‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 24 sur 47 · DANS LE CERCLE INTIME DE QUELQUES AMIS · texte numérisé non relu

DANS LE CERCLE INTIME DE QUELQUES AMIS

(an de rome, 778-779. — an de j.-cm 31.)

Trente ans s'étaient écoulés depuis la naissance de Jésus, et dix- huit depuis sa première apparition dans le temple de Jérusalem , lorsqu'il quitta tout à coup Nazareth, abandonna pour ne plus la reprendre la vie d'obscurité et de travail manuel qu'il avait menée jusque-là, et se rendit sur les bords du Jourdain, près de Jérusalem. Voici ce qui se passait alors dans le monde et quel était l'état de plus en plus triste de la Palestine.

A Rome, Auguste était mort ( 19 août 767), et avait élé remplacé par Tibère, parvenu déjà à la quinzième année de son règne, si on le fait dater du jour de son association à l'empire (765); à la treizième seulement, si on n'en compte les années que du jour où il régna seul.

A Jérusalem, Hérocle était mort aussi (printemps de

750 ) , et son royaume avait été divisé entre ses trois fils : Hérode Antipas, qui avait eu la Galilée et la Pérée; Philippe, la Gaulonite et la Batanée; Archélaùs, la Judée. Mais tandis que les autres provinces reposaient en paix , celles-ci, la Gaulonite et la Batanée, sous le sceptre de Philippe, prince doux, bienveillant, arai des arts; cellelà, la Galilée et la Pérée, sous la main d'Hérode, roi voluptueux et cruel par moments, mais mou, paresseux et nul, la Judée s'en allait de désolation en désolation. Son roi, le faible et violent Archélaùs, n'avait pas tardé à être déposé par Auguste, la Judée annexée à l'empire (760); et depuis près de vingt ans elle voyait une série de préfets romains user leur habileté et leur énergie à comprimer un peuple qui ne voulait pas accepter le joug.

Ce n'était pas seulement, en effet, le sceptre qui était sorti de Juda, c'était la liberté qui avait disparu; c'était la patrie qui s'évanouissait. Cette terre que Dieu leur avait donnée au prix de tant de miracles , dont Abraham avait reçu la promesse , où Joseph avait fait porter ses os , que David avait délivrée de son épée et chantée sur sa lyre, où Salomon avait élevé au vrai Dieu le seul temple qui fût digne de lui; cette terre dont toutes les montagnes, les vallées, les plaines, les fleuves, racontaient aux Juifs les merveilles de leurs pères , un étranger la leur prenait ! Les dieux allaient entrer à Jérusalem , et déjà les aigles romaines y étaient. Comment les Juifs auraient- ils supporté un pareil spectacle? Aussi c'étaient tous les jours dé nouvelles insurrections. Tantôt d'austères docteurs de la loi s'élevaient comme autrefois Moïse, renversaient les aigles, brisaient les images placées sur les écussons romains, les inscriptions entachées d'idolâtrie, et, en mourant pour la loi , laissaient sur leurs tombes le souvenir

JLSUS-CHRIST 195

d'un zèle qui leur créait des imitateurs et des vengeurs. Tantôt d'ardents jeunes gens, comme Juda le Gaulonite ou le pharisien Sadok, évoquaient l'image de la liberté et de la patrie, refusaient de payer le cens, déclaraient impie et inique toute domination étrangère, et augmentaient l'exaltation générale en périssant martyrs. D'autres, d'un esprit tout différent, se disaient le Messie, et exploitaient l'attente qui devenait chaque jour plus fiévreuse. Car enfin comment nier que l'heure ne fût venue? Le sceptre était sorti de Juda. Le souverain sacerdoce était aux mains des incirconcis. Les aigles romaines brillaient honteusement sur les portes du temple. Toute l'histoire du peuple juif, l'idée qui l'avait créé et le faisait vivre, n'était qu'une immense et amère illusion, où le Christ allait paraître.

Depuis vingt ans, Rome envoyait à Jérusalem ses hommes d'Etat les plus habiles avec le titre de procurateurs et la mission d'apprivoiser ou de dompter le peuple juif, comme on fait d'un cheval ombrageux. Coponiu^f (759), Marcus Ambivius (763), Annius Kufus (766), ValeriusGratus (768), avaient médiocrement réussi, et enfin, en cette même année (778-779), venait d'arriver, pour reprendre et achever l'œuvre , un homme sur lequel on fondait les plus grandes espérances , le procurateur Ponlius Pilatus.

Ses débuts cependant n'avaient pas été heureux. Au lieu que ses prédécesseurs avaient évité de demeurer à Jérusalem pour ne pas trop émouvoir un peuple si susceptible, à peine débarqué en Palestine, il était arrivé dans la ville sainte à la tête d'une forte armée. Puis, pendant la nuit, il y avait introduit les étendards des légionscouverts d'emblèmes idolâtriques , et le lendemain, au

lever du soleil, le peuple les aperçut flottant sur le temple, au sommet de la citadelle Antonienne, pleine de soldats. Rien de semblable ne s'était jamais vu. L'émotion fut extrême. Le temple se remplit pendant toute la journée d'un peuple en deuil et en larmes. Et comme Ponce Pilate, après ce coup, s'était retiré en toute hâte à Césarée, une foule immense l'y suivit, et l'on vit là un étrange spectacle. Pendant six jours, ce peuple entier, hommes, femmes , enfants , implora dans le jeûne et la prière la clémence du gouverneur, se tenant à genoux devant son siège, dans l'hippodrome, présentant le cou à l'épée des légionnaires , qui n'attendaient qu'un signe pour les massacrer s'ils ne retournaient pas tranquilles chez eux, et demandant à mourir plutôt que de revoir à Jérusalem une telle profanation. Pilate hésita longtemps, et, après avoir commis la faute bien inutile de braver ce peuple en arborant de telles images sur le temple, il commit la faute, plus grande encore, de les faire enlever, donnant ainsi la première révélation de ce caractère irrésolu et faible qui devait le conduire à la plus effroyable des iniquités '.

