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CHAPITRE DEUXIÈME

LNFANCE DE JESUS. — SA JEUNESSE INCONNUE. — PHYSlOiNOMIE DE JÉSUS ADOLESCENT

(an de rome, 747-778. — an de j-.c, 1-30.*

Pendant que ces événements «e passaient, il y avait, sur l'une des collines qui entourent Bethléhem, des bergers qui gardaient leurs troupeaux. Dans ces belles nui: s de l'Orient, il est rare qu'on ramène les brebis'à la ville. On les parque en un lieu abrité du vent du nord; on allume un feu, et les bergers dorment la tête sur une pierre, comme autrefois Jacob, enveloppés dans leurs manteaux. Bethléhem est sur un plateau élevé, planté d'oliviers et de figuiers, du haut duquel on a sous les yeux un vaste paysage, terminé dans le lointain parles montagnes de Moab. Ce* bergers veillaient là, sur un des coteaux qui entourent la petite ville, lorsque tout à coup un ange leur apparut.

a L'ange du Seigneur se présenta à eux, dit saint Luc, et une lumière céleste les environna, et ils furent saisis d'une grande crainte.

« Et l'ange leur dit : Ne craignez point; je vous apporte une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie. Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe auquel vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. Au même instant se joignit à l'ange une troupe de la milice céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 1 . »

On ignore ce qui avait pu mériter à ces pauvres bergers l'honneur que Dieu leur faisait. Ils sortent un instant du nuage et ils s'y replongent; inconnus avant, encore plus inconnus après; les vrais représentants de cette humanité qui travaille, qui souflYe, et qui, pour cette raison même, devait former le premier cortège du Sauveur de l'humanité.

« Lorsque l'ange les eut quittés , les bergers se dirent l'un à l'autre : Passons jusqu'à Bethléhem et voyons ce qui est arrivé. Etant donc venus en hâte, ils trouvèrent Marie, et Joseph, et l'enfant Jésus couché dans une crèche. Et, l'ayant vu, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit. Et tous ceux qui en entendirent parler étaient dans l'admiration. Quant à Marie, elle conservait toutes ces choses en elle-même, et elle les repassait dans son cœur. »

On voit d'ici cette scène gracieuse : les bergers qui arrivent; leur étonnement à la vue de l'abaissement de Celui dont ils savent la grandeur; leurs récits confus et naïfs des paroles de l'ange; leur adoration muette; Joseph et

i Luc. h, 9 19

Marie dans le ravissement; et toute la grotte s'emplissant de la gloire du nouveau-né. Mais le trait divin de ce récit c'est le silence de Marie. Elle n'avait rien dit à Joseph , elle ne dit rien aux bergers; elle continue à se taire, se contentant « d'observer toutes ces choses et de les garder dans son cœur ».

Plus on réfléchit sur ce dernier mot, plus on se persuade que toute cette narration, si personnelle, si intime; ces indications frappantes sur l'impression des bergers et particulièrement sur la sienne, n'ont pu venir que de Marie, soit qu'elle les ait confiées directement à saint Luc, soit plutôt, comme l'indique la facture hébraïque, que ce dernier ait eu sous les yeux et traduit en grec une rédaction faite primitivement d'après le récit qu'elle en avait donné.

Huit jours après sa naissance, l'enfant fut circoncis et reçut le nom de Jésus, qui veut dire Sauveur. Puis trentedeux jours après , sa mère se rendit avec Joseph à Jérusalem, et ayant acheté sur un des marchés de la ville deux tourterelles, présent du pauvre, elle entra dans le temple, couverte de son obéissance comme d'un voile. Mais à peine elle eut franchi le portique que le voile se déchira, et ce mystère qu'elle cachait avec tant oe soin éclata de nouveau malgré elle, dans une lumière aussi vive qu'inattendue.

