‹ Le christianisme et les temps présentsChapitre 26 sur 47 · EST ACCOMPLI AUJOURD'HUI EN MOI · texte numérisé non relu

EST ACCOMPLI AUJOURD'HUI EN MOI

Comment développa-t-il ce thème? L'Evangéliste ne le dit pas. Comment leur montra- t-il qu'il était l'Oint du Seigneur ; qu'il apportait la lumière aux pauvres , ce qui ne s'était jamais fait; qu'il apportait la consolation aux affligés, la liberté aux captifs, écrasés par tous les genres d'oppression? L'Evangéliste ne nous le dit pas davantage. Il donne le texte, l'idée du discours; il n'en donne pas les développements. Seulement il nous montre l'assemblée tout entière suspendue d'admiration et d'étonnement aux lèvres de Jésus. « Et tous lui rendaient témoignage, et, admirant les belles paroles qui sortaient de ses lèvres, ils disaient : N'est-ce pas là le fils de Joseph *? »

Cependant une partie de l'assemblée n'était pas satisfaite. Elle voulait autre chose que des paroles. Le bruit des grands miracles de Capharnaûm les tenait en éveil. Ferait-il moins pour sa patrie que pour une ville étrangère? On attendait donc par curiosité, par vanité, quelque acte extraordinaire. Peut-être le lui demanda-t-on avec ironie. C'est ce que semblerait indiquer le commencement de la réponse de Jésus : « Vous irez même jusqu'à m'appliquer ce proverbe : Médecin , guéris-toi toi-même. Vous me dites : Ce que nous avons appris que tu as fait de grand à Capharnaûm, fais -le ici dans ta patrie. — Mais je vous le dis en vérité , aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie. Voyez Elie. Il y avait de son temps beaucoup de veuves en Israël , lorsque le ciel fut d'airain

* Luc. iv, 16,21.

» Ibid., 22.

pendant trois ans et six mois, et qu'il y eut une si grande famine; et. cependant Elie fut-il envoyé à l'une d'elles? Non, mais à une femme veuve de Sarepta, dans le pays de Sidon. Voyez aussi Elisée. Il y avait de son temps beaucoup de lépreux en Israël. Et cependant aucun ne fut guéri, mais Naaman le Syrien1. »

Comme s'il leur eût dit : « Les miracles ne sont pas pour ceux qui croient y avoir droit, mais pour ceux qui ne s'en réputentpas dignes. » D'ailleurs, quel miracle eût égalé le merveilleux programme qu'il venait de déroulerdevanteux? i)ix-huit siècles se sont écoulés, et on commence seulement avoir ce qu'il renfermait. Dix-huit siècles d'efforts, de génie, de sainteté, pour réaliser ce programme; et où en est -on? Tous les pauvres sont- ils évangélisés? Tous les cœurs malades sont-ils guéris? Les aveugles ont-ils vu? N'y a-t-il plus de captifs à délivrer, de fers à rompre? Du moins ils ne l'ont été dans le passé, ils ne le seront dans l'avenir que par Jésus-Christ. Là est le miracle des miracles; et, ayant réservé à Nazareth l'honneur d'entendre un tel programme, le Christ n'avait qu'à se taire; il avait glorifié sa patrie plus que nul citoyen , ni Platon , ni Socrate, niNuma, ni Solon, n'honorèrent jamais la leur. Mais ce n'était pas l'affaire des hommes étroits et impatients qui l'écoutaient. « Entendant cela, ils furent tous remplis de colère dans la synagogue. Et, se levant, ils le traînèrent hors de la ville, au sommet d'un mont sur lequel elle est bâtie, pour le précipiter 2. » Comment leur échappa-t-il? Est-ce par quelque action surnaturelle? N'est-ce que par cette majesté qui rayonnait de son visage, et qui a suffi plus d'une fois à comprimer les foules en

1 Luc. iv, 16.

* ibid., 28.