C'est au milieu de ces émotions que parut tout à coup, à quelques lieues de Jérusalem , sur le bord du Jourdain , un homme extraordinaire qui ne ressemblait en rien à aucun de ceux qui depuis vingt ans agitaient Jérusalem , et dont l'humble et austère physionomie rappelait ce que le peuple juif avait jamais vu de plus beau dans l'ordre des prophètes et des ascètes. Il avait trente ans et était de race sacerdotale. Mais il n'était jamais entré dans le temple pour y exercer les fonctions de son sacerdoce. Il avait grandi dans le désert, au fond d'une grotte sauvage

1 Joseph. Antiq. xvm.

qu'il étonna pendant vingt ans des ardeurs de sa pénitence. Un vêtement de poils de chameau retenu autour des reins par une ceinture de cuir ; une barbe que le fer n'avait pas touchée; une chair devenue transparente par l'austérité et le jeûne ; car jamais il ne but de vin , et sa nourriture ne se composait que de miel et de sauterelles; une physionomie pleine d'humilité, de tendresse, de force, de sainte ardeur : tel était le nouveau prophète. Il ne fit jamais de miracles , et cependant il eut à peine paru que le peuple se demanda s'il n'était pas-Elie sorti de la nuée, ou même le Christ enfin arrivé. Il se nommait Jean, et le peuple le surnomma le Baptiste, parce qu'il inaugura son ministère sur les bords du Jourdain en appelant tous les hommes à la pénitence et au baptême , qu'il administrait par immersion.

L'Evangile nous a conservé la date précise de l'apparition de Jean, et il l'annonce avec une solennité inusitée : « L'an quinzième de l'empire de Tibère ', Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode roi de la Galilée, Philippe son frère roi de l'Iturée et de la Traconite, Lysanias tétrarque ou gouverneur de la contrée d'Abila », sous les

1 II y a deux manières de compter cette quinzième année : ou du jour où Tibère régna seul, mais alors cette quinzième année serait l'an 781-782; or à ce moment Jésus aurait eu trente-deux à trente -trois ans, ce qui est contraire au témoignage de saint Luc : Erat incipiens quasi annorum iriginla (ni, 23); ou du jour où Tibère fut associé à l'empire. C'est ce que nous avons fait, et c'est la seule date qui concorde avec toutes les autres. Il est vrai que jusqu'ici on soutenait que cette manière de compter était inconnue aux historiens anciens. Mais il a été démontré, de nos jours, par des inscriptions et. des médailles, qu'elle régnait en Orient, et particulièrement à Antioche, d'où saint Luc semble avoir été originaire et où certainement il a résidé.

* On ne savait guère jusqu'ici par l'histoire profane ce qu'était ce Lysanias dont parle saint Luc, et comme il y avait eu soixante

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princes des prêtres Anne et Caïphe, la parole de Dieu tomba sur Jean, fils de Zacharie, au désert. »

Quelle était cette parole qui était tombée ainsi sur Jean? On nous en a conservé quelques fragments, trop courts, mais où respire , avec le grand esprit des prophètes anciens, quelque chose de si nouveau, de si différent de ce qui se disait alors, que cette solennité ne paraît plus étrange.

Il disait au peuple : Le royaume de Dieu approche. C'était pour ainsi dire là son texte; ou plutôt le voici tout entier : « Faites pénitence , car le royaume de Dieu approche. » Par où il laissait entendre que ce royaume, tant désiré par les Juifs, ne se conquerrait ni par l'épée, ni par l'or, ni par des agitations politiques; qu'il était d'un autre ordre , un royaume tout spirituel , le royaume des âmes, où l'on entrerait par la pénitence, et où l'on vivrait dans l'amour.

Au milieu de ce peuple qui se pressait autour de lui, apercevait-il quelquefois des sadducéens ou des pharisiens; ceux-ci qui détruisaient toute religion et toute morale en niant la résurrection ; ceux-là qui la faussaient en ne voyant dans la religion que la forme, et en s'imaginant qu'il suffisait d'être enfant d'Abraham pour n'avoir rien à craindre du jugement de Dieu, alors son indignation éclatait: «Race de vipères, disait-il, qui vous a appris à fuir devant la colère qui vient? Faites donc de dignes

ans auparavant dans cette contrée un roi Lysanias, Strauss ne s'était pas fait faute d'accuser saint Luc d'une grossière erreur. Mais deux inscriptions, trouvées récemment, ont montré qu'il ne fallait pas aller si vite en pareille matière. Elles font mention d'un Lysanias télrarque, titre qui ne saurait en aucune manière s'appliquer à l'ancien roi Lysanias, et donnent ensemble le nom même et le titre qui sont réunis dans saint Luc.

fruits de pénitence , et ne croyez pas qu'il suffise de dire : Nous avons Abraham pour père; car je vous le dis : avec ces pierres du chemin Dieu peut faire des enfants d'Abraham. Déjà la cognée est à la racine de l'arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Moi , je vous baptise dans l'eau pour la pénitence. Mais il en viendra un après moi , plus puissant que moi , dont je ne suis pas digne de délier les souliers. Lui vous baptisera dans l'eau et le feu. Jl a son van dans la main, et il purifiera son aire. Il rassemblera le froment dans son grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteint point 1. »

Voilà quelques fragments déjà de cette* prédication de Jean. On y sent comme le tressaillement du monde nouveau qui va naître : ce monde de la vérité et de l'amour, où les vaines et froides formalités seront rejetées comme d'impures scories , et où rien n'aura de prix que ce qui sortira de l'âme dans un élan sincère.