Il y avait à Jérusalem un vieillard usé par l'âge, mais qui portait dans un cœur toujours jeune un feu extraordinaire de désirs et d'amour. On eût dit que toutes les saintes impatiences des patriarches soupirant après le Messie s'ét. lient réunies dans son âme et s'y étaient élevées à leur dernier degré d'intensité. Il ne se contentait pas , comme tous ies Juifs, d'attendre le Messie; il le voulait voir; iJ était décidé à ne pas mourir auparavant. Et sa vie, qui se

prolongeait au delà du cours ordinaire, semblait donner raison à l'opiniâtreté de son attente. Il le vit en effet, et, éclairé d'en haut, il prit l'enfant dans ses bras; et, bénissant Dieu, il laissa échapper de son cœur, dans l'effusion de sa joie, ce beau cantique du Nunc dimittis, où l'on sent comme passer l'âme d'Abraham, d'Isaac , de Jacob, de David, d'Isaïe, de tous les patriarches et de tous les prophètes. C'est le chant du cygne de l'ancien Testament.

« Oh! maintenant, mon Dieu, tu peux laisser ton serviteur mourir en paix;

« Car voici , ta parole est réalisée , et mes yeux ont vu le Seigneur que tu as préparé :

« Celui qui doit être, à la face de tous les peuples, la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de ton peuple Israël1. »

Mais l'émotion ne lui arracha pas seulement ce cri de reconnaissance. Bientôt l'inspiration le saisit. Il aperçoit le grand caractère du Messie, sa sublime auréole. Ce faible nouveaumé va diviser l'humanité, aimé par les uns, haï par les autres, à la fois adoré et conspué. « Cet enfant, dit— il à Marie en le remettant dans ses bras, est pour la ruine et la résurrection de plusieurs en Israël : il sera un signe de contradiction parmi les peuples, et aussi, ajoutat-il, le glaive traversera votre âme, et les pensées de beaucoup de cœurs seront révélées*. »

Le vieillard Siméon achevait à peine ce cantique, où la vivacité de l'intuition prophétique et la concision ori ginale de la parole rappellent les compositions de David, lorsqu'on vit s'approcher une veuve vénérable, courbée sous le poids de quatre-vingt-quatre années , et bien con-

1 Luc. u, 28.

2 Ibid., 34.

une de ceux qui fréquentaient le temple; <ar clic ne le quittait presque pas. Une oraison continuelle, un jeûne ininterrompu, des communications célestes qui n'étaient plus un secret pour personne, une chasteté inviolable l'avaient fait surnommer la propbétesse. Elle entra dans le temple comme par hasard, et, mêlant les accents de sa voix à celle de Siméon, elle acheva de faire éclater le mystère.

Marie assistait à ces scènes; mais elle continuait à se taire. Vierge, elle avait chanté dans l'attente de sa maternité et comme sous le coup de sa première émotion. Mère, tenant son fils dans ses bras, eJle ne chante plus. Il est des joies si hautes que la parole ne saurait les exprimer. Le silence est la dernière ressource de l'âme, dans les souverains bonheurs comme dans les accablements suprêmes.

Après avoir accompli le rit de la purification , Marie et Joseph rentrèrent à Bethléhem, où ils demeuraient déjà depuis quarante jours , et où il semble qu'ils eurent à ce moment l'idée de se fixer définitivement. Peut-être leur paraissait-il plus convenable que l'Enfant sur lequel reposaient de si hautes espérances fût élevé à Bethléhem , la ville de David, que dans le hameau reculé de Nazareth. Et d'ailleurs n'était-ce pas de Bethléhem que devait sortir le Messie? Quoi qu'il en soit, ils y habitaient encore lorsque la ville de Jérusalem, qui n'est qu'à deux lieues de Bethléhem, fut étrangement remuée par l'arrivée d'une riche caravane de l'Orient1. La qualité des personnes qui

1 Nous regardons comme infiniment probable que les mages sont arrivés à Bethléhem, non pas le 6 janvier 748, treize jours après la naissance, mais le 6 janvier 7;i9, c'est-à-dire un an et treize jours ai i es cette même naissance. Dans ce système les

la composaient, leurs costumes pittoresques, les chameaux à la marche majestueuse et les esclaves au sombre visage, tout produisit dans la ville une vive émotion ; mais encore plus les paroles de ceux qui paraissaient être les chefs de la caravane; car ils disaient : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer1. »