fureur? On ne le sait pas. L'Évangéliste se contente de dire : « Pour lui, passant au milieu d'eux, il s'en alla1. » Il revint à Gapharnaùm, mais cette fois pour s'y établir définitivement; car il serait possible que la première semaine qu'il y avait passée n'eût été qu'une simple excursion, une sorte de visite, rendue permanente depuis par la mauvaise volonté de ses compatriotes. Quoi qu'il en soit, Gapharnaùm était admirablement appropriée à la grande œuvre dont elle allait devenir le théâtre. D'une part, le caractère profondément juif de cette population, sa haine de la domination romaine, et la faiblesse des successeurs du grand Hérode, qui avaient hérité de son empire, mais non de son génie, et qui n'avançaient qu'à pas comptés au milieu d'un peuple où les procurateurs romains n'avaient pas eux-mêmes toute leur liberté d'action; d'autre part, l'éloignement de Jérusalem et des partis violents qui l'agitaient ; la simplicité de mœurs et la foi encore vive de ces populations de pêcheurs placées aux extrémités de la Palestine; tout semblait réuni pour donner au Sauveur, pendant le peu de temps qu'il allait passer sur la terre, la paix et la liberté dont il avait besoin. La singulière position géographique de Capharnaùm y contribuait aussi. Elle était la frontière de plusieurs Etats. En deux heures, une barque légère vous transportait de l'autre côté du lac, dans la tétrarchie de Philippe. Vouliez-vous un autre abri? vous trouviez sur le Jourdain , au moment où il descend du nord et se jette dans le lac, un pont qui vous conduisait en quelques minutes dans la Syrie. Que si vous désiriez, au contraire, éviter les bords de la mer, il n'y avait qu'à se retourner, et, en traversant une montagne, on

* Luc. iv, 30.

entrait en Phénicie, dans le pays de Tyr et de Sidon. Nous verrons Notre -Seigneur user successivement de ces différents moyens pour échapper, en attendant son heure, aux embûches de ses ennemis.

Pour toutes ces raisons, et peut-être aussi parce que Pierre et André y habitaient , Jésus s'établit £ Capharnaûm. Il en fit sa ville l ; et de là il commença à rayonner dans les pays environnants. La population, composée en grande partie de pêcheurs, n'était guère réunie que le samedi. Jésus attendait ce jour, se rendait à la synagogue, et, profitant de la liberté qui était donnée h tous d'expliquer et de commenter la leçon qui avait été lue, il prenait la parole comme nous venons d'en voir deux exemples, l'un à Gapharnaum, l'autre à Nazareth, et en quelques mots, simples et profonds , qui ne ressemblaient à rien de ce qu'on avait l'habitude d'entendre, il jetait le peuple dans l'admiration. D'autres fois il montait sur une barque amarrée dans le port ou à moitié échouée sur la grève ; et , pendant que les pêcheurs raccommodaient leurs filets, que les femmes travaillaient auprès d'eux, que les petits enfants jouaient sur le sable, il les entretenait du royaume de Dieu qui allait venir. Souvent aussi il s'asseyait sur une des collines qui bordent le lac, à l'heure où la chaleur trop grande ne permet aucun travail en Orient. On se groupait autour de lui. Et là, sous de beaux ombrages, à l'aspect de cette nature embaumée et féconde, il élevait les esprits et les cœurs jusqu'à Celui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Saint Matthieu ne le quittait plus, et, assis à côté du

1 Matth. ix, 1. « Et ascendens in naviculam transiretavit, et venit jn civitatem suam (eiç Trçv îôi'av uoXiv). »

Maître, il logeait dans sa puissante mémoire ces discours qu'il nous a conservés avec tant de soin.

L'un deux est resté célèbre entre tous, et par son étendue , et par la beauté céleste de la doctrine , et par le ton , l'accent paisible et pur, l'absence de toute discussion, qui semblent en indiquer la date; quelque chose de doux, de calme, de lumineux, comme d'un jour qui se lève, d'une aurore qui commence. On le nomme le Sermon sur la montagne; soit que Jésus l'ait prononcé en une seule fois; soit, ce qui paraît plus probable, que saint Matthieu ait voulu nous donner, comme dans un ensemble , le résumé de la prédication galiléenne , de tous les discours qui tombaient sans cesse des lèvres de Jésus, dans ce premier moment de sa vie. Lisons- le pour essayer de nous faire une idée de cette incomparable parole.

« Jésus, voyant la foule, monta sur la montagne, et s'y assit, au milieu de ses disciples. Alors ouvrant la bouche , il commença à les enseigner ainsi :

« Heureux les pauvres en esprit ; parce que le royaume des cieux est à eux.