C'est ainsi que Jean -Baptiste parlait aux grands, corrompus trop souvent et corrupteurs, avec la hardiesse et la brûlante sévérité des anciens prophètes. Quand il s'adressait au peuple, moins coupable d'ordinaire qu'égaré, sa parole s'adoucissait. « Que celui qui a deux tuniques, disait-il à la foule, en donne une à celui qui n'en a point, et que celui qui a cle quoi manger fasse de même. »

Et aux publicains qui lui disaient : « Maître, et nous, que faut- il que nous fassions? — N'exigez rien de plus que ce qui vous est prescrit. »

Et aux soldats : « Abstenez-vous de tout*1 violence et contentez-vous de votre paye. »

1 Matth. m, 7-13.

Ces scènes se passaient dans la partie du désert de Judée qui avoisine la mer Morte, en un lieu nommé Beth- Ania, et dans quelques manuscrits anciens Beth-Abara , deux noms presque synonymes qui signifient : lieu des bateaux, endroit du bac. Jean s'y était établi, parce qu'il y avait là comme un petit port, une anse où il était plus facile d'administrer le baptême par immersion. L'année où il venait d'apparaître était une année sabbatique, une année de Jubilé; c'est-à-dire un temps de prière et de renouvellement religieux. Qu'on juge de l'émotion du peuple, quand au milieu de ce recueillement, à quelques pas de Jérusalem envabie par les aigles romaines et les images des faux dieux, retentit tout à coup ce cri : « Le royaume de Dieu approcbe. Voici le Messie. 11 vient. » Le royaume de Dieu! le Messie! mais c'était l'attente enfin réalisée, la patrie reconquise, la liberté renaissante, Israël reprenant la tête du grand mouvement de l'humanité, Dieu trouvé fidèle en ses promesses. On accourait sur les rives du Jourdain, on se pressait pour recevoir le baptême. L'entraînement était général. Les rives du fleuve retentissaient des gémissements des pénitents. Comment en douter? C'était bien un vrai prophète qui venait d'apparaître. Peut-être Élie? Qui sait même ? Cet homme si puissant, si austère, si fort, si tendre, n'était-ce pas le Messie, le Christ, le Sauveur attendu?

Ces bruits croissant parmi le peuple arrivèrent aux oreilles de Jean. Il les repoussa avec énergie, répétant hautement ce qu'il avait déjà dit : « Il est vrai , je vous baptise dans l'eau; mais va venir un plus grand que moi, des souliers duquel je ne suis pas digne de toucher la courroie; lui vous baptisera dans l'esprit et le feu 1. » 1 Luc. iii, 16.

On voit avec quelle netteté Jean -Baptiste voyait sa mission. 11 était envoyé pour en annoncer un autre, un plus grand que lui. Le baptême qu'il prêchait n'était qu'un baptême précurseur. 11 y aurait un baptême plus haut. Après le baptême de l'eau, le baptême du feu. D'abord le baptême de la pénitence, ensuite le baptême plus divin de l'amour. Il fallait y préparer les âmes. C'était la mission de Jean. Et c'est pourquoi il apparaissait avec un vêtement grossier, une corde autour des reins, du miel sauvage et de l'eau pour nourriture , et tout ce qu'il faut enfin à un homme pour qu'il puisse dire avec autorité : a Faites pénitence, voici venir le royaume de Dieu! »

Un jour que Jean remplissait les fonctions de son ministère, dans la foule de ceux qui se présentaient pour être baptisés, il en aperçut un qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il reconnut; soit qu'il portât sur sa physionomie un cachet d'extraordinaire pureté, visible à l'œil d'un saint comme Jean, soit qu'il dardât intérieurement sur lui un rayon, semblable à celui qui l'avait fait tressaillir dans le sein de sa mère. Toujours est- il qu'à sa vue Jean recula, saisi d'étonnement. Il lui échappa un cri:

« C'est vous qui me devez baptiser, et vous venez l moi! »

Mais l'inconnu lui dit : « Laissez- moi faire ainsi. Car il faut de telle sorte que nous accomplissions tout justice. »

Alors Jean ne résista plus, et, sans ajouter un mot, humble et obéissant, il le baptisa1. « Et aussitôt, dit l'Évangéliste , Jésus s'éleva de Peau , et les cieux s'ouvrirent, et le Saint-Esprit descendit sous la forme d'une

1 Matth. m, 13.

colombe et reposa sur lui. Et une voix, partant du ciel, fut entendue : « Tu es mon Fils bien -aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances1. » Il n'est pas sûr que la foule ait entendu cette voix et connu cette révélation; mais Jean en fut témoin, et nous l'entendrons tout à l'heure en rendre un témoignage solennel.

V Jésus du reste ne fit qu'apparaître sur les bords du Jourdain. A peine baptisé, il le traversa, et on le vit s'enfoncer, dans la direction de la mer Morte, vers cette triste région qu'on appelle encore aujourd'hui le désert de Judée. D'un .côté, la ligne sévère des montagnes de Moab; de l'autre, les eaux pesantes et immobiles du lac empesté. Et, entre ces deux frontières, des plages stériles, des rochers à l'aspect désolé et grandiose , des restes de volcans éteints, des vallées sans eau, et des grottes pleines du rugissement des bêtes sauvages. Voilà le lieu où Jésus se retira après son baptême. L'Evangile indique, dans des termes frappants, la nature du grand mouvement qui le conduisit au désert. « Il fut emporté, dit saint Luc, par l'Esprit, » qu'il venait de recevoir *. Et saint Marc encore plus énergiquement : Aussitôt V Esprit le jette au désert 3. Et saint Matthieu enfin, qui", conformément à sa méthode, indique le but en racontant le fait : Il fut emmené par l'Esprit dans le désert pour y être tenté *. Il y passa, en effet, quarante jours et quarante nuits dans le jeûne et la prière, et il y fut tenté par je démon.

Qui peut savoir ce que fut cette tentation ? Le récit en

* Matth. m, 16.

* Luc. iv, 1.

