisfont personne, jettent leur piume de dépit, et que l'on entend les plus pieux eux mêmes déclarer que le malheur des temps avait brouillé les généalogies et qu'on n'y comprend rien. Et comment, en effet, ramener à l'unité deux lignes absolument distinctes? Comment expliquer que saint Matthieu et saint Luc, après nous avoir dit tous deux que Joseph n'était pas le père de Jésus, aient pris tant de peine pour nous en donner deux fois l'inexplicable généalogie? Elait-ce bien le moyen de nous prouver que Jésus élait le fils de David, en ne nous donnant que la généalogie de Joseph, dont Jésus n'était pas le fils? Dans notre système, au contraire, tout se tient, tout s'enchaîne et satisfait l'esprit. Il est réellement fils de David par sa mère, et légalement par son père. Il l'est, et, en attendant qiu b voile soit levé, il le paraît. C'est d'une harmonie parfaite.