RENCONTRE A JÉRUSALEM
(MARS- JUIN 779. — AN DE J.-C, 3i )
Cependant la fête de Pàque, qui tombait cette année le 21 mars, approchait. Les différentes caravanes qui devaient conduire les Gaîiléens à Jérusalem commençaient à se former. Une caravane se compose d'ordinaire de trois à quatre cents pèlerins. Afin de recruter sur leur route les habitants de toutes les contrées, ces caravanes prenaient différents chemins. Jésus se joignit avec ses disciples à celle qui, partant des bords du lac, se rendait à Jérusalem en traversant la Samarie, et qui faisait le voyage en quatre ou cinq jours 1.
C'était la première fois que Jésus venait à Jérusalem en Messie. Après avoir commencé en Galilée, par de touchants miracles et d'admirables prédications, la révélation
i Distance 38 lieues, ou 152 kilomètres.
de son vrai caractère, il avait résolu de la continuer à Jérusalem par des discours plus hauts, et surtout dans le temple par un coup d'autorité et de sainteté qui fît dresser la tête au peuple juif, et qui le préparât de loin au ministère que Jésus se proposait d'exercer plus tard à Jérusalem.
L'aspect du temple en ces grands jours de fête n'était pas fait pour édifier. Des boutiques s'étalaient jusque dans l'enceinte sacrée, aux abords du Saint des saints. On y vendait les différentes espèces d'animaux destinés au sacrifice : des agneaux, des colombes et même des bœufs dont les mugissements troublaient le sanctuaire. D'autre part, comme l'impôt d'un demi-sicle pour les frais de l'autel devait être payé en monnaie qui n'eût aucun vestige d'images interdites, des changeurs s'y étaient établis, afin que les Juifs qui arrivaient de tous les pays pussent convertir en monnaie juive les monnaies grecques ou romaines qu'ils apportaient de leurs voyages. Joignez à cela les cris de la foule, le mouvement et les disputes inévitables d'un marché public, et vous aurez une idée de ce qu'était le temple à la veille de ces grands jours de renouvellement religieux.
Il est probable que, dans les années précédentes, Jésus s'était rendu à Jérusalem pour les fêtes de Pâque; mais comme son heure n'était pas venue, perdu dans la foule, ne voulant pas encore se révéler, il avait subi en silence ce triste spectacle. Cette fois il résolut de ne pas le supporter davantage et de faire de la purification du temple l'inauguration éclatante de son ministère.
Voici comment la chose se passa.
« Il entra dans le temple, dit saint Jean, et y ayant trouvé des vendeurs de bœufs, et de brebis, et de co-
lombes, et des changeurs assis, il fit un fouet avec des cordes , et il les chassa tous du temple , et aussi les brebis et les bœufs ; et H répandit l'argent des changeurs , et il renversa leurs tables; et à ceux qui vendaient des colombes, il dit : « Emportez tout cela d'ici, et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic1. »
A ce mot , à ce geste , les uns fuient , car on sentait à son accent qu'il avait le droit de parler ainsi, et cette majestueuse apparition de la sainteté indignée frappait d'épouvante tous les coupables. Les autres , c'étaient les disciples, tressaillent d'enthousiasme; ils entrevoient dans leur maître un nouveau Phinées consumé par un feu intérieur de sainteté et dévoré du zèle de la maison de Dieu *. Quelques-uns seulement, les chefs de la hiérarchie, hasardent une objection. « De quel droit agis-tu ainsi ? A quel signe reconnaîtrons -nous que tu en as le pouvoir3? » Jésus ne répond pas directement. Il ne leur adresse qu'un mot, hardi et obscur, que l'avenir éclaircira : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours. » Les prêtres n'insistent pas ; car il y a des paroles , dites d'un certain accent, qui ne permettent pas de réplique. Ils se contentent de hausser les épaules : « Il y a quarante- six ans qu'on travaille à rebâtir le temple, et il veut le relever en trois jours 1 » Ce n'est que plus tard qu'amis et ennemis ^e rappelèrent cette parole, ceux-ci afin de le crucifier comme un blasphémateur, ceux-là afin de l'acclamer comme un Dieu.
Voilà en quelle sorte Jésus inaugura à Jérusalem et dans le temple son grand ministère de Messie. Déjà il était
1 Joan. ii. 15.
s Ibid., 17.