3 Marc, i, 12. « Et statim Spiritus expulit eum in desertum. ■>

* Matin, iv, 1.

est mystérieux. Saint Marc n'en dit qu'un mot, et laisse entendre qu'elle dura sans interruption pendant les quarante jours. Saint Matthieu et saint Luc ne disent pas le contraire; mais, dans cette tempête, ils semblent indiquer une marche, des degrés croissants, un progrès terrible. Ni les uns ni les autres du reste n'en font connaître la vraie nature. Jésus fut-il tenté comme homme, dans la rectitude intime de sa vie morale, ainsi que nous le sommes tous, et afin seulement de nous être semblable en tout, à l'exception du péché? Ou bien fut-il tenté comme Christ, comme Messie, dans sa grande œuvre sociale, sur les moyens, divins ou terrestres, de l'accomplir? Faut-il admettre, comme quelques Pères l'ont cru, que cette tentation fut, pour ainsi dire, tout extérieure ; que le démon sachant qu'il aurait un jour la tête écrasée par le fils de la femme, etr apercevant dans celui-ci une sainteté extraordinaire, voulut s'assurer qui il était, et par des questions captieuses l'obliger à se découvrir; questions que Jésus dérouta dans la majesté et la sérénité d'une nature impassible? Ou bien, de même qu'à la fin de sa vie il permit aux flots de la désolation de pénétrer jusqu'à son cœur et de le coucher, baigné de sueurs, sanglant, triste jusqu'à la mort, sous les oliviers du jardin, faut-il croire que ces quarante jours furent pour lui, sans aucun péril cependant de pécher, un accablement continuel avec des crises pins violentes? Qui le sait, en présence d'un récit dont la forme est aussi mystérieuse que le fond? Ce qui est certain, c'est qu'il en sortit victorieux, et préparé à sa grande mission.

Voici en quels termes saint Matthieu raconte ce fait capital. « Jésus, ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, eut faim. Et le tentateur, s'approchant, lui dit : Si

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tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent du pain. Jésus lui répondit : 11 est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu.

« Alors le tentateur le transporta dans la cité sainte et le posa sur le haut du temple; et il lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette -toi en bas. Car il est écrit : Il a ordonné à ses anges de te prendre entre leurs mains, afin que ton pied ne heurte pas contre la pierre. Mais Jésus lui dit : Il est écrit aussi : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu.

« Le tentateur de nouveau le transporta sur une montagne très élevée, et, lui montrant tous les royaumes du monde et leur gloire, il lui dit : Je te donnerai tout cela, si, te prosternant, tu m'adores. Alors Jésus lui dit : Arrière , Satan , car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et le serviras lui seul.

« Alors le tentateur le laissa , et les anges s'approchèrent, et ils le servaient *. »

Au fond, et sous la forme mystérieuse du récit, on aperçoit ici ces trois grandes tentations d'orgueil, de convoitise, de révolte, qui attaquent les hommes privés comme les hommes publics, et qui perdent à la fois les âmes et les sociétés. Déjà le drame de la création s'était ouvert par une tentation semblable , où ces trois voix séductrices avaient eu successivement la parole; ne nous étonnons donc pas si le drame de la Rédemption s'ouvre de même. Seulement, tandis que dans la personne d'Adam, le premier père de l'humanité, celle-ci était sortie de la tentation, meurtrie, blessée à mort; ici elle se relève; elle

1 Matth. iv, 4 et g.

apprend à vaincre. De cette victoire remportée par Jésus au désert naît l'immense génération des âmes qui , méprisant la tentation , deviendront dans la vie privée comme dans la vie publique les modèles, et, avec Jésus, les sauveurs et les rédempteurs de l'humanité.

Cependant saint Jean continuait son ministère sur les bords du Jourdain. Mais depuis le jour du baptême de Jésus ses discours avaient bien changé. Il ne disait plus : « Il viendra après moi un homme duquel je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers. » Il disait : « // est venu, il est au milieu de vous, et vous ne le connaissez pas *. » L'occasion d'affirmer d'une manière solennelle cette apparition du Sauveur attendu ne tarda pas à se rencontrer. Le sanhédrin, qui avait droit d'inspection sur tous ceux qui enseignaient en public, s'émut d'une parole qui retentissait avec tant d'éclat sur les bords du Jourdain, et il nomma une commission, composée de prêtres, d'anciens du peuple, et de scribes chargés de se rendre à Beth-Habara, pour interroger le nouveau prophète.

L'évangéliste saint Jean nous a conservé une sorte de procès -verbal de l'interrogatoire. Le voici dans son énergique concision.

« Les prêtres et les lévites lui dirent : Qui es -tu? Et il déclara, et il ne nia point, et il déclara : Je ne suis point le Christ.

« Ils lui demandèrent alors : Qui donc es-tu? Es- tu Elie? Et il leur dit : Non. Es-tu le Prophète? Et il répondit : Non.

« Ils insistèrent : Mais qui donc es-tu? Dis-le, afin que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que penses -tu de toi-même? Il dit : Je suis la voix qui

1 Joan. i, 26. « Médius autem vestrum stetit quem vos nescitis. »

crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, ainsi que l'a dit le prophète Isaïe. »

Les envoyés insistèrent de nouveau. Jusque-là l'interrogatoire ne portait que sur la personne de Jean -Baptiste. Ils l'interrogent maintenant sur son œuvre :

« Pourquoi donc baptises -tu, si tu n'es ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète? Alors Jean leur dit : Moi, je baptise dans l'eau; mais il y en a UN au milieu de vous, que vous ne connaissez pas, qui est plus grand que moi, bien qu'il soit venu après, et dont je ne suis pas digne de toucher la chaussure. C'est celui-là qui vous baptisera dans l'esprit et dans le feu 1 . »

Ainsi, en présence des envoyés du sanhédrin, Jean déclara nettement que le Messie était venu ( II y en a un au milieu de vous); et, dans cet entretien qui fut comme la clôture officielle de l'ancien ïestaTnent, il releva, en termes sublimes, la grandeur du divin inconnu. S'il ne leur en dit pas le nom , c'est que les pharisiens ne le lui demandèrent pas, ou par mépris pour les paroles de ce prophète que la Synagogue n'avait pas autorisé , ou parce qu'au fond, religieux seulement d'apparence, ils se souciaient peu de connaître le Messie, étant peu disposés à le suivre. Nous verrons plus tard ces mêmes pharisiens livrer Jean-Baptiste à Hérode et Jésus-Christ à Pilate.