Quels étaient au juste ces personnages dont la brillante apparition remua si profondément Jérusalem ? Etaient- ce des rois, comme le disait le peuple, c'est-à-dire des chefs de tribus? Etaient-ce des prêtres, appartenant à quelqu'une des vieilles castes sacerdotales? Etaient-ce des savants, des philosophes, des astronomes? Nous ne le savons pas exactement. Comme les bergers, ils sortent un instant du nuage , et ils y rentrent. Prêtres , rois , savants, philosophes, c'étaient les représentants de la seconde moitié de l'humanité , de l'humanité riche , perdue dans la mollesse et l'orgueil , foulant aux pieds l'humanité pauvre, et ayant encore plus besoin que celle-ci d'être guérie, purifiée et rachetée. Seulement, tandis qu'à ces petits qui ne savent pas lire , Dieu envoie des anges qui se penchent sur leur rude couche et les éveillent avec des harmonies célestes, c'est par leurs sciences que Dieu amène à lui ces savants. La nuit , pendant qu'ils contemplent la marche régulière des cieux, il y fait paraître quelque astre inattendu qui les étonne.

On n'a jamais su exactement ce qu'était ce signe merveilleux. Saint Matthieu l'appelle d'un nom qui signifie une étoile , une constellation , une conjonction d'astre , et

faits se coordonnent simplement et facilement. Hors de là on est. en présence de difficultés qui semblent insolubles. * Matth. ii,4.

juilomère emploie pour désigner un météore embrasé1. L'antiquité chrétienne aimait à y voir une étoile miraculeuse, une étoile intelligente, comme un ange qui aurait porté un fanal, laissant après lui une. traînée de lumière et semblant faire signe de le suivre'. La science moderne croit y reconnaître un phénomène sidéral d'un autre ordre. 11 résulte, en effet, des calculs de Kepler3, acceptés et vérifiés par les plus grands astronomes modernes , Ideler, Schubert, Pfaffe , qu'en l'an 747 et 748 de Rome, il y eut dans le ciel une des plus rares et des plus brillantes conjonctions d'astres qui se soient jamais vues. En 747, pendant les mois de juin, août et décembre, les deux planètes Saturne et Jupiter se rapprochèrent dans le 23e degré de la constellation zodiacale des Poissons. Cette conjonction , déjà fort remarquable, fut visible dès la fin de mai en Orient, puis à la lin d'août au sud-est, et vers Noël au sud. L'année suivante, 748, presque toutes les planètes se rencontrèrent. Mars vint s'unir à Saturne et à Jupiter, puis Mercure et Vénus, et on vit briller au ciel la magnifique constellation qu'au commencement du XVIIe siècle on revit et admira de nouveau; sorte de combinaison de presque toutes les planètes, formant un seul corps, composé de sept corps lumineux, et d'un éclat extraordinaire et si vif qu'on l'apercevait même en plein midi. Comme au XVIIe siècle une étoile inconnue de première grandeur s'unit tout à coup à cette pléiade lumineuse, Kepler sup-

1 Iliade, iv, 75.

* S. Aug. conlr. Faust. Manidi. Il, v. S. Thoni. Summa. 3* quest. 37, art. 7.

3 Kepler, De J. C. vero Anno natalitio. Francof. 1606. Et De vero Anno quo seiernus Dei Filius humanam naturam in utero benediclaz Vi*-rjinis Marise assumpsit. Francof. 1614.

posa qu'un corps céleste du même genre avait pu apparaître à la même date < .

N'oublions pas qu'en ce moment le monde entier était dans l'attente. Un calme plein de pressentiments, comme celui qui précède et annonce les grands événements, s'était étendu sur la surface de la terre. Quelqu'un de grand allait naître. Il sortirait de la Judée ■; et le signe qui le précéderait et le manifesterait serait une étoile lumineuse. Tout l'Orient était rempli de cette idée, et il n'y avait pas de petit enfant qui ne sût « qu'une étoile se lèverait de Jacob, et que le sceptre se dresserait d'Israél a ».

1 Par une coïncidence des plus remarquables, les tables chronologiques de la Chine portent qu'un astre qui ne fut visible que pendant soixante-dix jours avait été signalé en l'an 748. (Wieseler, Chronologie synoptique de l'Evangile, p. 64.) D'autre part, le rabbin juif Abarbanel dit dans son commentaire sur Daniel que la grande conjonction de Saturne dans le signe des Poissons est un présage important; qu'elle a eu lieu l'an du monde 2364, c'est-à-dire trois ans avant la naissance de Moïse, et qu'alors elle présageait la délivrance des enfants d'Israël et la fin de la servitude d'Egypte. (Munter, Mémoires philosophiques et historiques de la Société royale danoise des sciences, t. I; Copenhague, 1823, in -4p.)