« Heureux ceux qui sont doux ; car ils posséderont la terre.

« Heureux ceux qui pleurent ; car ils seront consolés.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ; car ils seront rassasiés.

« Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde. ,

« Heureux ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu.

« Heureux ceux qui aiment la paix; car ils seront appelés les enfants de Dieu.

4 Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ; car le royaume des cieux est à eux.

« Vous serez heureux lorsque les hommes vous maudiront et vous persécuteront , et diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez- vous et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans le ciel 1. »

Voilà l'ouverture de ce magnifique discours sur la montagne. Une sorte d'enthousiasme, contenu mais profond, respire dans ces premiers mots. C'est comme la charte en huit articles du nouveau royaume de Dieu. Quand on pense à l'état du monde au moment où de telles paroles étaient prononcées, à ces foules de pauvres, de faibles, de victimes, brisées, broyées par l'impitoyable main des forts; quand on réfléchit à l'éternel état du cœur humain, si personnel, si égoïste, on ne peut s'empêcher d'admirer la profondeur, la suavité, l'a- propos céleste de ces pages. Dieu est là dans cette nouveauté, vivant et visible. Et'n'y aurait -il que ces huit mots dans l'Evangile, je le proclamerais divin. Ce sont eux qui ont tiré le monde de la barbarie. 11 ne s'est élevé à la lumière que dans la proportion où il les a compris. Il ne respirera un peu dans la joie et dans la paix que le jour où il parviendra à les insérer dans ses lois, dans ses institutions, dans ses mœurs, et avant tout dans les cœurs.

Mais parmi tant de passions , comment amener sur la terre de si hautes vertus : la soif de la justice, le règne de la douceur, le goût angélique de la pureté? Evidemment il faudrait pour cela une race nouvelle, des hommes qui, répandus dans la masse, y seraient comme un levain cé-

» Matth. v, 1-12.

leste, un sel incorruptible. Aussi, après cette exposition solennelle, Jésus se tourne vers ses disciples, les futurs apôtres , les futurs chrétiens , et il leur dit :

« Vous êtes le sel de la terre.

« Mais si le sel s'affadit, avec quoi le salera-t-on? II n'est plus bon qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds.

« Vous êtes la lumière du monde.

a Mais cette lumière, on ne l'allume pas pour la mettre sous le boisseau. On la met sur un candélabre, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison.

« Qu'ainsi votre lumière luise devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux 1 . »

Que faut -il cependant à ces hommes nouveaux, à ces sels de la terre , à ces lumières du monde, que leur faut-il pour chasser les ténèbres, empêcher la corruption d'être irrémédiable, amener le règne de la justice, de la vérité, delà paix, de la pureté? Ce' qu'il leur faut? Ni le génie, ni l'éloquence, ni la science, ni l'or, ni l'épée. Quoi donc? Vous voulez rendre le monde juste, il vous faut la justice; le monde pur, il vous faut la pureté. Vous voulez transfigurer la terre, transfigurez -vous d'abord les premiers.

« Ne pensez pas que je sois venu détruire la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu pour les détruire, mais pour les accomplir. Je vous le dis en vérité, le ciel et la terre ne passeront point que toute la loi soit accomplie, jusqu'à la dernière lettre et au dernier point. Si donc votre justice n'est pas supérieure à la justice des scribes et des pharisiens , vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux '. »

i Matlh. v, 13-16.

* Ibid., 47-20.

Jésus-Glirist pose ici le grand principe. Pour transfigurer Je monde, il faut se transfigurer soi-même , monter à une justice supérieure. Et comment cela? En obéissant à la loi, en portant la loi elle-même à sa perfection. Et alors s'emparant de cette loi , la débarrassant des commentaires et des interprétations humaines qui l'ont défigurée , séparant l'esprit de la lettre, ou plutôt creusant jusqu'au fond de la lettre pour en dégager l'esprit, Jésus déploie dans toute sa beauté l'éternelle loi de l'humanité. Le ton s'élève ici. La répétition des mots : Et moi je vous dis, donne à toute cette partie du discours une sorte de majesté imposante et douce. On sent l'avènement du grand législateur. Nous avons sous une nouvelle forme , dans un autre ton , le pendant de la journée du Sinaï.