« Le lendemain » » eut lieu, de la part de Jean, en présence de ses disciples, un second témoignage encore plus précis. Il baptisait, lorsqu'il s'arrêta tout à coup. Quelqu'un venait de lui apparaître sur le bord du Jourdain : c'était Jésus qui sortait du désert, et qui, au moment de commencer son œuvre, revenait près de Jean pour y

1 Joan. i, 19-28.

* Ibid., 29.

trouver les instruments dont il avait besoin. Jean le montra du doigt à ses disciples et leur dit : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui porte le péché du monde. »

Quelques critiques ont pensé qu'on célébrait ce jour-là la fête des Expiations, où le bouc émissaire était chargé de tous les péchés de la nation et conduit sous les yeux du peuple dans le désert, et que c'était pour y faire allusion que Jean dit à ses disciples : « Regardez : voici le vrai Agneau de Dieu. C'est celui-là qui porte vraiment les péchés du peuple. » i

Quoi qu'il en soit, Jean indiquait par là un des grands traits de la physionomie de celui qui venait d'apparaître. Ce ne serait pas un héros tenant une épée. Ce serait un agneau, bon pour Je sacrifice. Il ne délivrerait pas son peuple du joug des Romains; il le délivrerait du joug de ses péchés.

« C'est de lui, continua- 1- il, dont j'ai dit : 11 en vient un après moi, qui a été fait avant moi, parce qu'il est au-dessus de moi. Et moi, je ne le connaissais pas; mais c'est afin de le révéler à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.

« Et Jean ajouta : J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe, et il s'est reposé sur lui. Je le répète , je ne le connaissais pas ; mais celui qui m'a envoyé pour baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et se reposer est celui qui baptise dans l'Esprit. Et je l'ai vu, et je lui rends ce témoignage qu'il est le Fils de Dieu *.

« Et une autre fois, criant encore plus haut, il disait : Voici Celui dont j'ai dit : Celui qui doit venir après

1 Joan. i, 30 et seq. « Et ego vidi, et teslimonium perhibe, quia

HIC EST FlLIUS Deï. »

moi est au-dessus de moi. Et nous avons tous reçu do sa plénitude et grâce pour grâce. Car la loi a été donnée par Moïse : mais la grâce et la vérité nous viennent par Jésus- Christ1. »

On remarquera la grandeur de ces paroles. C'est la première fois que ce nom de Jésus -Christ apparaît dans cette histoire, et il se trouve joint à un autre nom plus étonnant encore, Fils de Dieu. Et sur les lèvres de qui trouvons-nous de telles paroles? Sur les lèvres de cet humble et austère prophète qui ne flalte ni les rois, ni les grands, ni les pharisiens; qui dira tout à l'heure à Hérode : Non licet, et qui portera sa tête sous la hache, martyr de la vérité et de la chasteté. C'est lui qui se dresse au-devant de cette histoire pour dire : Je l'ai vu et j'atteste qu'il est le Fils de Dieu.

On a peine à comprendre, après cela, une des plus étranges inventions de la critique moderne. A l'entendre, Jésus serait venu se mettre à l'école de Jean ; il lui aurait emprunté le rit fondamental du baptême, plusieurs des formules de sa prédication; et si le grand ascète ne fût mort promptement, l'année suivante, la haute originalité de Jésus et sa sublime mission auraient pu être compromises par l'influence de Jean-Baptiste. Rien dans les Evangiles n'autorise dételles suppositions; tout les repousse, au contraire. Du premier moment de leur rencontre, Jean est aux pieds de Jésus, dans l'attitude d'une admiration qui n'a pas d'égale. Le nom de maître donné par Jean à Jésus ne répondrait pas même à cette attitude. Le transporter à Jean et le lui faire donner par Jésus est un renversement de l'histoire et du bon sens. Que si Jésus adopta ,

1 Joan. i, 15.

en effet, le rit du baptême, outre que ce rit était depuis longtemps pratiqué par les Juifs, saint Jean lui-même dit énergiquement la différence qui existait entre l'un et l'autre : celui-ci baptême d'eau, froid, vide, vain par luimême, baptême préparateur; celui-là baptême de l'esprit et du feu, qui opère efficacement et qui régénère. Que si la formule : Faites pénitence, car voici le royaume de Dieu, se trouve sur les lèvres de Jean et sur celles de Jésus , qui pourrait s'en étonner, l'un étant le précurseur et l'autre le Christ? Ils ont la même parole, parce qu'ils travaillent à la même œuvre. Seulement cette œuvre, l'un la prépare, l'autre la fait. L'un dit : « Voici le Messie; il vient. » — L'autre dit : « Le Messie c'est moi. » — « Que pensezvous que soit Jean? dit Jésus; un prophète? Oui, et plus qu'un prophète. » — « Que pensez- vous que soit Jésus? dit Jean. Je l'ai vu, et j'atteste qu'il est Fils de Dieu. » Voilà les positions respectives, telles qu'elles sont indiquées dans les Evangiles, d'un trait à la fois délicat et profond. Tant que ces pages sacrées subsisteront, Jean nous apparaîtra dans sa vraie physionomie, semblable à ces coureurs antiques que les rois envoyaient devant eux; ni l'égal , ni l'initiateur, ni le maître de Jésus ; son précurseur humble et pénitent, son prophète ardent et austère : montrant du doigt l'Agneau de Dieu ; et dès qu'il a paru, se retirant à l'arrière-plan, et exprimant avec enthousiasme, nous l'entendrons tout à l'heure, la joie qu'il a de se voir remplacé et effacé.

Cependant le témoignage de Jean -Baptiste n'était pas achevé. Trois fois déjà sa voix s'était élevée, en des termes éternellement mémorables. Elle avait eu comme trois grands cris d'une beauté, d'un éclat, et surtout d'une précision croissante.

La première fois, il avait annoncé que le Messie allait venir (Il viendra un plus puissant que moi). La seconde fois, il avait déclaré aux envoyés du sanhédrin que le Messie était venu (Il y en a un au milieu de vous), et, sans le nommer encore, il avait relevé en termes sublimes la grandeur de ce divin inconnu. La troisième fois enfin, en présence de ses disciples , il n'avait pas seulement dit : Le Messie est venu; il avait dit, en le montrant du doigt: Le voici (Voici f Agneau de Dieu)', et dans ce cercle intime, mieux préparé à le comprendre, il avait expliqué sa céleste origine, sa préexistence éternelle, sa plénitude de grâce et sa supériorité sur tous , même sur Moïse : Car la loi nous a été donnée par Moïse ; mais la vérité et la grâce nous viennent par Jésus-Christ. Quelle impression de telles paroles, tombant d'une telle âme, ne durent-elles pas faire sur les jeunes et ardents Israélites qui l'entouraient? L'un d'eux, saint Jean l'évangéliste , en reçut une indicible commotion. A quatre-vingts ans, quand il écrivit son Apocalypse , cette image de V Agneau remplissait encore son âme. La fibre qui ce jour -là vibra en lui a retenti au plus profond de son être jusqu'à son dernier soupir.