2 11 n'est pas d'homme un peu instruit qui ignore à quel point cette attente était vive et précise : On était généralement persuadé, dit Tacite, sur la foi d'anciennes prophéties, que l'Orient allait prévaloir, et qu'on ne tarderait pas à voir sortir de Judée ceux qui régiraient l'univers. (Tacit. Hist. lib. V, cap. xm.) Et Suétone : Tout l'Orient était plein du bruit de cette antique et constante opinion, qu'il était dans les destins que vers ce temps on allait voir sortir de la Judée ceux qui régiraient l'univers. (Suét. in Vespas.) Il y a une foule d'autres textes qui prouvent que cette attente était répandue dans le monde entier, jusque chez les Indiens et les Chinois. Par la multitude de leurs recherches, les Annales de la philosophie chrétienne, de M. Bonnelty, oui mis ce point dans une évidence absolue.

3 Rom. xxiv, 17.

Dans de telles circonstances , un phénomène aussi extraordinaire pouvait- il ne pas exciter au milieu de ces peuples d'Orient une vive émotion? Il n'est donc pas étonnant que trois de leurs chefs se soient levés pour aller voir ce qui se passait de nouveau. Ce devaient être trois hommes profondément religieux, de ces hommes comme il y en a encore en Orient, recueillis, contemplatifs, habitués à voir le doigt de Dieu en tout, vivant de traditions et de souvenirs en même temps que d'espérances, et ayant gardé quelque chose de cette simplicité et de cet enthousiasme naïf que l'on trouve si souvent encore dans ces bonnes âmes de savants.

Persuadés que cette brillante constellation était l'antique étoile de la prophétie, et mus d'ailleurs, le texte l'indique, par une lumière intérieure, ils se mirent en marche vers l'Occident, car c'était dans cette direction qu'on apercevait le phénomène sidéral , et arrivèrent à Jérusalem , où leurs questions excitèrent l'émotion dont nous avons parlé. Soit que les étonnements de la foule fussent montés jusqu'à lui, soit plus probablement que les chefs orientaux, cherchant l'enfant- roi, fussent allés tout naïvement frapper droit au palais du roi des Juifs, Hérode en fut profondément troublé. Déjà, depuis qu'il était monté sur ce trône qui ne lui appartenait pas, cette idée d'un roi attendu ne lui avait pas laissé un moment de repos. Il avait fait massacrer les derniers restes de la race des Machabées; il avait même porté ses regards soupçonneux sur sa propre famille, et n'avait épargné ni sa femme, ni son frère, ni même ses trois fils. Et au moment où, couvert de tant de sang, il commençait à jouir d'une paix qui lui avait coûté si cher, qu'était-ce que cette annonce d'un roi qui venait de naître? Son parti

JÉSUS-CHÏUST 183

fut bientôt pris. Seulement il dissimula, alin de mieux réussir à s'en défaire. Et convoquant d'abord les deux grands conseils du pays, celui des pontifes et celui des docteurs, il s'enquit d'eux où devait naître le Messie.

Il y avait mérite à répondre sur une telle question et à un pareil homme; car, trente ans auparavant, quand il avait mis sur sa tête iduméenne la couronne des rois de David, le sanhédrin lui ayant courageusement résisté avec cette parole de la Bible pour devise : « Tu ne placeras pas au-dessus de toi un roi étranger, » Hérode, en punition d'une telle hardiesse, avait fait égorger les chefs du sanhédrin, à l'exception de deux, Ilillel et Schammai, très jeunes alors, et qui se trouvaient maintenant à la tête du nouveau conseil. Un tel souvenir n'était pas fait pour les enhardir. Néanmoins ils n'hésitèrent pas, et ils répondirent courageusement au vieux roi que le Messie devait naître à Bethléhem, selon cette parole d'une clarté si parfaite : « Et toi, Bethléhem, tu n'es pas la moindre parmi les cités de Juda ; car c'est de toi que sortira le chef qui doit régir Israël, mon peuple1. »

Ce fut le dernier cri de la Synagogue. L'avant-dernier sanhédrin avait reconnu, en mourant, que le sceptre sortait de Juda, et il avait payé de sa vie une telle confession de la vérité. Celui-ci déclarait que l'enfant allait naître à Bethléhem, et mettait par ce mot fin à sa mission. Qu'importe après cela que la Synagogue défaille l Elle a accompli sa tâche. Elle disparaît, en montrant du doigt aux mages, c'est-à-dire aux gentils, ou plutôt à l'humanité tout entière, Bethléhem, l'humble bourgade où est déjà né le Sauveur du monde.

