VOYAGE DE JÉSUS AU PAYS DES GÉRASENIENS
(printemps de 780. — an de j.-c. 32.)
Jusque-là, on a pu le remarquer, Jésus n'avait pas encore parlé d'une manière bien explicite de la grande œuvre pour laquelle il avait été envoyé. 11 s'était contenté de laisser paraître la beauté de sa physionomie, r >tume si c'eût été par là qu'il eût voulu d'abord entrer et régner dans les cœurs. En même temps, et dès ses premiers pas, il s'était donné pour le Messie. Il l'avait dit à Nicodème, à la Samaritaine, au peuple réuni dans la synagogue de Nazareth, à la foule en présence de laquelle il venait de faire l'éloge de Jean -Baptiste. Et, soit dans le sermon sur la montagne, soit dans la purification du temple de Jérusalem, soit dans la guérison du paralytique de Capharnaùm, ou dans l'absolution de la Madeleine, il s'était attribué une autorité qui ne pouvait convenir qu'au Messie.
Maintenant l'heure était venue de dire pourquoi cette autorité lui avait été donnée, et quel usage il allait en faire. Saint Marc note expressément que la mort de Jean-Baptiste fut le signal de ce second pas. « Après que Jean eut été livré, dit-il, Jésus apparut en Galilée et dit : Les temps sont accomplis. Faites pénitence, car voici le
ROYAUME DE DlEU l. »
Les Juifs attendaient l'établissement d'un royaume par le Messie. Les prophéties étaient formelles. Elles n'avaient pas seulement annoncé qu'un homme viendrait, immaculé de toute souillure, lequel, dominant la masse d'erreurs et de perversités accumulée depuis des siècles, accomplirait toute justice. Elles avaient dit qu'il fonderait une nouvelle cité, le royaume des âmes soumises à la volonté de Dieu et dirigées par son amour; un royaume si beau que toutes les nations en voudraient faire partie, et qu'il faudrait que les tentes d'Israël se dilatent pour y recevoir la foule de ceux qui solliciteraient le bonheur d'y être admis.
C'était là ce prophétique espoir, répandu chez toutes les nations, mais avec plus de force et de clarté chez les Juifs, qui, à mesure cjue le monde se faisait triste, avait grandi en intensité; qui soutenait au milieu des nations les âmes droites et non submergées par le mal; et dont à Jérusalem la vivacité et l'impatience ne connaissaient plus de bornes, surtout depuis l'invasion romaine et la chute du trône de David.
Seulement, chez les Juifs des derniers temps, cette idée avait subi deux déviations déplorables. Ce fils de David ne leur apparaissait plus que tenant un glaive, et puri-
1 Marc, i, 14.
fiant par l'expulsion des étrangers la ville profanée de Salomon : sorte de Judas Machabée , plus heureux que le premier, qui allait apporter à la nation opprimée une éclatante revanche de tant de défaites, chasser les aigles odieuses, et rétablir l'honneur et ta liberté du trône de David.
Quant à l'extension de ce royaume à toutes les nations de la terre, autre espoir non moins vif que le premier et basé sur les prophéties les plus formelles, les Juifs l'entendaient en ce sens que les prosélytes, c'est-à-dire les païens qui se faisaient circoncire, se multiplieraient, rempliraient le monde entier, et que bientôt il n'y aurait plus sur la terre que des enfants d'Abraham , portant sur leur chair la marque de l'adoption, obéissant à la loi de Moïse, et faisant du temple de Jérusalem le centre de leur religion et de leur culte.
Telles étaient les pensées et les espérances du peuple juif; et ce peu de mots suffît à faire entrevoir le déchaînement de passions, d'orgueil blessé, d'illusions détruites, qui allait se soulever contre Jésus dès qu'il commencerait à exposer le royaume de Dieu, tel qu'il le concevait et qu'il allait le réaliser sur la terre.
Bien autres, en effet, étaient les pensées du Sauveur. Il venait fonder la société des âmes avec Dieu et entre elles dans la lumière et dans l'amour. Il laissait de côté, sans y toucher ni les détruire , toutes les divisions nationales , les constitutions et les cités politiques. Il montait plus haut. Par delà ces sociétés étroites et bornées, il voyait l'âme , l'âme humaine , cette âme qui est éternellement la même sous tous les climats, et qui porte à travers tous les siècles, comme une immortelle blessure, le môme dégoût de ce qui passe, le même élan vers Dieu. 11 vou-
lait donc fonder une cité où toutes les âmes, sous quelque ciel qu'elles fussent cachées, pussent trouver le moyen de s'élever de terre, et de s'unir à Dieu dans la vérité et dans la justice.