Restait cependant, delà part de Jean, un dernier mot, un dernier acte plus grand que tous les autres, un de ces actes que l'on ne demande qu'aux grandes âmes, parce qu'elles seules sont capables de ces désintéressements sublimes. Écouton-s l'Evangéliste bien -aimé : il était là, il va nous dire dans son style si sobre, mais où il y a tant de choses et des nuances si délicates quand on sait les comprendre , comment s'acheva le grand témoignage de Jean. « Le lendemain » du jour où il avait parlé si divinement du Messie, « Jean se trouvait de nouveau là, et deux de ses disciples étaient avec lui. Jean voyant Jésus qui marchait,

arrêta fixement son regard sur lui, et il dit à ses disciples : Voilà l'Agneau de Dieu. Les deux disciples , ayant entendu l'accent d& cette parole, suivirent aussitôt Jésus f. » L'Evangéliste a noté ici deux choses, le regard pénétrant du maître et l'accent de sa voix. L'un et l'autre semblaient dire: Allez à lui. Gomme si le grand ascète, craignant que l'affection qu'avaient pour lui ces deux jeunes gens et l'affection qu'il avait pour eux ne gênassent leur attrait et ne fussent un obstacle à leur mission d'en haut , avait voulu couper lui-même les liens qui auraient pu les retenir.

Cependant Jésus s'éloignait en suivant les bords du Jourdain. Tout à coup il vit qu'on le suivait. Il se retourna ; et apercevant deux jeunes gens qui marchaient derrière lui avec l'intention évidente de l'aborder, mais qui semblaient hésiter à le faire , il les prévint et leur dit : Que cherchez -vous? Eux, intimidés, lui dirent: Maître, où demeurez- vous? Jésus leur dit : Venez et voyez. Ils ne songeaient peut-être qu'à lui faire plus tard une visite. Mais, prisa l'improviste et n'osant reculer, ils le suivirent et arrivèrent au lieu où il demeurait. Ils y passèrent le reste du jour et probablement la nuit; car il était à peu près quatre heures du soir, et saint Jean note expressément qu'ils demeurèrent avec lui un jour entier *.

De ces deux jeunes gens, tous deux disciples de Jean- Baptiste , l'un se nommait André , et était un jeune pêcheur de la Galilée. L'autre, plus jeune encore, et qui ne s'est pas nommé, dans la réserve de son pieux amour, s'appelait Jean : celui-ci tendre et pur , celui-là ardent et généreux; tous deux prouvant, par la beauté de leur âme, le désintéressement sublime du grand précurseur qui se

* Joan. i, 35.

Mbid., i, 45.

séparait de tels disciples. Où Jésus demeurait-il? Quel fut le sujet de cet entretien qui se prolongea toute la nuit? Par quelles paroles ce Jésus, qui parlait comme jamais homme n'a parlé, ouvrit-il pour la première fois son âme à ce disciple bien-aimé? Saint Jean en a gardé le mystère dans son cœur. Toujours est- il que l'impression fut saisissante. Car dès- le soir même, et probablement avant la nuit, André courut en toute hâte chercher Simon, son frère, et lui dit avec fermeté et sans hésitation: Nous avons trouvé le Messik1. Jean, plus tendre, n'avait probablement pas su se détacher de Jésus. Il était resté avec lui. Peut-être cependant s'était -il mis à la recherche de Pierre; mais, ne l'ayant pas trouvé, il s'était hâlé de revenir*. Quoi qu'il en soit, il était là près de Jésus, quand Simon, qui avait l'âme ardente, arriva conduit par André. Jean a noté avec soin, en un mot précis, cette première rencontre de Jésus et de Simon, et la glorieuse singularité qui marqua leurs premiers rapports. « Jésus, dit-il, arrêta fixement sur lui son regard et lui dit : Tu t'appelles Simon, fils de Jonas; désormais tu t'appelleras Céphas (ce qui signifie Pierre). » Pourquoi Céphas? Pourquoi Pierre? Jésus le lui dit-il? Saint Jean ne l'a pas noté; et il nous faudra attendre deux années encore pour qu'un autre mot, plus célèbre, vienne éclairer cette première scène et donner à cette parole, jusque-là si obscure, son illumination.

André avait amené Simon à Jésus; on ne doute pas que

1 Joan. i, 41. Invenimus Messiam.

1 C'est ce que laisse supposer un mot de saint Jean. Invertit hic (Andréas) primum fratrem suum Simonem. Que veut dire ce primum? Voilà un de ces traits délicats qui abondent dans le style si tin et si sobre de saint Jean.

Jean ne lui ait amené Jacques son frère; et s'il n'est pas nommé dans ce récit, c'est par cette même réserve qui a décidé Jean à taire son propre nom, et plus tard celui de sa mère. En tout cas, venus à la première heure, ces disciples ne cessèrent jamais d'être les premiers, les plus tendres parmi les disciples du Sauveur. Ils forment comme un petit cercle intime dont Jésus s'entoure aux heures les plus glorieuses comme aux heures les plus tristes, au Tliabor et au jardin des Olives. Pierre était marié, et déjà d'un certain âge. Son frère ne l'était pas, et nous allons voir leur maison devenir la demeure ordinaire de Jésus. Quant à Jacques et à Jean , ils étaient très jeunes, ce dernier surtout. Leur père, Zébédée ou Zabdaï, était un pêcheur aisé, patron de plusieurs barques. Ils avaient encore leur mère, une femme admirable, que nous verrons bientôt à la suite de Jésus dans ce cortège de pieuses femmes qui se faisaient un honneur de le suivre et de pourvoir à ses besoins. Elle l'accompagna au Calvaire.