* Mich. v, %

J^SUS-CIIRIST

« Alors Hérode, ayant appelé secrètement les muges, s'enquit d'eux avec diligence du temps où l'étoile leur était apparue, et, les envoyant à Bethléhem, il leur dit : Allez, informez-vous avec soin de l'enfant; et lorsque vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que, moi aussi, j'aille l'adorer. Ayant entendu ces paroles du roi, ils partirent. Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue en Orient les avait précédés, et, s'élevant au milieu du ciel, elle s'arrêta au-dessus du lieu où était l'enfant. Ce qui les remplit d'une grande joie*. Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l'enfant avec Marie sa mère; et, se prosternant aussitôt, ils l'adorèrent. Puis ils ouvrirent leurs trésors, et lui offrirent des présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe ». »

Ce récit de la visite des mages, prélude du grand mouvement qui va amener toutes les nations à l'Évangile, est plein de suavité. C'est comme la première brise du monde nouveau. On y voit par quels attraits Jésus- Christ s'emparera bientôt de l'humanité tout entière. Ce qui domine dans les mages, c'est un besoin profond de Dieu, avec la certitude de le trouver si on le cherche. Ils avaient eu foi aux traditions antiques, aux universelles et invincibles espérances de l'humanité; ils eurent foi aux intuitions de leur cœur, dès que l'étoile apparut, et une foi si haute,

1 Ce qui arrête quelques catholiques pour accepter l'explication astronomique de Kepler, c'est ce que dit ici saint Matthieu, que, sortant de Jérusalem, ils revirent l'étoile. Mais il faut bien re-' marquer que, d'après le calcul de Kepler, revisé et certifié par Ideler et les astronomes modernes, il y eut plusieurs apparitions et disparitions successives du phénomène sidéral. Or qui empêche que, partis après la première apparition de 747, ils aient trouvé à Jérusalem et à Bethléhem la dernière?

* Matth. h, 7.

j Es fis- ce ri si 185

que nui sacrifice ne fut capable de les arrêter. Mais lorsque, après avoir longtemps marché, demandé sur bien des chemins , ils se trouvèrent en face de cette humble demeuré; quand ils aperçurent cet enfant, ce vulgaire artisan, cette mère pauvre, alors éclata la naïve grandeur de leur foi. Ils n'hésitèrent pas. Leur cœur, simple et pur, comprit le mystère de cet abaissement, et, sous le voile où il se cachait, ils adorèrent le Dieu promis. Us mirent devant lui de l'or, de l'encens, de la myrrhe, ces choses splendides qu'ils avaient préparées pour un enfant de roi, et qui ne leur parurent pas déplacées ici. Après quoi, emportant sur leurs lèvres le parfum du baiser qu'ils avaient déposé sur les pieds de l'enfant, ils repartirent promptement. Mais l'Evangile nous apprend qu'ils ne repassèrent pas par Jérusalem, « ayant été avertis en songe des desseins astucieux et homicides du vieil Hérode *. »

« Les mages s'étant retirés, continue saint Matthieu, voici qu'un ange apparaît en songe à Joseph, et lui Hit : Lève -toi, prends l'enfant et sa mère, et fuis en Egypte. Tu y demeureras jusqu'à ce. que je te dise de revenir. Car Hérode doit chercher l'enfant pour le mettre à mort. » La vivacité de cette tournure : Voici qu'un ange; l'ordre de se lever tout de suite; ce mot, Fuis : tout indique un départ précipité. Et ce qu'ajoute saint Matthieu, que « Joseph, s'étant levé aussitôt, prit l'enfant et sa mère, pendant la nuit, et se retira en Egypte » , prouve que ce départ eut lieu la nuit même qui suivit le départ des mages.