Il est impossible de ne pas être frappé de l'idéale beauté, et en même temps de la prodigieuse hardiesse d'une pareille conception. Car où pouvaient être les limites d'un pareil empire? Il s'agissait des âmes. Dès lors ni les montagnes, ni les civilisations opposées, ni les langues diverses, ni tout ce qui sert d'habitude à former les empires n'avait plus de sens ici. Qui empêche que dans les forêts de la Germanie, ou sous les tentes des barbares, une âme aime Dieu? Et si elle l'aime, si elle veut vivre dans sa société, comment ne serait-elle pas de droit membre caché, inconnu aux hommes, mais vivant dans la société de Dieu et des âmes? Les esprits s'unissent à travers les distances, et, lors même qu'ils ne le voient pas, la société existe entre eux , et Dieu en est le lien.
Encore n'était-ce pas là toute l'étendue de ce nouveau royaume de Dieu. Si admirable que fût une société de justes , il y manquerait une chose à laquelle tient la bonté divine : il y manquerait des pécheurs. Les justes sont ceux qui aiment Dieu. Les pécheurs sont ceux qui n'aiment pas Dieu, mais qui sont capables de l'aimer, qui l'ont aimé autrefois, qui pourraient encore l'aimer, si une main pieuse les soulevait de terre. Or qu'y a-t-il de plus beau, de plus digne d'une grande âme, que de toucher les yeux qui ne voient point, de ressusciter les cœurs éteints, de soulever de terre et de soutenir ceux qui s'y traînent en gémissant? Platon l'aurait fait; combien plus Jésus-Christ 1 Aussi, non seulement il ne voulait pas exclure les pécheurs de son royaume, mais il les appelait
expressément : Je ne suis pas venu appeler les justes, disaitil , mais les pécheurs * . Ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecins, mais les malades*. Et en mille circonstances, nous le verrons, il leur ouvrait des bras si tendres, que les justes eux-mêmes auraient pu s'en montrer jaloux. Et comme cette société des âmes entre elles et avec Dieu n'a pas de limites dans l'espace , il suffit d'un coup d'ceil pour comprendre qu'elle ne saurait en avoir dans le temps. Universelle, elle est en même temps perpétuelle. Car qui pourrait la renverser? Gomment empêcher les âmes d'aimer Dieu? Comment empêcher Dieu d'aimer les âmes? Et ces âmes qui aiment Dieu , comment les empêcher de se reconnaître, de s'aimer entre elles, de s'unir en société? Et cette société des âmes qui aiment Dieu et qui s'aiment entre elles, comment faire pour qu'elle ne soit pas la beauté idéale, la vie à sa plus haute puissance? Je le veux, elle traîne des scories, elle garde miséricordieusement dans son sein des âmes qui n'aiment pas Dieu, qui sont seulement capables de l'aimer. C'est une écume qui peut d'un moment à l'autre s'élever et couvrir les bords du vase. Mais l'or est au fond, et que faut-il pour chasser l'écume? Un coup de vent, ou plutôt un coup de lumière ou de grâce : voilà l'or pur qui resplendit. Voyez Madeleine : quelle écume 1 mais elle tombe aux pieds de Jésus- Christ : quel or ! Regardez Augustin : quelle écume à Rome et à Milan! mais quel or à Cassiacuml Comment faire pour mettre fin à tout cela? Comment empêcher le cœur vide, irrassasié, de soupirer après Dieu? Comment supprimer les belles larmes du repentir, les sublimes remords des cœurs coupables? Comment empêcher Dieu de
* Luc. v, 32.
2 Marc, h, 16.
renverser Paul sur le chemin de Damas , de terrasser Augustin, d'enflammer Thérèse? Evidemment les hommes sont impuissants ici; et leurs plus grands efforts pour détruire une telle société" ne peuvent aboutir qu'à en chasser ces scories, c'est-à-dire à la faire plus belle.