« Vous avez entendu ce qui a été dit aux anciens : a Vous ne tuerez point ; celui qui tuera sera condamné en jugement. »

« Et moi je vous dis : Quiconque se met en colère contre son frère sera condamné aussi. Et quiconque dira à son frère : Raca, sera condamné par le conseil; et celui qui l'appellera fou sera condamné au feu. Si donc, offrant votre don à l'autel , vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre vous , laissez votre don devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère, et après vous viendrez offrir votre don * . »

Ainsi , pour changer et féconder le monde , pour y faire régner la justice , ce qu'il faut d'abord , avant tout , en ceux qui voudront travailler à ce grand œuvre, c'est la justice et la bonté, une justice supérieure, et une bonté suprême. Et non seulement la bonté et la justice; mais

» Matth. v, 21-24.

!a pureté, autre forme, exquise et rare, delà justice; autre iruit, le plus suave, de la bonté.

« Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Vous ne forniquerez point.

« Et moi je VOUS DIS que quiconque regarde une femme avec mauvais désir a déjà forniqué dans son cœur. Si donc votre œil droit vous scandalise, arrachez-le et le jetez au loin; car il vaut mieux pour vous qu'un de vos membres périsse que d'être jeté tout entier dans le feu. Et si votre main droite vous scandalise, coupez-la et la jetez loin de vous; car il vaut mieux perdre une main que de tomber tout entier dans le feu.

« Vous savez qu'il a été dit : Quiconque voudra renvoyer sa femme, qu'il lui donne un acte de répudiation.

« Et moi je vous dis : Quiconque renvoie sa femme, hors le cas d'adultère, la rend adultère; et quiconque épouse la femme renvoyée commet un adultère 1. »

Autre trait de la beauté morale, nécessaire en ceux qui veulent entrer dans le nouveau royaume de Dieu : la sim-. plicité et la sincérité.

« Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Vous ne parjurerez point, mais vous accomplirez ce que vous avez juré au Seigneur.

« Et moi je vous dis : Vous ne jurerez d'aucune sorte , ni par le ciel , parce que c'est le trône de Dieu ; ni par la terre, parce que c'est l'escabeau de ses pieds; ni par Jérusalem, parce que c'est la ville du grand Roi. Vous ne jurerez point non plus par votre tête, parce que vous ne pouvez rendre un seul de vos cheveux blanc ou noir. Mais votre

» Matth. v, 27-32.

discours sera tel : Oui, oui; non, non; car tout ce qui est de plus est mal •. »

Dernier trait qui couronne tout : l'amour, l'amour dévoué et désintéressé, qui tressaille dans le sacrifice.

« Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Et moi je vous dis : Ne résistez point au méchant. Mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez- lui encore la gauche. Et à celui qui veut vous appeler en justice pour vous enlever votre tunique, abandonnez encore votre manteau. Et si quelqu'un veut vous contraindre de faire avec lui mille pas , faites-en deux autres mille. Donnez à qui vous demande, et ne vous détournez point de celui qui veut emprunter de vous.

« Vous avez entendu qu'il a été dit : Vous aimerez voire prochain et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis. Faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient , afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux , qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et descendre sa pluie sur Jes justes et sur les injustes. Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez- vous? Les publicains ne le font-ils pas? Et si vous ne saluez que vos frères, quf faites- vous de plus que tous? Les païens ne le font-ils pas' Soyez donc parfaits , comme votre Père qui est dans les cieux est parfait *. »

Admirables paroles! On les lit dans sa jeunesse, aux jours où le cœur adolescent s'entr'ouvre comme une fleur au doux soleil d'une tendresse qui n'a pas encore été tra-

i Matth. v, 33-37.

* Ibid., 38-48.

hie : on les trouve belles. Mais lorsqu'on a un peu vieilli, qu'on a vu le monde, ses haines, ses duplicités, l'intérêt partout, le désintéressement nulle part; lorsqu'on a souffert des mécomptes, des désenchantements de cette triste terre, et que, connaissant les hommes, on relit ces discours, les larmes viennent aux yeux. Quelle âme que celle qui a prononcé de telles paroles ! Profonde et pure, comme ce beau lac qui les a entendues !