La colère d'Ilérode allait éclater. Le vieux renard se

* Matlh. ii, 12.

sentait joué. Il décréta immédiatement la mort de tous les enfants de Bethléhem âgés de deux ans et au-dessous; c'est-à-dire de tous les enfants qui étaient nés depuis l'année 747, époque à laquelle, d'après le calcul de Kepler, avait apparu pour la première fois le grand phénomène sidéral dont nous avons parlé.

Les historiens profanes ne font pas mention de ce décret. Mais, remarque Bossuet, « quand saint Matthieu n'aurait eu que des vues purement humaines, elles eussent suffi pour l'empêcher de décrier son Evangile, en y écrivant un fait si public qui n'eût pas été constant 1. » Qu'était-ce, d'ailleurs, que le meurtre d'une douzaine d'enfants dans une petite ville, pour un monstre dont l'avènement au trône et le règne tout entier furent souillés de sang; qui immola à sa jalousie sa femme Marianne et ses trois fils, Alexandre, Aristobule et Antipater; ce qui faisait dire à Auguste : « J'aimerais mieux être le pourceau d'IIérode que son fils; » qui , à l'âge de soixante-dix ans, sentant venir la mort, pour que son cadavre ne fût pas porté en terre au milieu de l'allégresse universelle, fit rassembler dans le cirque de Jéricho les principaux du peuple, et donna secrètement l'ordre (qui heureusement ne fut pas exécuté) de les massacrer tous au moment où il expirerait, afin qu'il y eût des pleurs à ses funérailles? Qu'importait à un pareil monstre les plaintes de quelques mères? Hélas! il n'y a rien qu'on étouffe plus facilement sur la terre! Du moins il n'a pas étouffé celles-là. « On entendit une voix en Rama, des pleurs et des hurlements. C'était Rachel qui pleurait ses enfants, et qui ne voulait pas être consolée parce qu'ils ne sont plus. » De tels cris

1 Bossuet., Elévations sur les mystères, p. hfi\%

montent jusqu'au ciel, et Dieu les entend. Vers ce tempslà même, Hérode fut frappé d'une horrible maladie que Josèphe décrit minutieusement et qui fait frémir. Des ulcères lui déchiraient les entrailles et ne lui laissaient de repos ni le jour ni la nuit. Les vers fourmillaient dans ses plaies; d'affreuses convulsions tordaient ses membres. Il expira enfin le blasphème et la haine dans le cœur. C'était au printemps de l'an 750.

A chaque page de l'Evangile, on touche au divin. Quelle occasion de triompher, pour les Evangélistes, que cette mort honteuse d'Hérode! L'historien juif Josèphe ne la manque pas *. Cherchez dans saint Matthieu, il n'y a pas un mot. Il se contente de dire qu'averti de cet événement, Joseph se hâta de prendre l'enfant et de revenir en Judée. Combien de temps était-il demeuré en Egypte? En quelle ville avait-il résidé? Quels actes avaient signalé le passage de l'Enfant-Dieu ? La poésie et la peinture se sont complu à chanter et à peindre ce voyage, et y ont puisé quelques-unes de leurs plus suaves inspirations. Mais l'histoire est muette, et la tradition elle-même n'a que des souvenirs trop confus pour que nous les enregistrions ici.

On ne peut guère douter que l'intention de Joseph n'ait été de revenir à Bethléhem et de s'y fixer définitivement. •Déjà il était en route, lorsque les nouvelles qu'il apprit lui firent changer de projet. Archélaûs, qui venait de monter sur le trône à la place d'Hérode son père »., avait hérité de ses soupçons et de ses terreurs en même temps que de sa cruauté, et il venait de débuter en faisant égor-

1 Hist. des Juifs, liv. XVII, chap. vm, * Avril 750.

ger trois mille Juifs '. Joseph prit donc le parti de retourner à Nazareth *.