Mais précisément parce que le royaume de Dieu, annoncé par le Messie, devait avoir de tels caractères , parce qu'il devait être l'universelle, perpétuelle et indestructible société de Dieu et des âmes, il ne pouvait pas dater de Jésus- Christ. Il remontait nécessairement plus haut. Il a dû naître le jour que naquirent les âmes. Et c'est ce que Jésus proclamait sans cesse : Le salut vient des Juifs 1, disait-il. Je ne suis pas venu- abolir la loi, mais l'accomplir*. Lisez les prophètes, ce sont eux qui rendent témoignage de moi3. Et quand il flétrissait quelque abus: A l'origine, disait -il, il n'en était pas ainsi*. Commencée, en effet, dans le ciel entre les trois Personnes de la sainte Trinité , répandue dans le temps par la création d'âmes semblables à Dieu , étendue alors à tous les temps et à tous les lieux , cette divine société n'avait été resserrée plus tard dans les limites d'un peuple et d'un pays que pour mieux la préserver des abus qui la défiguraient partout. C'était la semence que Dieu mettait à part pour la rendre un jour au monde. Et déjà cette divine société étouffait dans les limites où la nécessité des temps l'avait pour un moment concentrée. Abraham, Moïse, David, lsaïe, tous les prophètes, toutes les grandes âmes s'élançaient hors des limites du peuple juif et saluaient la société universelle,
i Joan. iv, 23.
2 Matth. v, 17.
3 Joan. v, 38.
* Matth. xix, 8.
éternelle , qui allait renaître comme au premier jour, et réunir de nouveau toutes les âmes entre elles et avec Dieu. C'est là ce que Jésus -Christ venait faire. Il venait pour purger de ses abus la vraie religion ; pour lui rendre ses limites naturelles, qui sont de n'en point avoir, ni dans le temps, ni dans l'espace; pour lui donner un éclat, une beauté, une solidité, des appuis plus forts, afin qu'ayant traversé tous les siècles , recruté toutes les âmes , elle ne finisse qu'avec le monde, et que, née dans l'éternité, elle y retourne pour y subsister sans fin.
Voilà le plan de Jésus -Christ; non pas imaginé après coup, mais tel qu'il éclate à toutes les pages de l'Evangile. Quand on le contemple avec attention , et qu'on se reporte au temps et au lieu où il fut exposé pour la première fois, on ne sait qu'admirer davantage, ou de la prodigieuse originalité de l'entreprise et de son idéale beauté, ou du calme avec lequel Jésus-Christ porte ce plan dans sa tête, ou de la confiance merveilleuse avec laquelle il l'exécute.
Mais ce qui touche davantage peut-être, c'est la modestie toute céleste, la miséricordieuse prudence avec lesquelles il en commença l'exposition. Il y avait si loin de ces idéeslà à celles des Juifs! Comment jeter dans leurs yeux, sans préparation, une telle lumière! Ils eussent été aveuglés. Aussi Jésus avance pas à pas : ici un mot, un demi-mot, une allusion; là une parabole, un pressentiment, à là manière d'une mère qui ménage la lumière et la vie à un enfant malade et tendrement aimé.
Déjà nous en avons noté des exemples admirables. Un jour, par exemple, en voyant la foi du centurion, il laisse échapper ce mot significatif: Il en viendra d'Orient et d'Occident, lesquels seront à table dans le royaume des deux , avec Abraham, Isaac et Jacob, pendant que les fils d'Abraham
seront jetés dans les ténèbres1. Voilà une vue de l'universalité du royaume des âmes. Une autre fois, il prend occasion d'un scandale , et en présence des pharisiens orgueilleux de leur justice . Les filles perdues , leur dit-il , vous précéderont dans le royaume de Dieu ■ . Voilà les pécheurs entrant par le repentir dans le royaume de Dieu, et y prenant les premières places. Ailleurs, en un mot adorable, prononcé devant la Samaritaine , il renverse toutes les vaines divisions des religions nationales : Le temps vient où Von n'adorera plus ni ici ni là; mais où l'on adorera partout et en vérité 3. Et en un sutre mot, ni moins beau ni moins profond, il apprend aux Juifs que la filiation d'Abraham ne suffit plus pour entrer dans le royaume de Dieu , mais qu'il est ouvert désormais à toute âme qui consent à renaitre par l'eau et par l'esprit.