Mais pour faire régner en soi et dans les autres la justice, la douceur, la paix, la chasteté, il ne suffit pas d'avoir la beauté morale absolue ; ou plutôt il n'y a point de beauté morale , point de justice , de pureté , de douceur, d'empire sur soi , de dévouement aux autres , si Dieu n'est appelé, s'il ne bénit, ne conserve et n'accroît ces rares vertus. C'est le grand défaut des réformateurs de s'imaginer qu'il suffit d'aimer les hommes pour les réformer. Il faut d'abord aimer Dieu. Le cœur ne sera jamais chaud du côté de la terre, s'il est froid du côté du ciel. Et c'est pourquoi , à l'élévation et à la pureté de cette partie du cœur qui regarde les hommes, il faut joindre l'absolue beauté morale de cette autre partie du cœur, plus profonde encore et plus belle , qui regarde Dieu.

« Prenez garde à ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes , afin d'être vu d'eux. Autrement vous ne recevrez pas de récompense de votre Père qui est dans les cieux.

« Quand donc vous faites l'aumône , ne sonnez point de la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les rues et les synagogues, afin d'être honorés des hommes. Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite, et

ainsi votre aumône étant dans le secret, votre Père qui voit dans ce secret vous le rendra'1. »

Le plein désintéressement dans le bien , dans l'aumône , le seul désir de rencontrer le regard du Père qui est dans le ciel, qu'y a-t-il de plus beau? Et qui peut nier que nous ne soyons ici en pleine lumière?

« De même, lorsque vous prierez, ne faites pas comme les hypocrites qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les angles des places publiques , afin d'être vus des hommes. Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense*. »

« Vous donc, vous prierez ainsi : Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez- nous aujourd'hui notre pain quotidien. Pardonnez-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Ne nous laissez pas succomber à la tentation; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »

Quelle prière l simple pour les simples, profonde pour les profonds, immense et en quelque sorte universelle et in li nie comme Dieu et l'humanité. Tout y est : ce qui regarde la terre et ce qui regarde le ciel , le présent comme l'avenir,' le temps et l'éternité. Et tout y est sous une forme que je ne sais comment caractériser. Le petit enfant bégaye cette prière, et le génie n'en épuise pas la profondeur. Le saint la récite avec des larmes ; et quelle est l'âme, si troublée par les passions, quel est le douteur, le sceptique qui puisse ne pas la dire aussi ? C'est la prière universelle, non du juif, non du chrétien, non du catholique, mais de l'homme.

« Matth. vi, 1-4.

Pour arriver donc à la beauté morale de cette partie du cœur qui regarde Dieu, d'abord l'aumône que tout homme doit faire; ensuite la prière qui appelle le secours de Dieu; enfin la pénitence qui afflige la chair, éclaire l'esprit, élève et attendrit le cœur; mais la pénitence marquée au même coin de pureté, de simplicité, de désintéressement.

« Quand vous jeûnez, ne soyez point tristes comme les hypocrites, qui exténuent leurs visages, pour que leur jeûne apparaisse aux hommes. Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, lorsque vous jeûnez, parfumez votre tête et lavez votre visage, afin qu'il n'apparaisse pas aux hommes que vous jeûnez, mais à votre Père qui voit dans le secret du cœur. Et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra '. »

Et plus haut que tout cela, plus haut que l'aumône, que la pénitence, que la prière même, l'abandon à Dieu, l'amoureuse simplicité d'un enfant dans les bras de son père.

« Ne vous inquiétez point de votre vie, comment vous mangerez; ni de votre corps, comment vous le vêtirez. La vie n'est -elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel ; ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni ne recueillent en leurs greniers; et votre Père céleste les nourrit. N'êtes -vous pas d'un plus grand prix?

« Et le vêtement, pourquoi vous en inquiéter? Voyez les lis des champs comme ils croissent. Ils ne travaillent ni ne filent. Et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux.

« Cherchez premièrement le royaume de Dieu el justice , et tout cela vous sera donné par surcroît.