» Ibid., 18.
apparu une première fois dans ce temple de Jérusalem, à l'âge de douze ans, et il avait fait entendre cette profonde parole qui n'avait pas été comprise alors : Ne savezvous pas qu'il faut que je sois occupé aux affaires de MON Père? Il y reparaît aujourd'hui, avec la même parole sur les lèvres, mais plus haute. Ce n'était hier qu'une étincelle, c'est maintenant une flamme. Ne faites pas de la maison de MON Père une maison de trafic. Nous l'y verrons kevenir souvent, mais jamais sans y faire quelque coup d'autorité; et le temple de Jérusalem sera, jusqu'à la fin de sa vie, la chaire du haut de laquelle il apprendra au monde quel est son Père, en quel sens il est son Fils, et ce mystère de religion pure qu'il est venu établir entre Dieu et les hommes.
Après ce grand acte, si peu compris par les chefs de la hiérarchie, mais qui produisit dans le peuple une profonde sensation , Jésus demeura à Jérusalem , pendant un certain temps dont il est difficile de préciser la durée. Jérusalem était encombrée alors par une foule de pèlerins venus de toutes les parties de la Palesfne. L'heure était bien choisie pour donner à son apparition comme Messie la plus grande publicité possible. Il est certain qiril y fit un grand nombre de miracles. « Comme il était à Jérusalem pendant la fête de Pâques, dit saint Jean, beaucoup crurent en lui, voyant les miracles qu'il faisait l. »
Quels étaient ces miracles? Saint Jean ne nous les a pas racontés. Il " ne donne pas plus de détails sur ce grand nombre qui crut en lui. Il ne note qu'une chose dont il avait été très étonné, cVst que malgré l'en
1 Joan. il, 23.
thousiasme de cette foule, Jésus n'avait pas l'air de faire fond sur elle. Cette intuition du Maître , si tristement confirmée par la suite, ce coup d'œil pénétrant qui lisait dans les cœurs l'avait tellement impressionné , que soixante ans après il ne peut en taire la remarque : « Jésus ne se contiait pas en eux , parce qu'il les connaissait tous , et qu'il n'avait pas besoin qu'on lui rendît témoignage de l'homme; car, ajoute-t-il tristement, il savait bien tout ce qu'il y a dans l'homme1 ».
De tous ces faits que saint Jean ensevelit dans l'ombre, il n'y en a qu'un sur lequel il s'arrête, et qui a, du reste, un intérêt capital. C'est la rencontre de Jésus avec un docteur juif, du nom de Nicodème. Le discours que Jésus tint en cette circonstance est, dans l'Évangile de saint Jean, ce qu'est, dans celui de saint Matthieu, le discours sur la montagne. Nous avons ici, dès le premier moment, la note de tous les discours que Jésus tiendra plus tard à Jérusalem, au milieu de cette classe savante et orgueilleuse des pharisiens, si différente des humbles, paisibles et simples populations de la Galilée.
Vers le soir, ou plutôt « pendant la nuit », dit saint Jean, Jésus vit venir à lui un savant docteur, membre du sanhédrin, prêtre peut-être, et d'une grande opulence. L'apparition de Jésus l'avait rempli d'admiration; mais, n'osant compromettre sa position et ses relations avec les plus grands personnages de Jérusalem par une démarche qui eût été si mal interprétée, il vint le trouver pendant la nuit. « Maître, lui dit-il, nous savons que vous êtes un docteur envoyé de Dieu; car nul ne pourrait
1 Joan. n, 24 25.
faire les miracles que vous faites, si Dieu n'était avec) lui « . »
Jésus voit sa pensée et m lui en laisse pas achever l'expression. Il a devant lui un de ces Juifs qui ne comprennent l'avènement du royaume de Dieu que par une révolution politique, et de plus un de ces pharisiens qui ont repoussé le baptême de Jean , qui vont repousser le sien, sous prétexte qu'étant enfant d'Abraham, ils n'ont pas besoin d'autre titre pour entrer dans le royaume promis.
Jésus, selon cette méthode d'intuition supérieure qui lui fait souvent répondre non à ce qui est sur les lèvres de ceux avec lesquels il s'entretient, mais à ce qui est dans leur cœur, va tout droit au vif de la question. Du même coup il écarte les deux erreurs. « En vérité, en vérité je te le dis, si quelqu'un ne naît de nouveau, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. »
Qu'on eût parlé de renaissance à un de ces païens qui , reconnaissant la vanité des idoles, frappaient tous les jours à la porte des synagogues, à la bonne heure. Mais à lui, fils d'Abraham, pharisien, c'est impossible. Il y a là un malentendu. Il le prend en souriant : « Quoi ! un homme déjà vieux va renaître? Il ne peut pourtant pas rentrer dans le sein de sa mère, pour revenir au monde! » Réponse absurde, mais qui montre combien les meilleur* d'entre les Juifs étaient peu préparés à comprendre ce royaume spirituel que le Messie devait fonder.