Ce que Jésus laissait entrevoir par ces demi-mots, l'heure était venue, non pas de le dire encore clairement (il le fera plus tard), mais de préparer l'esprit du peuple à le comprendre et déjà de l'obliger à y réfléchir. En conséquence, Jésus adopta pour un temps une forme d'enseignement dont il avait peu usé jusque-là, et qu'il abandonnera plus tard, mais qui, à ce moment, était merveilleusement appropriée à ce but. C'est la parabole. Nous autres , gens de l'Occident, nous sommes trop vifs pour aimer les paraboles. Si quelquefois, dans la conversation, on nous dit : « Devinez ce qui s'est fait , ce qui a été dit , » nous bouillons d'impatience, et nous en voulons sur-le-champ l'explication. Tout autre est l'Oriental. Même aujourd'hui, pendant les longues journées du désert, l'Arabe s'assied à
1 Matth. vin, 11.
Mbid. xxi, 31.
» Joan. iv, 23.
l'ombre de son dromadaire ou de son chameau , s'enveloppe de son burnous, et passe volontiers des heures entières à entendre et à deviner des paraboles. Notre- Seigneur Jésus- Christ usait volontiers de cette sorte de discours. La parabole fait rêver. Elle ne montre pas, elle laisse entrevoir. La parabole est à la vérité ce qu'est l'aurore au soleil, une douce oréparation. Jusque-là Jésus n'avait prononcé que deux paraboles, à peine ébauchées1. A partir de ce jour, et pour un temps assez long , ce sera l'unique forme de son enseignement.
Saint Matthieu nous a conservé le recueil des paraboles qui furent prononcées à cette époque. Elles se rapportent toutes au royaume de Dieu et forment un ensemble admirable *.
Il y avait d'abord les paraboles de sa naissance. Il comparait le royaume de Dieu à un grain de sénevé. <a C'est la plus petite de toutes les semences, disait-il, mais attendez; elle croîtra et deviendra un grand arbre où les oiseaux du ciel bâtiront leurs nids*. » Ou bien il le comparait au levain qu'une femme met dans la pâte. Qu'est-ce que le levain? En apparence rien. Mais quand il a fermenté, il donne au pain la beauté et la vie *. C'étaient là les paraboles de la genèse de l'Eglise, par où il insinuait à la foule que le royaume de Dieu ne commencerait pas,
1 Luc. v, 36-39; vi, 39-47.
2 Matth. xtii. Il en donne sept de suite. Mais il a soin de les faire précéder de ces mots : H leur dit beaucoup d'autres choses en paraboles. Saint Marc, qui joint une ou deux paraboles inédites au recueil de saint Matthieu, ajoute de même : Il leur enseigna encore beaucoup d'autres choses en paraboles. (Marc, iv.) Évidemment on ne nous a conservé que les plus belles.
3 Matth. xiii, 31.
* lbid., 33.
comme elle l'imaginait, par de brillants coups d'épée, par un Josué ou un Judas Machabée ; mais par quelque chose de profondément humble et caché, semblable à l'état obscur d'une semence dans la terre ou du levain dans la pâte.
Il y avait ensuite les paraboles des périls de l'Eglise : « Le royaume du ciel est semblable à un homme qui avait semé de bonne semence dans son champ. Mais pendant qu'il dormait , son ennemi vint , et sema de l'ivraie au milieu du froment. L'herbe ayant crû et produit son fruit, l'ivraie aussi parut. Les serviteurs voulaient l'arracher, mais leur maître leur dit: Non, de peur que peut-être, en arrachant l'ivraie, vous n'arrachiez aussi le froment avec elle. Laissez l'un et l'autre croître jusqu'à la moisson , et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Cueillez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler; et le froment, rassemblez-le dans mon grenier1. »
Et encore : « Il en est du royaume de Dieu comme d'un filet. On le jette à la mer et on le retire rempli de poissons de toutes sortes. Assis sur le rivage, les pêcheurs choisissent les bons, les mettent dans des vaisseaux et rejettent les mauvais dehors. Ainsi en sera-t-il lors de la consommation du siècle. Les anges viendront, et sépareront les mauvais des justes'. » En d'autres termes, n'attendez pas sur la terre le triomphe complet de l'Eglise. Il viendra, mais après la lutte, à la fin du monde : jusque-là combattez, convertissez les pécheurs; aimez-les. Soyez meilleurs qu'ils ne sont mauvais. Bons grains, poussez plus haut, plus serrés, plus touffus, plus odorants que les mauvais. Etouffez-les sous vos parfums.