» Matth. vi, 16-18.

a N'ayez donc point de souci du lendemain. Demain aura souci de lui-même. A chaque jour suffit sa peine 1. »

On s'arrête involontairement à chacun des mots de cet adorable discours. On s'y repose. On s'y sent en pleine lumière. Car que pouvez-vous désirer? Cherchez-vous le renouvellement du monde, l'avenir de la justice, de la paix, de la fraternité, du progrès? Voilà le moyen. Soyez bon, soyez pur, soyez juste, soyez dévoué. Cherchez-vous la lumière pour vous? Demandez- vous où est la Religion, s'il y a une Religion, ce qu'il faut croire? Né dans un siècle troublé, sentant votre âme flotter à tout vent de doctrine, pleurez -vous de ne savoir ni d'où vous venez, ni où vous allez? Faites le bien; aimez les pauvres; priez; abandonnez-vous tendrement, amoureusement aux mains de Dieu. Car s'il donne à manger aux petits oiseaux, que ne vous donnera- 1- il pas à vous qui demandez la lumière et la vérité! « Demandez, et vous recevrez; cherchez , et vous trouverez ; frappez , et on vous ouvrira. Quel est celui de vous , si son fils lui demande du pain, qui lui donne une pierre? ou, s'il lui demande un poisson, qui lui donne un serpent? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus votre Père qui est dans les cieux vous donncra-t-il ce qui est bon , quand vous le lui demanderez 2 ! »

Mais il ne faut pas se contenter de prier, de porter dans son cœur la justice , la charité , il faut agir , il faut souffrir, il faut se gêner. On ne sauve pas le monde en riant. On ne transforme pas son âme sans la briser. On ne monte pas au ciel sans s'arracher douloureusement à la terre. « Entrez par la porte étroite, parce que la porte large et la

i Matth. vi, 25-50.

* Ibid., vu, 7-11.

JÉSUS-CHRISf 247

voie spacieuse est celle qui conduit à la perdition; et nombreux sont ceux qui entrent par elle. Oh ! qu'étroite est la porte, et resserrée la voie qui conduit à la vie! et qu'il en est peu qui la trouvent i ! »

« Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur ! qui entreront dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel, celui-là entrera dans le royaume des cieux.

« Quiconque entend ces paroles que je vous dis et les accomplit ressemble à cet homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre. La pluie est venue, les fleuves se sont débordés, les vents ont mugi, et elle n'a point été ébranlée, parce qu'elle était fondée sur la pierre.

« Mais quiconque entend ces paroles et ne les met pas en pratique ressemble, lui, à l'insensé qui bâtit sur le sable. Et la pluie est tombée, et les fleuves se sont débordés, et les vents sont venus fondre sur la maison, et elle s'est écroulée, et complète a été sa ruine *. »

Voilà ce beau discours sur la montagne, cette première prédication galiléenne, où Jésus n'aborde pas encore les grandes questions dogmatiques, où il ne parle ni de la Trinité, ni de l'Incarnation, ni de la croix, ni du Credo qu'il développera plus tard ; où il commence par le cœur qu'il faut élever, purifier, attendrir, transformer, pour mettre l'esprit en état de recevoirla lumière. Imagine-t-on, en effet, ce que deviendrait une intelligence, si le cœur, si la conscience, si la volonté se conformaient à ce divin idéal? Imagine-t-on ce que deviendrait une famille, une société, l'Europe, le monde, si on parvenait à réaliser une pareille doctrine? Les siècles ont passé sans affaiblir l'arôme de ces pages immortelles.

i Matth. vu, 13-14.

* ILid., vu, 21-27.

Tout ce qu'il y a de bon parmi nous on vient. Et lorsque, çà et là, dans l'histoire, quelques Aînées plus généreuses que les autres les ont prises à la lettre, elles sont devenues si belles que les peuples enthousiasmés leur ont dressé des autels! Mais, hélas 1 ce n'ont été que de trop rares exceptions. Nul peuple n'a su encore pénétrer ses institutions, ses lois, ses mœurs, de cette justice céleste. Du moins le type est là, ineffacé et ineffaçable. Le modèle est tracé de main de maître, ou plutôt de la main d'un Dieu. Car quel autre a pu parler ainsi? Pour moi, cette élévation, cette pureté, cette sincérité, ce détachement, cette beauté morale absolue, ne viennent pas de la terre. Je sens Dieu dans ces pages, et je les baise avec des larme «''adoration, d'enthousiasme et d'amour.

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