« Dès le lendemain , Jésus se mit en route pour la Galilée1. » Comme il était de Nazareth, Pierre et André de Capharnaûm1, Jacques et Jean deBethzaïda, c'est-à-dire les uns et les autres de trois petites localités qui se touchaient, il paraît probable qu'ils firent la route ensemble. C'est pendant ce voyage, qui exige trois jours de marche, car de l'endroit où baptisait Jean jusqu'à Nazareth il y a une vingtaine de lieues, que Jésus s'adjoignit un second groupe de disciples, Philippe et Nathanaël. L'histoire en est saisissante, quoique malheureusement d'une brièveté qui désespère.

« Ayant rencontré Philippe, Jésus lui dit : Suis-moi. Or

1 Joan. i, 44.

1 Us n'y étaient pas nés, mais ils y habitaient.

Philippe était de Bethzaïda, la ville d'André et de Pierre. » Avec quel accent fut prononcé ce mot : Suis -moi? Où était Philippe au moment de cet appel? Etait-ce encore sur les bords du Jourdain, au milieu des disciples de Jean-Baptiste? Ou bien Jésus le rencontra-t-il dans le voyage? Quoi qu'il en soit, la commotion fut profonde. Philippe courut aussitôt à un de ses amis nommé Nathanaël; et du plus loin qu'il l'aperçut : « Nous avons trouvé, lui dit-il, celui dont Moïse et les prophètes ont parlé, Jésus, fils de Joseph, de Nazareth '. » C'est, avec moins de vivacité, le même cri que celui d'André : « Nous avons trouvé le Messie. » Nathanaël était assis sous un figuier, déroulant pieusement ses Tephillim, c'est-à-dire des bandelettes sur lesquelles étaient inscrites certaines prières que les Juifs récitaient à mesure que l'étoffe passait sous la main. A ce mot de Nazareth, il leva la tête, et soit qu'en souriant il se soit permis un jeu de mots, car Nazareth (Nazara) signifie méprisable; soit qu'il citât quelque vieux proverbe, il répondit : « Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth? — Viens et vois, «dit Philippe; et il l'amena à Jésus. Jésus, le voyant venir, dit à ceux qui l'entouraient: « Voici un vrai Israélite , en qui il n'y a point de ruse. » Nathanaël, fidèle à ce même caractère de simplicité et de droiture, reprit : « D'où me connaissez -vous, pour parler ainsi? — Avant que Philippe t'appelât, dit Jésus, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu. » Il devait y avoir dans cette simple parole une allusion à quelque secret du cœur de Nathanaël, allusion que peut-être par délicatesse saint Jean a cachée, car, à ce mot, Nathanaël s'écria tout ému : « Maître, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël ». »

1 Joan. i, 46.

* Ibid., 49. « Tu es Filius Dei, Rex Israël. •

Paroles si solennelles qu'elles supposent une immense commotion intérieure. - On présume que Jésus traversait alors les plaines de Béthel , illustrées par le sommeil de Jacob et par l'apparition des anges qui montaient et descendaient la mystérieuse échelle , car Jésus ajouta : « Parce que j'ai dit que je t'avais vu sous le figuier, tu crois; tu verras de plus grandes choses que celles-ci. » Puis il ajouta, en se servant pour la première fois de cette forme de discours qui devait plus tard précéder ses actes les plus importants : « En vérité, en vérité je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'homme. » On remarquera ce mot: Fils de Vhomme, dont Jésus se sert icipourla première fois. Il répond par là au disciple qui vient de l'appeler : Fils de Dieu. Comme si, à mesure que les hommes étaient frappés de ce qu'il y avait de divin en lui, son cœur modeste et bon se complût à les faire souvenir de ce qu'il avait de commun avec eux.

Nathanaël était de Cana en Galilée. On présume qu'il annonça à Jésus qu'une noce devait s'y célébrer le lendemain , et que déjà sa mère y était arrivée ; et il est probable qu'en conséquence Jésus s'y rendit directement, sans rentrer à Nazareth.

Cana, aujourd'hui Kefr-Kenna, n'est qu'à une lieue de Nazareth, vers l'est, et précisément dans la direction du Jourdain. C'était une bourgade peu considérable, située au pied des montagnes qui bordent la plaine d'Asochis, au fond d'un vallon frais, arrosé, couvert de roseaux. Jésus y arriva le mardi soir, veille du mariage; car, d'après l'ordre établi par Esdras, le mariage se célébrait le mercredi quand la fiancée était vierge, et le jeudi quand elle était veuve. 11 accompagna le lendemain ces deux jeunes

216 JJSUS-CHRIST

gens à la synagogue, et peut être bénit -il leur union. Quoi qu'il en soit, c'est là que regardant l'amour humain, si abaissé, si dégénéré dans l'antiquité, si fragile en tout temps, si grand cependant, si beau en lui-même; ce beau feu, si pur, si chaste, si vraiment descendu du ciel, il l'éleva à la dignité de sacrement. Quels étaient ces deux jeunes gens qui eurent cet honneur et cette joie de voir Jésus s'asseoir à leurs noces? L'histoire ne le dit pas. Du moins cette jeune fille privilégiée n'en oublia jamais l'honneur; elle s'attacha tendrement à Jésus, et nous la retrouverons bientôt dans le groupe des saintes femmes qui ne le quitteront plus 1.