Jésus , par délicatesse , ne relève pas ce qu'il y a d'inintelligent dans cette réponse; il se contente d'affirmer plus nettement ce qu'il vient de dire : « En vérité, en vérité je
* Joan. m, 2.
te le répète, nul, s'il ne renaît par l'eau et par l'esprit (par le baptême et par une vie nouvelle), ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair (ce qui est fils d'Abraham par la seule génération) est chair; ce qui est né de l'Esprit est esprit. Or l'Esprit souffle où il veut (non pas seulement sur la race d'Abraham, mais où il veut). Vous entendez sa voix, mais vous ne savez ni d'où elle vient ni où elle va. Ainsi agit l'Esprit en ceux qui l'ont reçu. »
Nicodème, étonné, lui dit : « Comment cela (cette génération spirituelle et invisible) se peut -il faire? »
a Jésus lui répondit : Quoi I tu es docteur en Israël, et tu ne comprends pas ces choses (tu ne comprends pas qu'après le peuple né de la chair doit venir le peuple né de l'esprit) I Eh bien! crois-en mon témoignage. Car en vérité, en vérité je te l'assure, ce que nous disons, nous le savons; ce que nous attestons, nous l'avons vu; si donc tu ne me crois pas, te parlant des choses de la terre, comment me croiras-tu quand je te parlerai des choses du ciel? »
On pense qu'ici, en disant : Ce que nous attestons, ce que nous affirmons, Jésus montrait ses humbles disciples, présents à l'entretien, et groupés autour de lui; comme pour dire à Nicodème : « Les choses sont plus avancées que tu ne crois, et ce royaume invisible et spirituel, dont la seule pensée t'etonne, est déjà arrivé pour plusieurs. »
Cela dit, Jésus commença à lui en exposer les merveilles: l'Incarnation du Fils de Dieu; l'amour infini qui en est la cause; sa mort sur la croix qui convertira le monde; et les dispositions de foi et de pureté nécessaires pour que chaque homme participe à cette rédemption. Il faut peser les moindres mofs que nous a conservés saint Jean, court résumé de ce long entretien, mais résume
lumineux, et où se trouve une des plus divines et des plus profondes paroles qui soient jamais tombées des lèvres dû Fils de Dieu.
« Ecoute, lui dit -il, nul n'est monté dans le ciel que celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, oui est toujours dans le ciel. »
Et après ces paroles magistrales, révélation pleine et entière de sa divinité, il ajoute: a Maintenant, comme autrefois Moïse a élevé le serpent d'airain dans le désert, il faut que ce même Fils de l'homme soit élevé, afin qu'il n'y ait plus de mort en ceux qui croiront en lui, mais une vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde, qu'i lui A DONNÉ SON Fils UNIQUE1, afin que celui qui croira en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie à toujours. Non, Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour le sauver. Celui donc qui croit en lui n'a pas à redouter la condamnation : mais celui qui refuse de croire, celui-là est déjà jugé, parce qu'il refuse de croire au nom du Fils de Dieu.
« Et veux- tu que je te dise comment se fera ce jugement? La lumière ayant paru dans le monde, les uns préféreront les ténèbres, parce que leurs œuvres sont mauvaises; car celui qui fait le mal hait la lumière et s'en détourne, de peur que ses œuvres ne soient connues. Les autres, au contraire, ceux qui agissent dans la vérité, viendront à la lumière; car leurs œuvres ne craignent pas d'être manifestées, ayant été faites en Dieu *. »
Ces grandes paroles frappèrent vivement l'esprit de
1 Joan. ni, 16. « Tam Deus dilexit mundum ut Filium UNIGENITUM daret, ut omnis qui crédit in euni non portât, sed habeat vitam œlernam. »
2 Joan. m, 14-21.
Nicodème, et y firent une impression qui ne s'eflaça plus. Seulement, retenu par mille motifs de crainte et d'intérêt, il n'osa pas encore avouer sa croyance; il la garda dans son cœur. Nous le verrons plus tard , disciple fidèle mais discret du maître, prendre sa défense en plein sanhédrin1, obtenir que son arrestation soit ajournée, et quand Notre -Seigneur aura été crucifié, désolé de n'avoir pu empêcher cette condamnation , il apportera une composition de myrrhe et d'aloès pour ensevelir et embaumer son corps. Peut-être est-ce dans sa maison que se célébra la dernière cène et que fut révélé au monde le mystère d'amour de ce Dieu qui a aimé le monde jusqu'à lui donner son Fils unique.