Là, au milieu de cette belle et paisible nature, au pied du Thabor, en face du Carmel, ayant derrière lui le Liban et sous ses yeux un paysage à la fois doux et grandiose, l'enfant commença à croître et à se fortifier. Mais le même silence qui avait enveloppé les années où il demeura en Egypte enveloppe les neuf ou dix années suivantes passées à Nazareth , ou plutôt les trente premières années de Jésus; car jusqu'à trente ans on ne sait rien de cet être extraordinaire qui ne devait en vivre que trente-trois. Après ces vifs coups de lumière qui illuminent son berceau, tout retombe dans l'ombre. C'est une obscurité complète, sur laquelle descend, en trente années, un seul rayon de lumière, si rapide, que c'est à peine si on peut le saisir, et cependant si vif et si pur, qu'il suffît à mettre dans un jour qu'on n'oubliera jamais la physionomie de Jésus adolescent.

Ecoutons saint Luc. Il y a dans son récit une ou deux remarques qui indiquent, ici encore, que ce récit vient de Marie elle-même.

« Les parents de Jésus allaient tous les ans à Jérusalem pour la fête de Pâque.

« Et lorsqu'il eut douze ans, ils y allèrent, selon la coutume, au jour de la fête '. Et s'en revenant, après que

1 Mardi, 10 avril 750.

2 A la mort d'Hérode , Archélaiis avait été proclamé roi da la Palestine entière. Mais Auguste refusa de confirmer cette proclamation, et, lui laissant seulement le titre d'ethnarque de la Judée, il donna la Galilée à Hérode, frère d'Archélaùs. C'était en juillet 750. Le retour de la sainte Famille à Nazareth n'eut lieu qu'à ce moment. (Matth. n, 22.) Le Sauveur avaîl alors deux ans et demi passés.

» An de Rome, 760.

les jours de la tête furent passés, l'enfant Jésus demeura à Jérusalem; et ses parents ne s'en aperçurent point. Mais, pensant qu'il était dans la caravane, ils firent un jour de chemin.

« Sur le soir, ils se mirent à le chercher parmi leurs parents et leurs connaissances, et , ne le retrouvant point, ils revinrent à Jérusalem.

« Or il arriva qu'après trois jours ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant; et tous ceux qui l'entendaient étaient ravis de sa sagesse et de ses réponses.

« A cette vue, ils furent étonnés, et sa mère lui dit : Mon fils, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous? Voilà que , pleins de douleur, votre père et moi nous vous cherchions partout.

« Et il leur dit : Pourquoi me cherchiez- vous ? Ignoriezvous donc que je dois être aux affaires de mon Père?

a Et ils ne comprirent point ce qu'il leur voulait dire.

« Et il descendit avec eux , et il vint à Nazareth , et il leur était soumis. Et sa mère conservait toutes ces choses en son cœur.

« Et Jésus croissait en sagesse, et en âge, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes 1. »

Telle est, dans sa simplicité et sa fraîcheur, la page de l'adolescence et de la jeunesse de Jésus. Tout ce qui fait le charme de l'enfance à cette première heure de la vie, se trouve ici harmonieusement réuni : cette noble et céleste direction du cœur qui, non encore attaché à la terre, s'élève si simplement et si facilement à Dieu : iVe saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père? ce goût de la vérité qui met sur les lèvres de l'enfant de si intarissables

i Luc. 11,41-52.

pourquoi, des questions si charmantes, et, dans leur naïveté, si hardies quelquefois : On le trouva assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant; cette soumission douce, libre, amoureuse, d'un vrai fils à sa mère : Et il leur était soumis; enfin ce dernier mot qui achève, avec une grâce infinie, le portrait de l'enfance et de l'adolescence du Sauveur, et qu'aussi l'Evangéliste, en peintre habile , a réservé pour le dernier : Il progressait en âge , et en grâce, et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. Tout croît chez l'adolescent ; tout monte à la vie dans un mouvement dont la suave lenteur et l'harmonieux ensemble ravit. Il en était ainsi de Jésus. Il croissait vraiment; il se développait dans le sens le plus élémentaire du mot; c'est-à-dire que, selon la loi de tout ce qui vit, riche, dès l'abord, de tous ses éléments, il les manifestait graduellement dans toute leur lumière, comme ces arbres qui amènent successivement au dehors leurs feuilles, puis leurs fleurs, et enfin leurs fruits.

Mais le grand mot de cette page, le Irait qui illumine les dernières profondeurs de l'âme de Jésus adolescent, c'est celui-ci : Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois occupé aux affaires de mon Père! Il le redira plus tard; il l'expliquera si souvent et en de tels termes, qu'il sera bien évident qu'il croyait Dieu son Père, et qu'il se croyait son Fils, en un sens où nul homme ne l'avait jamais entendu.