Un incident célèbre a achevé d'immortaliser ce mariage. Le vin étant venu à manquer, car probablement les jeunes mariés étaient pauvres, et d'ailleurs chez les Juifs les noces étaient très nombreuses et duraient sept jours, Marie s'aperçut de l'inquiétude des jeunes gens, et, pour leur épargner une humiliation si pénible en de pareils moments, elle vint trouver son fils, et ne lui dit qu'un mot : « Ils n'ont plus de vin. » La réponse ne fut pas d'abord ce qu'elle attendait. « Femme, lui répondit Jésus, qu'y pouvonsnous, vous et moi? Mon heure n'est pas encore venue. »

Non pas que son heure fût bien éloignée. La puissance qui était en lui était impatiente d'éclater. Mais il fallait une occasion digne de Dieu et capable d'attendrir le cœur des hommes : quelque grande maladie à guérir ou quelque amcre douleur à consoler. Et c'est pourquoi Jésus répondit à Marie : « Eh ! qu'y pouvons-nous, vous et moi? » Comme s'il eût dit : « Pourquoi me demandez- vous un miracle dans des circonstances pareilles? Ce n'est pas

» Sepp, Vie de N.-S. Jésus -Christ, t. i, p. 333.

là une occasion assez grande pour révéler ma puissance au monde. » Marie n'insista pas, et se tournant vers les jeunes mariés, elle se contenta de leur dire : « Faites tout ce qu'il vous dira 1. »

Assurément l'occasion qui s'offrait à Jésus de révéler pour la première fois sa divinité n'était pas considérable, et on conçoit que Jésus en préféra une autre. Mais d'une part, du moment que sa mère intervenait en suppliant, les choses changeaient de face ; et puis Marie s'était-elle trompée en pensant que ce doux et tendre miracle, beaucoup moins éclatant que bien d'autres, ne serait pas un

1 Cette expression Quid mihi et tibi est? (en grec : Tî Èjjloi xcù sot, yûvat) paraît avoir été une expression familière chez les Juifs. Elle revient fréquemment dans l'Ancien Testament (Judic. xi; 11 Reg. xvi,10;III Hcg. xvn, 18; IV Reg. m, 13), et n'a pas toujours le même sens. Cela dépend du contexte, et, si j'ose ainsi le dire, du ton. Quelquefois elle indique entre les personnes une opposition absolue. (Comme en saint Marc, i, 24, où un possédé du démon dit à Jésus : Quid nobis et tibi, Jesu Nazarene? venisti perdere nos?) Mais le plus souvent elle indique desimpies différences de position; quelquefois même, seulement des vues diverses dans une entreprise commune. Ce sont de ces locutions usuelles, difficiles à faire passer d'une langue dans une autre, et auxquelles les circonstances, l'inflexion de la voix, le geste même, donnent leur vrai sens. Ici, en particulier, en raison même des circonstances , nous ne saurions accepter ni la traduction : Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? qui est vraiment impossible ; ni cette autre traduction : Que vous importe, àvous et à moi? ce qui serait dur et peu délicat dans la bouche de Jésus. Un seul mot français, usuel aussi, mais trop vulgaire, pourrait rendre celte phrase, en l'accompagnant d'un geste: « Ehî qu'y faire, vous et moi? » Ou encore : « Qu'est-ce que cela vous fait, à vous et à moi, puisque nous n'y pouvons rien, mon heure n'étant pas venue? » Voilà, croyons-nous, le vrai sens. C'est du reste ce que pensaient saint Augustin et beaucoup de Pères. Quant au mot : Femme (yuvai), il n'a rien, de dur dans la langue de ce temps, ni de contraire au plus profond respect. Dans Dion C?ssius, Auguste aborde une reine avec celte expression.

de ceux qui attendriraient le moins le cœur de l'homme? car si Jésus était capable de bouleverser les lois de la nature pour ne pas Jaisser dans l'embarras deux jeunes époux qu'il aimait, que ferait- il donc quand la douleur, la maladie ou la mort viendraient nous accabler?

Décidé donc, par l'intervention de sa mère, à laisser éclater pour la première fois cette puissance divine qu'il contenait depuis trente ans, Jésus dit aux serviteurs : « Emplissez d'eau ces urnes. » C'étaient six amphores de pierre servant* aux ablutions si fréquentes chez les Juifs, et dont chacune pouvait contenir de deux à trois épha, c'est-à-dire la valeur d'un seau et demi. Ces urnes remplies, Jésus ajouta: « Puisez maintenant et portez à celui qui préside le festin. » Celui-ci en ayant goûté, et trouvant Peau changée en vin, en fut étonné. Il appela l'époux. « D'habitude, lui dit-il, dans les noces on sert bon vin le premier jour, et quand les convives ont déjà bu, on apporte celui qui est moins bon. Comment donc, au contraire, vous, avez- vous gardé le meilleur vin jusqu'à cette heure ? »

« Ce fut là, ajoute l'Evangéliste, le premier des miracles de Jésus. Il le fit à Cana , en Galilée, et il manifesta ainsi sa gloire, et ses disciples crurent en lui •. »

Il ne serait pas difficile de deviner, si on ne le savait d'ailleurs, de qui est ce suave récit des noces de Cana. Nous avons là une nouvelle page des souvenirs intimes de saint Jean, la seconde, peut-être la plus précieuse. En rencontrant Jésus sur le bord du Jourdain, il l'avait admiré comme un maître, il s'était attaché tendrement à lui. En le voyant à Cana, il crut en lui, a à sa gloire. » Le

1 Joan. ii , 11.

reste, même sa vocation publique à l'apostolat, ne fut à ses yeux qu'une conséquence. Aussi il ne prendra pas la peine de nous la raconter. Depuis ces deux jours, les plus grands de sa vie, il était à Jésus; rien n'aurait pu l'en séparer.

Du reste ce miracle de Gana, tout intime, n'appartient pas encore proprement au ministère public de Jésus-Christ. Il forme une espèce de transition entre la vie obscure dans laquelle il a vécu jusque-là, et la vie publique qui va commencer. Toutes les qualités aimables par lesquelles il avait, pendant trente ans, embelli le foyer domestique et fait la joie de sa mère , il les déploie encore une fois , avec quelque chose de plus grave, de plus libre, qui indique, même vis-à-vis de sa mère, une vie nouvelle; mais aussi avec quelque chose de tendre, de délicat, qui montre ce que pendant trente ans il avait été pour elle. Avant de quitter le sanctuaire sacré de la famille , presque sur le seuil, il se retourne, et, dans un acte éclatant , il témoigne de son respect et de sa reconnaissance envers celle qui a présidé à sa jeunesse. Le miracle de Cana est le miracle de la piété filiale, comme plus tard la résurrection de Lazare sera le prodige de l'amitié. Ce sont ses adieux à la vie de famille.

Il semble néanmoins que de Cana Jésus revint à Nazareth avec sa mère. Mais il y demeura peu. Son heure avait dclinitivement sonné. Après trente ans de silence, il allait commencer à parler.

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