En même temps, que Notre-Seigneur conquérait ainsi, dans la personne de Nicodème, un disciple timide, mais influent et fidèle, il lui en venait d'autres, moins timides; des cœurs amis, dévoués; toute une famille, dont la maison allait être pour lui un asile de paix. La rencontre fut singulière. Un pharisien nommé Simon, qui habitait non pas à Jérusalem même, mais sur la pente orientale d'un des coteaux qui entourent la ville, en un petit pays nommé Béthanie, l'invita à dîner. Car son nom commençait à faire du bruit , et tout le monde le voulait voir. Il s'y rendit, et y trouva tout à coup, au milieu de circonstances touchantes, l'âme qui devait l'aimer davantage sur la terre, sa mère exceptée. Le récit est de saint Luc*, C'est un des plus beaux diamants de son écrin.
« Un pharisien ayant prié Jésus de manger avec lui, Jésus entra dans sa maison et se mit à table, à demi couché.
1 Joan. vu, 50.
* Luc. vu, 36.
« Et voilà qu'une femme qui vivait dans le péché, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, s'y rendit, portant un vase d'albâtre rempli de parfums. Et, se tenant en arrière, le long de ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête, et elle les baisait, et elle les oignait de parfums.
« Ce que voyant, le pharisien qui avait invité Jésus se mit à dire en lui-même : Si celui-ci était un prophète, il saurait assurément qui est celle-là qui le touche, et que c'est une pécheresse.
« Et Jésus, répondant à sa pensée, lui dit : Simon, j'ai quelque chose à te dire.
« Simon répondit : Maître, dites.
« — Un créancier avait deux débiteurs; l'un lui devait cinq cents deniers et l'autre cinquante. Ni l'un ni l'autre n'ayant de quoi lui rendre, il a remis à tous les deux leur dette. Lequel donc des deux doit l'aimer le plus?
« Simon répondit : Celui, je pense, à qui il a remis davantage.
« Et Jésus : Tu as bien jugé.
« Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Tu vois cette femme? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as pas lavé les pieds avec de l'eau; elle, au contraire, me les a lavés avec ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis qu'elle est entrée , ne cesse point de me baiser les pieds. Tu n'as pas versé de parfums sur ma tête; elle, elle a répandu des parfums sur mes pieds. C'est pourquoi, retiens cette parole : beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé.
« Puis il dit à la femme : Vos péchés vous sont remis.
« Mais ceux qui étaient à table commencèrent à se dire : Quel est celui-ci qui prétend remettre les péchés? « Et Jésus dit à la femme : Votre foi vous a sauvée. » « Peu de pages de l'Evangile, dit un grand écrivain, ont laissé dans la mémoire des hommes un trait aussi pénétrant; et, sans doute, aucune amitié n'a commencé sur la terre comme celle-ci. Du sein de l'abjection la plus profonde où puisse tomber son sexe, une femme lève les yeux vers la pureté divine, et ne désespère pas de la beauté de son âme. Pécheresse encore, elle a reconnu Dieu dans la chair du Fils de l'honlme, et, toute couverte de sa honte, elle conçoit la pensée d'arriver jusqu'à lui. Elle prend dans un vase d'albâtre, symbole de lumière, un parfum précieux. Peut-être était-ce le vase où elle avait puisé jusque-là le relief de ses criminels attraits, et ce parfum qu'elle emporte pour un autre usage, peut-être y avait-elle cherché pour elle-même un accroissement de ses honteux plaisirs. Elle avait tout profané, et elle ne pouvait présenter à Dieu que des ruines. Aussi elle entre sans prononcer une parole, et elle sortira de même. Repentante, elle ne s'accusera pas devant celui qui sait tout; pardonnée, elle n'exprimera aucun sentiment de gratitude. Tout le mystère est dans son cœur, et son silence , qui est un acte de foi et d'humilité, est aussi le dernier effort d'une âme qui surabonde et ne peut rien de plus. C'était l'usage dans le voluptueux Orient d'oindre sa tête de parfums, et c'était un culte de toucher ainsi l'homme d'une onction au sommet de sa beauté. Marie le savait mieux que personne, et souvent, aux jours de ses erreurs, elle avait ainsi honoré les esclaves de sa séduction. Elle n'a donc garde de s'approcher de la tête bénie du Sauveur; mais, comme une servante accoutumée aux plus vils services, elle
se penche vers ses pieds, et, sans les toucher d'abord, elle les arrose de ses larmes. Jamais, depuis le commencement du monde, de telles larmes n'étaient tombées sur les pieds de l'homme. On avait pu les adorer par crainte ou par amour; on avait pu les laver dans des eaux embaumées, et des filles de rois n'avaient pas dédaigné, aux siècles de l'hospitalité primitive, cet hommage rendu aux fatigues de l'étranger; mais c'était la première fois que le repentir s'asseyait en silence aux pieds de l'homme et y versait des larmes capables de racheter une vie.