Il y avait aussi d'admirables paraboles pour peindre la
i Matth. xiii, 24.
* Ibid., 47.
joie de ceux qui trouvaient enfin l'Eglise , la douce société de Dieu et des âmes, et qui vendaient tout, c'est-à-dire qui ne reculaient devant aucun sacrifice pour y entrer. Jésus comparait l'Eglise à un trésor caché dans un champ. Un homme l'apprend. Il vend tout ce qu'il a ; il achète le champ afin de posséder le trésor1. Ou bien il la comparait à une perle. Un marchand la trouve , cette perle inestimable, tant cherchée, si désirée; il vend tout pour l'avoir: cela lui suffit'. Vaines ombres, obscur pressentiment du spectacle qui allait être donné à la terre, de la joie divine avec laquelle des millions d'âmes se précipiteraient dans l'Eglise, et donneraient tout pour elle : leur jeunesse, leur beauté, leur fortune, même leur vie.
Et comme les pécheurs sont ceux auxquels il fallait davantage faciliter l'entrée du royaume de Dieu, il y avait, pour les y attirer, ces touchantes paraboles de la dragme perdue et retrouvée*, de la brebis rapportée sur les épaules du pasteur*, et cette parabole , plus ineffable encore, de l'enfant prodigue, et la joie de ce père, et ce cri : « Mon fils était perdu , et il est retrouvé 5 ; » et toutes ces choses adorables que le cœur d'un Dieu a seul été capable de concevoir et de réaliser.
Toutes ces paraboles , du moins les sept qui forment le recueil de saint Matthieu, ont été dites à Capharnaûm, sur les bords de la mer, Jésus assis dans une barque , et une grande foule autour de lui. L'évangéliste les a réunies dans un même chapitre. Mais il est à croire qu'il en est
1 Matin, xin , 44.
2 Ibid., 47.
3 Luc. xv, 8.
* Ibid., 11.
de ce recueil comme du discours sur la montagne, lequel très probablement fut prononcé en différentes fois. Jésus était trop habile dans l'art de parler au peuple, pour donner en un jour tant de paraboles, chacune d'elles ayant besoin d'un certain temps pour pénétrer dans les âmes. Quoi -qu'il en soit, on a là le lieu ordinaire, les témoins, et à peu près la date de ce merveilleux enseignement.
Rarement , après avoir exposé une parabole , Jésus en donnait l'explication. 11 laissait chercher, conjecturer, deviner. L'esprit des masses travaillait sur ces données, et, en travaillant, se préparait à les comprendre. Mais revenu des bords du lac, loin de la foule, suivi quelquefois par des curieux, ou bien seul avec ses disciples, il cédait quelquefois à leur désir, et, en leur expliquant ce qu'ils n'avaient pas su pénétrer, il jetait sur l'avenir des vues d'une telle clarté, qu'elles suffiraient à nous révéler sa divinité. C'est ce qui eut lieu en particulier pour la parabole de la semence. Saint Matthieu en fait l'ouverture de son grand recueil , et c'est celle qui paraît avoir le plus impressionné la multitude; car c'est la seule qui ait été reproduite dans les Evangiles synoptiques. Elle avait été dite sur les bords de la mer, au milieu d'un concours immense/» Telle était la foule, dit saint Matthieu, que Jésus fut obligé de monter sur une barque1. » — « Toutes les villes , dit saint Luc , avaient là des représentants qui formaient de grandes troupes autour de lui'. » Après avoir raconté la parabole, Jésus prend ses disciples à part et leur en donne la clef.
Pareille chose arriva pour la parabole de l'ivraie. « Lorsqu'il eut quitté le peuple, il vint dans une maison, et ses
i Matth. xiii, 2.