Après ce mot, qui est toute une révélation, nous le verrons plus tard , Jésus retombe pour dix-huit ans encore dans le silence. Il rentre sous la nuée. On ne sait plus rien de sa jeunesse, si ce n'est ce que vient de dire saint Luc, « qu'il était soumis à Marie et à Joseph *. »

1 Luc. ii, 51.

Il n'est pas d'efforts que la critique moderne n'ait tentés pour pénétrer cette obscurité, pour s'expliquer la formation de cet être extraordinaire qui va apparaître bientôt, et du premier mot rejeter dans l'ombre tous les docteurs du passé et tous les législateurs de l'avenir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne s'est pas formé en Egypte; quelques calculs qu'on admette, il en était revenu avant sa cinquième année. Ce qui n'est pas moins démontré, c'est que s'il a été aux petites écoles de Nazareth , il n'a pas fréquenté les écoles plus relevées des scribes ou soferim, lesquelles n'existaient pas en cette bourgade de Nazareth. Le titre de maître (rabbi) donné à Jésus, non plus que la liberté dont il usait d'enseigner dans les synagogues, ne prouvent rien à cet égard. Sa célébrité rapide suffit à expliquer ce fait; et, d'autre part, l'attitude des pharisiens et des scribes démontre qu'il n'avait reçu d'eux aucun diplôme : « Gomment cet homme, disaient-ils, sait-il les Ecritures, ne les ayant point apprises 1 ? » G'est-à-dire ne s'étant assis au pied de la chaire d'aucun docteur. Et de fait aucune des sectes alors en vogue ne l'a jamais réclamé comme disciple, ni ne l'a jamais traité comme apostat.

Il suffit d'ailleurs de voir la liberté absolue qu'il garde vis-à-vis des représentants officiels de la science religieuse; la manière dont il les étonne et les déroute , plus encore par sa haute originalité et la puissante spontanéité de son sens religieux, que par l'étendue de ses connaissances; les disciples dont il s'entoure et qui n'ont étudié nulle part, pour sentir que cet être extraordinaire ne procède d'aucune école. On ose à peine dire que sa mère ait eu une action sur lui. Assurément aucun homme ne fut son maî-

1 Joan. vu, 15.

tre. La solitude, Je silence, une prière intense et continuelle, une union avec Dieu d'un genre à part, d'une intimité singulière: voilà tout ce qu'on aperçoit dans ces trente années qui l'enveloppent de tant d'ombres. C'est dans ce milieu, et par ces moyens, qu'il se développa, lentement, graduellement, loin du regard des hommes. Du reste, livré extérieurement aux soins de gogner sa vie terrestre, travaillant dans l'atelier de Joseph, à Nazareth, où on l'appelle le charpentier 1.

Quant à Joseph, il dut mourir dans cet intervalle, car on ne le retrouve plus dans l'histoire; mais on ne sait pas la date précise de sa mort. Les dernières années de cet homme, si grand dans son humilité, sont aussi ignorées que les premières. Il se meut, silencieux et discret, parmi les énigmes divines de Bethléhem et de Nazareth. C'est un voile jeté sur des mystères que le monde ne doit apprendre que plus tard. Choisi pour cette délicate mission , il a toutes les qualités qu'elle exige : la réserve , la modestie, l'oubli de lui-même, une absence céleste de curiosité, et avec cela une pureté d'ange. Quand on n'a plus besoin du voile, il glisse silencieusement dans l'éternité. Sa lin a le même caractère d'absolu détachement que sa vie. Il meurt avant les merveilles de la vie publique. Il s'en va, n'ayant rien vu, mais ne désirant et ne regrettant rien ; se fiant à Dieu qui sera trouvé fidèle en ses promesses; les yeux attachés sur ce doux et tendre enfant qu'il sait appelé à de si grandes choses, et qui, âgé de dix-huit à vingt ans, n'a encore fait que scier des planches et confectionner des charrues.

1 N'est-ce pas là ce charpentier, fils de Marie? (Marc, vi, 3.) Celui-ci n'est-il pas le fils du charpentier? Sa mère ne s'appelle-l-elle pas Marie? ( Matth. xm, 55.)

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