« Tout en pleurant, et sans attendre une parole qui l'encourage et qui n'est pas dite, Marie laisse tomber ses cheveux autour de sa tête, et, faisant de leurs tresses magnifiques un instrument de sa pénitence, elle essuie de leur soie humiliée les larmes qu'elle répand. C'était aussi la première fois qu'une femme condamnait ou plutôt consacrait sa chevelure à ce ministère de tendresse et d'expiation. On en avait vu couper leurs cheveux en signe de deuil; on en avait vu d'autres les offrir comme un hommage à l'autel de quelque divinité; mais l'histoire, qui a remarqué tout ce qui fut singulier dans les mouvements de l'homme, ne nous montre nulle part le repentir et le péché créant ensemble une aussi touchante image d'euxmêmes. Elle a frappé le disciple de l'amour, tout initie qu'il était aux secrets intérieurs de l'holocauste; et voulant transmettre aux siècles à venir le signalement de Marie, il n'a rien trouvé de mieux pour la peindre et la faire reconnaître que de dire d'elle : C était cette Marie qui oignit le Seigneur d'un parfum et qui en essuya les pieds avec ses cheveux.
« Gela fait, la pécheresse s'enhardit. Elle approche des pieds du Sauveur ses lèvres déshonorées, et les couvre de baisers qui effacent l'impression de tous ceux qu'elle a
donnés et qu'elle a reçus. Au contact de cette chair plus que virginale, les dernières fumées des vieux souvenirs s'évanouissent, les flétrissures inexpiables disparaissent, et cette bouche transfigurée ne respire plus que l'air vivant de la sainteté. Alors seulement , et pour commencer tout le mystère de la pénitence par l'amour, elle ouvre l'albâtre qui contient , avec le parfum , les suaves images de l'immortalité; elle le répand sur les pieds du Sauveur, par- dessus les larmes et les baisers dont elle les a couverts; ses mains purifiées ne craignent plus de toucher et d'oindre le Fils de Dieu, et la maison se remplit de la vertu qui sort du vase fragile et du vase immortel, de l'albâtre et du cœur *. »
Saint Luc, auquel nous devons ce beau récit, par une réserve pleine de délicatesse, n'a pas nommé cette pécheresse qui mouilla ainsi de ses larmes les pieds de Jésus ; mais saint Jean, en nous la peignant plus tard transfigurée par cette adorable absolution : Beaucoup de péchés lui sont remis parce quelle a beaucoup aimé , n'a plus hésité à nous dire son nom. Elle s'appelait Marie, et on la surnommait Madeleine, du nom de la petite ville de Magdala, sur les bords du lac de Génésareth, soit qu'elle en fût originaire, soit qu'elle y eût résidé longtemps. Ce qui est certain, c'est qu'elle avait habité la Galilée. Saint Matthieu et saint Marc le disent expressément'. Peut-être, au moment de ses désordres, était- elle venue se cacher dans la grande ville; elle y avait aperçu Jésus dans quelqu'un des actes de bonté et de puissance qui avaient signalé son passage ; et apprenant qu'il allait dîner chez Simon , un ami de son
i Lacordaire, Sainte Marie Madeleine, ch. m, p. 75 et suiv. Paris, 1860, in-12.
» Matth. xxvn, 35-36; Marc, xv, 40-41.
frère, elle y était venue, sans prévenir celui-ci. Quoi qu'il en soit, à partir de cette époque, elle demeura à Béthanie, et la tradition veut que sa maison y ait été séparée de celle de Lazare et de Marthe. Béthanie devint dès lors pour le Sauveur un asile de tendresse et de paix, un lieu de prédilection, où il aimait à venir se reposer dans l'intimité d'une famille amie, et s'y consoler, en goûtant au milieu des tristesses et des périls de son apostolat le bien incomparable d'une affection à l'épreuve de tout.