* Luc. v, 4-8.
disciples^ s'approchant de lui, lui dirent: Expliquez -nous la parabole de l'ivraie semée dans le champ. Et il leur dit : Le semeur, c'est le Fils de l'homme. Le champ , c'est le monde. La bonne semence, ce sont les enfants du royaume; et l'ivraie, ce sont les méchants. L'ennemi qui l'a semée, c'est le démon. Comme donc on cueille l'ivraie et on la brûle dans le feu , ainsi en sera- 1- il à la fin. Le Fils de l'homme enverra ses anges, et ils rassembleront tous ceux qui , dans son royaume , auront été un sujet de scandale , ceux qui ont opéré l'iniquité ; et ils les jetteront dans la fournaise du feu, là seront des pleurs et des grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende *; »
Il faut noter ici combien l'intuition de Jésus est profonde, et, le moins qu'on puisse dire, extraordinaire. Ainsi, dans sa pensée, il est le Fils de l'homme, et il ensemence le monde; et, malgré tous les efforts du mal , la semence y restera, y fructifiera jusqu'à ce que les anges viennent jeter dans le feu tout ce qui ne sera pas né de la semence ou lui aura fait obstacle. Voilà ce qu'il voit, ce qu'il dit avec une assurance calme, une merveilleuse sérénité. Et l'histoire entière a confirmé sa parole, a montré s'en allant à la décadence , à la ruine , à la mort , tout ce qui n'est pas sorti de la semence. Voici que je mets tout à neuf*, dit- il. Et qui ne voit que depuis son passage, tout, en effet, a été mis à neuf? Joignez-y tant d'autres paroles, empreintes d'une aussi pleine lumière: Les temps sont accomplis, le royaume de Dieu est venu1. Le royaume de
i Matth. xiii, 36.
* Joan. vin, 32.
* Marc, i, 15.
Dieu est au milieu de vous 1 . Maintenant est la grande crise du siècle. Le prince du monde va être 'Chassé*. Je vois Satan tomber du ciel comme un éclair3. Quand j'aurai été élevé, j'attirerai tout à moiA. La petite semence deviendra un grand arbre qui remplira la terre, etc.5. Quand on pense au temps où toutes ces choses se disaient, dans un petit pays inconnu, par un jeune ouvrier de trente ans, et qu'on voit, en effet, un monde expirer à ce moment, et un autre « tout neuf » qui commence; quand on voit que Jésus-Christ les sépare incontestahlement , que c'est son berceau et sa croix qui en sont les limites; quand il est manifeste que le ferment céleste a tout rempli , et que le petit germe , le moindre de tous, a produit, non pas un peuple, mais un monde, le monde chrétien, ce grand arbre sous lequel se reposent les nations chrétiennes, il est impossible de ne pas admirer à la fois la clairvoyance toute divine avec laquelle Jésus voit ces choses, la sérénité calme avec laquelle il les exécute , et le prodigieux succès qui , en confirmant sa prophétique parole et son audacieux projet, montre assez qu'il y avait en lui plus qu'un homme.
Un voyage de quelques jours vint pour un instant interrompre cette douce et paisible exposition du futur royaume de Dieu, et, mieux que toutes les paraboles, y préparer l'esprit des populations , en leur faisant contempler la puissance miraculeuse de Jésus et son adorable bonté.
Il y avait en faee de Capharnaùm , sur la rive mentale
* Luc. xi, 20.
2 Joan. xn, 31.
3 Luc. x, 18.
4 Joan. xn, 32.
» Matth. xin, 12.
de Tibériade, une contrée appelée la contrée des Géraséniens, habitée en partie par des Juifs, et en partie par des Gentils. Or cette contrée était effrayée par un cas de possession diabolique des plus terribles que l'on pût rencontrer. Quelques-uns pensent que ce fut pour en délivrer le pays que Jésus se décida à ce voyage. D'autres cependant croient qu'il le fit simplement pour exécuter le plan qu'il avait conçu d'évangéliser successivement toutes les parties de la Galilée. Quoi qu'il en soit, il se fit amener une barque, et il y monta avec quelques-uns de ses disciples. La mer était calme, et, pendant qu'ils ramaient, Jésus s'endormit. Le pinceau de saint Marc nous a conservé ce tableau. Le Seigneur était couché à la poupe, sa tête reposait sur un oreiller placé là par une main attentive et pieuse1. 11 arrive souvent, sur ce lac encaissé dans des gorges profondes, que des coups de vent subits et violents descendent des hauteurs, surtout vers le soir, dans les jours chauds. L'orage fait alors facilement retourner une barque. Déjà celle de Jésus était en péril. « Le vent poussait les flots dans la barque, de sorte qu'elle s'emplissait1. » Quant à Jésus, il dormait toujours, et les disciples n'osaient le réveiller. Mais enfin, le danger croissant: « Seigneur, lui crient-ils, sauvez- nous; nous périssons. » 11 se leva alors, et ayant tancé les vents et les flots, selon l'énergie du texte de saint Luc, l'orage cessa". » Le texte de saint Marc est encore plus beau. « Il se leva, et menaça le vent, et il dit à la mer : Cesse de gronder; tais-toi; et le vent s'arrêta, et il se fit un grand calme4. » Puis il se re-
* Marc, iv, 38. « Et ipse erat in puppi, super cervical dor-
miens. »