Cependant Jésus ne borna pas à la ville de Jérusalem les efforts de son ministère. Après avoir purifié le temple, fait connaissance avec Nicodème, avec Lazare et ses deux sœurs, et préparé la foule elle-même, par de grands signes, à soupçonner que le Messie avait apparu, « il se rendit avec ses disciples dans la campagne de Judée, et il y séjourna avec eux *, » Ce devait être à une très petite distance du lieu où se trouvait Jean- Baptiste; mais il ne paraît pas que celui-ci ait fait un pas du côté de Jésus. Et ceux qui ont étudié ce mystère, non pas à la fausse lueur des jalousies et des susceptibilités humaines, mais ayant à l'esprit la grandeur et les incomparables vertus de Jean- Baptiste, sont restés muets d'admiration devant un tel détachement.
Les petites passions de ses disciples ne tardèrent pas à mettre ce détachement dans tout son jour. Une grande foule se pressant autour de Jésus et demandant son baptême, quelques disciples de Jean, témoins de ce fait, coururent au Précurseur : « Maître, lui dirent-ils, celui qui était avec vous au delà du Jourdain , et à qui vous avez rendu témoignage, baptise, et tout le monde va à lui. —
1 Joan. m, 22,
Eh bien , leur répondit Jean , qu'y a-t-il là qui puisse vous étonner? N'êtes-vous pas témoin que je vous ai dit que je n'étais pas le Christ, et que j'ai seulement été envoyé devant lui i ? »
Puis, pour bien expliquer son vrai rapport avec le Messie, il se compare à celui que, dans les coutumes juives, on appelait le paranymphe, l'ami de l'époux, chargé d'aller chercher l'épouse et de la conduire à l'époux. « Celui-là est l'époux à qui est l'épouse; mais l'ami de l'époux, qui se tient debout et qui prête l'oreille, est rempli de joie en entendant la voix de l'époux. » Qui ne sent la suavité et l'humilité de cette comparaison? Saint Jean nous y découvre un nouveau caractère de Jésus, le plus tendre et le plus doux de tous. Il est l'époux de l'humanité. Et lui, Jean, qu'est- il? l'ami de l'époux, chargé de lui conduire les âmes, et qui, les voyant se donner à l'époux, n'en éprouve ni dépit, ni chagrin, ni jalousie, au contraire, est transporté de joie, « Oui, oui, dit -il, c'est aujourd'hui que mon bonheur est au comble, car l'heure est venue où il faut que Jésus croisse, et que, moi, je diminue. »
Cri admirable, qui met le comble aussi à la beauté du caractère de Jean- Baptiste. Ce géant de la solitude, il sort du désert avec l'invective sur les lèvres, la parole acérée, austère, flamboyante des prophètes; et il en a le droit, car ces crimes qu'il dénonce , ces voluptés qu'il flétrit , il ne les connaît pas. Mais bientôt il rencontre Jésus, et je ne sais quelle suavité, inconnue jusque-là, commence à tempérer ses ardeurs. Au feu d'un amour plus grand , ce dur métal entre en fusion. Puis- l'humilité se joignant à sa
t Joan. m, 36 et seq.
tendresse, au lieu de concentrer sur lui ce mouvement des foules qui l'entourent, il le dirige sur « un plus grand que lui », et il exprime avec enthousiasme la joie qu'il a de se voir eflacé etoublié. Voilà la beauté de Jean-Baptiste. Il n'y faut plus qu'un trait pour qu'elle soit achevée; mais prenons patience. L'auréole du martyre n'est pas loin. Et rien ne manquera de la sorte à l'auguste figure du précurseur de Jésus-Christ.
Pendant que Jean-Baptiste prononçait ces paroles, qui sont comme la clôture de son ministère, Jésus était sur les bords du Jourdain, occupé à prêcher, et entouré de ses disciples , qui baptisaient en son nom. Combien de temps y demeura-t-il? On ne le sait pas bien. Quelques-uns, prenant pour une indication chronologique ce qui, dans la bouche de Jésus-Christ, n'est peut-être qu'un proverbe, retardent son départ jusqu'au milieu de décembre1. Il y serait donc resté près de neuf mois. Que fit-il pendant tout ce temps? On l'ignore. On n'a que deux lignes de saint Jean qui indiquent un puissant et fécond apostolat. La première est relative au séjour à Jérusalem : Pendant qu'il fut à Jérusalem, à la fête de Vaque, un grand nombre crurent en son nom, voyant les miracles quil faisait*. La seconde a trait à son ministère en Judée, sur les bords du Jourdain : Les pharisiens ayant appris que Jésus faisait plus de disciples et baptisait plus de personnes que Jean-Baptiste ». Voilà tout ce qu'on sait de ce séjour de neuf mois. Quels étaient ces miracles qui amenaient tant de conversions à Jérusalem? Par quels discours avait-il groupé de telles multitudes sur les bords du Jourdain? Quels événements signalèrent la
1 Joan. iv, 35.
* Ibid., 23.