2 Ibid., 37.
3 Luc. vin, 24.
* Marc, iv, 36-40.
tourna vers ses disciples , et leur dit : « Où donc est votre foi ?» — « Mais, ajoute saint Luc, la crainte les avait tellement saisis qu'ils se regardaient avec stupeur et se disoient : Quel est donc celui-ci, que les vents et la mer lui obéissent? »
En descendant sur la rive orientale , Jésus rencontra le fait de possession qu'il était venu chercher, un de ces faits terribles comme il ne s'en trouve presque jamais sur une terre que le sang du Calvaire a lavée, mais comme on en trouve encore dans les pays idolâtres. C'était un homme possédé d'une folie si furieuse , que nul n'osait approcher des lieux qu'il habitait. Il ne portait, pour ainsi dire, aucun vêtement. Dans les moments où il était plus calme , les bergers voisins s'emparaient de lui et lui liaient les mains , mais aux heures de la possession il brisait ses entraves et devenait terrible. Et comme la charité n'avait pas encore donné aux maladies les plus horribles des « hôtels- Dieu » pour les recueillir et des vierges angéliques pour les soigner, il errait seul, sans maison, parmi les rochers, redoutable à ceux qui passaient. Jésus alla à lui et le guérit, et quelques instants après on le voyait auprès du Sauveur, calme, vêtu, délivré. Comment cela s'était- il fait? Le récit de saint Luc est à la fois très court et mystérieux.
On voit d'abord ce malheureux , saisi et comme dompté déjà par la seule apparition de Jésus, se traîner à ses pieds avec un cri douloureux : « Jésus, Fils du Dieu Très- Haut, qu'y a-t-il entre toi et moi? Je t'en prie, ne me tourmente pas; » puis quand, pour toute réponse, Jésus a dit : « Esprit impur, sors de cet homme, » on assiste comme aux débattements de l'ange rebelle qui ne veut pas s'en aller. Il supplie qu'on ne le renvoie pas dans l'abîme.
Obligé de quitter cet homme, il demande au moins à rester dans ce pays. Il finit par se contenter d'habiter dans le corps des pourceaux qui paissaient près de là, et qui, effrayés, se précipitent dans la mer et s'y noient. Si les fermiers et les bergers des alentours avaient été chercher Jésus pour qu'il les délivrât, ils ne s'étaient pas attendus à cette conclusion. Aussi, oubliant le service que Jésus venait de leur rendre, et ne pensant qu'à ïa perte matérielle qu'ils avaient subie, ils commencèrent à supplier Jésus de s'éloigner de leur pays. Doux comme toujours, et préparé à l'ingratitude humaine, Jésus repassa le lac et rentra à Capharnaûm. Il était déjà dans la barque, lorsque le malade guéri vint lui demander de l'admettre à sa suite. Jésus n'y consentit pas. Il voulut qu'il demeurât dans le pays, comme une preuve de la rédemption qui était proche , et dont sa guérison était le vivant symbole.
Des scènes plus consolantes attendaient Jésus sur la rive occidentale. Il fut à peine descendu, qu'un chef de la synanogue, nommé Jaïre, dont la fille était gravement malade, vint au-devant de lui, et, dans cet état de douleur où nulle humiliation ne coûte, se jeta à ses pieds en lui disant: « Ma fille se meurt; venez, imposez votre main sur elle, afin qu'elle guérisse et qu'elle vive1. »
Saint Marc mentionne que la jeune fille était âgée de douze ans; saint Luc ajoute qu'elle était fille unique, afin de mieux marquer la détresse du père. Jésus n'hésita pas en effet, et lui dit : « Je vous suis, et je la guérirai. »
Il n'en fallait pas davantage pour grouper autour de Jésus la foule toujours curieuse, avide d'émotions. On se