'lbid.,i,l.
réunion de ces foules, supérieures en nombre à celles qui se pressaient autour de Jean- Baptiste? Il y a là, dans la vie de Jésus, une inconcevable lacune. Saint Jean était là pourtant, à Jérusalem et aux bords du Jourdain. Pourquoi ce silence? Il n'y a probablement pas d'autre raison que celle par laquelle il clôt son Evangile : « Jésus a fait tant d'autres choses, que si on les écrivait en détail, je ne pense pas que le monde entier pût contenir les livres qu'il faudrait écrire *. »
On ne sait guère plus ce qui ^détermina Jésus à quitter un champ où sa parole était si féconde. On croit cependant que ce fut l'arrestation de Jean -Baptiste. Inquiets de cette vaste agitation , les pharisiens , pour la faire cesser, s'en prirent d'abord à celui qui en était la première cause, et le livrèrent à Hérode. Puis, un rapport leur ayant été fait sur le compte de Jésus, où il leur était montré comme plus redoutable encore que Jean - Baptiste , ils commencèrent à se préoccuper sérieusement de lui. C'est alors que Jésus résolut de s'éloigner, afin de ne pas hâter la catastrophe qui devait mettre fin à son ministère '. Il revint donc en Galilée, et comme il. traversait la Samarie, il lui arriva en route un fait singulier qui eût achevé de révéler à ses disciples, s'il en eût encore été besoin, et au monde la surnaturelle beauté de son caractère.
La route qui va de Jérusalem à Nazareth et au lac de Tibériade passe à une demi-lieue de Sichem », à l'ouverture de cette belle vallée que dominent de chaque côté le mont Garizim et le mont Ebal. Là était le fameux puits creusé
l Joan. xxi , 29.
* Ibid., iv, 1-3; Matth. iv, 12.
3 Rebâtie du temps de Vespasien, et nommée Flavia Neapolis, aujourd'hui Naplouse.
par Jacob1, et tout auprès, dans cette plaine où s'étaient longtemps déployées les tentes des patriarches, reposaient les cendres de Joseph, rapportées d'Egypte. Jésus, se trouvant fatigué, s'assit auprès du puits, et ses disciples allèrent dans la ville pour acheter des provisions. Jésus demeura seul, appuyé à la margelle du puits, ayant en face de lui le Garizim, au sommet duquel se dressait le temple que. des Samaritains schismatiques avaient bâti en haine de Jérusalem. Tout à coup une femme apparut, sa cruche sur l'épaule. Elle venait puiser de l'eau. Quand elle fut près du puits, Jésus lui demanda à boire; ce qui l'étonna, car les Juifs s'interdisaient d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
« Quoi ! lui dit-elle, vous êtes Juif, et vous me demandez à boire ' !
« Jésus lui dit : Si vous saviez le don de Dieu et quel est celui qui vous dit : Donnez- moi à boire, peut-être lui eussiez-vous fait la même demande, et il vous aurait donné une eau vive.
« — Maître, répondit la Samaritaine étonnée et qui ne comprenait pas, vous n'avez pas avec quoi puiser, et le puits est profond : d'où auriez-vous donc de l'eau vive? Etes-vous plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits , où il a bu , lui , ses fils et ses troupeaux?
« Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif. Car l'eau que je lui donnerai sera en lui comme une fontaine d'eau éternellement jaillis santé. »
1 II existe encore; il a neuf pieds de diamètre, et cent cinq de profondeur, et est à trois kilomètres de Naplouse.
2 Juan. îv, 9 et s.
Touchée alors et élevée au-dessus de ses pensées terrestres, il lui échappa un cri : « Oh! Seigneur, donnezmoi de cette eau, afin que je n'aie jamais soif, et que je ne vienne plus chercher de l'eau jusqu'ici I
« Jésus lui dit : Allez, appelez votre mari et venez.
a — Je n'ai point de mari, répondit la Samaritaine.
« Jésus reprit : Vous avez raison de dire que vous n'avez point de mari; car vous avez eu cinq hommes, et celui que vous avez maintenant n'est point votre mari. »
Effrayée à ce moment, la Samaritaine voulut changer de conversation, et, pour détourner un regard et un entretien qui la gênaient, elle essaya de prendre l'offensive; « Maître, lui dit -elle, je vois que vous êtes un prophète. Alors expliquez -moi ceci. Nos pères ont adoré sur cette montagne (et elle montrait le Garizim), et vous dites, vous autres Juifs, que Jérusalem est le lieu où il faut adorer.
« Jésus lui dit : Femme, croyez -moi, l'heure approche où vous n'adorerez le Père ni sur le Garizim, ni en Jérusalem , mais où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité; car ce sont ceux-là que cherche le Père. Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent le doivent adorer en esprit et en vérité.
« La femme lui dit : Je sais que le Messie, qu'on appelle aussi le Christ, va venir. Lors donc qu'il sera venu, il nous enseignera la vérité.
« Jésus reprit : Le Messie, c'est moi qui le suis, moi qui vous parle S »
Jamais Jésus ne s'était encore expliqué aussi explicitement. Déjà André sans doute avait dit : Nous avons trouvé le Messie. Déjà Philippe avait dit : Celui dont a parlé
* Joan. iv, 26. « Ego sum , qui loquor tecum. »
Moïse, et que les prophètes ont prédit, nous lavons trouvé. Déjà Jésus avait agi comme ayant tout pouvoir. Mais c'est la première fois qu'il dit si nettement : a Je suis le Messie , moi qui vous parle. »
En ce moment les disciples arrivèrent. Ils furent étonnés de le voir parler à cette femme ; mais ils n'osèrent hasarder aucune question. Quant à elle, tout émue, elle laissa sa cruche sur la margelle du puits, et, retournant à la ville, elle disait à tous ceux qu'elle rencontrait : « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-ce point le Christ? » Ils sortirent donc de la ville, et vinrent à Jésus.
Cependant ses disciples le pressaient de manger. Mais il était recueilli et comme ravi dans la contemplation de l'avenir. « J'ai une autre nourriture que vous ne connaissez pas. » Et les disciples de se dire : « Quelqu'un lui aurait-il apporté à manger? » Jésus, voyant leur pensée, reprit : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre. Vous dites : Encore quatre mois, et la moisson viendra. Et moi je vous dis : Levez les yeux et voyez, les champs sont déjà blancs pour la moisson. »
« Plusieurs des habitants de Sichem qui l'entouraient en ce moment crurent en lui, et le pressèrent de venir dans leur ville. Il y alla et il y demeura deux jours. Et, après l'avoir entendu , un beaucoup plus grand nombre crurent en lui. Et ils disaient à la femme : Maintenant ce n'est plus sur ce que vous nous avez dit que nous croyons ; car nous l'avons entendu nous-mêmes , et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du monde. Deux jours après, il partit de là et s'en alla en Galilée '. »
1 JoaD. iv, 43.
On a dit que le jour où Jésus avait eu près du puits de Jacob . ce sublime entretien ; où il avait dit : Femme, croyez-moi, l'heure est venue où Von n'adorera plus ni sur le Garizim, ni à Jérusalem, mais où tous les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité; que ce jour-là il était devenu vraiment Fils de Dieu. Oh I non. Pas plus que le jour où il dit au docteur juif : Dieu a tant aimé le m/>nde qu'il a donné son Fils unique; pas plus que le jour où il dit à la Madeleine : Beaucoup de péchés vous seront remis , parce que vous avez beaucoup aimé. En ces jours-là, Jésus ne devint, pas Fils de Dieu, il montra qu'il l'était. Il laissa tomber de ses lèvres ou plutôt de son cœur des mots qui en révéleront à jamais la surnaturelle beauté. Il fonda la Religion pure, absolue, éternelle; la Religion de tous les temps et de tous les lieux : où toutes les nations sont venues, où toutes les âmes se sont consolées, apaisées, purifiées; ce culte « en esprit et en vérité » qui n'exclut pas les démonstrations de la foi ni les témoignages de l'amour, car ce serait exclure le cœur qui ne vit que par eux , mais qui les élève et les spiritualise ; cette religion à la fois idéale et sensible, extérieure et intime, divine et humaine, dont le premier comme le dernier mot, éternellement beau et éternellement vrai, est l'amour : l'amour de Dieu pour l'homme, et l'amour de l'homme pour Dieu!