1 Marc, v, 23.
met en marche , « Jésus entouré d'une grande multitude pi le suivait et le pressait1. » Tout à coup Jésus se retourne vivement. « Qui m'a touché? dit-il. — Mais, Seigneur, répond Pierre, tout le monde vous touche. Et vous dites : Qui m'a touché? — Oui, répondit Jésus, quelqu'un m'a touché, car j'ai senti une vertu qui sortait de moi. » Saint Marc ajoute qu'en parlant ainsi il promenait autour de lui un regard scrutateur pour voir celle qui l'avait touché *. C'était une pauvre femme, tourmentée d'une maladie honteuse, qui s'était glissée dans la foule, et qui s'était dit : « Si je puis seulement toucher la frange de sa robe, je serai sauvée. » Se voyant découverte, et en même temps se sentant guérie, tremblante, mais trouvant dans sa reconnaissance le courage de tout braver, elle se jette aux pieds de Jésus, proclamant tout haut et son mal et la manière subite dont elle avait été délivrée. Jésus lui dit : « Ma fille, ayez confiance, c'est votre foi qui vous a sauvée; allez en paix. »
Cela fait, Jésus continua à se rendre à la maison de la jeune fille mourante. Le père affligé et inquiet l'accompagnait, lorsqu'on vint lui dire : « Votre fille est morte ; pourquoi fatiguer davantage le Maître? » Jésus entendit cette parole, dite probablement à l'oreille du père, et, avec cette bonté qui coulait naturellement de ses lèvres , il lui dit : « N'aie pas peur, crois seulement. » On arriva ainsi à la maison. Déjà on entendait cette triste musique funèbre qui, chez les Juifs, accompagnait toujours les funérailles, et les cris et les gémissements qui les accompagnent chez tous les peuples. Jésus s'approcha et dit :
1 Marc, v, 24.
* lbid., 32. « Et circumspiciebat videre eam quœ hoc fecerat. »
« Pourquoi ce trouble et ces pleurs? Cette jeune fille n'est pas morte. Elle dort. » Un de ces mots adorables, comme
Îl n'en est jamais tombé que des lèvres de Jésus, et qui a raversc, comme un éclair d'espérance, la nuit de l'humanité. Ceux qui étaient là ne comprirent pas ce mot consolateur, « et ils se moquaient de lui, » sachant bien qu'elle était morte.
Jésus les fit alors retirer, et ne gardant avec lui que Pierre, Jacques et Jean, il entra, accompagné du père et de la mère, dans la chanibre où reposait la jeune fille. Puis, lui prenant la main, il lui dit d'une voix forte: « Jeune fille, levez-vous. » Aussitôt la jeune fille se leva, car son Ame lui était revenue; et il commanda qu'on lui donnât à manger1. Saint Marc nous a conservé la forme araméenne de la parole de Jésus : Thalita, cumi, c'est-à-dire: Ma petite Mie, levez-vous. Et il y ajoute ce détail pittoresque, qu'aussitôt l'enfant se mit à courir *. On sent ici le récit d'un témoin qui a dans l'oreille la parole de Jésus , et qui voit encore l'enfant aller et venir.
Tous deux, saint Luc et saint Marc, notent la stupeur du père et de la mère, et le secret demandé par Jésus : « Le père et la mère étaient dans la stupeur, et Jésus leur défendit de dire à personne ce qui s'était passé. Ce qui n'empêcha pas le miracle de se répandre partout 3. »
En opérant cette résurrection merveilleuse, Jésus n'avait écouté que la bonté de son cœur. Il avait sacrifié la prudence à l'affection, s'il est permis de parier ainsi de cet être adorable en qui toutes les vertus étaient dans un si merveilleux équilibre. Et voilà pourquoi , ayant cédé à cet
1 Marc, v, 43.
2 Ibid.,44.
' Luc. vwi, 56; Marc, v, 42.
attrait du cœur qui le portait à ne rien refuser à ceux qu'il voyait dans la peine, il leur demandait le secret le plus absolu sur un acte dont il redoutait l'éclat. Car il avait besoin de paix, de silence, de solitude, pour achever la grande œuvre qu'il avait commencée : l'œuvre de l'organisation du royaume de Dieu.